XV
Sur ces entrefaites, le roi Ferdinand V chargea les directeurs de la maison royale de commerce d(; Séville d'envoyer en Amérique cinquante nègres esclaves pour y être em[)loyés dans les mines , parce qu'on l'avait informé que les Indiens étaient trop faibles pour ce genre de travail. Il est incontestable que Las Casas fut entièrement étranger à cette résolution du monarque , puisqu'il n'était point alors en Espagne, et quil ne jouissait d'aucun crédit auprès du gouvernement, quoiqu'il eût alors trente-six ans. (i)
Quelque temps après Barthélemi fut envoyé dans l'île de Cuba avec le titre de curé d'une ville nommée Zanguarama : cette qualité lui donnait le droit de dénoncer avec force le système d'oppression que l'on suivait à l'égard des Indiens; il en usa avec la plus grande fermeté , et se constitua le protecteur et le défenseur des naturels, qu'il regarda dès ce moment comme ses propres enfans privés de tout autre secours humain contre les conque rans espagnols et les autres Européens qui étaient venus avec leurs familles pour établir une nouvelle race d'hommes dans ce pays.
Les pères dominicains , voyant que leurs prédications étaient inutiles comme celles des prêtres séculiers et des religieux de Saint-François d'Assise , qui depuis i5o2 piêchaient dans le Nouveau- Monde , écrivirent en Espagne et Grent représenter
(i) IleJTPra : Dt'-c. i , liv. '^ , cli. lo.
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ail roi par leur général, le père Garcia l^oaisa (depuis cardinal archevêque de Séville, confesseur du roi , conunissairc général de la croisade el président du conseil des Indes), le malheureux état où les Indiens étaient réduits. Ferdinand signa en i5ï i différentes cédules pour améliorer le sort des Indiens; il voulut surtout qu'on trouvât le moyen cfenvoye?' en Amérique un grand nombre de nègres dé la Guinée , et défendit expressément de réduire les Indiens en esclavage , à l'exception des Caraïbes , qu'on devait marquer à la jambe avec im fer rouge , afin de ne pas les confondre avec les Indiens soumis s'ils venaient à prendre la fuite, (i)
En i5i2 et i5iD , le roi d'Espagne signa de nouveaux ordres relatifs au même objet , à la suite des conseils qu'il avait tenus à Burgos et dans plusieurs autres villes. Don Barthélemi de Las Casas n'oubliait rien pour être exactement informé des résolutions qui pouvaient être utiles aux Indiens , et sa philanthropie trouva à cet égard de puissans secours dans ses relations d'amitié avec le gouverneur Diègue Velazquez : celui-ci l'avait appelé à remplir les fonctions de consulteur auprès de Juan de Grijalba , lieutenant gouverneur de la colonie pendant son absence , et il paraît que les nouveaux devoirs que don Barthélemi eut à remplir contribuèrent puissamment à lui faire approfondir l'étiide de la jurisprudence. C'était à lui que les ludicus
(i) Hevreva, lU'c. i , liv. 9 , chap. ■^.
s'adressaieni conmie à un protecieur puissant , et son zèle fut toujours d'accord avec la doctrine qu'if ne cessait de prêcher aux naturels et aux Espagnols dans l'exercice de son ministère. Herrera raconte que les Indiens de Mayei , qui avaient abandonnéleurs villages à l'arrivée de Pamphile Narvaez , étant venu demander grâce à Vclazquez, celui-ci leur permit de rentrer libres et en paix dans leurs habitations , parce que don Barlhélemi avait sollicité leur pardon auprès de ce gouverneur (i).
En i5i3 Las Casas fut envoyé avec Narvaez dans les provinces de Bayamo , Cueyba , Caonao et Camaguey , dans l'île de Cuba (2) ; car il suffisait qu'il parût dans un pays pour inspirer la plus grande confiance aux habilans. Un jour cependant un cacique, qui avait acquis pour l'église de son district une belle madone , ayant appris que don Barthélemi désirait s'en emparer et en mettre une autre à sa place , l'enleva pendant la nuit , et se retira dans.les montagnes avec cette image , devenue l'objet de la vénération desindiens. Las Casas, l'ayant, appris, lui fit dire que l'échange n'aurait pas lieu, et qu'il voulaU même donner la madone qui lui appartenait à 1 église de ce district. A Caonao il apaisa une violente sédition que les mauvais traitemens des soldats espagnols avaient excitée parmi les naturels : ceux qui avaient fui dans les bois ne revinrent que lorsqu'on leur eut annoncé que le père Casas élalt.<
'i) Uerre.va, il»'c. i . liv g. rli.cj. (•j) Ikid. , (II. i5.
foil triste de ce 4u'il zie les voyait plu» ; il n'en lalliit pas davantage pour les ramener dans leurs foyers ; car , suivant le témoi^mai^e de Ilerrera ils raimaientelle respectaient comme un père et comme un défenseur. Leur confiance allait même si loin que lorsque le gouverneur avait quelque chose à ordonner il suffisait, pour être prompiement obéi, qu'un Indien se présentât dans les districts au nom de Barlhélemi, avec un morceau de vieux papier à la main , en publiant que c'était une lettre du père Casas, qui leur écrivait, et qu'il serait mécontent s'ils refusaient de faire ce qu'on venait de leur commander. Ij'expérience avait prouvé au gouverneur que la soumission des Indiens était alors aussi entière que prompte , tandis qu'on éprouvait de la résistance lorsque l'exécution des ordres était confiée à des soldats : dans ce dernier cas la force seule en imposait , et comme les Indiens n'osaient ])lus compter sur des promesses toujours trompeuses , au lieu d'obéir, ils abandonnaient leurs maisons et se réfugiaient dans les bois. Un jeune Indien, nommé jîdiianico , fut employé à cette espèce de message dans la circonstance dont je viens de parlei-, parce qu'il était venu se mettre de lui-même au service de don Bartbélemi ; cette confiance lui mérita d'être chargé d'une commission qui rétablit la paix dans toute la province de Caonao.
Sa réputation comme ami des Indiens produisait des effets merveilleux. Pendant sa visite dans les provinces que je viens d'indiquer, et où il baptisa mille enlans , on vit a])order près de sa lente, éta-
blie sur le bord de la mer, une embarcation cbar^e'e d'Indiens qui avaient avec eux deux femmes espagnoles enlièreinentnues, excepté certaines parties cpii étaient cachées par des feuilles j Tune âgée de quarante ans, et l'autre de vingt, et qui restaient seules, suivant ce qu'elles apprirent , d une troupe d'Espagnols qui avaient du débarquer au même point , et que les Indiens avaient massacrés. Las Casas leur fit donner des vêtemens, et les maria bientôt à deux hommes qui étaient honorés de sa confiance, (i)
Don Barlhélemi apprit de ces femmes qu'un de ces Espagnols avait échappé au carnage en se jetant à la mer , et qu'il était tombé au pouvoir d'un cacique de la province de la Havane. Il lui envoya aussitôt un Indien de sa suite , avec l'espèce de missive dont j ai déjà fait mention. Le messager annonça au cacique que le père Casas l'engageait par cette lettre à lui amener sain et sauf l'Espagnol qu'il retenait prisonnier. Le cacique ne perdit pas un moment pour satisfaire au désir de Las Casas , et il l'assura, en lui remettant le Castillan , que beaucoup d'Indiens de son pays le lui avaient demandé pour le faire mourir , mais qu'il l'avait toujours retenu dans sa maison afin de le sauver d'une mort qui eût été inévitable sans cette précaution. Cethomme avait oublié presque entièrement la langue espagnole pendant sa captivité, qui avait duré quatre ans ; mais il
(i) Heirera . ilér. i . liv. 9, chap. i6.
revenait au milieu des siens bien inslruit de l'idiome des naturels et de leurs coutumes.
Ce fut dans la même expédition que Las Casas obtint de Narvaez la liberté de plusieurs caciques et de beaucoup d'autres Indiens, qui , après avoir abandonné leurs maisons et leur pays à la suite de l'invasion espagnole , ctjiisentirent à y revenir lorsqu'ils eurent connu les intentions et les promesses de don Bartbélemi. Narvaez les avait plongés dans les fers, et allait les faire mourir, lorsque Las Casas lui fit voir un ordre du gouverneur Vclazquez qui lui défendait d'en venir à celte extrémité , et le menaça , s'il exécutait son atroce résolution, de partira l'instant pour l'Espagne pour en rendre compte au roi Ferdinand. Bartbélemi parvint ainsi à sauver ces Indiens, et il en fit rentrer un grand nombre d'autres dans leurs habitations, (i)
Les conquérans de l'Amérique et les autres Espagnols qui les avaient accompagnés méprisèrent constamment les ordres qu'on ne cessait de leur adresser d'Espagne pour assurer la liberté et le bonheur des Indiens ; et cette conduite ne doit pas nous surprendre. Les gouverneurs des nouvelles colonies , les Espagnols que le roi avait chargés d'y rendre la justice , et les principaux membres de l'administration , possédaient de vastes commanderies , et retenaient dans l'esclavage la plupart des naturels , foulant aux pieds , sous différens pré-
(i) Mènera , déc. i , liv. g, chap. i8.
textes, lous inspire's par l'avarice, les droits les plus sacrés , et n'osanl pins souniellre leurs compatriotes à d'autres règles ni leur vanter d'autres maximes. Le mal était à son comble , car ceux que le prince avait chargés de l'empêcher en rendaient euxmêmes le remède impossible. Ce fut alors , c'est à dire en i5i5 , que Las Casas , animé d'un nouveau zèle , revint en Espagne pour faire à Ferdinand V de vives représentations , et solliciter des mesures plus efficaces contre les fléaux que les Espagnols faisaient peser sur les Indiens. Il voidait surtout demander la révocation de l'ordre que le roi , mal informe de l'état des habitans , avait signé de les partager entre les Espagnols , malgré les conseils que les vénérables dominicains Pedre de Cordoue et Antoine de Montesinos lui avaient donnés, api es avoir quitté l'Amérique pour venir éclairer sa conscience et toucher son cœur (i).
Barthélemi rencontra Ferdinand V à Plasencia , dans l'Estremadure. Après lui avoir appris l'objet de son voyage , il s'éleva si éloquemment contre le système qu on suivait à l'égard des Indiens , que le monarque en fut épouvanté, surtout lorsque le père Thomas Matienzo , son confesseur, eut mis sous ses yeux le tableau de l'horrible tyrannie dont le trésorier Michel de Pasamonte , et beaucoup d'autres Espagnols, accablaient les malheureux Indiens par ] abus le plus criant des grâces qu'ils avaient obte-
(i) Henera , Histoire deslnd occid. , déc 3 , liv. 8 , ch. 1 1.
MUCb de leiu- souverain. Le roi ordonna à don
Barlliélemi de se rendre à Séville , pour y faire.
connaître la situation de l'Amérique à don Diègue
Deza , religieux dominicain, archevêque de Séville,
autrefois son confesseur, et ex-inquisiteur général ;
à don Juan Rodriguez de Fonseca , évêque de Bur-
gos , conseiller d'état; au commandeur et ministre
Lo[)e de Conchillos , et à quelques autres Espagnols
qui étaient admis aux délibérations du conseil. Las
Casas obéit sur le champ aux ordres de son roi, mais ^|p
ne fit qu'un voyage inutile , Ferdinand V étant mort
à Madrigalejos quelques jours après, c'est à dire
le 23 janvier i5i6 (i).
Barlliélemi forma alors le projet de passer en Flandre pour plaider la cause des Indiens auprès du nouveau roi , Charles V d'Autriche , plus connu <lans la suite sous le nom de Charles-Quint , enipereiu- d'Allemagne. Mais il en fut détourné par le cardinal Ximenez de Cisneros , archevêque de Tolède , inquisiteur général , qui gouvernait alors le royaume d'Espagne , d'après les dernières volontés <lu feu roi Ferdinand : ce ministre lui fit entendre <iu'il pourrait obtenir à Madrid même tout ce qui pourrait convenir à l'objet de son voyage.
En effet, Ximenez et le cardinal Adrien, qui par-; lageait avec lui les soins du gouvernement, décrétèrent différentes mesures contre l'esclavage des Indiens ; ils en défendirent surtout le partage entre
(i) Herrera, déc -i, liv. 2, i\\. 3. ^P
les E^agnols à litre de (lc[)ot ou de conimaiiderie : ces dispositions furent inutiles par la faute même de ceux qui devaient les faire exécuter. 11 avait été convenu qu'on enverrait en Amérique trois religieux de Saint-Jérôme , choisis par le général do l'ordre entre douze qu'on lui aurait désignés , et qu'ils y auraient une autorité entière sur les employés du gouvernement, pour administrer les colonies et rétablir les Indiens dans toute leur liberté. Don Barlbélemi se rendit à Lupiana avec des lettres de Cisneros adressées au général , afin d obtenir plus facilement la désignation destrois commissaires: les trois élus furent Bernardin de Manzanedo, Louis de Figueroa , prieur d'Olmedo , et le prieur de Saint-Isidore de Séville. Ils se rendirent à Madrid avec Las Casas, qui ne tarda pas à être en butte aux persécutions de ses ennemis, qui voulaient le forcer d'abandonner son entreprise ; car elle n'était pas seulement dirigée contre les colons les plus puissans de l'Amérique ; elle devait encore ruiner une foule de courtisans et d'hommes accrédités, tels que Hernand de la Véga , président du conseil des ordres ; l'évêque de Burgos , Fonseca ; le corn-raandeur Conchillos , tons les serviteurs du roi, et la presque totalité des conseillers, cpii possédaient d'immenses commanderies dans les îles de l'Amérique, et qui en liraient des sommes énormes aux dépens de la liberté et de la vie des Indiens , que d'avares intendans traitaient avec la plus horrible ci-uauté pour se rendre agréables à leurs maîtres et partager av€t eux les trésors du Nouveau-Monde ;
loujours pirls à remplacer les hommes <|ue la moi t enlevait chaque jour par d'autres malheureux que d'infâmes ravisseurs tenaient sans cesse à leur disposition pour se faire des protecteurs àx la cour d'Espagne contre ceux qui oseraient dénoncer leur aflVeux système.
L'historien Hcrrera a inséré dans son Histoire les instructions que les gouverneurs du royaume remirent aux trois religieux qui allaient gouverner les Indes ; il ajoute qu'ils nommèrent le licencié Barthélemi de Las Casas protecteuî" universel des Indiens, avec cent pesos annuels pour honoraires , et le licencié Zuazo juge de résidence ou d'enquête contre ceux qui auraient abusé de leurs pouvoirs ; en sorte qu'il eût sufti , pour mettre fin aux ravages des Espagnols , d'exécuter ponctuellement les mesures que les gouverneurs du royaume venaient de prescrire.
Les trois religieux administrateurs devaient rendre la liberté à tous les Indiens qu'on aurait faits esclaves ; et , afin que les colons arrivés d'Espagne fussent en état de s'établir sans le secours des naturels , il leur fut indiqué différons moyens , entre autres celui de se procurer des esclaves africains. Cette circonstance suffit pour prouver l'erreur de ceux qui ont prétendu que Cisneros abolit la traite , en confondant ce trafic avec la défense qu'il fit publier «l'importer des noirs dans les colonies sans licence, faculté qui ne s'accordait qu'à prix d'argent , et qui servit de prétexte aux ennemis de Las Casas pour
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ïe signaler cominH l'auieur de celle mesure lyraiiiiiqiie (i).
Les deux gouverneurs ordonnèrent à Las Casas <le passer en Amérique avec les religieux de Saint- Jérôme : il les y accompagna , et fit ainsi pour la troisième fois le voyage du INouveau-Monde, après s'être embarqué à Séville le 1 1 novembre. Il arriva à Vile Espagnole, dans le mois de décembre suivant, i5i6. 11 est inutile de faire remarquer que don Bardiélemi remplit avec tout le zèle dont il était capable les fonctions de prolecteur des Indiens qui lui avaient été déléguées : son premier soin fut de réclamer l'exécution des ordres expédiés par les gouverneurs. Quant aux trois religieux commissaires généraux des Indes, ils éprouvèrent tant d'obstacles pour détruire l'affreux système des commanderies , qui avait une foule de partisans intéressés à la cour de jMadrid , qu'ils renoncèrent à celte partie de leurs instrucdons. Las Casas s'en plaignit vivement à ces religieux , et s'efforça de leur communiquer le courage dont il était animé ; mais , voyant que ses conseds étaient inutiles , il prit à l'instant son parti , et s'embarqua pour revenir en Espagne se plaindre delà faiblesse desbiéronimites, et demander que les mesures fussent confiées à des bonmies plus énergiques.
Ce fut le 7 mai i5i7 que don Barlbélemi s embarqua pour revenir en Europe , malgré l'opposition
(t) HfiTevd , Jcc j, liv. '! , rli. /), 8 et ao.