ONZIÈME MOTIF
Jamais les rois d'Espagne n'ont décrété l'asservissement des Indiens sous des seigneurs particuliers. Les dispositions que les colons avides font valoir à cet égard n'ont pas le sens qu'ils leur donnent; il est même certain qu'elles n'ont été accordées que sur un faux exposé de ce qui se passait en Amérique. Cette vérité deviendra évidente par le récit des principaux événemens qui ont fait naître l'abus dont il est question.
Le premier amiral auteur de la découverte de> Indes, Christophe Colomb, étant dans Trie Espagnole, pensa qu'il pourrait convenir aux intérêts des rois Ferdinand et Isabelle que les Indiens payassent annuellement un tribut à leurs majestés. En conséquence il ordonna aux chefs des familles qui habitaient le voisinage des mines d'apporter en tribut ime quantité d'or égale à la capacité d'un cascabel; à ceux qui vivaient plus loin, du colon si leur pays en produisait, et aux autres habitans des récolles de leurs districts.
Quelques Espagnols se révoltèrent contre l'amiral , et après s'être soustraits à son obéissance ils s'éloignèrent avec l'intention de découvrir pour leur propre compte de nouveaux pays. Ils s'établirent dans la province de Xaragua , commencèrent à y employer des Indiens comme esclaves, et à les soumettre à un joug auquel il n'était pas au pouvoir de ces malheureux de résister.
Christophe Colomb eut beaucoup d'embarras avec ses révoltés, et il ne put les ramener à l'obéissance qu'en permettant à chacun d'eux d'avoir un district d'Indiens sous ses ordres , avec la faculté de se servir des habitans pour labourer la terre , exploiter les mines, et pour d'autres travaux utiles à ce gouverneur, qui usurpa le litre de seigneur par commanderie .expression dont l'usage commença alors, parce que Christophe Colomb les chargea de la commission de gouverner et de protéger les Indiens en les employant à leur service.
A l'égard de 1 île Espagnole , où Ton comptait
( ^'7 ) emiroii trois cents Espagnols, les Indiens y jouissaient de toute leur liberté ; ils vivaient tranquilles dans leurs villages , travaillaient comme auparavant pour leur propre compte , quoiqu'ils n'eussent pas encore embrassé le christianisme , et rendaient volontairement de grands services aux Espagnols : ils les regardaient comme leurs alliés depuis que ceux-ci avaient épousé des héritières des caciques ou d'autres naturels les plus considérables du pays.
Après la mort de l'amiral les souverains de l'Espagne confièrent le gouvernement de l'île et des pays adjacens au commandeur de Lares, nommé depuis grand commandeur d'Alcantara ,* ses instructions portaient que les Indiens seraient traités comme des personnes libres , et qu'on travaillerait à les convertir.
Le nouveau commandant arriva avec trois mille Espagnols; mais au lieu de les disséminer dans l'île , il les retmt à Santo-Domingo , et celte mesure fut la cause de tous les malheurs qui arrivèrent. En se répandant dans les différens districts de la colonie , ils eussent trouvé des vivres en abondance , et les moyens de s'enrichir avec le temps ; mais leur réunion sur un seul point amena bientôt la lamine , et ils accusèrent les malheureux Lidiens de cette calamité et des suites qu'elle ne pouvait manquer d'avoir. Ce triste événement porta le grand commandeur d'Alcantara à écrire aux rois catholiques des choses entièrement inexactes sur le compte des Indiens. J'étais alors sur les lieux ; je savais par uioimcmc ce qui se passait , cl je suis assuré que tout ce
(^e manda le commandeur était ou faux ou sensiblement dénaturé. Par exemple, il disait que les Indiens fuyaient les Espagnols, qu'ils ne voulaient avoir aucune communication avec eux, qu'ils refusaient de venir entendre les missionnaire* et de se conformer aux lois et aux usages des chrétiens ; et il en concluait qu'il lui paraissait impraticable de leur faire enibrasser la religion s'ils n'étaient soumis individuellement à l'autorité immédiate des Espagnols pour être contraints à l'obéissance ; car , disait-il , ces hommes ont tant de penchant pour l'oisiveté et le vagabondage , qu'il est impossible , ra.ême en les payant , de les engager au travail.
A l'égard du prétendu refus que faisaient les Indiens de venir entendre l'instruction chrétienne , cette imputation portait en elle-même un caractère de méchanceté tout particulier. Les accusateurs abusaient de la conviction où l'on était généralement que la reine catholique attachait à cet objet la plus grande importance , par une suite de son pieux et véritable zèle pour la conversion des Indiens ; mais ce qu'on peut affirmer de plus certain sur ce point , c'est que le gouverneur ne leur envoyait ni prédicateurs ni catéchistes. Il leur ordonnait bien de se rendre à la ville; mais il est évident que ceux qui habitaient à cent lieues et au-delà étaient véritablement hors d'état de s'y transporter , nus et sans chaussure, et obligés d'abandonner leurs femmes et leurs enfans. Quel motif les eût attirés? On voulait leur parler d'un dieu inconnu, et d'une religion dont jamais personne ne les avait entretenus.
( ^^9 ) Les rois catholiques, trompés par la correspondance d'un gouverneur qu'ils avaient honoré de leur confiance , expédièrent de G renade , en 1 5o2 , un ordre royal dont l'esprit n'était pas difficile à saisir, mais qui contenait certaines dispositions qu'il était facile à la malveillance de mal interpréter. On y lisait les paroles suivantes : « Et comme nous souhai- » tons que les Indiens se convertissent à notre sainte >i religion catholique, et qu'ils en apprennent la i) doctrine , ce qui sera plus facile s'ils se mêlent et » communiquent avec les chrétiens établis dans J) l'île, pour aller et venir, traiter, et se trouver les » uns avec les autres, j'ai ordonné que le présent » ordre fût expédié à cette fm; et en conséquence )) je vous enjoins à vous , notre dit gouverneur, et >) je veux qu'à compter du jour où vous aurez eu y) communication du présent ordre vous pressiez » et contraigniez les Indiens de fréquenter les chré- » tiens de l'île, de travailler dans leurs habitations, » de tirer l'or et l'argent des mines, et d'amasser » des provisions et des récoltes pour les Espagnols » établis dans le pays. Vous aurez également soin de y) faire payer à chaque Indien le prix de la journée » et la ration de vivres qui vous paraîtra convenir, )) d'après la nature du sol et du travail, et la qualité » de l'ouvrier , en ordonnant à chaque cacique » d'avoir à sa disposition un certain nombre d'In- )) diens toujours prêts à partir pour aller travailler )) où besoin sera, et à se réunir plus facilement pour » entendre prêcher la foi chrétienne dans les lieux » convenus, ou poiu- se rendre avec le cacique auj^rès
» des personnes qui auront à s'en servir , moyennant » un salaire qui sera réglé par vous-même ; les- » dits travaux devant être exécutés par les naturels >) comme personnes libres , puisqu'ils le sont , et )) non point comme esclaves. [Faites aussi qu'ils » soient bien traités, et ceux qui sont chrétiens >y mieux que les autres. Ne consentez jamais , op- )) posez -vous au contraire Iv ce que personne leur » nuise et leur cause aucun dommage. Nous vous )) ordonnons cela, à vous et à tous nos autres » sujets d'Espagne, maintenant et à toujours, sous >) peine, etc. »
De ce texte on peut tirer plusieurs conséquences. 1°. On voit que l'objet essentiel que la reine Isabelle avait en vue était la conversion des Indiens et leur instruction religieuse , puisque cette princesse dit : « Et parce que nous souhaitons que les Indiens -» se convertissent à notice sainte foi catholique ,
y) et qu'ils en apprennent la doctrine comme
» cela -pourra se faire plus facilement si les )) Indiens se mêlent et communiquent avec les )) chrétiens .^ etc. ))
2°, Que l'intention de la reine ne fut jamais de comprendre dans cette classe d'Indiens les femmes, les vieillards et les enfans,ni ceux qui étaient hors d'état de travailler , mais seulement les hommes qui en auraient la force, et cette mesure ne s'appliquait même qu'à ceux que le cacique aurait désignés. A ce nombre n'appartenaient pas non plus les Indiens riches et considérés, et qui vivaient du produit de leurs biens sans se livrer à aucun travail personnel ,
soil pour eux-mêmes , soit pour les autres ; el ceci est parfaitement conforme aux instructions que don Pedre Arias reçut du roi catholique Ferdinand lorsque ce prince le nomma gouverneur de la Terre- Ferme.
5°. Qu'il fallait prendre en considération les besoins des Indiens travailleurs , ceux de leurs femmes et de leurs enfans, de manière qu'on ne les conduisît jamais assez loin pour qu'il leur fût iuipossiLle de revenir dans leurs maisons le soir du même jour, ou au plus tard tous les samedis, puisque la tâche qu'on leur imposait était celle d'hommes libres, et non d'esclaves,
4*^. Que cette mesure était commandée pour certains jours seulement, comme le donnent à entendre les termes mêmes de l'ordonnance royale , d'après lesquels il est prescrit de payer à l'Indien la journée. qu'il aura faite. Ainsi la contrainte dont il est recommandé d'user à leur égard ne diffère pas de celle qui est permise avec les hommes libres , et n'implique pas la nécessité de les faire travailler tous les jours.
5°. Que les travaux des Indiens devaient être modérés , et suspendus les dimanches et les jours de fêtes, comme ceux des autres chrétiens , attendu qu'il eût été injuste de les traiter autrement , et qu'il n'est pas permis de supposer que la reine l'eût toléré si elle en eût été instruite.
6°. Que la journée ne devait pas excéder celle des hommes libres , en sorte que l'Indien eût le temps de s occuper de sa femme, de ses en fans et des
iiuéréts de sa faimlle, sans qu'on pût tenir compte de celui qu il emploîrait pour se rendre à son domicile , ou pour en revenir au lieu où il serait employé.
7°. Qu'il fallait traiter les Indiens comme tous les hommes de journe'e libres , et ne point les forcer à travailler lorsqu'ils étaient malades , ni leur imposer des tâches capables de leur causer des maladies ou la mort , comme cela était arrivé plusieurs fois pour en avoir usé avec eux plus mal qu'avec des brutes.
8°. Que jamais la reine n'eût pensé à envoyer de pareils ordres en Amérique si le commandeur n'eût fait entendre que la mesure était indispensable pour la conversion des Indiens , car elle était incapable d'autoriser le tribut en or imposé à ces peuples , surtout si elle eût prévu de quelle manière il serait un jour exigé.
Je répondrai à l'égard des huit articles que je viens de citer :
1". Que le grand commandeur ne fit absolument rien pour la conversion et le bonheur des Indiens pendant les neuf années de son gouvernement, et que les habilans furent traités comme les chiens et les autres animaux domestitrues. Je le déclare sur ma conscience, parce que je l'ai vu moi-même dans tous les temps et dans chaque circonstance.
2°. Qu'au lieu d indiquer à chaque cacique le nombre d'Indiens travailleurs qu'il aurait à fournir, il disposa de tous les habilans en général , sans distinction d'Age , de sexe ni de condition , et sans modifier en rien ce règlement plein de dureté. Il
répartit entre les Espagnols tous les Indiens, sans en excepter même les caciques , en remettant à chacun des premiers une cédule conçue à peu près en ces termes : « A vous , Martin Gonzalez, il vous est accordé f sur le district du cacique Tumateca , cent cinquante Indiens pour les employer dans vos mines et vos cultures , avec la personne du cacique , etc. n
3°. Que bien loin de pourvoir à ce que les maris se réunissent à leurs femmes et à leurs enfans tous les jours, ou nu moins une fois par semaine, ces malheureux passaient plusieurs mois et quelquefois un an sans se voir. Les encomenderos les envoyaient dans les mines , et retenaient leurs femmes dans les granges pour d'autres occupations : les mines étaient souvent à plus de quatre-vingts lieues , et les métairies à la moitié au moins de cette dis lance. Les travaux des hommes étaient extrêmement pénibles, et comme ils ne recevaient qu'une nourriture fort exiguë et de mauvaise qualité , le plus grand nombre de ces malheureux périssaient avant d'avoir revu une seule fois leurs familles : ceux qui avaient la satisfaction d'y revenir étaient tellement exténués , qu'il leur était impossible de goûter les douceurs du mariage , et de se voir pères de nouveaux enfans. Dans les granges, des femmes étaient obligées de défoncer chaque jour douze pieds carrés de terre , à la profondeur de quatre palmes , avec une sorte de pieu bien moins commode que le boyau pour ce genre de travail , et très fatigant pour celui qui s'en sert ; les autres filaient le coton ou
étaient employées à des travaux plus ou moins pénibles. Les en fans mouraient de faim , les uns parce que les mères avaient perdu leur lait , les autres parce que les alimens qu'on leur donnait n'étaient ni assez abondans ni de bonne qualité. Pendant que nous étions à Cuba nous en vîmes périr sept mille en moins de trois mois. Plusieurs femmes tuaient leur fruit dans leur sein en faisant usage de certaines berbes ,' d'autres , par une pitié mal entendue , étouffaient leurs enfans pour les délivrer d'une vie qu'elles regardaient conmie le plus grand de tous les malheurs. C'est ainsi que fut détruite en peu de temps la race nombreuse des Indiens de l'île de Cul)a.
4°. Qu'on vit arriver tout le contraire de ce qu'avait ordonné la reine catholique. Le commandeur ne fixa point les jours du travail ni ceux pendant lesquels les Indiens pourraient se reposer ; aussi les encomenderos n'accordaient jamais de repos à ces malheureux , et ne mettaient aucun intervalle dans leurs peines. Ils imaginèrent de nommer un chef subalterne sous le nom de minéro pour les surveiller dans l'exploitation des mines ; un autre sous celui ai estcniciero , qui était préposé aux habitations , aux granges et aux autres établissemens des champs destinés à la culture. Ces deux hommes , plus dignes du nom de bourreaux , traitaient les Indiens non avec cette douceur et celte bonté tant recommandées par la reine Isabelle , mais avec une cruauté que l'on n'ose pas faire sentir même aux animaux. Ils les accablaient de coups de bâton , de
verges, de lanières, on de tout autre iiisirument de supplice qu'ils pouvaient imaginer. Il y en eut qui, ne pouvant supporter une condition si dure , s'enfuirent dans les montagnes , ce qui fit établir d'autres chefs espagnols , nommés alguazïls de campagne , dont la fonction était d'aller arrêter les fuyards au fond de leurs retraites , et des juges sous le titre de visiteurs. L'Indien fugitif était ramené devant ce fonctionnaire , qui , ne trouvant pas que ce fût assez pour apaiser sa fureur de le faire châtier , s'empressait de l'attacher lui-même à un poteau de sa maison, et lui déchirait les flancs de ses propres mains avec une écourgée goudronnée , espèce de fouet employé dans les galères contre les forçats , et dont l'effet terrible , comparable à celui d'une verge de fer , faisait périr sur la place même ou peu de momens après les victimes, dont le sang inondait la maison de l'Espagnol juge et bourreau. 5°. Que la nature et la quantité des travaux des Indiens n'étaient jamais réglés, contre l'intention formelle de la reine , et qu'on les chargeait au contraire des corvées les plus pénibles au fond des mines. L'histoire nous apprend que chez les Romains on regardait comme une peine plus dure que la mort d'être condamné aux: travaux des mines , et nous savons que ce fut celle d'un grand nombre de chrétiens que nous honorons comme martyrs. Pour arracher l'or et l'argent du sein des montagnes il faut s'y pratiquer des chemins , descendre dans leurs abîmes , y avancer au milieu des eaux , rester longtemps plongé dans celles-ci , les enlever à force de I. x5
bras , et exécuter d'autres opérations non moins pénibles. On s'aperçut qu'ils y mouraient en foule; la crainte de les perdre tous, bien plus qu'un motif de compassion , fit imaginer une nouvelle distribution de travaux. On ne les retint dans les mines que pendant cinq mois de l'armée; au bout de ce temps là on leur accorda quarante jours de relâche, qui n'étaient pas cependant une saison de repos , puisqu'on les employait alors à transporter et à mettre en tas les terres des mines , ce qui est encore plus pénible que de labourer les vignes en Espagne. Pendant ce dernier travail il n'y avait ni fêtes ni dimanches pour les Indiens. Quant à leur nourriture , elle se bornait à une petite ration de pain du pavs , nommé cazahi ( cassa ve) , qui est composé de certaines racines , et fort peu nourrissant si l'on n'y ajoute de la viande ou du poisson. On leur donnait aussi du piment , autre substance assez semblable aux navets qu'on fait griller en Espagne. L'Espagnol qui fondait toute sa fortune sur le travail de ces infortunés croyait faire un grand acte de libéralité en égorgeant chaque semaine un porc pour cinquante Indiens. Le minero en réservait la moitié pour lui , et distribuait le reste aux Indiens , mais en si petite quantité que chacun n'en recevait pas plus qu'on ne donne de pain bénit aux chrétiens à la grand'messe. Il y eut des Espagnols qui , n'ayant pas le moyen de nourrir leurs Indiens , les envoyaient dans les montagnes afm qu'ils y vécussent deux ou trois jours de fruits sauvages; ils revenaient ensuite reprendre leurs travaux , et lorsqu'ils étaient de nouveau
exténues de fatigue et de faim ils reiournaient dans les bois réparer leurs forces épuisées. Ce moyen si économique de nourrir les Indiens travailleurs mit un Espagnol en état de former mi établissement qu'il vendit six cents castellanos. Que Votre Majesté daigne examiner si cette manière de faire travailler et de nourrir des hommes naturellement faibles était bien conforme au vœu de la reine catholique.
6". Qu'à l'égard de la sixième disposition, qui ordonnait de fixer le travail et le salaire des Indiens, il y a plusieurs observations importantes à faire à Votre Majesté. Le gouverneur se contenta d'assigner pour l'année à chaque ouvrier un demi-castillan , lequel vaut deux cent vingt-cinq maravèdis, ou quatre cent cinquante blancs j un peu plus d'un blanc par jour , et pour maximum, trois blancs pour deux jours, ce qui n'élevait ce misérable salaire que de quatre-vingt-dix-sept blancs au-dessus du <:/e772/-c«5^i//<r//z pour toute l'année; et, comme si cette somme eût paru exorbitante au gouverneur, il voulut qu^on la payât en certaines marchandises apportées d'Espagne , telles que des peignes , des miroirs, des colliers de grains verls ou bleus, et d'autres objets du même genre. Les Indiens prouvent le peu de cas qu'ils en font par le nom de cocona qu'ils leur donnent ; cependant un seul de ces objets payait le travail d'un Indien pour toute l'année ; car on l'estimait deux cent vingt-cinq maravédis. Quelque modique que fût celte somme , on ne se montra pas toujoiu'S exact à la [)ayor : les
Indiens de leur côté lémoignaient peu d'envie de la recevoir, et ne songeaient qu'à apaiser la faim qui les tourmentait , ou plutôt qu'à se débarrasser de la vie pour mettre fm à ce supplice. De là ce grand nombre de suicides auxquels ils se sont portés , et leur mépris toujours le même pour notre religion , qu'ils ne comprenaient pas faute d'instruction, et dont ils regardaient la morale comme aussi injuste que la conduite de ceux qui la professaient.
7». Que pour ce qui est du traitement des Indiens, et du temps qu'il était prescrit de leur laisser afin qu'ils fussent en état de vaquer à leurs affaires particulières , non seulement le gouverneur ne se conforma point aux intentions de la reine , mais il fît des Indiens autant d'esclaves , plongés dans la plus insupportable servitude. Lorsque les malheureux se disaient malades, et demandaient du repos, les encomenderos les accusaient d'avoir recours au mensonge pour se dispenser du travail ; ils leur ôtaient les vivres , et les accablaient de châtimens pour les faire retourner aux champs ou dans les mines. Ce n'était que lorsque les Indiens paraissaient sérieusement malades qu'il leur était permis de rentrer chez eux; mais comme ils avaient au moins quarante lieues à faire, la plupart mouraient en chemin , et les autres dans leurs familles. J'en ai vu plusieurs succomber dans ces voyages ; la maladie emportait les uns, la faim tuait les autres.
8°. Enfm, il est évident que si la reine permit que les Indiens fussent répartis entre les Espagnols, ce fut parce qu'on lui indiqua ce moven comme le
( 229 ) plus doux , le plus prompt el le plus eflicace poulies convenir. Il est donc impossible d'excuser le gouverneur pour la manière dont il effectua ce partage , surtout si l'on considère avec quelle tyrannie il fît exécuter son règlement . En effet , si au bout d'un an les deux tiers des Indiens distribués étaient morts , il s'empressait d'y suppléer par une nouvelle distribution, qui avait toujours le même sort que les premières.
Le tyran dont je parle , nommé en i5o2 , commandait déjà dans l'île Espagnole avant i5o4 , époque de la mort de la reine Isabelle; il continua jusqu'en i5i3 , pendant que la monarchie était gouvernée par Ferdinand V le catholique , à qui on laissa toujours ignorer le véritable état des choses. Ceux qui l'entouraient étaient intéressés au pillage et aux désordres qui se commettaient chez les Indiens ; aussi , au bout de neuf ans qu'avait duré celte administration , on ne comptait plus dans l'île qu'un dixième de la population.
En i5o9 et i5io d'autres Espagnols arrivèrent pour gouverner les îles de Saint- Jean , de la Jamaïque et de Cuba , et ils ne trouvèrent aucune difficulté àimiterla conduite du gouverneur de l'île Espagnole. 11 y eut un Espagnol qui obtint trois cents Indiens dans l'île de Cuba ; au bout de trois mois il n'en avait plus que trente. J'ai été témoin de cette mortalité, puisque j'étais dans l'île depuis sa découverte ; et il me serait facile de raconter d'autres événemens semblables qui feraient horreur à Votre Majesié.
En 1624 le roi catholique nomma Pedre Arias
"Ouveriieiir de la Terre-Ferme. 11 résulte des instruclions qu'il lui fit remettre que Sa Majesté n'approuvait point la distribution qui avait été faite des Indiens , ni la manière dont on les traitait, soit pour les faire travailler, soit pour les convertir; en conséquence le roi ordonnait qu'on laissât les Indiens tranquilles dans leurs maisons, et aussi libres que les Espagnols; qu'on ne leur imposât qu'une contribution modérée , et qu on cherchât à les attirer, par les voies de la douceur et de la bienveillance , dans la société des Espagnols, pour avancer l'œuvre de leur civilisation : quant au .salut de leurs âmes , on ne devait employer que des exhortations amicales pour leur inspirer l'envie de professer de bonne foi la religion catholique. Sa Majesté ne faisait que suivre dans ces sages disposuions les conseils que lui avait donnés le premier amiral , Christophe Colomb.
On n'aurait eu qu'à se louer de si utiles réglemens si on les eût fidèlement exécutés ; mais l'exemple détestable qu'avait donné le grand commandeur d'Alcantara , qui , dès la mort de la reine Isabelle , avait commencé à dépeupler l'île Espagnole , exemple qui malheureusement était alors suivi à Cuba, à la Jamaïque et à Saint-Jean, entraîna dans le même système Pèdre Arias , qui ne vit rien de mieux à faire que de s'enrichir par de semblables moyens. ]Non seulement il adopta la répartition des habitans entre les Espagnols , et le système des comnianderies pour les provinces septentrionales de la Terre- Ferme ; son exemple fîit encore imité par différens
gouverneurs des provinces de Nicaragua , de Carihagène, de Venezuela , de Sainte-Marthe et du Pérou, pendant que le même fle'au s'étendait de Cuba sur Hunduras, Guatimala et la Nouvelle- Espagne ; en sorte que le grand commandeur d'Alcantara fut le premier artisan de la destruction générale des Indes.
Pedre Arias entra dans la Terre-Ferme comme un loup affamé dans une bergerie sans défense ; il y commit lui-même ou y commanda tant de massacres, d'incendies, de vols et d'autres crimes, que les races indiennes se trouvèrent anéanties dans une étendue de quatre cents lieues, depuis le Darien, où il avait débarqué , jusqu'à Nicaragua , région la plus peuplée du monde connu : il en résulta une perte de plus de six millions d'or pour Votre Majesté, sans compter les sommes qu'il s'appropria, et qui étaient véritablement incalculables.
Depuis cette fatale époque de nouvelles terres ont été découvertes, et l'on n'a pas manqué d'y suivre le même système , en l'appuyant , disait-on , sur les réglemens que la reine votre aïeule fit remettre au gouverneur de File Espagnole. Mais j'ai déjà prouvé la mauvaise foi de ceux qui ont invoqué cet auguste témoignage, puisque, si l'on compare la lettre de ces instructions avec la conduite qu'on a tenue, on n'y trouve pas la moindre conformité, et que d'autres instructions furent envoyées douze ans plus tard par l'aïeul de Voire Majesté. Quoique ce monarque ne connut pas à fond les maux qu'avait produits le système d'administration Ibndé sur le
mauvais sens donné aux paroles d'Isabelle, il ordonna la réforme des moyens employés jusqu'alors, et rétablit le plan et les usages du premier amiral, que la reine Isabelle n'avait jamais voulu abandonner, puisqu'elle ne consentit aux mesures contenues dans l'instruction que conditionnellement , et parce qu'elle avait été trompée par un faux exposé de ce qui se passait en Amérique.
On peut conclure de ce que je viens d'exposer : 1°. Qu'il faut regarder comme nul de droit tout ce qu'on allègue pour faire croire que les Indiens n'ont pas été traités d'une manière tyrannique. La destruction générale des Indiens suffirait pour prouver le contraire , parce qu'on ne peut jamais supposer au législateur l'intention de faire périr ceux dont la conservation est le premier de ses devoirs et le but essentiel de sa politique.
2°. Qu'en supposant mêiue que la répartition des Indiens faite à des eiicomenderos eût été légale , comme fondée sur les ordres donnés par Isabelle au grand commandeur d'Alcantara pour le gouvernement de l'île Espagnole , la manière dont on les a traités ne saurait l'être , puisqu'elle en a détruit la plus grande partie, qu'elle a causé d'énormes pertes aux finances de la péninsule, et rendu les efforts de la religion inutiles pour le salul de ces peuples.
UUlZlEAili IVIOTIF.
Le douzième motif, qu'il importe de faire valoir auprès de Votre Majesté en faveur des Indiens,
c'est que , si elle ne leur fait pas rendre la liberté , et qu'elle consente à ce qu'ils soient toujours livrés aux encoTnenderos, le petit nombre de ces malheureux encore vivans aura bientôt disparu , comme tant de millions de leurs frères qui ont péri dans l'esclavage depuis i5o4 jusqu'à ce jour.
Les Indes n'oflriront plus alors qu'un désert, parce que les Espagnols seront contraints de quitter un pays où ils ne trouveront plus de bras pour l'exploitation des mines , des terres et des troupeaux ; et quand même quelques uns y resteraient encore, mille ans ne leur sufliraient pas pour réparer les pertes que la population y a faites dans le seul intervalle de quarante ans.
11 est impossible de croire qu'une conscience aussi délicate que celle de Votre Majesté puisse tolérer un système si révoltant par son injustice , et qu'avec la raison pénétrante que Dieu lui a donnée elle n'aperçoive pas tout ce qu'un pareil régime ferait perdre d'or et toutes sortes de richesses à son trésor et à son royaume.
theizieme motif.
Si Votre Majesté laisse subsister les commanderies , les pertes de la couronne seront immenses. Les Indiens , afïranchis de la tulèle des encomenderos et ne reconnaissant plus d'autre maître que Votre Majesté, s'attacheront avec amour à son gouvernement , et trouveront du plaisir à lui rester fidèles. Lorsque leur affection pour Vulre Majesté
aura acquis de nouvelles forces par les égai'ds et la bienveillance des Espagnols , on pourra les former au maniement des armes; devenus soldats, ils se mêleront avec ceux de la péninsule, et défendront avec courage leur pays , soumis à Votre Majesté , contre toute attaque étrangère : ils seront fidèles par intérêt , car partout l'homme combat avec valeur pour ses foyers , ses champs et sa fortune.
Si les Indiens obtiennent de Votre Majesté la faculté de posséder, comme les Espagnols, des prçpriétés et des richesses , le trésor royal s'enrichii-a de leurs tributs, qui seront immenses. On voit tout le contraire aujourd'hui, et les revenus de la couronne diminuent chaque jour parmi les Indiens. Dans les premiers temps de la conquête il partait tous les ans pour le trésor de Votre Majesté plus d'im million de castillans de 1 or le plus fm; à peine y envoie-t-on aujourd'hui dix mille écus d'une once : cette quantité doit diminuer encore en peu de temps, parce que la couronne n'a aucun revenu 11x8 dans les Indes ; ce qu'elle en reçoit dépend des produits plus ou moins considérables que les Indiens tirent des mines , et qui doivent cesser entièrement si l'esclavage et le régime des commanderies continuent d'anéantir les générations qui les arrachent au sein de la terre.
C'est surtout dans le royaume du Pérou que les intérêts de Votre Majesté épiouvent le plus grand dommage. Ce pays était en état de payer annuellement pour le trésor royal mie somme fixe de trois millions de castillans d'or et d'argent ; mais celle
ressource a été perdue par l'avarice même des Espagnols : ils firent mourir injustement le roi Atabaliba, qui ofïVait volontiers ce tribut annuel au roi d'Espagne , et qui peut-être en eût acquitté dans la suite un autre plus considérable.
Si les Indiens étaient traités avec justice ils s'attaclieraient à la religion chrétienne, et contrilmeraient volontiers pour sa défense ; c'est parce qu'ils sont toujours victimes de la violence qu'ils n'ont rien à fournir à Votre Majesté pour les frais des guerres qu'elle soutient pour la défense de la religion.
Celle-ci se verra exposée à d'autres grands malheurs , qui retomberont peut-être sur les Espagnols eux-mêmes ; car la colère de Dieu peut s'allumer contre l'Espagne à cause des péchés de ses habiians, et envoyer dans son sein des peuplesbarbares, comme elle y envoya les Maures sous les princes Goths.
Et , en supposant même que ce malheur n arrive point, les Espagnols seront cependant déshonorés aux yeux de tous les peuples del'Europe, qui finiront par apprendre qu'ils se conduiser*, en Amérique comme des voleurs, des assassins et des barbares, ennemis delà religion qu'ils prétendent professer, et ils ne manqueront pas de juger avec sévérité un gouvernement qui ne veut pas mettre fin à tant de maux quand il pourrait le faire. La nation sera bientôt l'objet du mépris universel, qui retombera jusque sur son roi, et les peuples oseront s'élever contre elle pour la subjuguer, ce qu'ils n'auraient peut-être pas entrepris sans cela.
La justice réclame donc ici hautement auprès de
Votre Majesté pour qu'elle éloigne de tels dangers de son royaume , en rendant aux Indiens la liberté dont ils ont besoin , et qu'ils méritent .
QUAT0IIZ1È>1E MOTIF.
Si Votre Majesté permet plus longtemps le régime des corn mcm de ries, il est à craindre qu'elle ne perde la souveraineté de plusieurs provinces des Indes.
Les Espagnols qui se vantent d'être les conquérans de l'Amérique , ou d'avoir de ces hommes pour an» cêtres , sont beaucoup plus vains , plus orgueilleux et plus arrogans que tous les autres ; ceux qui joignent à cette qualité une grande fortune connaissent parfaitement l'art de gagner le cœur des Indiens : il s'en trouve dans le nombie qui sont capables de projets ambitieux. Supposons que l'un d'eux aspire à s'emparer de la souveraineté de quelque province : il traitera pendant quelque temps les Indiens avec bonté; il gémira sur leur triste condition, etparviendra , par des bienfaits et des promesses , à gagner des hommes qui ne peuvent aimer \otre Majesté parce qu'elle est favorable aux barbares qui les tyrannisent, aux bourreaux qui les font mourir, et que cette disposition est le plus terrible obstacle qui puisse empêcher un peuple d'aimer son roi.
11 n'y a pas de moyen plus efficace pour prévenir de tels événemens que d'administrer ces peuples suivant les règles delà justice : ilsont droit de l'invoquer pour être libres. Je l'ai prouvé dans les motifs
C ^3? ) precéclens. Si Votre Majesté l'ordonne ainsi, comme elle le doit en conscience, les Indiens sauront reconnaître cette faveur importante ; Votre Majesté deviendra l'objet de leur affection ; son nom sa mémoire et son gouvernement seront bénis • et si quelque ambitieux osait entreprendre de se rendre maître et indépendant , ce serait en vain qu'il chercherait parmi eux des complices ou des soutiens.
Un vice - roi écrivait un jour à des conquérans en laveur des Indiens : c( Je crois , messieurs , leur » disait-il , que vous vous persuadez que les Indiens » ne doivent reconnaître d'autre dieu ni d'autre roi » que vous. » Cet homme avait raison ; mais ce n'était pas en écrivant des lettres qu'il fallait proléger ces malheureux ; mieux eût valu se conformer soimême ponctuellement aux instructions du roi catholique Ferdinand V.
Votre Majesté impériale a accordé quelques titres de duc , de marquis et de comte. Je supplie Votre Majesté de n'en plus donner, parce qu'ils ne servent qu'à accroître l'orgueil de ceux qui les ont obtenus , et à faire traiter plus cruellement les malheureux Indiens. Dans tous les cas il est très important que ces décorations soient accordées sans fief, et surtout sans droit de juridiction sur les Indiens , parce qu'il serait à craindre que le nouveau seigneur ne fût un jour tenté de se créer un état indépendant.