‹ Œuvres. Précédées de sa vie, et accompagnées de notes historiques, additions, développmentsChapitre 39 sur 65 · III · texte numérisé non relu

III

Le souverain pontife peut et doit envoyer des hommes annoncer l'Evangile aux peuples qui ne le connaissent pas encore ; imposer à ceux qu'il choisira pour cet œuvre important l'obligation de lui obéir comme des enfans à leur père , pendant que ceux-ci le reconnaîtront pour leur chef en acceptant et en remplissant les fonctions de ce ministère.

Les rois doivent être comptés parmi les ministres de la propagation de l'Evangile , parce qu'ils peuvent envoyer des missionnaires pour le prêcher aux infidèles , en leur assurant un salaire suffisant , et la protection nécessaire pour y réussir.

Le souverain pontife , comme vicaire de Jésus- Christ sur la terre, et successeur de saint Pierre, a ]c droit d'ordonner aux princes chrétiens , en vertu de la sainte obéissance qu'ils lui doivent , de nommer et d'envoyer à leurs frais des hommes en état de prêcher l'Evangile aux infidèles; et, si les circonstances les commandent , il peut aussi imposer des subsides aux princes chrétiens pour assurer le succès de l'entreprise.

Nul roi ne peut prendre sur lui d'envoyer des missionnaires s'il n'en a reçu l'autorisation du pape : lorsque le souverain pontife l'accorde, il n'est permis à aucun prince d'empêcher l'exercice d'une telle mission, ni même d'y prendre part.

Le pape , en qualité de successeur de saint Pierre et de vicaire de Jésus-Christ sur la terre , a le pouvoir et le droit de confier la commission de faire prêcher l'Evangile à deux ou à plusieurs princes , et de diviser le monde de manière à indiquer celles de ses parties où chacun d'eux sera chargé d'envoyer des ministres pour y prêcher la foi.

Lorsque le pape confie à un souverain la commission de faire annoncer l'Evangile , en déterminant le pays où la prédication devra avoir lieu, il a moins en vue de lui accorder une domination temporelle sur ce territoire que le droit et l'obligation spirituelle de nommer et d'envoyer des prédicateurs de r£vangile.

Il est juste que les rois qui auront bien rempli la commission de nommer et d'envoyer des hommes en état de prêcher l'Evangile aux idolâtres qui ne lont pas encore entendu soient récompensés de leur zèle par le pape , qui tient la place de Dieu sur la terre , en obtenant la souveraineté de ces pays , à condition toutefois qu'il n'en résultera aucun dommage pour les rois ou les princes indigènes , ni pour les habitans.

Dans les contrées où la foi n'a jamais été annoncée les rois jouissent légitimement de la rovauté et du droit de 1 exercer : il en est de même des propriétaires à l'égard des biens et des produits du sol qui leur appartiennent par le droit de la nature et des gens. La venue de Jésus-Christ sur la terre n'a fait

( 294 ) perdre en aucune manière ni la royauté aux uns , ni la propriété des terres aux autres.

La doctrine contraire à celle de la dixième proposition est erronée, et même hérétique ; elle est opposée à l'Evangile , met des obstacles à la prédication de la foi et à l'établissement du christianisme ; elle fait naître le vol et le pillage , le meurtre et beaucoup d'autres crimes : la soutenir avec obstination c'est être hérétique.

Les infidèles ne perdent pas , par leur quahlé d'idolâtres, leurs droits de souveraineté ni de propriété, même en se rendant coupables du péché de sodomie , ou de quelque autre crime que ce soit.

Ni l'idolâtrie ni les délits commis par les Indiens ne sont justiciables d'autres personnes que des juges de leur nation , qui sont leurs magistrats naturels. Aucun autre n'a le droit d'agir militairement contre eux , si ce n'est dans le seul cas où ils s'opposeraient à la prédication de l'Evangile, et où leur résistance ne cesserait point même après avoir été informés de la nature et du but de cette prédication.

( ^gf) )

Le pape Alexandre VI , informé de la découverte des Indes occidentales , a pu et dû faire choix d'un prince riche et puissant , en état de faire annoncer dans ce pays l'Evangile de Jésus-Christ. Son droit et son devoir étaient aussi de récompenser le zèle du souverain à qui cette commission avait été déléguée par le don de la souveraineté sur tous les peuples convertis.

Les rois catholiques Ferdinand et Isabelle étaient les princes qui méritaient , par leurs qualités personnelles , d'être préférés par le pape à tous les autres monarques chrétiens pour cette entreprise apostolique : premièrement parce que la découverte de l'Amérique était leur ouvrage , ayant été faite aux frais de la couronne de Casiille par Christophe Colomb , à qui ils accordèrent , entre autres récompenses , le titre d'amiral des Indes et des îles de l'Océan pour lui, pour sesenfans, ses héritiers et ses successeurs à perpétuité ; secondement parce qu'ils avaient déjà bien mérité de la religion en faisant la conquête du royaume de Grenade sur les Maures , et en y établissant le culte public de la religion catholique ; troisièmement parce qu'ils étaient les successeurs des autres rois de Casiille et d'Aragon qui avaient fait de semblables expédi-

(296) lions dans presque toute la péninsule en faveur du culte catholique.

Le souverain pontife , représentant de Jésus- Christ , qui est le roi du ciel et de la terre, a possédé et possède de droit divin le pouvoir d'accorder aux rois de Caslille la dignité et la souveraineté d'empereur de toutes les Indes occidentales , en les établissant au-dessus de tous les rois infidèles qu'il y avait et qu'il y a peut-être encore dans le Nouveau-Monde ; disposition d'autant plus naturelle que la dignité d'empereur était connue de ces peuples 5 et qu'il ne fait en cela qu'imiter ses prédécesseurs, qui ont transféré aux Germains la couronne mipériale d'Europe , possédée par les Grecs. La légitimité de ces mesures est fondée sur l'urgence du salut des âmes , de la conversion des infidèles, et sur le devoir imposé à sa sainteté de travailler à l'exaltation de la foi catholique et à la propagation de l'Evangile. Ces motifs ont une telle force que le successeur de saint Pierre aurait pu abolir la dignité impériale s'il l'avait jugé convenable, et même la rétablir ensuite et la donner au prince le plus digne d'en jouir et le plus capable de la faire servir au bien spirituel des âmes, que Jésus- Christ a rachetées par son sang. Il résulte de ces principes que le pape a pu et peut encore défendre à tous les souverains de la terre d'entreprendre des découvertes dans le Nouveau-Monde et d'y établir des gouverneraens.

( 297 ) attendu que le roi d'Espagne a été' déjà chargé de remplir cette commission ; et si quelque autre souverain , au mépris de cette disposition , envoyait des hommes dans ce pays pour le même objet sans le consentement du pape ou du roi d'Espagne , il se rendrait coupable de péché mortel, et encourrait 1 excommunication portée contre ceux qui enfreindraient les bulles expédiées en faveur des rois catholiques Ferdinand et Isabelle.

, Le véritable titre des rois de Castille à l'acquisition et à la possession de la souveraineté des Indes sur les empereurs , les rois et les autres princes infidèles qui habitent l'Amérique , c'est la concession même que le pape leur en a faite poin- les récompenser du zèle qu'ils ont mis à établir et à conserver dans ces vastes pays la religion chrétienne.

Le droit de haute souveraineté impériale dont sont investis les rois de Castille n'est pas incompatible avec l'existence de rois et de souverains inférieurs, naturels des Indes, ni avec l'exercice de cette souveraineté du second ordre sur les peuples indiens, puisqu'on voit dans l'histoire des Romains plusieurs nations avoir des rois qui les gouvernent suivant des lois particulières , pendant que ces sujets et ces maîtres reconnaissent dans les empereurs romains une autre souveraineté plus élevée.

Les rois des Indes occidentales , et même les seigneurs du pays , quoiqu'ils n'aient point le titre de rois ; les républiques libres indépendantes , et les autres habitans qui n'ont pas entendu prêcher 1 Evangile ni embrassé le christianisme en recevant le baptême par un mouvement libre et spontané de leur volonté , ne sont nullement obligés de reconnaître dans les rois de Castille , ni dans aucun autre prince , la haute souveraineté impériale sur leurs personnes , sur leurs monarchies , ni sur leurs seigneuries , à moins qu'ils ne le fassent volontairement et avec une entière liberté.

Nul homme n'a le droit de les y contraindre , et quiconque entreprendrait de le faire par des moyens violens pécherait mortellement contre la justice. Toutefois si ces rois , ces seigneurs , ces chefs de nations et les autres habitans entendent prêcher l'Evangile, s'ils embrassent la religion chrétienne et reçoivent le baptême à la suite des prédications des missionnaires qui leur auront été envoyés par les rois de Castille, auteurs d'un bien spirituel si estimable, ils seront obligés de prouver leur gratitude en reconnaissant dans les rois d'Espagne une dignité de haute puissance avec le titre (T empereur des Indes , et supérieure à celle dont jouissent ces rois et ces seigneurs , parce qu'ils la tiennent du souverain pontife , représentant de Dieu sur la terre , comme ré(-ompense du bienfait spirituel que les Indiens ont

( 299 ) reçu ; sans qu'il puisse néanmoins être porlé aucune atteinte à l'autorité ni aux autres droits dont jouissent ces chefs indiens , attendu que ces deux souverainetés peuvent exister à la fois dans le même pays.

Les rois de Castille , comme fondés de pouvoirs du saint Siège pour l'établissement de la foi dans les Indes, sont obligés d'envoyer dans ce pays des hommes en état de prêcher l'Evangile, de convaincre les habitans de sa vérité et de son importance , de les engager à recevoir le baptême et a professer notre sainte religion , et enfm d'assurer par tous les moyens possibles le succès de cette mission apostolique , en se rappelant sans cesse la parabole de l'Evangile où nous voyons le père de famille faire inviter par ses serviteurs au festin qu il veut donner tous ceux qu'ils rencontreront dans les chemins et sur les places publiques.

Les rois d'Espagne, comme délégués du pape pour la conversion des Indiens , sont investis de son pouvoir sur les infidèles pour les engager à recevoir l'Evangile et à faire profession de la religion catholique , comme aussi pour éloigner tous les obstacles qui pourraient s'opposer à l'exercice de ce saint ministère .

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C'est encore au même titre que les souverains de Castille sont chargés de travailler à la conversion des Indiens, en imitant Jésus-Christ et les apôtres, et en se conformant à ce que l'Eglise a toujours pratiqué, approuvé et recommandé , c'est à dire en n'y employant que des moyens propres à rendre la religion aimable , tels que le raisonnement et une douce persuasion dans des entretiens calmes et volontaires , ainsi que par les bons exemples d'une conduite irréprochable ; en sorte qu'on ne se permette ni actions , ni discours qui puissent faire penser aux Indiens que notre religion est indigne de leur confiance , puisque ceux qui la professent commettent le meurtre et le pillage , au lieu de se montrer amis , doux et bienfaisans , comme il convient à de véritables chrétiens.

Les rois d'Espagne , comme représentans du souverain pontife dans l'ouvrage de la conversion des Indiens , doivent éviter l'emploi de la force armée , et ne jamais permettre le vol , le carnage , l'incendie , ni les autres fléaux qui répandent la terreur , parce que ces moyens sont condamnés par la raison naturelle, défendus par Jésus-Christ même dans l'Evangile , et dignes seulement des ennemis de la véritable religion , tels que Mahomet et ses

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sectateurs. C'est ce que prouvent les événemens malheureux qui ont eu lieu dans les Indes. On a voulu , à l'exemple de ce faux prophète , y faire triompher la force ; mais non seulement on n'y a pas opéré une seule bonne conversion , on y a au contraire rendu odieux le nom de Jésus-Christ aux Indiens , qui ne parlent plus de notre religion que pour blasphémer , parce qu'ils s'imaginent qu'elle approuve les actions de leurs cruels ennemis, qui se font gloire au milieu de leurs forfaits de porter le nom de chrétiens.

Prétendre qu'il est permis aux rois d'Espagne d entreprendre la conversion des Indiens en commençant par s'emparer à main armée de leur pays et de leurs personnes , pour les forcer ensuite d'assister aux instructions des missionnaires , pour les convaincre et les convertir , c'est professer une doctrine fausse , erronée , contraire à la justice et à la charité , et propre seulement à conduire les âmes à leur perte éternelle.

Depuis la découverte des Indes occidentales par le premier amiral , Christophe Colomb , les rois d'Espagne ont toujours défendu qu'on fît la guerre aux Indiens. Mais les militaires espagnols qui ont passé en Amérique, avec l'unique but de s'enrichir.

ont manqué aux ordonnances et méprisé les ordres et les instructions venus d'Espagne , parce qu'ils se sont toujours regardés comme sûrs de l'impunité , à cause de la grande distance qui les séparait de la métropole, où ils ne croyaient pas qu'on pût jamais savoir ce qui se passait en Amérique. Ils acquirent ce funeste avantage en prodiguant l'or et l'argent qu'ils volaient aux Indiens , et ils réussirent même à tromper les rois en calomniant les Indiens , qu'ils accusaient d'être les premiers agresseurs ; de là ces dispositions du gouvernement qui autorisaient les auteurs de la conquête à suivre avec les naturels le système qVils avaient proposé. Cependant le roi Ferdinand, ayant connu plus tard la vérité, révoqua l'ordre qu'il avait envoyé , et tous ceux qu'il expédia depuis pour le gouvernement des Indiens leur ont été favorables. Si le sang coule encore dans ce pays, c'est sur les conquérans qu'il doit retomber , parce qu'ils maintiennent leur affreux système , persuadés qu'ils échapperont à la vengeance des lois par les moyens de corruption qu'ils ont entre les mains.

11 s^ensuit que toutes les conquêtes faites dans les Indes sont nulles , extrêmement injustes et tyranniques , contraires à la raison naturelle , au droit des gens , au droit positif de l'Espagne et à la volonté du roi , tant de fois exprimée dans les ordonnances royales. On peut s'en assurer en lisant les comptes qui ont été rendus de la

( 5o5 ) silualion des Indes par différcns gouverneurs deces provinces ; ils sont déposés dans les archives du suprême conseil des Indes , où l'on trouve aussi une foule de procès intentés contre des Espai,'nols qui ont eu plus ou moins de part à la conquête , et parmi lesquels il y en a plusieurs qui sont aujourd'hui en instance.

XXVÏI.

Les rois d'Espagne n'ayant eu d'autre titre à la conquête des Indes que la concession qui leur en a été faite par le pape, qui représentait Jesus-Chrisi dans cette circonstance , et cet acte ayant été le prix du zèle qu'ils ont rais à faire propager la foi dans ces contrées , c'est pour eux un devoir de conscience de conserver aux Indiens leur liberté civile et personnelle , leurs propriétés , leurs lois et leurs coutumes , si elles n'ont rien de contraire à la religion ; en un mot tout ce qui peut intéresser leur bien-étre en ce monde sans nuire au salut de leurs âmes. Cette obligation est aussi fondée sur ce que ce droit de souveraineté n'a pas été accordé par le pape afin que les Indiens fussent réduits en esclavage et dépouillés de leurs propriétés, ou précipités dans l'enfer, mais pour leur faire assurer une juste protection et un régime de paix et de bienveillance, propre à les convaincre que la profession du christianisme n'était pas un obstacle à leur bonheur dans ce monde.

Les conquërans de l'Amérique , n'ayant jamais voulu se conformer aux ordonnances des rois d'Espagne , ont établi un système d'esclavage et d'oppression qui a causé la ruine de la race indienne sur une étendue de plus de trois mille lieues carrées , par la mort de quinze millions de naturels dans l'espace de quarante-six ans. Je déclare que j'ai été témoin oculaire de ce que j'avance , ayant habité et parcouru ces vastes provinces pendant un grand nombre d'années. Le plan qu'on suivit pour arriver à ce funeste résultat fut de partager les liabitans des villages dont on s'emparait entre les soldats espagnols ; de les livrer comme des bétes de somme et à titre de commanderie ou de dépôt , et en recommandant , seulement pour la forme , à ceux qui les recevaient de se charger du soin de les faire instruire dans le catéchisme et dans la religion chrétienne. Mais comme on leur permit en même temps de les employer à des travaux pour leur propre compte , la fraude et la cupidité abusèrent de cette faculté, si légèrement accordée , pour faire éprouver aux malheureux Indiens plus de calamités que l'esprit de l'homme n'en peut concevoir. Il y eut de ces commandeurs espagnols qui vendirent les Indiens comme des esclaves , et ce fut un usage général de leur enlever leur or, leur argent et leurs pierres précieuses , de ne leur distribuer que des aliraens insuffisans et de mauvaise qualité , de les

envoyer nus , avec des fardeaux énormes , aul usines et aux autres établlssemens d'exploitation , situés à cent ou deux cents lieues j de les abandonner dans les champs, où ils mouraient de faim , lorsque la maladie ou la faiblesse les forçaient de s'arrêter au milieu de leurs voyages ; de tenir séparés les maris de leurs femmes pendant l:ii à deux ans pour abuser de celles-ci ; d'enlever aux mères leurs enfans et de les vendre. C'est ainsi qu'ils ont fait perdre la vie à une multitude infinie d'Indiens. Les religieux s'élevaient contre ces traitemens inhumains , ce qui fut cause que les commandeurs les empêchèrent souvent de prêcher l'Evangile. Ainsi non seulement on ne remplit pas les conditions de la bulle d'Alexandre , on voit encore dominer aujourd'hui un système diamétralement opposé ; celui des commanderies triomphe , et je ne doute pas qu'avant peu les Indes ne soient entièrement dépeuplées , car un pareil ordre de choses serait capable de détruire l'espèce humaine sur toute la terre.

Celte politique des conquérans espagnols n'a été ni permise ni même connue des rois d'Espagne ; c'est ce que prouvent beaucoup de faits , entre autres ceux que je vais rapporter. Lorsfjue Christophe Colomb découvrit l'Amérique , la reine Isabelle, d'immortelle mémoire, le nomma gouverneur de ce pays , et voulut qu'il traitât les Indiens comme des hommes libres : Colomb suivit en gé- I. 20

ncral les Intentions de la reine ; et il n'y eut que trois cents naturels de distribués aux Espagnols des deux premières expéditions , pour leur usage particulier. Ce fut au nom de Sa Majesté que l'amiral disposa ainsi de ces Indiens , pour récompenser les Espagnols qui avaient rendu de grands services dans ces circonstances importantes. Je suis un de ceux qui eurent part à cette distribution , et je reçus le présent d'un I,ndien. Il m'accompagna en Espagne lorsque nous revînmes de la seconde expédition , et il s'en trouva aussi plusieurs autres qui furent amenés en Europe. La reine en fut informée , et se plaignit vivement de la conduite de l'amiral. — Qui vous a donné le pouvoir , lui disait-elle avec aigreur, de disposer en maître de mes sujets ? — Elle songeait à faire juger Christophe Colomb , dont la disgrâce eût été inévitable sans les droits qu'il avait acquis à la reconnaissance public[ue. Cette considération désarma , à la vérité, la justice d'Isabelle; mais quelque temps après elle ordonna que tous ceux qui avaient des Indiens leur rendissent la liberté , et leur donnassent l'argent nécessaire pour retourner dans leur pays.

La reine nomma pour successeur du premier amiral don Francisco de Bobadilla , et renouvela l'ordre formel de respecter la liberté des Indiens , de les traiter avec justice , de les maintenir dans la paix , et de ne leur faire éprouver que de bons trailemens.

Lorsque le connuandeur de Lares fut appelé aux fonctions de gouverneur des Indes , la même con-

( 3o7 ) duile lui fut presciilc par ordre de la reine ; mais il méprisa la voîonlc de ses maîtres , et commença en 1 5o5 , et sous mes yeux , à mettre à exécution l'affreux système du partage des liabitans entre les Espagnols. Lares mourut peu de temps après , et échappa ainsi à la honte qui l'attendait si la reine eût été instruite du malheur des Indiens. Cette grande reine cessa de vivre en i5o4j après avoir recommandé de nouveau dans son testament et dans son codicile le sort des Indiens à ses successeurs. Son amour de la justice lui eût inspiré la plus grande horreur pour la conduite du commandeur, et cet agent infidèle n'eût pas échappé à sa juste indignation si la vérité avait jamais pu approcher de son trône.

Son époux , le roi Ferdinand , fut informé d'une partie des maux que Ton faisait souffrir aux Indiens , et lorsque l'infirmité de la reine Jeanne sa fille et la mort de son gendre Philippe I'''" l'eurent obligé de prendre les rênes du gouvernement , il chercha à remédier à tant d'abus par les instructions qui furent remises , en 1607 , au gouverneur Pedre Arias , qui avait conquis la Terre -Ferme. Malbeureusement le roi Ferdinand ne parvint jamais à connaître la vérité tout entière ; voilà pourquoi il ne s'opéra presque aucun changement dans le système tyrannique sous lequel gémissaient les Indiens.

Lorsque l'empereur, aujourd'hui régnant, monta sur le trône , rien ne fut omis pour le tromper sur la véritable situation des Indes. 11 ne connut une partie

du mal que lorsqu'il avait déjà jeté de profondes racines , et que les Espagnols , qui avaient amassé dans ce pays d'immenses richesses, jugèrent prudent d'en justifier l'acquisition, afin de pouvoir les conserver et de n'être pas inquiétés j)ar le gouvernement. Le roi notre maître convoqua à Valladolld , pendant le mois de juin i52 5 , les membres de son conseil des Indes, un grand nombre de savans jurisconsultes, de théologiens et d'autres hommes recommandables par leur savoir et la pureté de leurs principes. Il leur parut que ce puisque le Seigneur notre Dieu avaitcréé » les Indiens libres , l'empereur ne pouvait encons- » cience les confier à personne ni les répartir entre les » Espagnols. » C'est ce que prouve le texte même d'une instruction que l'empereur envoya alors à FernandCortès , quivenaitd'entrerdans la Terre-Ferme pour yconimettreleshorreursque tout le monde connaît aujourd'hui ; il y était expressément recommandé à ce capitaine (( de ne faire aucune répartition d'In- » diens entre les Espagnols, à quelque titre que ce fut, ■» et de les laisser jouir de toute leur liberté , comme » les autres sujets de la couronne d'Espagne. ))I1 était également ordonné à ce capitaine , a si de sembla- )) blés partages avaient eu déjà lieu lorsque cette ins- )) truction lui parviendrait, de les révoquer sans )) délai , et de rendre la liberté aux Indiens. »

Fernand Cortès ne fit rien de ce qui lui était

prescrit par son maître ; les plaintes se renouvelè-

ent , et de nouveaux conseils furent convoqués

sans qu'il en résultât rien d'utile. En 102^ , pendant

que Sa Majesté se disposait à passer en Italie , elle

( 5o9) soumit à une autre assemblée , présidée par don Juan de Tabera , depuis arcbevêque de Tolède et inquisiteur général , les raisons sur lesquelles on fondait l'utilité et même la nécessité du partage et de la distribution des Indiens entre les Espagnols , afin de les aflermir dans la profession du christianisme. Ce conseil rejeta le système des commanderies et de la servitude ; mais les hommes intéressés à maintenir l'oppression profitèrent de l'avantage que leur donnait la grande distance de l'Amérique pour éluder les décisions qui avaient été prises , ou pour en rendre l'exécution presque impossible.

Depuis ce moment l'empereur et roi a été presque toujours éloigné de son royaume, à cause des guerres que Sa Majesté a soutenues en Italie et en Allemagne ; et quoique les réclamations aient continué, jamais elle n'a pu s'en occuper avec 1 attention nécessaire pour couper le mal dans sa racme avant que l'avarice, qui soutient celte odieuse et criminelle tyrannie , ait achevé la ruine de la population dans ces immenses royaumes ; et Dieu seul peut savoir si plus tard il sera encore temps d'y remédier, et de remplir les obligations que la conscience du roi s'est imposées.

Il résulte des propositions que je viens d'avancer que toutes les guerres faites contre les Indiens l'ont été malgré l'intention formellement contraire des rois d'Espagne , et qu'elles n'ont eu qu^an motif illusou-Cj

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celui de la prélendue résistance de ces peii[)Ies à la prédicadon de l'Evangile ; qu'en conséquence les conquêtes ont été nulles dans le droit, et sans motif léi^itiiue ; que le partage des Indiens , à quelque titre qu'ils aient été donnés , est une mesure tyrannique , injuste , cruelle , infâme , scandaleuse , opposée à la loi de Dieu , à celle de la nature , au droit des gens , à la nécessité de rendre aimable la religion chrétienne , aux bulles des papes , aux lois du royaume , aux cédules de nos rois , aux défenses du conseil des Indes , aux instructions que les gouverneurs avaient emportées avec eux ou qui leur furent envoyées , aux décisions des assemblées d'hommes pieux etsavans convoquées par le roi, et eniin à tout ce qu'il convenait de faire dans des circonstances aussi importantes.

Voilà le sens qu'il faut donner i\ la règle septième de mon Confesonajio , qui a excité les dénonciations de certains hommes intéressés à ce qu'on ne regarde pas comme mal acquises des richesses qui n'ont été que le fruit du vol , de l'assassinat et de 1 mcendie , et (|ui veulent que le système des coinmanderies et du partage des Indiens soit maintenu pour continuer l'élévation de leur fortune aux dépens de la vie de leurs semblables et par la ruine du pays, au inépris du christianisme , et sans s'embarrasser d(; la condamnation éternelle de leurs âmes , de celle des personnes qui abusent de leur pouvoir pour commettre de telles iniquités, et peut-être de celle du roi et de ses ministres , s'ils consentent à ce qui se fait, ou s'ils le tolèrent pins que la loi de Dieu ne le permet.

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Voilà , honorables conseillers , théologiens et jurisconsultes, ce que je ne crains pas d'avancer comme la véritable doctrine de mon Confesonario , d'après la connaissance particulière que j'ai acquise de ce qui s'est passé dans les Indes pendant la durée de quarante-neuf ans , malgré quelques intervalles d'absence , et d'après une étude approfondie du droit, à laquelle je me suis livré durant les trentequatre dernières années.

Ces circonstances m'ont mis en élat d'établir d'une manière incontestable le véritable et légitime droit de nos rois à l'empire souverain universel sur les îles et la Terre-Ferme des Indes occidentales. Je présenterai bientôt à Votre Altesse cet ouvrage écrit en latin et en langue espagnole , et j'ose croire que je rendrai par là un service important à Sa Majesté, notre maître, et à ses successetirs au trône d'Espagne.

Observations de M. Llorente sur la doctrine des trente propositions avancées par Vêvêque Las Casas.

La doctrine qui sert de fondement aux trente propositions qu'on vient de lire était commune aux écrivains espagnols en i549 , lorsque Las Casas , alors évéque de Chiapa , la soutint devant le conseil des Indes.

Ferdinand V avait su en tirer parti pour obtenir

d'Alexandre VI, en 149^ , la bulle qui lui accordait la souveraineté temporelle sur le Nouveau-Monde , çt en i5i2 celle qui l'autorisait à s'emparer delà Navarre sur son neveu , Jean d'Albret , et sur sa nièce , Catherine de Foix , que Jules II avait excommuniés et déclaiés schismatiques. Philippe II , fort de celte doctrine , reçut et fît publier dans ses états , en i563 , une autre bulle de Pie IV, qui dépouillait de ses droits Jeanne d'Albret , souveraine héréditaire de Navarre et de Béarn.

Le progrès des lumières depuis le seizième siècle a fait sentir la nécessité de remonter aux véritables sources de l'autorité spirituelle et de la puissance temporelle ', car il n'y a pas d'autre moyen raisonnable d'établir la vérité historique , base unique du droit.

C'est en partant de cette maxime , aussi sage que prudente , qu'on est arrivé à ce principe qu'il est impossible de reconnaître dans le pape la faculté de disposer des royaumes et de la souveraineté des choses de ce monde , parce que Jésus-Christ ne la lui a point accordée , ainsi que je l'ai prouvé dans un ouvrage publié à Madrid en 1812 , sous le titre de Division des Evêchés , et d'où je vais extraire les passages suivans :

c( Jésus-Christ donna à chacun de ses apôtres un pouvoir réel ( in solidum ) pour la prédication de l'Evangile et le salut des hommes dans tout l'univers , sans le restreindre dans aucunes limites. « Allez 5 dit-il à tous et à chacun d'eux , dans le » monde entier , et prêchez l'Evangile à toutie créa-

( 3i5 ) y, ture (i). Enseignez toutes les nations , les bapti- » sant au nom du Père , du Fils et du Saint- » Esprit , et apprenez -leur à observer tout ce que » je vous ai commandé (2). Recevez le Saint-Esprit; » les péchés seront remis à ceux à qui vous les re- » mettrez , et ils seront retenus à ceux à qui vous » les retiendrez (5). Les rois des nations et les » princes de la terre les dominent , et les grands les » traitent avec empje , et cependant ceux qui en » sont les maîtres en sont appelés les bienfaiteurs. )) 11 n'en doit pas être de même parmi vous ; mais » que celui qui est le plus grand devienne comme » le moindre , et celui qui gouverne comme celui » qui sert. (4) )) Enfin , Jésus-Christ n'accorde à ses apôtres aucun pouvoir extérieur sur les pays dont ils doivent être les évêques : la sagesse divine ne pouvait suivre d'autre règle dans le dessein qu elle avait formé pour l'élablissement de son église , et dont le but unique était d'offrir aux âmes les secours nécessaires pour leur salut éternel. Prêcher l'Evangile de la vraie morale , et administrer les sacremens , est le seul ministère dont il ait chargé les prêtres de son église ; or il le pouvait sans leur accorder une puissance terrestre et visible dans le monde.

(1) Saint Marc, cliap. 16.

(2) Saint Mathieu , chap. 28.

(3) Saint Jean , chap. 2.

(4) -Saint Mathieu , chap: 20.— Saint Marc, chap. 10. — Saint tue, chap. 22,

» IVoLre tlivin rédempteur, étant un Dieu véritable, pouvait établir son église sur d'autres fondemens s'il l'avait jugé nécessaire : ainsi, de même qu'il convertit SaiU , qui persécute l'Eglise , pendant qu'une voix lui dit qu'il est inutile de regiiuber contre l'aiguillon , parce qu'il est choisi pour être un vase d'honneur , et pour annoncer le nom de Jésus dans le monde devant les souverains et les magistrats ; de même aussi il peut changer p^disa toute-puissance le cœm- d'Hérode , de Pila te , de Caïphe , de Tibère et de tous les autres maîtres du monde , et cependant il ne fait point ce miracle , parce qu'il n entre point dans les desseins de sa sagesse.

)) Et cependant on ne niera pas que cette conversion ne parût nécessaire pour que les évêques et les autres ministres de l'Eglise chrétienne pussent obtenir quelque portion d'autorité temporelle , d'après lintention au moins probable de son divin fondateur , puisque le moyen le plus simple de commencer immédiatement l'exercice de leur ministère était de faire embrasser la religion par les maîtres dvi monde , afoi que les apôtres trouvassent auprès d'eux l'appui nécessaire pour l'annoncer, et auprès des gouverneurs et des magistrats des provinces les secours dont ils auraient besoin pour l'établissement du culte extérieur , pour. la multiplication des emplois et des fonctions ecclésiastiques , et pour la démarcation des territoires et des lieux où chaque prêtre serait chargé de prendre soin des âmes.

)) Telle ne fut pas cependant la volonté de Jesus- Christ : et ce serait une témérité et même un blas-

riiiciiic liérélique de dire de l'être iaiiniment sage qu'il ne put prévoir des conséquences si évidentes pour tous les esprits. C'est ce qui doit nous convaincre que cette disposition lut un effet de sa prudence , et que par elle Dieu voulut prouver à tous les siècles que l'établissement et la propagation de son Eglise ne devaient dépendre ni avoir besoin de la protection des maîtres de la terre , puisqu'au contraire il était dans ses destinées de triompher de leurs persécutions , et de se répandre malgré eux dans le monde.

» En effet , les efforts violens des empereurs païens pour l'anéantir ont duré pendant plus de trois siècles , jusqu'à la conversion de Constantin ; et non seulement elle n'a point succombé , maigre le nombre infini de ses martyrs , mais elle s est encore étendue avec tant de rapidité que la multitude des chrétiens pendant le quatrième siècle surpasse déjà de beaucoup celui des idolâtres dans les provinces de l'empire romain.

» Pour éviter le danger que pouvaient avoir des mesures opposées dans l'établissement du christianisme , rien ne convenait mieux qu un système qui laissait les autorités libres et indépendantes les unes des autres ; car, les apôtres n'ayant qu un pouvoir purement spirituel et intérieur, sans mélange de puissance temporelle , on n'avait plus à craindre les inconvéniens politiques par lesquels celle-ci aurait j)U empêcher ou retarder les progrès de l'Evangile.

)) Au contraire , si les apôtres avaient été investis d'un pouvoir tenq>orel , celte concession eût pour

ainsi dire légitimé la résistance des princes et des magistrats , et quelquefois même la persécution : aux premiers efforts qu'ils eussent faits pour s'établir dans le monde , au nom d'un maître qui n'était point reconnu pour souverain temporel , le désordre se fût mis dans le gouvernement ci,.' et eût détruit l'unité de puissance , source légitime de* pouvoirs particuliers.

)) Ces vérités incontestables furent cause que le divin fondateur de l'Eglise annonça fréquemment et de plusieurs manières que son Eglise ne serait jamais l'ennemie des princes de la terre ni des gouvernemens, quels que fussent leurs principes religieux et politiques , et qu'au contraire la religion qu'il allait faire annoncer aurait pour base et pour doctrine essentielle d'obéir aux puissances, de se soumettre aux lois, d'acquitter les tributs et de remplir fidèlement toutes les conditions du contrat social.

» C'est pour cela qu'il annonce que son royaume n est pas de ce monde (i); et lorsque la multitude veut le faire roi de Judée , il se cache et refuse prudemment de se rendre aux vœux de sa nation (2). Une autre fois on lui propose de terminer le différend qui s'est élevé entre deux frères au sujet du partage des biens de leur père ; il refuse de s'en mêler , et répond à ceux qui le pressent : qui est-ce cjui m'a établi juge ? (3) Ces circonstances prouvent

(i) Saint Jean , chap. 18.

(2) Saint Mathieu , ch. i4 j saint Marc, ch. 6: saint Jean, ch. 6.

(3) Saint Luc , chap. 12.

(5-7) évidemment que Jésus-Clirist ne voulait rien changer dans l'économie des gouvernemens ni dans la condition des rois.

» 11 enseigne publiquement qu'il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu , et à César ce qui est à César (i) ; il fait voir que les âmes appariiennent à Dieu , mais que les corps sont à la disposition de César, lorsqu'il dit à ses apôtres, en les envoyant prêcher l'Evangile, qu'ils doivent craindre non ceux qui ont le pouvoir de faire mourir le corps, mais ceux qui peuvent tuer l'âme (2).

» 11 applique sa doctrine non seulement en disant qu'il faut payer le tribut à César (3) ^ mais encore en l'acquittant pour lui-même et pour saint Pierre, qui doit être son vicaire sur la terre , Je prince des apôtres, elle chef visible de l'Eghse chrétienne (4). »

Toujours invariable dans ce système , sa divine sagesse veut que lorsque ses apôtres seront mal reçus dans une ville ils s'en aillent dans une autre, afin de leur apprendre que leur pouvoir ne va point jusqu'à disposer des pays qu'ils doivent éclairer des lumières de l'Evangile.

En effet, chercherait-on en vain dans l'histoire del'Eglise, jusqu'au temps de Grégoire ïl^l'acte d'autorité temporelle le moins remarquable exercé par les papes. A celle époque, qui est celle de 7 1 5, la ville de

(1) Saint Mathieu , chap. 17.

(2) Saint Mathieu , chap. 5.

(3) Saint Mathieu , chap. 22.

(4) Saint Mathieu , chap. 17.

Rome se révolte contre l'empereiir de Constaiilinople, chasse le gouverneur Basile, et délègue au pape le soin de la gouverner. Depuis ce moment les doctrines prennent une direction différente. Grégoire III , Zacliarie , Etienne II , Etienne III et Adrien I"^, ses successeurs , marchent avec tant de soin et d'adresse sur les traces de Grégoire II , qu'ils font naître dans l'esprit des courtisans de la cour de Rome l'idée d'une pièce , supposée du /\ siècle , par laquelle Constantin donne aux papes la souveraineté de Rome, et que bientôt ils en répandent de nouvelles sous le nom de Décrétales des premiers siècles, compilées, dit-on , dans le 7^ , par saint Isidore de Séville.

IMartin I"' excommunie l'empereur Constance II , et donne le funeste exemple d^une entreprise qui sera imitée par ses successeurs , au grand scandale de la religion , et pour le malheur spirituel et temporel des peuples chrétiens.

Grégoire III frappe du même analhème l'empereur Léon son souverain. Ces coups d'autorité eussent été sans conséquence si l'on n'avait en même temps fait entendre aux peuples qu'un prince excommunié perdait l'exercice de la souveraineté par la dissolution du contratcpii les liaità leur prince, suite nécessaire de l'excommunication suivant ces novateurs. Celte doctrine, à laquelle on s'efforcerait vamement de donner le plus léger appui, révoltante par son injustice , et aussi contraire à la raison qu'à la pratique des premiers siècles de l'Eglise , s'est insensiblement accréditée jusqu'à notre siècle, et les

ukramoiilains la rcgarderil aujourd'hui comme si indubitable , qu'ils ne prennent pas même la peine de la démontrer.

Zacliarie répond à Pépin qu'il lui est permis de prendre le titre de roi de France , quoique Ghildéric m , le roi légitime , vive encore , et il approuve que ce malheureux prince ait été confiné dans un monastère , oubliant qu'aucun de ses prédécesseurs n'a cru pouvoir s'engager dans des démêlés aussi étrangers à un successeur de saint Pierre.

On voit Etienne ÎI employer mille moyens pour obtenir l'exarchat de Ravenne , venir en France , couronner Pépin, donner à ses fils le titre de patricesde Rome , et défendre, sous peine d'excommunication majeure, qu'aucun prince ou seigneur qui ne serait point de la famille du nouveau souverain prenne le nom de roi de France.

Grégoire IV ose écrire aux évêques de France que son autorité apostolique est fort au-dessus do celle des empereurs ; ce qui doit les engager à lui obéir plutôt qu'à Louis P". Dans quelle circonstance ce pape tient-il ce langage ? Pendant la révolte de Lothaire contre son père , et pour favoriser ce fils ambitieux. Les papes marchent alors à pas de géant dans la carrière de l'ambition.

Adrien II se mêle dans les guerres civiles qui déchirent la France sous Charles-le-Chauve. Il menace d'excommunier les évêques qui prendraient parti pour le prince légitime.

Jean VIII met la couronne impériale sur la tête de Charles-Ie-Chauve : celte cérémonie enhardit les

papes à prétendre que les empereurs d'Occident tiennent d'eux le sceptre et l'empire.

Benoît VllI fait la guerre aux Sarrasins qui tentent de s'emparer de Rome ; il se ligue avec les Normands contre l'empereur de Conslantinople , et devient l'allié de saint Henri , roi d'Allemagne, contre le même prince- Léon IX suit le système militaire de Benoît y mais se déclare pour le parti contraire. Il profite des secours que lui fournit l'empereur d'Orient pour faire tête aux Normands , et voyage pendant la plus grande partie de son pontificat pour des entreprises politiques , étrangères aux devoirs d'un successeur de saint Pierre.

Victor II prend également part aux guerres des Normands ; il parvient , à force d'intrigues, à faire nommer roi d'Italie son frère Godefroy , duc de Lorraine : cet ambitieux projet, qui viole les droits du jeune roi Henri IV, est cause de sa mort.

Nicolas II ne se fait aucun scrupule de disposer des royaumes. Il donne aux Normands celui des deux Siciles, comme un fief de l'église romaine. Richard fait foi et hommage pour la principauté de Capoue ; Robert son frère , pour les duchés de la Fouille et de Calabre, ainsi que pour l'île de Sicile , et il s'engage à payer tous les ans à Pâques un tribut en argent à la cour de Rome : telle est l'origine du royaume deNaples et de Sicile.

Grégoire VII achève le grand ouvrage commencé par un de ses prédécesseurs, en se déclarant le maître de tous les royaumes de la terre, en excommuniant

et déposant les empereurs et les rois , et en distribuant à son gré les souverainetés comme les indulgences. Il fomente la révolte des Saxons contre l'empereur Henri IV, et fait donner l'empire à Rodolphe. 11 s'arroge le droit de disposer du royaume de Castille , et fonde ce système d'erreur et d'usurpation sur la doctrine politique que l'évéque de Chiapa avait adoptée pour les trente propositions que j'ai combattues. Je crois inutile à l'objet de celte note de faire remarquer en détail toutes les entreprises formées par les successeurs de Grégoire VII contre l'autorité des princes; je me contenterai d'en rappeler quelques autres.

Urbain II doutait si peu de son droit universel sur les royaumes , qu'il donna la Palestine , alors occupée par les Sarrasins , au chef des chrétiens qui voudraient se croiser pour en faire la conquête. 11 prétendit que ce n'était point violer les règles de la justice que d'en dépouiller , s'il était possible , le tranquille possesseur , attendu qu'il ne jouissait de ce pays qu'après l'avoir enlevé aux chrétiens , jadis ses maîtres légitimes. Il fallait vivre dans un temps tel que celui dont nous parlons pour s'imaginer que le successeur de saint Pierre, galiléen d'origine, avait par cela même le droit de disposer de la Galilée , de la Judée et des contrées voisines. Celle opinion devint cependant dominante, et les successeurs d'Urbain ne manquèrent pas de lui donner tout le crédit dont ils étaient capables ; en sorte que, pendant près de trois siècles , ils excitèrent sans cesse les princes chrétiens à la guerre contre les infidèles pour ren-

trer en possession d'un pays qui devait être après sa conquête une source intarissable d'or et d'argent pour la cour de Rome.

Clément VI ne se contenta pas de disposer , en faveur des princes de son choix , des pays où les chrétiens avaient établi et fait régner la foi avec des princes de leur religion. 11 en fit autant à l'égard de ceux qu'ils n'avaient jamais occupés , parce que le zèle pour l'établissement de la foi dans ces provinces était à ses yeux un litre légitime pour en faire la conquête : c'est ainsi que , les Espagnols ayant découvert les îles Fortunées ou les Canaries , Clément permit en 1 344 à don Louis de la Cerda , comte de Clermont , sous le nom de Louis d'Espagne et prince du sang royal de Castille , de s'en emparer et d'y régner avec la qualité de roi , après l'avoir couronné de sa propre main, sous la condition qu'il se reconnaîtrait feudataire de l'église romaine. Il ne tint pas au pape qu'un prince chrétien n'allât régner dans ces îles ; mais cette donation ne fut qu'une mesure inutile : en faisant présent d'un royaume les papes ne fournissent ni les hommes ni l'argent nécessaires pour s'y établir ; ils se contentent de signer des bulles pour armer les hommes les uns contre les autres , et profiter ensuite de la victoire pour imposer des tributs. Clément VI écrivit aux rois de France , d'Espagne et d'Angleterre pour les intéresser au succès de l'entreprise ; mais il ne put rien obtenir.

Tout le monde connaît la générosité d'Alexandre VI à l'égard de Ferdinand et d'Isabelle de Cas-

( 525 ) tîlle. Ce pontife , sans tirer un seul ducat de son tre'sor , et en s'assurant au contraire de «/randes richesses , leur donne les empires de la Nouvelle- Espagne et du Pérou , les royaumes de la Nouvelle- Grenade , de Sanla-Fé , de Cuzco , de Quito , du Chili , de Guatemala , de Nicaragua , de Carihagène , de Sainte-Marthe , de Honduras , et d'autres souverainete's de la Terre -Ferme , outre Saint- Domingue, Puerto-Rico, Cuha, et un grand nombre d'autres îles. Le pontife n'a que la peine de tracer une ligne imaginaire qui embrasse les plus vastes régions du Nouveau-Monde.

Cette étonnante concession , échangée par la cour de Rome contre tant de réaux , a ftiit perdre à l'Espagne par l'émigration plus d'un million de familles, et causé dans sa statistique actuelle un déficit de dix millions d'âmes. Sans ce vide immense , l'Espagne , forte aujourd'hui de vingt millions de sujets , serait industrieuse, commerçante et riche. L'or et l'argent dont elle a été inondée n'ont servi au contraire qu'à rendre ses peuples oisifs , indolens et orgueilleux , et par conséquent pauvres. Après avoir abandonné toutes les branches heureusement cultivées de son ancienne industrie , la nation , devenue tributaire de ses voisins pour une foule d'objets indispensables, leur envoie cet or, dont la source vient d'être tarie, pendant qu'elle est privée des arts industriels qui auraient pu le remplacer.

Tels ont été les résultais les plus conslans de la politique imaginée dans le huitième siècle par la

cour de Rome pour régner de toutes parts et s'en» richir aux dépens des nations catholiques. Que dirait l'apotre saint Pierre s'il était témoin de la conduite de ses successeurs ? Que penserait-il en apprenant que les papes commencèrent si vite à vouloir commander aux autres églises et se soumettre tous les évêques , lui qui , loin d'ambitionner la souveraineté du monde , n'eut pour toutes richesses qu'un simple filet de pêcheur , et reçut avec humilité et devant ses frères les reproches de saint Paul?

Comment les jugerait-il en voyant qu'après cette première difficulté vaincue ils entreprirent de gouverner les rois et les royaumes ! C'est une chose vraiment étonnante de découvrir dans l'histoire comment, à force de persévérance dans leur système d'ambition , tantôt menaçans , et les foudres del'Eglise dans les mains, tantôt souples el timides, ils ont pu parvenir au faîte de la puissance temporelle , et s'y établir avec une audace qui a fait trembler les empereurs , les rois et tous les princes !

Ces hommes , qui n'avaient été nommés chefs de l'Eglise que pour élre des anges de paix au milieu des chrétiens, que de sang n'ont-ils pas fait répandre pour conserver leur puissance monstrueuse ! On peut assurer , d'après un calcul exact , qu'il a péri plus de vingt millions d'hommes dans les guerres que les papes ont fait entreprendre, ou qui ont été la suite de leurs maximes ambitieuses et de leur conduite politique. Ilsles ont fait naître ou commandées, tantôt ait nom de la religion , tantôt pour défendre cq

( 3a5 ) qu'ils appelaient les droits de V Église de Rome , quelquefois pour maintenir le resjject du au clergé , au culte et à ses ministres , ou pour le pieux motif d'une paix solide. Mais ranibilion fut toujours le mobile secret de toutes leurs entreprises , et c'est en suivant avec opiniâtreté ce système d'intrii^nies qu'ils conservèrent leur énorme crédit et leur puissance colossale.

Cette audacieuse ambition faisait dire dans le douzième siècle au vénérable Pierre de Blois, arcbidiacre de Londres, que tout se vendait à Rome, et qu'une petite lame ronde de métal et un morceau de peau y valaient une somme d'argent considérable. Ces abus , devenus insupportables, excitèrentles Vaudois à se déchaîner contre la cour de Rome : « Le christianisme , disaient-ils, n'existe plus dans )) Rome ; ses évêques ne sont plus les successeurs )) de Simon Pierre , mais de Simon \e pécheur , qui )) ofï'rait de vendre pour de l'argent les dons du )) Saint-Esprit. )) La cour de Rome les condamna comme hérétiques, espérant leur impo<^r silence et faire trembler ses autres ennemis ; mais ses efforts furent inutiles. L,es pauvres de Lyon leur succédèrent, et plus lard les albigeois, les wicle- Jistes , les hussites , et enfin les luthériens , les calvinistes çx les autres réformateurs du seizième siècle, vinrent augmenter ses embarras et alarmer sa puissance.

Ces derniers parurent en Europe lorsque l'art admirable de l'imprimerie, inventé un demi-siècle auparavant, commença à se répandre : comme ils étaient

intéressés à découvrir lorigine de la véritable puissance du pape^ ilsy réussirent si bien que les catholiques n'ont pu s'empêcher d'embrasser leur doctrine sur une infinité de points étrangers aux dogmes , et que ces sectaires avaient trouvés dans les sources primitives et authentiques de 1 histoire ecclésiastique. Il faut comprendre dans cette classe le principe et les progrès de la souveraineté temporelle des papes, et le droit qu'ils s'altribuèrent de disposer en maîtres des empires et des royaumes , des sceptres et des couronnes.

En effet , trouve-t-on quelque chose qui soit plus opposé à l'esprit de l'Evangile , à celui des premiers papes et de l'Eglise elle-même ? Jésus-Christ ne se contente pas de laisser ses apôtres sans autorité temporelle sur les hommes, exposés à leurs persécutions comme des brebis au milieu des loups ; il leur défend encore expressément de la rechercher , parce que nul homme voué aux fonctions ecclésiastiques ne doit s'engager dans les discussions politiques des affaires de ce monde. Cette maxime frappe de nullité toutes les prétentions de la cour de Rome , parce qu'elle renverse ce mélange des deux puissances dont les papes se sont emparé en réunissant dans leur personne le haut sacerdoce sur toute la chrétienté et la puissance civile sur Rome et sur d'autres provinces.

Il est résulté de là que, comme souverain temporel , le pape a pris rang parmi les empereurs et les rois , et traité avec eux d'après \es> maximes politiques de son siècle , et suivant les circonstances locales.

( 527 ) On le voit s'agiter et trembler lorsque l'Italie est menacée de la guerre pari' Autriche , Na pies, la Savoie ou d'autres princes, dans la crainte d'en éprouver personnellement toutes les calamités. Pour détourner l'orage il emploie d'abord les ruses et les déiours d'une politique mondaine , qu'il est impossible de concilier avec la simplicité évangélique tant recommandée par Jésus-Christ ; et lorsque ces moyens n'ont pas le succès désiré , il s empare des armes spirituelles; ei s'en sert pour réduire ceux dont il s'est lUit volontairement des ennemis , contre l'ordre établi par Dieu même, qui n'en permet l'usaj^e qu'à l'égard des mauvais chrétiens qui ont méprisé Jusqu'à trois fois l'avertissement charitable et la correction fraternelle.

Que doit-il arriver dans le cas où un prince a déjà formé son plan de campagne ? Dans les siècles d'ignorance on voit l'emploi des armes spirituelles répandre quelquefois une terreur panique qui sauve les intérêts delà cour de Rome, parce que le respect l'emporte sur la science ; mais lorsque le progrès des Imnières a fait sentir l'abus d'un tel moyen, on s'accoutume à mépriser l'excommunication ; des nations orthodoxes font la guerre au pape, et les hérétiques en concluent qtie son pouvoir n'est rien.

11 suit de là que si Pie VII donnait à quelque prince de son choix les royaumes de Tunis , d'Alger , de Fez et de Maroc , pendant qu'un autre souverain plus puissant en ferait la conquête , celui-ci n'aurait aucun égard a cette donation. On sent en effet combien il >errtit inutile que le donataire fit

( 528 ) valoir son litre s'il n'avait pas à sa disposition des forces imposantes, parce que la concession apostolique ne serait pas njoins vaine et illusoire dans cette circonstance que lorsque Pie IV donna le royaume de Jeanne d'Albret , mère de Henri IV, au roi d'Espagne Philippe II.

Il est donc rigoureusement vrai, malgré la doctrme de Las Casas , que les rois catholiques Ferdinand et Isabelle n'avaient aucun titre légitime pour dépouiller de leur souveraineté les empereurs , les rois et les caciques des Indes occidentales, puisque le pape n'était pas maître de ce pays , et qu'il en disposait sans droit, Jésus-Christ ne lui ayant pas seulement refusé la puissance sur les royaumes de la terre , mais lui ayant fait encore l'expresse défense de se mêler des affaires de ce monde , de confondre les ténèbres avec la lumière, et d'associer les soins des choses profanes aux saintes fonctions du ministère. Ces souverains n'eurent pour tout droit à la conquête des Indes que la force , et ils en abusèrent comme les voleurs et la plupart des conquérans ; mais il a suffi qu'ils aient triomphé des malheureux Indiens pour que la vanité espagnole ait légitimé la plus mjusle invasion : si la fortune en eût décidé autrement, l'histoire eût dénoncé aux hommes cette grande iniquité , et présenté leur défaite comme le juste châtiment de leur ambition.

Je suis loin de conclure de ce que je viens de dire que les rois d'Espagne possèdent aujourd'hui sans titre les provinces du Nouveau-Monde. La question se présente ici sous un point de vue en-

( 529 ) lièrement différent. Les vices d'acquisition à l'égard des choses changent de nature avec le temps , et le consentement des parties intéressées en rend la jouissance légitime ; s'il en était autrement , quel roi en Europe pourrait justifier de ses droits à la souveraineté ?

Par exemple , sur quel titre est fondé celui du roi d'Espagne ? Ferdinand , d'après le système commun , tiendrait tout au plus ceux de sa couronne de Pelage , roi des Asturies. Or quels étaient ceux de ce dernier souverain , si nous faisons abstraction du choix que les Espagnols firent de sa personne ? Dirat-on quil avait hérité de la couronne des princes golhs ? Mais comment ceux-ci l'avaient-ils acquise ? Par leur résistance à l'oppression des Romains, et par des traités avec Honorius. Et les Romains , sur quoi fondaient-ils leur domination ? Sur la force qu'ils avaient employée contre les Carthaginois , qui à leur tour avaient asservi les Phéniciens , les Grecs 5 les Ibériens , les Celles et les Celtibériens , dont la puissance, successivement exercée sur les naturels de la péninsule , n'avait pas eu elle-même une autre origine.

L'intervalle de trois cent vingt-six ans, et d'autres circonstances qui ont accompagné la possession de l'Amérique , ont légitimé la puissance de Ferdinand VII dans cette partie du monde , jusqu'à ce que de nouveaux, événeraens lui enlèvent ce droit pour le faire passer en d'autres mains.

Les principaux habitans de l'Amérique ne sont pas ces Indiens dont parle Las Casas , mais les

( 33o ) émigrës espagnols qui s'y élablirenl ou leurs descendans. Le consentement de ceux-ci équivaut aujourd'hui à celui que pouvaient donner en i4g2 leurs ancêtres qui avaient accompagné Christophe Colomb dans son expédition.

Les rois de l'Europe , ceux du Brésil , du Portau-Prince , les républiques de Washington et de Haïti, doivent être considérés comme autant d'autres puissances dont le droit, fondé sur le consentement des peuples , peut être comparé à celui que les empereurs , les rois et les caciques de l'Amérique cédèrent au roi d'Espagne par leur obéissance et leur soumission volontaire ou forcée.

Ces considérations font voir que le petit traité de Las Casas ne peut nous occuper que comme monument de la doctrine de son siècle sur cette matière : c'est en le considérant sous ce point de vue que je vais entrer dans quelques détails que l'auteur n'a point exposés , afin que l'on connaisse mieux le motif qui le fît écrire.

Barlhélemi de Las Casas, nommé eniB/^j évêque de Chiapa , ne tarda point à se rendre à son poste. En partant de la péninsule il était convaincu que la conquête de l'Amérique était une violation du droit des gens ; il frémissait d'horreur à la vue des mauvais traitemens dont les Espagnols accablaient les malheureux Indiens. Il savait que don Sébastien Ramirez de Fuenleal , évêque de Saint-Domingue , avait prêché , pendant sa vice-royauté dans la Nouvelle-Espagne , que toute violence commise sur les Indiens pacifiques était un péché mortel. Il par-

fa«,feait l'opinion de ce généreux prélat , el pour contribuer autant qu'il était en lui à faire rendre la liberté aux naturels , et à diminuer leurs soulfrances , il composa un petit livre sous le titre de Confesonario , ou Avis aux Confesseurs , dont il distribua les exemplaires aux curés , aux prédicateurs et aux autres prêtres confesseurs de son diocèse.

11 y disait que les confesseurs devaient demander à leurs pénitens s'ils avaient ou s'ils avaient eu des Indiens qui fussent esclaves , ou réduits en servitude sous les noms de sujets de commanderie ou de navorias. S'ils répondaient affirmativement , l'évéque défendait à ses prêtres de leur accorder l'absolution , à moins qu'ils ne promissent , avec toutes les apparences de la bonne foi , de rendre la liberté à ces Indiens.

Afin de prouver que cette disposition était conforme à la justice, Las Casas se crut obligé d'exposer les raisons essentielles de son opinion : elles consistaient dans ce que ses mémoires contiennent de plus fort sur le défaut d'autorité et sur l'absence de tout droit légitime et suffisant pour conquérir les Indes par la force des armes , attendu que le pape n'avait accordé , suivant lui , que le droit de prêcher la foi aux Indiens, et la permission de les engager ensuite par des moyens pleins de douceur à reconnaître pour leur souverain le roi d'Espagne.

Lorsque l'instruction de Las Casas se fut répandue, quelques Espagnols , qui avaient leurs raisons pour soutenir le système de l'esclavage et des comman-

( 332 ) deries , dénoncèrent l'ouvrage et la doctrine de 1 auteur au conseil royal des Indes comme erronés , offensans pour la dii,aiilé royale , et attentatoires aux droits de souveraineté des rois d'Espagne.

Las Casas revint en Europe dans l'année i549, et le conseil des Indes , quoiqu'il eût fait censurer son livre , le chargea de faire un exposé de sa doctrine pour savoir à quoi s'en tenir sur les dénonciations.

L'évêque de Cliiapa assista à plusieurs séances du conseil , expliqua verbalement la doctrine de l'Avis aux Confesseurs , et , afin de la développer autant que les ministres pouvaient en avoir besoin , il forma trente propositions de tout ce qu'il y avait de plus substantiel dans son ouvrage , et les présenta luimême au conseil des Indes de la manière qui a été rapportée plus haut. Celte explication fut suivie d'une dispute publique avec Jean Ginès de Sépulvéda , comme on le verra plus loin.

Cette discussion n'eut aucun résultat décisif ni pour ni contre le Mémoire de Las Casas , et l'auteur fît réimprimer en i552 ses trenle propositions avec quatre nouveaux écrits , que j'ai réunis dans cette collection de ses œuvres.

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