‹ Œuvres. Précédées de sa vie, et accompagnées de notes historiques, additions, développmentsChapitre 26 sur 65 · QUINZIÈME MOTIF · texte numérisé non relu

QUINZIÈME MOTIF

Le régime des commanderies chez les Indiens n'a jamais permis et ne permettra jamais en général que l'on fasse connaître aux rois d'Espagne la vérité sur les événemens qui se passeront dans les Indes.

En 1 5o6 , lorsque le roi catholique , l'aïeul de Votre Majesté , vint de Naples pour régner en Espagne , les conseillers et les autres membres du conseil des Indes supplièrent Sa Majesté qu'il leur fût accordé, à litre de commanderiez un certain nombre d'Indiens, en motivant leur demande sur ce que l'usage en avait toujours fait donner aux gouverneurs de ces vastes provinces et aux autres Espagnols qui v étaient employés. Le roi , qui fut alors trompé par les conseillers , crut pouvoir se conformer à ce qu'il regardait comme une ancienne coutume , et permit à ces Espagnols de posséder des Indiens. On vit alors tel Espagnol , résidant à Madrid , avoir en Amérique onze cents Indiens en com.manderie ; mi autre en posséder huit cents , et tous les employés de cette classe partager plus ou moins la même faveur.

Après ces différentes concessions du monarque la vérité ne trouva plus de passage pour arriver jusqu'à lui; car il ne pouvait plus l'attendre des membres de son conseil des Indes.

Deux religieux passèrent la mer pour venir informer le roi de la situation de l'Amérique; mais ils ne purent obtenir de parler à Sa Majesté : les con-

( 239 ) seiJIers des IikIcs, et d'autres hommes piiissans qui possédaient des commanderies , réussirent à fermer l'entrée du palais à ces apôtres de l'humanité.

Cette igQOrance sur l'état des Indes et ses funestes conséquences durèrent jusqu'en i5i5, lorsqu'un prêtre, qui en revenait, eut le bonheur de voirie roi et de lui parler à Plazencia, dans l'Extremadure. Sa Majesté promit de remédier au mal, et se rendit peu après à Séville , où elle mourut avant d'avoir rien pu ordonner.

L'administration générale du royaume fut confiée au cardinal Ximenez de Cisneros, qui fut aidé parle doyen de Louvain , Adrien de Proyecto , le précepteur de Votre Majesté, qui fut ensuite son ambassadeur, cardinal et souverain pontife. Ces deux hommes virent bien que le mal dénoncé au feu roi venait de ce que les conseillers des Indes possédaient des commanderies dans ce pays ; ils les supprimèrent , et voulurent que les Indiens possédés par des employés du gouvernement fussent tous rétablis dans leur pleine et entière liberté. Cette excellente mesure eut promptement remédié au mal si les hommes chargés de son exécution avaient bien fait leur devoir; mais Cisneros mourut, et il ne fut pas difficile de cacher la vérité ai\ cardinal Adrien.

Cependant, que Votre Majesté soit persuadée que ce moyen est le plus efficace qu'on puisse employer, et qu'afin d'en assurer pour toujours l'exécution il convient qu'elle fasse insérer dans son testament, comme clause spéciale, qu'elle défend expressément à ses successeurs de concéder des

Indiens, soit comme vassaux, soit à titre de commanderie,et d'y déclarer les conseillers de Votre Majesté, ainsi que tous les employés à son service en Europe et dans les Indes , inhabiles de droit à les acquérir validement. La connaissance de la prohibition passant de l'un de vos successeurs à l'autre, ces maximes salutaires seront plus respectées, et, s'il n'est pas possible de détruire entièrement le mal, on aura au moins la consolation de le voir diminuer.

Lorsque les conseillers, les auditeurs, les vicerois , les capitaines généraux , les gouverneurs , les corrégidors et les autres employés supérieurs ne pourront plus être des encomenderos , ils seront les premiers à tenir la main à ce que la loi de prohibition ne soit violée par personne , et à faire déclarer comme nulles toutes les concessions d'Indiens qui pourraient être faites en Europe.

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