‹ Œuvres. Précédées de sa vie, et accompagnées de notes historiques, additions, développmentsChapitre 3 sur 65 · PAR M. LLORENTE · texte numérisé non relu

PAR M. LLORENTE

Xje père don Barlhélemi de Las Casas naquit à Séville en i474*

Antoine , son père , était entré comme simple soldat au service de la marine , et était [)artien 1492 avec l'expédition qui allait découvrir un nouveau monde sous la conduite de Christophe Colomb. Il revint avec lui en Europe, et l'accompagna dans son second voyage en i495> en sorte qu'on peut regarder Antoine Las Casas comme l'un des premiers hommes qui découvrirent l'Amérique et en firent la conquête.

Le véritable nom de cette famille n'était point Casas , mais Casaus , lequel est resté à une branche noble de cette maison , que j'ai connue à Calahorra. Son origine était française ; le jjremier Casaus qu'on eût vu en Espagne y était venu deFrance sous Ferdinand m, surnommé le Saint, pour combattre contre les Maures d'Andalousie, lise trouva

à la prise de SéyiHe , el obluit la per.'mstiioii de .s y établir. Ses descendans y jouirent des prérogatives do la noblesse , et supprimèrent la lettre u de leur nom pour lui donner une forme et une prononciation plus espagnole.

Lorsque Antoine lit son premier voyage en Amérique Bartliélemi avait dix huit ans , et venait de ternunerses études, qui consistaient dnns le latin, la philosophie de ce temps-là, c'est à dire la dialectique du système des péripatéliciens , la logique , la métaphysique, Télhique et la physique, d'après la même méthode et suivant des principes qu'on supposait être ceux d'Aristote.

Le père Augustin Saluchi ,. dans son traité latin des Monnaies des Hébreux , dit que Bartliéieuà Las Casas fît son premier voyage dans les lîides en 1495 , avec son père , et il ajoute qu'il le lui a entendu diie à lui-même. Je pense que Tautetir se trompe sur la date de cet événement , car il résulte du récit même de Las Casas, qu'il n'eut lieu qu'on 149^ > puisqu'il disait en iS-iy , à la lin de ses trente propositions adressées aux conseillers des Indes, et qui seront insérées dans cet ouvrage: (( A'^oilà , très illustres seigneurs , ce que je pense )) depuis quarante-neuf ans que je vois làire le mal » en Amérique , et depuis trente-quatre ans que )) j'étudie le droit. »

11 est vrai que , dans l'avant-propos de son Histoire de ta destruction des Indes , écrite en i54'i , il dit qu'il parle des événcniens comme un homuie (jui eu a rexpérieuce ^vy.\\\<, pins de cinquante ans ^

el i\iû s'est trouvé an milieu de ce pays pendant que les liori eurs qu'il dénonce y ont été commises ; mais je dois faire remarquer que cette partie de l'ouvrage fut rédigée en i552 pour la relation qui allait s'imprimer à Séville. L'auteur y dit : Je résolus delà livrera l'inipi^ession. Or il est évident qu il devait avoir alors plus de cinquante ans d'expérience. Barihélemi partit d'Espagne avec son père le 5o mai 149S , %é de vingt-quatre ans , comme employé dans l'ex[)éditionde Chrisloplie Colomb ; il fut de retour à Cadix avec cet amiral le 25 novembre i5oo. C'est ce qui paraît par les paroles qu on va lire, et qu'il adressait à l'empereur en 1 542 ? dans le premier motif de son 7ieuvième remède : « 11 est bon que Votre Majesté soit instruite )) qu'en i499 ^^ premier amiral, don Cbristopbe )) ( -olomb , qui avait découvert le pays des Indes , » pernut à quelques Espagnols qui avaient rendu de » grands services aux rois catholiques d'emmener » cluicim un Indien en Espagne pour leur service n particulier : j'en uhtiiis un pour moi. Lorsqu'ils » turent arrivés dans ce royaume Son Altesse la » reine Isabelle fut si mécontente qu'on eût ainsi » disposé de ces Indiens , qu'il fut impossible de )) calmer son indignation : Qui a autorisé , disaitn elle, mon amiral à donner ainsi mes sujets? Cette )) princesse, qui était alors à Grenade, y fît publier y> que tous ceux qui avaient amené des Indiens lors » du premier voyage eussent à les renvoyer inces- )) samment danS leur pays sous peine de mort- » En i5oo, lorsque le commajideiir Francisco de

)> Bobadilia passa en Aiucriquc avec le Lilre de » ;^ouvcrneur , tous ces Indiens s'en retournèrent , » et le mien fut de ce nombre. »

Le 9 mai ]5o2 Las Casas s'embarqua pour la seconde fois avec Christophe Colomb , qui retournait dans les Indes , et il arriva à Saint-Domingue le 29 juin suivant. En parlant, dans sa vingt-neuvième proposition , des ordonnances royales relatives à la liberté des Indiens, il dit : ce Et ensuite au troisième » gouverneur don Nicolas de Obando, qui intro- » duisit en i5o3 , pendant que j'étais dans le )) pays , cette peste infernale , malgré l'expresse » défense de la reine Isabelle. ))

Il n'est pas certain que Las Casas soit revenu en Espagne avec l'amiral en i5o4fc : s'il était vrai, qu'il eût fait ce voyage, il faudrait en conclure quil retourna pour la troisième fois dans les Indes en 1 5o8 , avec le second amiral donDiègue Colomb , ]juisqu il est certain qu'il fut ordonné prêtre à Saint-Domingue en l5io, comme nous le verrons bientôt.

Las Casas avait terminé , à l'âge de vingt-quatre ans , et lorsqu'il fit son premier voyage en Amérique , toutes ses études en ])hilosophiG et en théologie, et obtenu ses degrés de licencié dans la ville de Séville; mais ce ne fut qu'en j5i5, et après avoir reçu l'ordre de la prêtrise , qu'il se livra à l'étude du droit, puisqu'on vient de lire qu'en lo/^.q il y avait trenle-qualre ans qu'il l'étudiait.

Dans les instructions que les roiscalhohqiiesavaient fait remettre en i5oo à Nicolas de Obando , il était ordonné à ce gouverneur de permettre l'importation

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des nègres esclaves ^ nés sous la puissance de chrétiens, il en arriva un si grand nombre dans la colonie , que ÏNicolas de Obando jugea nécessaire d ëcrirc au souverain d'Espagne qu'il était temps d'arréler ce commerce , parce que les nègres abandonnaient les babitations des Espagnols pour s'enfuir dans Jes montagnes, et qu'ils entraînaient les naturels avec eux sans qu'il fût possible de les ramener.

Celte disposition du gouverneur Obando suffit pour prouver l'erreiu' el l'injustice de quelques écrivains qui ont accusé Las Casas d'avoir introduit, en iSiy , le commerce des nègres dans les colonies , puisqu'il est certain qu'il y était en pleine activité dés l'année i5o2. Il est vrai que les esclaves qu'on transportait alors en Amérique étaient nés à Séville de nègres pris en Afrique, et dont le nombre était très considérable dans cette ville , oii il s'en faisait depuis longtemps lui grand commerce avec les Portugais , qui s'en occupaient depuis le milieu du lO" siècle.

La demande du gouverneur Obando n'eut pas le résultat qu'il s'en était promis : cependant le gouvernement espagnol défendit en i5o6 de transporter en Amérique àesesclaves nègres du Levant , et de ceux qui avcdent été élevés avec les Mauresques , parce qu'on croyait alors qu'il était essentiel de n'introduire dans les colonies que des individus de cette race, cbrétiens depuis leur naissance, pour avoir vu le jour à Séville même; mais il est probable qu'il en était passé un certain nombre d'autres dans les rolomes , et que c'éiavMil eux

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que le gouverneur Obando avait signalés comme l'ugitifs.

Ce qu'il y a de certain , c'est qu'en 1 5o6 il v avait encore en Amérique âes noirs nés esclaves de chréùens , puisqu'il fut ordonné aux Espagnols leurs maîtres de vedler à ce qu'ils assistassent à la messe les dimanches et les jours de fête (i). *

En i5io le licencié Barthélemi de Las Casas reçut l'ordre de la prêtrise du premier évêque de l'île Espagnole, et chanta la première grand'messe qu'on eût entendue d'im prêtre ordonné dans le Nouveau-Monde. L'historien Herrera raconte que a cette messe extraordinaire fut accompagnée d'un » ordre de l'amiral, d'une grande pompe, et qu'on )) y vit assister toutes les personnes qui se trou- » vaient alors dans la Vega , et parani lesquelles on » comptait un grand nombre d habita ns des autres » parties de l'île , parce que c'était l'époque de la » fonte de l'or ; on s'y rendait de tous côtés avec la » quantité de ce métal qu'on avait pu ramasser , )) comme en Espagne on va dans les foires pour y >) faire des paiemens : comme il n'y avait pas de » monnaies d'or , on y fabriqua des castillans et « des ducats contrefaits , la monnaie de réaux y) étant la seule qui eût cours dans l'île. Il en fut » offert un grand nombre au nouveau célébrant, >) qui les donna à son parrain de cérémonie , à )) l'exception de quelques pièces qu'il garda, parce

^i' llcrrera . lîiU. gt'mr. îles Iniies. I)('-c. i , !iv. G, cliap. •>(>.

» qu'elles t'iaient mieux lailes que les autres. Une » autre clrconslauce plus remarquable de cette pre- » mière messe, et qui ne fut point agréable aux « prêtres qui s'y Irouvèiem, c est qu on n'y but » p:.s une goulle de vin , aucun vaisseau chargé de )) cette denrée n'étant arrivé d'Espagne depuis assez » longtemps. » (i)

La niêiDe année i5io les religieux de l'ordre de Saint -Dominique passèrent dans la colonie. Ils em*ent ytonr premier prieur le père Pèdre de Cordoue , qui fut investi des pouvoirs de vicaire général pour exercer les Ibnclions de prélat de tous ces pères prêcheurs , parmi lesquels on distinguait, suivant Herrera , Antoine de Montesinos et Bernard de San-Domingo. A peine arrivés dans l'île, ces dominicains se mirent à prêcher contre les mauvais traitemens que les Espagnols faisaient éprouver aux Indiens , en les réduisant à la plus aftVeuse servitude, sous prétexte do remplir à leur égard les devoirs et les fonctions de dépositaires , et en les dépouillant de leurs propriétés pour les charger de travaux insupportables, pour lesquels ils ne leur donnaient qu'une nourriture insuffisante et de mauvaise qualité. Barthélerai de Las Casas , qui s'intéressait depuis longtemps au sort des Indiens , approuva la conduite des dominicains , et se joignit à eux pour dénoncer les erreurs et les injustices du pouvoir (2).

(1) Ucnera , «léc. 1 ,Iiv. 7 , i-li:i|). i : [■^) Hcrieru , iibi siipiii.

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