‹ Œuvres. Précédées de sa vie, et accompagnées de notes historiques, additions, développmentsChapitre 35 sur 65 · AU SECOND MÉMOIRE DE LAS CASAS · texte numérisé non relu

AU SECOND MÉMOIRE DE LAS CASAS

La. doctrine que le vénérable Las Casas défendait en i542 auprès de l'empereur Charles-Qaint est fondée sur les principes immuables de la raison éternelle. Elle trouvait un autre appui dans l'histoire même des événemens qui s'étaient passés ; c'est ce que je me propose de faire voir dans la notice suivante, où j'expose rapidement les discussions qui s'élevèrent en Espagne sur la liberté des Indiens , les mesures prises à cet égard parle gouvernement, ainsi que les sophismes et les vaines allégations qu'on employa pour les rendre inutiles. J'ai pensé que ce "travail jetterait un nouveau jour sur le mémoire de l'évéque de Chiapa , quoiqu'il ne manque rien à cette pièce pour faire connaître avec exactitude les raisons essentielles et permanentes qui ont fait établir l'esclavage des Indiens et causé leur destruction. Je puiserai les principaux faits qui doivent me servir dans la chronique du fidèle historien des Indes, Antoine Herrera.

1492. — Les pouvoirs accordés à Christoplio Colomb par la reine Isabelle de Castille sont du

( 254 ) 17 avril de celte année, et le départ de l'amiral du port de Palos pour le Nouveau-Monde du 5 août suivant. Le 1 2 octobre Colomb découvrit une première terre, à laquelle il donna le nom de San Salvador. Son nom indien était Guanahami , l'une des Lucayesy dont les liabitans , suivant ce navi- ^^ateur , étaient doux et pacifiques.

1493. — Le 4 janvier Colomb cpiitta l'île Espagnole pour revenir en Espagne rendre compte à ses maîtres de la découverte qu'il venait de faire d'un nouveau monde, du caractère de ses liabitans, et de la nature de ses productions ; il amena avec lui plusieurs Indiens pour donner une idée de cette nouvelle race d'hommes. Le roi et la reine d'Espagne confirmèrent alors leur traité avec Christophe Colomb , et instruisirent le pape Alexandre VI de ce grand événement. Ce pontife signa le 3 mai la fameuse bulle de la ligne alexandrine en faveur des rois de Castille , et leur concéda la souveraineté sur toutes les terres qui seraient découvertes au sud et à l'ouest d'une ligne tirée d'un pôle à l'autre, à . la distance de cent lieues des îles Açores et du cap Vert. Cette ligne fut établie plus tard à trois cent dix lieues vers le nouveau continent, à la suite d'une convention signée entre T Espagne et le Portugal. Le pape imposa pour condition du droit qu'il accordait dans sa bulle aux souverains de Castille de faire prêcher dans tous ces pays la l'cligion catholique, apostolique, romaine. Colomb partit de Cadix le 25 septembre pour retourner dans les

( 255 ) Indes, accompagné du père Jean Boii, rcli^eux bénédictin , né en Catalogne , et nommé par le pape vicaire apostolique pour l'établissement de la foi dans le Nouveau-Monde : d'autres prêtres de différcns ordres furent aussi de l'expédition , et Bartliélemi de Las Casas , à peine âgé de dix-neuf ans , y suivit son père Antonio, qui faisait le voyage pour la seconde fois avec Cbristophe Colomb. Les rois d'Espagne recommandèrent particulièrement à celui-ci de traiter avec douceur les Indiens , et de prescrire la même conduite à ceux qui seraient sous son commandement , afin de les engager à embrasser la religion clirétienne, comme on y était parvenu à l'égard des sept Indiens qui avaient été transportés en Espagne, et dont le roi et la reine avaient été les parrains à Barcelonne. Christophe Colomb arriva à Saint-Domingue le 26 novembre, et n'y trouva plus d'Espagnols : les uns avaient péri de la main des naturels , qu'ils avaient dépouillés de leurs biens, et outragés dans la personne de leurs femmes et de leurs enfans ; et les autres , divisés sur le choix d'un gouverneur après la mort de celui que l'amiral avait nommé , s'étaient fait une guerre cruelle dans laquelle ils avaient tous succombé.

1494. — Les Espagnols commencèrent cette année à tyranniser les Indiens. Le capitaine Alphonse d'Ojeda ht couper les oreilles à un Indien pour un motif qu'il jugea suffisant, mais qui était loin de justifier celte cruauté. Quelque temps après il s'empara par trahison de la personne de Canoabo , roi

d'une parlic de Tîle de Saml-Domingue ^ el le fit mourir; il conlinua son système d'oppression pendant plusieurs amiées, et mourut en Amérique avant d'avoir pu jouir des immenses richesses dont il avait dépouillé les Indiens.

1 496. — Don Barthélemi Colomb , adelantado des Indes pendant l'absence de son frère Christophe, envoya 'rois cents habitans de l'île en Espagne. 11 entendait qu'ils fussent traités comme esclaves , quoiqu'on les eût pris les armes à la main pendant qu'ils défendaient leur roi , leur pays et leur liberté : cette mesure était fondée sur ce que la reine Isabelle y informée que quelques caciques avaient tué un certain nombre d'Espagnols , voulait qu'on envoyât en Espagne ceux des Indiens prisonniers qu''on aurait convaincus de meurtre. — L'amiral ordomia que les Indiens , au lieu des tributs qu'ils avaient acquittés jusqu'alors , travailleraient dans les terres qui appartenaient aux Espagnols, comme ils le faisaient sur celles de leurs caciques : de là vint l'usage de distribuer des Indiens aux Espagnols, et de charger les caciques d'en fournir autant cpie le gouverneur en demanderait. Les Espagnols se crurent autorisés à punir de leurs propres mains les Indiens qui négligeaient de remplir leur tache ou qui les trompaient. Les mauvais traitemens en obligèrent un grand nombre de fuir des villages dans les montagnes , et ce fut alors que les Espagnols , abusant de leur force , commencèrent à poursuivre les fuyards dans leurs

( ^Sy ) retraites, à traiter comme esclaves et à nommer ainsi tous ceux qui tombaient entre leurs mains. L'amiral annonça aux rois catholiques qu'on pourrait occuper par ce moyen quatre mille naturels pendant toute l'année à la culture du bois du Brésil, pour le compte de Leurs Majestés , comme on employait à ce travail pour les rois de Portugal les nègres qu'on allait prendre dans la Guinée.

1499. — L'amiral forme des étabJissemens d'Espagnols sur plusieurs points de l'île de Saint-Domingue ; il distribue des terres à chaque colon , et leur livre comme commanderie (encomienda) un certain nombre d'Indiens des tribus voisines , en les chargeant de les instruire dans la religion chrétienne, et leur permettant, pour récompense de leur zèle , de les employer à la culture de leurs terres. Telle est l'origine des commanderies des Indiens. Christophe donne aussi d'autres Indiens aux Espagnols pour leur service particulier; plusieurs arrivent en Espagne l'année suivante avec leurs maîtres.

i5oo. — La reine catholique désapprouve le partage qui a été fait des Indiens; elle déclare qu'ils sont libres , et sujets seulement de la couronne de Castille , comme tous les Castillans ; elle veut que ceux qui ont été amenés en Espagne soient remis en liberté , et renvoyés en Amérique ; nomme pour gouverner ce pays le commandeur Francisco de Bobadilla , et lui ordonne de bientraiter les Indiens , de rendre la liberté à ceux qui en ont été privés , I. 17

( 258 ) de faire connaître celle résolution aux caciques , de s'assurer par eux s'il y a des Indiens dont les femmes et les enfans aient été enlevés par les Espagnols , et de les leur faire rendre ; de punir les coupables , et enfin de se conduire de manière que les Indiens, attirés par les bons traitemens des Espagnols, prennent '^oùt à leur société , conçoivent une heureuse idée de noire sainte religion , et se disposent à l'embrasser. Bobadilla n'exécute aucune des intentions de la reine. Un autre article des instructions de ce -ouverneur porte que l'entrée de l'Amérique sera hiterdite aux Juifs , aux Î^Iaures et aux nouveaux convertis , mais qu'on pourra y recevoir les esclaves nè'^resqui seront nés sous la puissance des chrétiens.

i5oi. —Le gouverneur Bobadilla établit l'usage abusif ettyranniqued' employer les Indiens àl'exploitation des^nines, de les séparer pour cela de leurs familles , et de les envoyer au loin avec des faixieaux énormes , et presque sans alimens.

i5o5. — Les rois calhohques furent informés cette année que les Indiens refusaient de vivre avec les Espagnols , et que cet éloignement serait un obstacle à leur conversion , jusqu'à ce qu'une disposition royale eût permis de les partager , soit comme dépôt , ou à titre de commanderie , entre les Espagnols. Ce motif engagea les souverains d'Espagne à autoriser cette mesure, à condition cependant que les commandeurs traiteraient les Indiens avec humanité et comme des ouvriers libres , puis-

( ^59) (in ils Vêtaient, et non comme des esclaves , atlendu <l\x'iisne Vêtaient pas-, qu'ils leur fourniraient une nourriture suffisante , et leur paieraient le prix de leurs journées tel qu'il aurait été fixé par le gouverneur; qu'ils feraient tous leurs efforts pour les convertir , et témoigneraient une bonté particulière à ceux qui auraient consenti à se faire chrétiens. Le nouveau gouverneur , Nicolas d'Obando, toléra les abus qui s'étaient introduits , et en permit de nouveaux dans le régime de l'exploitation des mmes et des autres travaux des établissemens espagnols. Il défendit en même temps d'amener des esclaves africains , sous prétexte qu'ils ne manqueraient pas de corrompre les naturels en s'enfujant avec eux dans les montagnes, et en leur faisant contracter des vices et des habitudes criminelles. Cette administration eut les suites qu'on devait en attendre ; le mal fit tant de progrès qu'on fut obligé d'en informer lej, rois catholiques, qui envoyèrent aussitôt l'ordre au gouverneur des Indes de rétablir les Indiens dans leur état primitif d'indépendance, et de les laisser jouir de la plus entière liberté dans leurs familles et sur leurs terres , sans leur imposer d'autre obligation que celle d'acquitter les tributs modérés auxquels les Espagnols étaient soumis eux-mêmes 5 d'établir dans chaque peuplade un cacique , un alcade espagnol et un prêtre chargé de les instruire avec douceur ,• d'engager les Espagnols à épouser des Indiennes, et les femmes espagnoles à se choisir des maris parmi les Indiens ; et s'd se trouvait des naturels qui consentissent à tra-

vailler à la journée pour les Espagnols, de leur remeltre exactement et sans retenue le montant de leur salaire. L'ordonnance royale contenait d'autres dispositions relatives au régime des Indiens , à l'amélioration de leur sort et à leur civilisation.

i5o4. — Les rois catholiques apprirent qu'il existait du côté de Carihagène , de Sainte-Marthe , et en d'autres points de l'Amérique , des tribus d'Indiens connus alors sous le nom de Cannibales , et aujourd'hui sous celui de Cardibes, lesquels étaient féroces , insociables , accoutumés à manger de la chair humaine, à faire la guerre aux Indiens qui s'étaient soumis, à commettre beaucoup de désordres , et sans la moindre disposition à entendre prêcher la religion. Les rois d'Espagne j persuadés que ce qu'on leur avait annoncé était conforme à la vérité, permirent à leurs sujets espagnols de saisir et de vendre comme esclaves les Indiens dont je viens de parler , afin de les préparer , disaient-ils , par les habitudes de la domesticité , au régime social et à la profession du christianisme. — La reine Isabelle mourut après avoir expressément recommandé dans son testament et dans son codicile de bien traiter les Indiens.

i5o6. — Le 20 mai de cette année, Christophe Colomb meurt à Yalladoîid. — Le roi catholique Ferdinand V permet aux gouverneurs des Indes d'en distribuer les habilans aux Espagnols : il en

( ^6i ) donne liii-ménie un nombre considérable aux officiers de sa maison et à ses courtisans , en sorte que plusieurs de ces donataires afferment , pour ne pas quitter l'Espagne , les commanderies qu'ils possèdent dans le Nouveau-Monde. — Nicolas Obando propose et obtient le renouvellement d'un ordre royal qui défend de recevoir dans les Indes les esclaves barbaresques et ceux de l'Afrique.

l5o8. — La population de Saint-Domingue était déjà tellement diminuée*, qu'on fut obligé d'aller chercher quarante mille Indiens dans les îles Lucayes pour les travaux des mines et des campagnes. Les colons espagnols de l'île demandèrent au roi la propriété des Indiens pendant trois générations , afin d'assurer leurs intérêts et de sauver la colonie.

i5og. — Le roi d'Espagne renouvelle ses ordonnances relatives au traitement des Indiens, afin qu'ils soient traités avec humanité, qu'ils vivent réunis en peuplades avec leurs femmes et leurs enfans , leurs juges , leurs magistrats et leurs conseils; il ne permet d'autre servitude que celle des nciporias , laquelle consiste seulement dans un service personnel j encore ne pourra-t elle avoir lieu qu'à l'égard de cette classe d'Indiens caraïbes ou guerriers, dont on a parlé, et jamais avec ceux qui vivent soumis et tranquilles. Ces derniers pourront élre répartis à litre de dépôt dans la proportion de cent pour un alcade, de quatre-vingts pour un chevalier ayant sa femme et un domicile, de soixante pour un écuyer

dans les mêmes circonstances , et de trente pour tout cultivateur marié, cest à dire pour chaque roturier.

i5io. — Pedre de Cordoue , provincial de l'ordre de Saint-Dominique , conduit en Amérique un certain nombre de ses religieux pour fonder un couvent à Saint-Domingue. Cette opération procure au Nouveau-Monde une multitude de prédicateurs de

la foi et de défenseurs de la liberté des Indiens.

La même année. Las Casas est ordonné prêtre dans l'île Espagnole , à l'âge de trente-six ans, et célèbre la première messe chantée qu'on ait entendue dans le nouveau continent. — Le roi Ferdinand V apprend que la population indienne va s'éteindre à Saint- Domingue par les travaux des mines , qu'elle ne peut supporter; il y fait envoyer cinquante esclaves nègres pour l'exploitation de celles qui appartiennent au domaine royal. Il recommande de nouveau l'exécution des mesures de douceur déjà prescrites à l'égard des Indiens , et permet néanmoins d'employer connue navorias, ou domestiques, et même comme esclaves dans les mines , ceux qui auront été faits prisonniers pendant la guerre : cette faculté **^"!^^ lieu à une foule incroyable de fraudes et d'injustices , comme l'a déjà fait la cUstribution des Indiens, de plus en plus désastreuse, en faveur des officiers de la maison du roi , des ministres , des conseillers et d'autres employés , qui, sans quitter l'JEspagne , jouissent des revenus de ces établissemens , qu'ils ont confiés à des majordomes ou à des fermiers.

i5ii . — Le P. Anlonio Monlésino , le prélat et les religieux du couvent des dominicains de l'île Espagnole commencent à déclarer dans leurs prédications que le roi d'Espagne , ses ministres et ses conseillers marchaient à leur perte éternelle , ainsi que le gouverneur , Diègue Colomb, ses assesseurs, ses lieutenans , les juges et tous les autres employés publics , à cause du mal qu'ils faisaient aux Indiens et des obstacles qu'ils mettaient à leur conversion. Cette conduite courageuse eut des suites importantes. Le prédicateur revint en Espagne et parla au roi , cpji convoqua à Burgos une Junte composée d'un nombre considérable de grands seigneurs, de conseillers, de jurisconsultes et de quelques théologiens. Le P. Monlésino devait y exposer l'état de la colonie , et JjCS raisons en faveur de la liberté légale et absolue des Indiens, et Alphonse d'Espinar, moine franciscain , envoyé de ce pays , représenter au contraire qu'il serait impossible de convertir les Indiens et d'en former des sociétés organisées et libres s'ils n'étaient assujetlis| d'une manière ou d'une autre au gouvernement et à la puissance des Espagnols , soit comme esclaves, soit comme navorias , ou comme sujets de commanderies , et cela pendant l'espace de deux ou trois générations consécutives. Le roi ordonna à la junte d'établir en principe que les Indiens devaient être libres et bien traités , d'après la lettre même du testament de la reine Isabelle. Il fut convenu qu'on tiendrait la main à l'exécution des anciennes mesures , et qu'il serait permis aux Indiens de citer leurs oppresseurs devant les tribu-

"aux ; et afin que la justice fût i ëgulièrement adnnmstrée, l'assemblée opina qu'il fallait créer un tribunal supérieur d'appel sous le nom d'audience royale. Elle pensa aussi qu'il conviendrait de transporter dans l'île Espagnole des nègres de la Guinée, parce qu'un seul de ces esclaves ferait autant de travail dans les mines que quatre Indiens ; et à 1 égard des Caraïbes qui se seraient réfugiés dans les montagnes., on pourrait marquera la cuisse ceux qu'on ramènerait pour ne pas les confondre avec les autres naturels , dont on n'aurait aucune raison de se méfier.

i5i5. — Les dominicains insistent auprès de la junte de Burgos pour qu'elle prenne ime résolution définitive. Elle a lieu en effet ; mais elle ne change rien au fond du système. On établit seulement un règlement dont les articles portent: T Qu'on ne pourra employer les Indiens dans les mines que pendant cinq mois de l'année. 2^ Qu'on ne leur fera plus porter des charges aussi considérables qu'autrefois , puisque les bêtes de somme sont communes dans la colonie. 5^ Que nul colon n'aura le droit de les maltraiter à coups de bâton , ni d'aucune autre manière , sous prétexte de les châtier. 4» Que leur nourriture sera augmentée, et le prix de leurs journées exactement acquitté. 5° Que les commandeurs feront construire des bohios (espèce de manoirs) à côté de leurs étabhssemens , qu'ils y transporteront les Indiens avec leurs familles, et brûleront ensuite les villages et les anciennes habitations , pour leui-

ôler lout espoir d'y trouver un asile s'ils avaient envie de quitter leurs maîtres. — Le licencié don Barlhélemi de Las Casas est si estimé des naturels de Tîle de Cuba , que lorsque le gouverneur envoie des fonctionnaires dans l'intérieur ils voyagent en sûreté en montrant aux Indiens une lettre de leur ami , dans laquelle il leur recommande de ne rien craindre et de recevoir avec confiance les envoyés espagnols.

i5i4' — Le roi d'Espagne fait remettre à Pedre Arias Davila, gouverneur du Darien , des instructions sur la conduite qu'il doit tenir avec les Indiens, de concert avec don Juan de Quevedo , religieux franciscain, évéque de cette province. Elles sont conformes à l'avis de l'assemblée de Burgos ; mais un article ajouté défend aux colons espagnols de faire la guerre aux Indiens , si ce n'est dans le cas d une juste défense , et ordonne expressément >de s'assurer si l'Indien qui est traité comme esclave a été réellement pris les armes à la main , attendu qu'il est parvenu au gouvernement qu'il se commet beaucoup de fraudes à cet égard. La même année on établit un repartidor des Indiens : Rodrigue Alburquerque en remplit le premier les fonctions ; il distribue des indiens en coTnmciJïderies pour deux générations, mais seulement à ceux qui laisseront en mourant des enfans pour en liériier.

i5i5. — L'évéque du Darien fait de grands efforts pour empêcher le capiiaiue Francisco Bezerra de

réduire à la condition d'esclaves un grand nombre d'Indiens, parce que cette entreprise lui paraît injuste. Las Casas s'élève avec force dans la chaire contre une distribution de naturels qu' Alburquerque vient de faire. Les donataires et les employés royaux deviennent ses ennemis. Il s'embarque , et vient plaider auprès de son roi la cause des malheureux Indiens : il prouve que le régime adopté pour les gouverner blesse la justice et ne produit aucun bien j que Sa Majesté , ainsi que son conseil, ne l'a sanctionné que parce qu'elle a été trompée par de faux rapports arrivés du Nouveau-Monde.

i5i6. — Bartliélemi de Las Casas va trouver le roi à Plasencia dans l'Estramadure , et l'entretient de la situation de l'Amérique : sa commission n'est pas encore remplie lorsque ce prince meurt. Il pense à se rendre en Flandre auprès du nouveau roi , Charles d'Autriche ; il en est détourné par le cardinal Ximenez de Cisneros , régent du royaume, qui convient cependant avec son collègue , le cardinal Adrien , d'envover dans les Indes quelques religieux de l'ordre de Saint- Jérôme avec d'amples pouvoirs pour s'assurer de l'état des affaires et ordonner ce qui conviendra. Leurs instructions , très étendues , portent entre autres choses que les colons ne pourront plus se servir des Indiens pour transporter leurs effets et leurs marchandises ; qu'ils n'en emploîront qu'un tiers aux travaux des mines, et depuis 1 âge de vingt ans jusqu'à celui de cinquante ; qu il sera établi un protecteur des Indiens ; que le licencié

(267 ) Las Casas est chargé d'en remplir les fonctions , et partira pour l'Amérique avec les religieux nommés commissaires par le roi. — La même année les deux cardinaux dont je viens de parler firent publier deux défenses pour des motifs bien différens.

Premièrement, il n'était plus permis à aucun commandant de navire de faire voile de la côte d'Espagne pour l'Amérique sans avoir à bord un prêtre séculier ou régulier , l'expérience ayant prouvé l'utilité de cette mesure , et l'inconvénient d'une négligence à cet égard. Secondement , la traite des nègres était défendue , et aucun Espagnol ne pouvait en transporter ni en recevoir dans les Indes. L'mlérêt du fisc avait fait établir cette seconde défense , car on savait tout le cas que les colons espagnols faisaient des esclaves africains pour l'exploitation des mines , ainsi que la préférence qu'ils leur donnaient sur les Indiens. Les chefs du gouvernement prévirent que , cette ressource venant à manquer aux spéculateurs , ils ne tarderaient pas à offrir de grands avantages au trésor pour en obtenir la conservation. La politique se fondait ici sur des principes qu'il est impossible d'avouer ; mais elle eût été digne d'éloge si elle eût déclaré que sa défense était fondée sur l'humanité et sur le droit naturel.

iSiy. — Les moines hiéronimites laissèrent les choses dans l'état où ils les avaient trouvées , parce qu'on leur avait fait entendre que le système qu'on suivait avec les Indiens pouvait seul les rendre sociables et en faire des chrétiens fidèles et constans. La

( .68 ) conduite des juges royaux de Saint-Domingue excita Tindignation de Las Casas, qui les accusa publiquement de favoriser l'esclavage des naturels par avarice, et afin de conserver ceux dont ils s'étaient emparés. Celte attaque fut suivie de scandales ; Las Casas, poursuivi et en danger de perdre la vie, fut obligé de quitter Saint-Domingue , et revint en Espagne porter ses justes plaintes au pied du trône.

Las Casas ne tarda pas à s'apercevoir que les ministres flamands qui étaient venus en Espagne avec le nouveau monarque n'étaient pas favorables à la liberté des Indiens : ce fut alors qu'il essava d'être utile par des moyens indirects à cette belle cause, en achetant la permission de faire transporter à Saint-Domingue des esclaves de Guinée . La demande qu'il en fit au roi eut un plein succès , et il obtint la faculté d'en envoyer quatre mille pour la somme de 26,000 ducats. Le roi déclara , dans l'ordre qui fut expédié , qu'il ne serait pas accordé de nouveau privilège avant huit aimées révolues. Sa Majesté approuva une autre proposition de Las Casas , qui offrait d'emmener avec lui des laboureurs de la péninsule pour augmenter la prospérité de la colonie : cette expédition, qui fut agréable au monarque , valut à son auteur le titre de chapelain du roi. Les moines de Saint -Jérôme prétendaient aussi qu'il serait fort avantageux à l'Espagne d'envoyer des cultivateurs et des esclaves nègres dans le Nouveau- Monde ; ils forcèrent les ofîiciers royaux de rendre la liberté aux Indiens dont ils avaient fait leurs escla-

ves, réparèrent autant qu'ils purent le mal qu'on leur avait causé , et revinrent en Espagne.

i5i8. — Le roi accorda un grand nombre de permissions semblables à celle que Las Casas avait obtenue , malgré l'engagement qu'il avait pris l'année précédente. — Enfin, ce religieux obtient du roi que Rodrigue de Figueroa soit envoyé en Amérique , après avoir entendu les religieux hiéronimites et les Espagnols les plus recommandables pour leur sagesse , et qui ne possèdent rien dans la colonie , avec la faculté de rendre complètement la liberté aux Indiens , d'après le plan que lui-même ( Las Casas) en a formé, si rien ne l'empêche de croire qu'ils puissent vivre en chrétiens et sous l'empire des lois; et, dans le cas contraire, d'en livrer à ceux qui n'exerceront aucun emploi* au nom du roi, en prenant toutes les précautions nécessaires pour que ces concessions ne tournent pas au détriment et au malheur des habitans.

i5 1 9. — Las Casas , n'ayant pu réussir à emmener des laboureurs en Amérique, veut y conduire des religieux , et rassembler dans la province de Gumana des Indiens de son choix , ainsi que les Espagnols qui , réunissant les conditions qu'il désire , seront disposés à passer dans les colonies. Son dessein est d'y former trois établissemens propres à servir de modèle aux autres , et à prouver la possibilité de civiliser , de soumettre et de convertir les Indiens sans V employer des soldats. Il fait part de son projet au

roi dans la ville de Barcelonne. L'évêque du Darien , don Juan Quevedo , soumet aussi ses vues au monarque devant une assemblée de conseillers d'état et d'autres personnes éclairées choisies pour en délibérer. Le roi , à la veille de partir pour aller tenir les cortès de Castille et de Léon dans la ville de la Corogne , ne prend aucun parti relativement aux affaires de l'Amérique. Sur ces entrefaites Rodrigue de Figueroa fait mettre en liberté tous les Indiens de Saint-Domingue ; mais le régidor, Michel de Pasamonte, ancien favori du roi , et alors son trésorier dans l'île, réclame aussitôt contre cette mesure auprès du gouvernement de Castille ; il appuie son mémoire sur des témoignages qu'il s'est procurés à prix d'argent , et même sur des présens qu'il envoie à la cour.

1620. — Le projet de Las Casas est approuvé. Il retourne à Saint-Domingue pour y préparer son voyage à Cumana : il doit y prendre des religieux et deux cents laboureurs , qui seront vêtus de blanc et porteront la croix de Calatrava , afin que les naturels les prennent pour des missionnaires. Des circonstances indépendantes de la volonté de Las Casas font échouer ce projet, qui coûte la vie à un religieux et à quelques autres personnes , et met en danger celle de son auteur. Celui-ci prend l'habit de Saint-Dominique en 1621 .

i522. — De nouveaux ordres sont envoyés pour que les Indiens soient traités avec hvimanité; mais on

( 271 ) ne change rien au système des commanderies et des dépôts y on permet aux colons de réduire à l'esclavage les Caraïbes et tous ceux des Indiens faits prisonniers dans la guerre.

l525. — Le plan de conquête adopté à l'égard du Mexique fait défendre à Fernand Cortès par le gouvernement de distribuer , comme à Saint- Domingue, les Indiens de la Nouvelle- Espagne aux soldats qu'il commande ; il lui est même ordonné de rendre la liberté à ceux qui seraient déjà soumis au régime des commanderies , attendu qu'il a été décidé par les conseillers de Sa Majesté que l'état des habitans du Mexique doit être tel qu'avant la conquête , à moins que les événemens n'obligent d'y apporter quelque changement. En conséquence on remet en vigueur toutes les ordonnances favorables aux Indiens pour tout ce qui tient à leurs personnes , à leurs biens , à leurs habitations et à leur manière de vivre. Fernand Cortès n'a aucun éeard aux ordres de la cour, qu'il trompe par de faux rapports.

1524. — Le roi sanctionne une résolution de l'audience royale de Saint-Domingue , par laquelle un certain nombre d'Indiens, amenés de la Terre- Ferme , ont été déclarés complètement libres , quoiqu'ils aient été convaincus d'avoir mangé de la chair humaine, parce qu'on doit plus attendre des moyens de douceur pour les convertir au christianisme que d'une trop grande sévérité. Le conseil des Indes prend cette année une forme régulière :

le premier objet tioiit il s'occupe par ordre du roi c'est la question de la liberté des Indiens.

i525. — L'empereur, d'après l'avis de son conseil des Indes, ordonne que les Caraïbes soient réduits à la condition d'esclaves , et que les autres Indiens dont les commandeurs sont morts jouissent à l'avenir d'une liberté entière , en attendant que des renseignemens plus positifs permettent de régler le sort de ceux qui sont actuellement esclaves sous des maîtres.

iS^G. — Il est résolu qu'il n'y aura plus dans la Nouvelle - Espagne d'esclaves nés dans cette grande province ; qu'aucun des liabitans de ce pays ne pourra être marqué ni sur le visage ni sur aucune autre partie de son corps, sous peine de la vie pour les contrevenans ; que tous ceux de Guaxalcingo, sujets des commandeurs , qui n'ont pas fait la guerre, seront déclarés libres comme les Espagnols ; que les Indiens confiés à titre de dépôt ne seront plus employés , à moins qu'ils n'y consentent , aux travaux des mines, ni dans les métairies des Espagnols, et qu'on leur paiera leurs journées comme aux hommes libres; que , vu l'oubli dans lequel sont tombées les ordonnances royales relatives à la liberté des Indiens , les prélats des maisons de dominicains et de franciscains des Indes seront autorisés par Sa Majesté à déclarer libres tous les Indiens désignés dans ces mêmes ordonnances , et à aflranchir également tous ceux qui seraient maltraités par leurs

commandeurs , ou forcés do Iravailler dans les mines et dans les fermes.

i528. — Le gouvernement prend de nouvelles mesures favorables aux Indiens : il ordonne entre autres choses de ne plus traiter comme esclaves ou comme marqués pour l'être, même ceux dont les possesseurs affirmeront qu'ils ont été faits prisonniers dans une guerre d'insurrection, ou achetés comme tels depuis longtemps, à moins qu'il ne soit bien prouvé que leur servitude remonte à une époque où elle était permise. Il est également défendu de transporter en Amérique des esclaves africains sans une permission de Sa Majesté. EUe est accordée en ce moment pour quatre mijje esclaves de cette espèce , et bientôt pour un plus grand nombre, à différentes personnes que le roi veut favoriser. Le soin de veiller à l'émancipation des Indiens est confié à don Sébastien Ramirez , évéque de Saint-Domingue.

1629. — Il est décidé qu'aucun employé du roi ne pourra posséder des Indiens à quelque titre et sous quelque dénomination que ce soit, ni en acquérir par l'office et l'entremise d'un tiers , ou en engager librement et pour de l'argent à son service. Tous les navorias seront réunis dans la maison commune , et la municipalité leur déclarera qu'ils sont entièrement libres , et qu'ils peuvent quitter à l'instant même leservicedeleurs maîtres pour s'attacher à d'autres, ou pour prendre tel autre parti qu'il

( 274 ) leur conviendra. — L'empereur convoque à Barcelonne une nouvelle assemblée de conseillers, de jurisconsultes et de théologiens pour résoudre d'une manière définitive la question de savoir s'il convient de supprimer ou de conserver les commanderies , \es dépôts e\. les navorlas des Indiens, qui sont depuis le commencement une source de débats interminables entre les conquérans de l'Amérique et les missionnaires. La junte est d'avis qu'il faut détruire tous ces élablissemens, et ne retenir comme esclaves que les Indiens qui, après s'être soumis et avoir reçu le baptême , se sont révoltés et ont été faits prisonniers dans quelque guerre. Cette résolution n'est pas mieux exécutée que les précédentes , parce que les conquérans font valoir leurs services, et prétendent qu'au lieu de chercher un remède au mal dont on se plaint dans la ruine de leurs intérêts, il suffit de punir tout commandeur coupable d'avoir opprimé les Indiens et négligé leur instruction religieuse , le système que l'on propose ayant pour but évident de grossir les revenus du fisc aux dépens des auteurs de la conquête , sous prétexte de s'intéresser à la liberté des Indiens et à leur conversion. Ces réflexions, soutenues par l'intérêt de quelques courtisans, rendent inutiles les bonnes intentions du roi et ses efforts pour terminer cette importante question.

i55i. Don Sébastien Rahiirez de Fuenléal, évéque de Saint-Domingue et président de l'audience royale de Mexico, commence à prêcher que tout mauvais traitement exercé sur les Indiens est un

péché mortel , non seulement à cause du précepte divin qui nous ordonne d'aimer notre prochain, mais encore parce que rien n'est plus propre à leur inspirer du dégoût pour la foi chrétienne , et à relarder son établissement dans les Indes. Il parvient, à force de prudence , à détruire entièrement les abus que la servitude a fait naître , en empêchant qu'aucun Indien ne soit marqué ou réputé esclave , lors même qu'il s'est trouvé dans quelque guerre d'insurrection , et qu'il a été fait prisonnier. Enfin ce digne évêque prend des mesures si favorables aux Indiens , que les chefs des provinces n'ont qu'à l'imiter pour mettre fin aux maux qui les accablent : c'est parce qu'ils négligent de le faire que Las Casas doit publier ses mémoires , dans lesquels on trouvera l'éloge le plus intéressant de ce vertueux apôtre. Won content d indiquer la route qu'il faut suivre , Ramirez Y'arvient à obtenir de Charles I ' l'abolition entière et radicale de l'esclavage de tous les Américains sans distinction ; il fait détruire publiquement les fers qui ont servi à leur imprimer le sceau de la servitude, et rend à tous la liberté , en menaçant des chatimens les plus sévères ceux qui tenteraient d'y mettre opposition.

1 532. — Le même prélat abolit dans la Nouvelle- Espagne la coutume d'employer les Indiens au même service que les bêtes de charge lorsque celles-ci ne sont pas en nombre suffisant : tous les efforts du gouvernement pour la destruction de cet abus avaient été sans résultat. — Un ordre royal pour»

voit à ce qu''aucun ecclésiastique n'ait des Iiidieiis à son service, afin que le mauvais exemple ne détruise pas l'efTet que doit produire leur prédication : une autre disposition oblige les commandeurs sécnYveYS de s'engager par serment à bien traiter les Indiens,, et permet à ceux-ci de renjplir dans leurs villages les fonctions de maii-e.

i535. — Bartbélemi de Las Casas , alors religieux dominicain à Saint-Domingue , va voir le cacique don Enrique, avec lequel on a été longtemps en guerre à cause des cruautés des Espagnols , et qui a consenti à faire la paix après avoir reçu une lettre du roi d'Espagne ; il s'insinue dans son esprit par des paroles pleines de douceur et de paix, et parvient à convertir et à baptiser un grand nombre d'Indiens révoltés : le succès de Las Casas confirme l'opinion favorable qu'il a des Indiens. Cependant le conseil des Indes ne suit pas constamment les mêmes principes -, il décide cette année que les Indiens de l'île de la Trinité subiront la condition d'esclaves , parce qu'ils ont fait la guerre aux Espagnols et qu'ils s'opposent à la propagation de l'Evangile. On peut douter que les philosoplies cbréliens de nos jours voulussent approuver ces raisons.

i535. — La vice-royauté de la Nouvelle-Espagne est confiée à un premier vice-roi qui est Antonio de Mendoza. Il lui est recommandé dans ses instructions de faire connaître au gouvernement quels pays de la Nouvelle-Espagne pourraient être

( 277 ) donnés à ceux qui en ont fait la conquête comme seigneuries féodales , avec le droit de juridiction en première instance , et de perception d'impôts en concrrrence avec le fisc. 11 est autorisé en outre à établir des commande rie s s'il pense qiie celle mesure soit bonne et utile. L adelanlado de Canarie, don Pedre Fernandez de Lugo , reçoit les mômes facultés pour les provinces de Sainte-Marthe , el Pedre Gulierrez est chargé de réduire en esclavage et de vendre les Caraïbes de Panama , de Veragua et de plusieurs autres parties de l'Amérique.

i536. — Le roi fait cesser le service persomiel des tasas , dont les commandeurs accablent les naturels de Nicaragua , de Guatemala et de plusieurs autres provinces , malgré la défense qu'on leur a faite d'avoir des esclaves ; mais les conquérans et les colons opposent une si forte résistance , que le souverain est obligé de tolérer pendant quelque temps le désordre.

i538. — Charles F' signe de nouvelles ordonnances pour fixer la quotité du tribut que les Indiens auront à payer à leurs commandeurs j il est défendu à ces derniers d'en recevoir davantage , d'envoyer les habitans dans les mines , de s'en servir au défaut des bêtes de somme , de les donner , de les échanger ou de les louer, et enfin d'en tirer quelque autre parti de ce genre , sous les peines les plus sévères. On renouvelle aussi aux fonctionnaires publics la défense de posséder des commanderies , soit directement, soit indirectement.

(^78) i55g. — Mendoza, vice-roi de la Nouvelle- Espagne , s'occupe 1res sérieusement de faire exécuter les lois qui sont favorables aux Indiens; il suit le conseil de son ami Barihélemi de Las Casas, et n'envoie plus de gens de guerre à la découverte de nouveaux pays. Mais don Pedre Alvarado ayant entrepris de nouveaux voyages , Las Casas, qui est instruit des excès et des malheurs qui en sont résultés, part avec Rodrigue de Andrade et quelques autres religieux pour réclamer auprès du roi , au fiom desévêques des Indiens, en faveur de ces derniers. Sa Majesté , qui est hors de son royaume , n'y revient qu'en iS/^i.

i54i. — Un nouvel ordre enjoint à l'adelentado Alphonse-Louis de Lugo, gouverneur de Sainte- Marthe , de ne faire aucun Indien esclave , quoiqu'il ait été pris en état de révolte contre l'autorité du roi, et de déclarer libres , comme de faire mettre en liberté , tous ceux qui sont actuellement esclaves, attendu que cette mesure a été expressément recommandée à son père , don Pedre Fernandez.

1545. Le roi veut qu'on se conforme aux ordonnances existantes relatives au plan d'administration qui doit être suivi par le conseil des Indes. Parmi les chapitres dont il est composé, il s'en trouve plusieurs qui ont été dressés d'après les représentations faites l'année précédente, i542 , par

( ^79 ) Barlhélenii de Las Casas. Le 19' impose au conseil l'obligation de veiller à ce que les Indiens soient toujours bien traités , et à écouter leurs plaintes pour les juger par des voies plus abrégées que celles de la justice ordinaire. Le 20^ article recommande de ne plus faire d'Indiens esclaves, ni pour cause de rébellion;, ni par échange , ni à quelque autre titre que ce soit, et de les regarder tous au contraire comme libres, et sujets seulement de Sa Majesté le roi d'Espagne. Il est défendu par le 21"^ de jamais forcer les Indiens au service de navorias ou de domestiques obligés. D'après le 22' , tous les Indiens esclaves actuels doivent être déclarés libres , à moins que leurs maîtres ne justifient de leur possession par des titres légitimes, comme, par exemple, d'avoir été achetés à des époques où l'acquisiiioii en était permise. Si les circonstances obligent d'employer les Indiens au transport des effets et des marchandises, il est recommandé par le 23° article de ne leur imposer que des charges modérées , et de payer exactement le juste prix de ce genre de service. Le 24* défend de contraindre les Indiens à travailler pour les Espagnols à la pêche des perles , et permet seulement d'avoir recours aux nègres, pourvu néanmoins qu'il n'y ait pour eux aucun malheur à craindre , car , si le péril est réel , la pêche doit être défendue, et cesser entièrement. Par le 26®, il est défendu aux vice-rois , aux gouverneurs , vice-gouverneurs, olliciers du roi, prélats, monastères, religieux, hôpitaux, confréries, maisons des monnaies , trésoreries , et aux employés du fisc , de possé-

der des Indiens ù lili e de dépôts, ul , s il y a de ces derniers qui aient subi celle condition, ils doivent être déclarés vassaux libres du roi , quand même ceux qui les possèdent renonceraient à leurs emplois. On voit par le 26^ que la liberté doit être immédiatement rendue à tous les Indiens dont les possesseurs n'en jouissent pas en vertu d'un titre bien acquis. Par le 27^ , que les commanderies existantes subiront une réforme , de manière que les droits qu'elles perçoivent soient réduits à un taux plus modéré. Par le 28'' , que les commandeurs coupables d'une trop grande sévérité à l'égard de leurs esclaves seront privés de leurs commanderies , dont les sujets n'auront plus à acquitter de tributs que' ceux qu'ils doivent au roi. Par le 29^ , que les vicerois , les gouverneurs , les audiences ni les autres magistrats ne pourront plus concéder des commanderies , cette faculté étant désormais réservée au roi. Par le 53% que les Espagnols qui auront découvert de nouveaux pays ne pourront y faire des esclaves ni s'emparer de rien de ce qui appartient aux naturels , si ce n'est par voie d'échange , et en présence d'un officier public. Par le 34' -, que chaque Espagnol allant à de nouvelles découvertes sera tenu d'emmener avec lui au moins deux religieux , qui auront la liberté de rester si bon leur semble dans le pays. Par le 35* , qu'il est défendu à tout vice -roi et à tout gouverneur d'en entreprendre sans ordre ou sans permission. Par le 56° , que ceux qui en auront obtenu du roi la faculté devront se soumettre aux conditions établies par le goin er-

neraeiit, et aux iiislructions des audiences royales. Par le Sy* , qu'une des conditions de celte espèce de contrat est de ne faire ni esclaves ni navorias , le commandeur n'ayant que le droit de réclamer la taxe qui lui est due pour son titre, et jamais de service personnel , les naturels étant aussi libres à cet égard que les Espagnols eux-mêmes. Par le 59.- , que les Indiens des îles de Saint-Domingue, de Cuba et de San - Juan ne doivent acquitter de tributs d'aucune espèce, tant que le roi voudra bien leur conserver celte faveur , dont le motif est dans des circonstances particulières qui ont touché le cœur de Sa Majesté.

i544- — L'^s articles qu'on vient de lire commencèrent à être connus et observés en Amérique pendant celte année ; mais les conquérans , les colons et les commandeurs les reçurent si mal, qu'il y eut dans presque toutes les provinces des révoltes extraordinaires et dangereuses. Des plaintes et des réclamations parvinrent bientôt en Espagne. Le roi se contenta d ordonner pour première mesure que les commanderies vacantes par la mort des titulaires passeraient à leurs enfans ou à leurs veuves, au lieu d'êlre réunies au domaine de la couronne.

1546. — Le roi envoie au Pérou don Pedre de la Gasca pour apaiser l'insurrection qui y règne depuis quelques années. Ses instructions portent que les lois de J543 sont abrogées, et il est chargé de le faire j)ublier pour calmer les esprits dans les provinces où

Jeur application a fait naître la guerre civile. Un article secret l'autorise à priver certains Espagnols de leurs Indiens pour les donner à d'autres; enfin, ses pouvoirs sont aussi étendus que ceux d'un dictateur, parce que la distance où l'on est du théâtre des événeruens oblige de s'en rapporter pour le tout à sa prudence. — Le roi s'adresse au pape pour certaines mesures concernant le gouvernement des Indiens : il lui demande entre autres choses l'érection en archevêchés métropolitains des évêchés de Saint-Domingue, de Mexico et de Lima, et un bref qui permette aux prêtres de dénoncer les mauvais trailemens exercés sur les Indiens et dont ils auront acquis la connaissance dans le tribunal de la confession , d'en signaler les auteurs et de déposer contre eux en justice, sauf à ne jamais demander la peine de mort contre les coupables.

i548. — Le gouverneur du Pérou, don Pedre Gasca , donne aux officiers de son armée les comraanderies qui ont appartenu aux partisans de Gonzalo Pizarre ( exécuté il y a peu de temps ) , pour avoir abandonné la cause de ce rebelle , battu son armée, et réduit son chef à se rendre prisonnier. — Le roi crée une audience royale pour les provinces de Honduras, de Guatemala, Nicaragua et Chiapa : il veut qu'elle s'occupe spécialement de l'application des dernières lois relatives à la liberté des Indiens et à la distribution des commanderies , en faisant rendre promptement la lil^erté à toutes les femmes

et aux enfans au-dessous de quatorze ans , sans examen préalable des motifs qui les en ont l'ait priver ; celte mesure ne devant s'appliquer ;i ceux au-dessus de cet âge , à qui on ne pourra cependant refuser l'émancipation , à moins qu'ils n'aient été faits esclaves pendant les guerres d'insurrection , et lorsque les lois accordaient ce droit au vainqueur.

i55o. — L'audience royale de Lima, malgré les instructions qu'elle a reçues ^ profite de l'absence de son président Gasca pour faire un nouveau partage des commanderies du Pérou ; elle suspend aussi l'exécution de la loi qui défend de soumettre les Indiens au service personnel des na^^orias , à celui des mines, des fermes et des transports.

i55i. — De nouveaux conseillers arrivent dans les Indes ; ils ordonnent l'exécution d'une cédule royale qui défend de nouveau le service personnel des Indiens, d'après les instances do don Bariliélemi de Las Casas, évêque de Chiapa depuis i547, lequel fait adopter diflé rentes mesures utiles aux Indiens , entre autres celle qui leur permet d'exploiter pour leur propre compte , comme les Espagnols, les mines de leur pays, et une autre qui les exempte de rien payer aux agens qui établissent l'impôt , et de travailler sans indemnité pour le viceroi ou pour toute autre personne.

i552. — Il paraît cette année de nouvelles oi-

( -^8^* ) donnances royales sur le même objet. L'une d'elles porte qu'à la mort d^uu commandeur c'est son fils aîné qui hérite de la commanderie , et sa fille aînée au défaut de mâle; s'il meurt sans enfans, l'héritage passe à sa veuve, et s'il n'y en a point c'est au fisc qu'il appartient.

i555. — Le roi ordonne à son conseil des Indes d'examiner s'il convient de perpétuer la propriété des commande ries , à titre àe fiefs , en faveur des conquérans , des colons et des autres Espagnols qui en ont obtenu. Le conseil répond qu'il est temps de révoquer cette concession.

1559. — Philippe II suit un système diflérent ; il nomme et envoie des commissaires chargés de régler ce qu'auront à payer les titulaires des commande ries , pour en jouir à perpétuité, lorsque les conventions faites auront reçu la sanction royale. Les commissaires se rendent à Cuzco : les parties intéressées offrent beaucoup d'argent j cependant le projet reste sans exécution.

1672. — Il est encore question de l'affaire des fiefs pendant que don Francisco de Tolède est viceroi du Pérou ; de nouveaux obstacles la font abandonner.

Telle est la législation que le gouvernement d'Espagne adopta pour le régime des Indiens durant le siècle qui suivit la conquête. Les ordonnances dont

on vient Je parler lurent renouvelées une infinité de fois , parce qu'il manqua toujours quelque chose à leur entière exécution. C'était en vain que Las Casas et un grand nombre d'autres amis des Indiens écrivaient des mémoires et importunaient la cour : ceux qui faisaient les lois n'oubliaient rien pour eu rendre l'exécution impossible. Enfin, avec le temps , l'esclavage des Indiens fut aboli; il n'y eut plus de vassaux obligés de servir sans salaire, d'hommes de charge employés au défaut de bétes de somme y ni de malheureux attachés , malgré le danger d'y perdre la vie , aux pénibles travaux des mines, mais seulement des hommes libres , tributaires des commandeurs pour des taxes fixes et déterminées.

Combien ne fallut-il pas attendre , et de quel concours de circonstances n'eut-on pas besoin pour faire triompher ce système de modération ! Il s'écoula près d'un siècle avant que la raison et l'iiumanilé pussent se faire entendre ; encore les Indiens ne cessèrent-ils de servir comme esclaves dans les mines et dans les fermes que parce que l'Amérique se peupla d'esclaves africains lorsqu'on se fut aperçu que le travail d'un nègre égalait celui de quatre Indiens. S'ils ne furent plus employés au transport des marchandises , ce fut parce que les races des chevaux , des mulets , des ânes et des bœufs étaient déjà très nombreuses dans leA'ouveau- Monde , et qu'on y employait même les chameaux. Si on les déclara exempts de toute servitude personnelle , ils ie durent à la vanité des colons , qui leur préférèrent les esclaves de Guinée. Si leurs iri-

buis se bornèrent à une somme fixe , c'est que des millions d'Indiens avaient déjà péri dans les corvées , et qu'il n'en restait presque plus dans le pays. En un mot, l'historien doit' faire remarquer que l'humanité n'eut que bien peu de part à cet adoucissement du sort déplorable des Indiens , en sorte que le temps ne fit que confirmer ce que l'évéque de Chiapa avait prévu et annoncé dans ses mémoires.

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