CINQUIÈME MOTIF
Lorsque le souverain pontife permit à Votre Majesté de faire l'acquisition des royaumes des Indes , et de les gouverner, ce ne fut pas pour lui procurer une augmentation de richesses et de puissance, mais pour accroître le nombre des adorateurs du vrai Dieu , pour étendre dans ces nouveaux pays le cultq de notre religion ? et y fonder l'empire des vertus qu'elle fait connaître et pratiquer.
Cette concession du pape fui donc faite en faveur des Indiens, et non pour l'avantage de Votre Majesté; car, quoiqu'il semble qu'on puisse conclure le contraire du texte de la bulle, ses termes ne prouvent autre chose sinon que les rois de Castille ont été choisis pour être les instrumens du bonheur spirituel et temporel des Indiens.
En conséquence, Votre Majesté ne peut, sans compromettre gravement sa conscience , se reposer sur d'autres du soin de remplir l'obligation qui lui a été personnellement imposée de faire le bonheur des Indiens, et elle ne remplit pas ce devoir comme il convient de le faire quand elle abandonne la surveillance immédiate de cette entreprise à des hommes dont elle connaît le mépris pour les Indiens et l'in-
( ^87 ) différence poui' leurs avantages spirituels et temporels.
Cette disposition des Espagnols est prouvée par les faits et par la destruction des Indiens. Par exemple , on comptait trois millions d'habilans dans l'île Espagnole; celle de Cuba , la Jamaïque , San- Juan , et soixante autres des Lucayes et des Géans, en contenaient aussi un nombre prodigieux , ainsi que les provinces de la Terre-Ferme. Dans l'espace de trente-huit ans les Espagnols en ont fait périr plus de douze millions , sans compter ceux qui furent égorgés pendant la conquête de chacun de ces pays.
Celte affreuse boucherie a eu pour cause incorur lestable la servitude des Indiens, malgré le nom que l'on donne à la manière dont ils ont été gouvernés, puisque les conséquences en ont été aussi désastreuses que celles du vasselage et de la vente de ces malheureux.
S'il y a encore des personnes qui disent à Votre Majesté le contraire de ce que je lui annonce , je suis prêt à soutenir que leur témoignage n'est pas selon la justice, à quelque rang qu'ils appartiennent , parce que , fort de toute la puissance de la vérité, je ne dois craindre personne, et que je suis en état de prouver qu'on a trompé et qu'on trompe encore Votre Majesté par des motifs d'intérêt personnel qui embrassent le passé , le présent et l'avenir , et que ces mensonges rendent leurs auteurs coupables de trahison , et de Icsc-majesté divine et humaine.
A quel autre motif pourrait -on rapporter les désastres et la ruine d'une population qui couvrait plus
de deux mille cinq cents lieues de lerres? L'objet vcrilablemenl imporiant de r.idminislralion u'est pas (le conserver le îcrriloire, les reniparts des villes et les iiiSisors , mais les hoiiiuies qui les ijabltent. Si elle avait eu', fidèle à suivre; ce j)lan , les intérêts du iri'sor de la comonne n'eussent pas été aussi ijravt'Uient compniinis , cjr on ne peut se di.-snuuler que la mort violcnle de tant d boniines a produit à cet ég:ird des doniujai^fe.s considérables , outre le danger auquel elle a exposé la consCienc2 de Votre Majesié.
Je conviens qu'on n'a rien oublié pour lui cacber celle grande deslruction et les moyens qui l'ont opér('e ; mais le mal spirituel et temporel qu'elle a produit n'est pas moins cfM'lain , ainsi qne l'obligation où est Votre Majesié de meUre fui à tant de malheurs.
Ce dernier objet me rappelle une clause -lu leslament de la sérénissmie reine Isabelle, l'aïeule de Votre Majesté , princesse digne de régner dans le ciel. Le voici :
« Item. A l'époque où les îles et la lerre-ferme » de l'Océan , découvertes ou à découvrir , nous )i furent concédées par le Saint-Siège apostolique , » notre intention formelle fut, en sup})liant le pape w Alexandre VI, d'heureuse mémoire, de nous en )) accorder la propriété , de faire tous nos etï'orls » pour engager les penples de ces pays nouveaux à se » convertir à notre sainte religion catholique ; de » leur envoyer des prélats, des religieux, des pré- » très, cl d'autres personnes instruites et craignant y) Dieu, pour les instruire des vérités de la foi ; de
j) leur inspirer le goût et les habitudes de la vie )) chrétienne , et d'y apporter toute la diligence » nécessaire , conforniénicnt à ce qui est marqué » plus en délai! dans lesditos Ictircs de concession. » Je supplie donc avec les plus vives instances le » roi mon maître, et je cliaige par un ordre spi'clal )) ma fille , la princesse Jeanne et leiiil prince y) don Philippe son époux, de le faire et dd l'acconi- » plir ainsi ; de regarder cet objet conmie leur occu- » palion la plus iuq)orlante, et d'y mctire toute la )) diligence possible; de ne jamais consentir ni dou- » nerlieu àce que les Indiens qui habitent dans les- » dites îles et terre-ferme, conquises ou à conquérir^ î) éprouvent aucun dommage dans leurs [)ersonnesou » dans leurs bitiiis; mais de pourvoir au contraire à » ce qu'ils soient bieiî et convenablement traités » et, si quelque tort leur a été causé, de veiller à )) ce quil soit pronjptement réparé ; enfin, de ne » point s'écarter du contenu des lettres apostoliques, » mais de se conformer à ce qui est prescrit et com- » mandé. »
Telles furent les dernières volontés de cette auguste princesse. Cependant il est cet tain que, malgré des intetitiôns si positives, sa mort fut comme le signal delà destruction des Indes. Les moyens par lesquels on l'a consommée mo sont bien conntis , et je puis en offrir l'histoire véritable à Votre Majesté si elle juge à propos de m'en donner l'ordre.