AVERTISSEMENT DE M. LLORENTE
L'évèque de Chiapa, don Barthélemi de Las Casas , avait vu avec la plus grande douleur les Espagnols réduire les liabitans de l'Amérique en esclavage , leur enlever leurs biens , les faire mourir à force de mauvais iraitemens, el rendre odieux à ce peuple la nation espagnole , son roi et sa religion. 11 employa tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour faire cesser tant de maux , en n'écoulant que sa tendre charité pour les opprimés , son affection pour le roi d'Espagne , dont le nom était un objet d'horreur au milieu des Indiens , et son zèle pour le bien des âmes; car il voyait la religion perdre tous ses droits dans l'esprit des Américains, qui la jugeaient mauvaise parce qu ils l'accusaient d'approuver la morale et les excès de leurs tyrans. Ce fut avec l'espoir de réussir dans cette entreprise qu'il rédigea une instruction pour faire voir que tout ce que les Espagnols faisaient parmi les Indiens était un abus delà force , aussi contraire à la volonté du roi d'Espagne qu'à la loi de nature , d'après laquelle on ne pouvait
( 288 ) voir qu'une violation du droit des gens dans le système de la servitude et de la répartition des Américains , dans le pillage de leurs propriétés , et dans une foule d'autres exactions dont ils n'avaient cessé d'être victimes depuis le commencement de la découverte , attendu que tout cela s'était fait sans le consentement du souverain, qui d'ailleurs n'aurait pas eu lui-même le pouvoir de l'ordonner. 11 se persuada qu'il ferait cesser au moins une partie des abys en rédigeant pour l'usage des prêtres de son diocèse cet ouvrage , où il traçait la conduite qu'ils auraient à tenir avec les Espagnols qui se présenteraient au tribunal de la pénitence. Il le publia sous le titre de Confesonario.
Les Espagnols intéressés au maintien des abus dénoncèrent le livre de Las Casas au conseil des Indes, quoiqu'il eût été imprimé avec sa permission et après l'examen de six maîtres en théologie. Us tirent entendre que l'évêque de Cliiapa y attaquait les droits du roi d'Espagne , puisqu'il osait avancer que les titres d'acquisition de l'Amérique étaientnuls, et la possession de ce pays illégitime. Sur ces entrefaites , l'auteur arriva en Espagne ; le conseil voulut 1 entendre , et lui demanda un exposé de ses véritables principes afin de mieux juger son ouvrage. En conséquence l'évêque rédigea les trente propositions qui composent ce mémoire, comme l'abrégé de la doctrine du Confesonario (i).
(i) La doctrine sur laquelle Las Casas fonde les plus essentielles de ses trente propositions est fausse , erronée , et reconhue aujour-