‹ Œuvres. Précédées de sa vie, et accompagnées de notes historiques, additions, développmentsChapitre 40 sur 65 · PRÉFACE DE M. LLORENTE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE M. LLORENTE

Le docteur Jean Ginès de Se'pulvéda , historiographe de l'empereur et roi Charles V 5 excité par quelques Espagnols qui voulaient le maintien du système tyrannique e'tablichez les Ame'ricains , composa un ouvrage latin en forme de dialogue pour prouver deux propositions principales : i " que les guerres que l'on avait faites aux Indiens étaient justes ; 2° qu'il était permis au roi de donner ces peuples comme vassaux aux colons espagnols.

Il demanda au suprême conseil des Indes la permission de fafre imprimer son travail , et ne put l'obtenir. Il supplia l'empereur de renvoyer sa demande au conseil de Castille, qui, après l'avoir examinée , proposa au monarque d'approuver l'impression ; elle fut accordée par une cédule signée à Aranda de Duero en i545.

Ce fut dans ce temps-là que don Barthélemi de Las Casas arriva d'Amérique en Espagne. Il prévit les funestes conséquences qu'aurait l'ouvrage de Se-

pulvéda , et il l'attaqua. Ses efforts engagèrent le conseil de Castille à consulter les universités d'Alcala et de Salamanque. Elles opinèrent l'une et l'autre contre la publication du livre , et le conseil de Castille révoqua la permission de l'imprimer.

Sépulvéda prit le parti d'envoyer son écrit à Rome sous le titre &' ylpologie , qu'il lui avait donné parce qu'il avait à y répondre aux reproches que lui avait faits confidentiellement son ami intime, l'évêque de Ségovie.

L'ouvrage ayant été imprimé à Rome , il en arriva un grand nombre d'exemplaires en Espagne ; ils furent saisis par ordre de l'empereur , qui en défendit l'introduction.

Sépulvéda avait fait un abrégé de son ouvrage en langue espagnole pour la classe moyenne des liabitans du royaume , espérant s'en faire autant de partisans contre le système de Las Casas par le bien qu'il y disait des Espagnols de celte classe qui avaient fait la conquête.

Las Casas, qui devina son dessein, publia aussitôt un petit écrit sous le titre ^Apologie des opinions de Vèvéque de Chiapa en fai>eur de la liberté des Indiens. Il y attaquait avec vigueur les principes de son adversaire , et démontrait les pernicieuses conséquences du système qu'il voulait établir.

Cette lutte en fit naître une autre à la cour, qu'on aurait pu comparer à une espèce de guerre civile; un grand nombre de personnes puissantes prirent parti pour Sépulvéda , et quelques autres pour l'évêque de Chiapa. La question intéressait vivement

l'autorité , et il était impossible que le monarque y restât indifférent. Il chargea le conseil des Indes d'examiner la matière à fond , après avoir entendu les deux antagonistes devant une assemblée de théologiens et de jurisconsultes qu'il nomma lui-même : il voulut que tous les membres de ce grand conseil exprimassent librement leur opinion, et que celui des Indes la prît pour règle dans le rapport qu'il aurait à lui faire.

Lorsque tout le monde fut réuni on fit venir Sépulvéda , qui fut entendu dans une séance aussi longtemps qu'il voulut parler pour la défense de son système.

L'évéque de Chiapa parut ensuite , et lut pendant cinq séances l'ouvrage inédit dont j'ai parlé un peu plus haut.

L'étendue de ce mémoire engagea le conseil des Indes et la commission à charger le père Dominique Sotô, religieux dominicain, et membre de celle-ci , à faire l'analise des motifs des deux ouvrages , et à remettre un exeniplaire de son rapport à chacun des théologiens, des jurisconsultes et des conseillers des Indes présens à l'assemblée.

Lorsque ce travail fut connu , Sépulvéda demanda la permission de répondre à Las Casas , attendu qu'il avait parlé sans penser à ce qui venait d'être écrit contre ses doctrines. 11 rédigea alors douze articles qui lui parurent suffisans pour réfuter l'apologie de l'évéque de Chiapa.

Las Casas fit une réplique par écrit , et attaqua les douze motifs de l'historiographe.

La décision de l'assemblée fut conforme à l'opinion du prélat , quoique , pour le malheur des Indiens , on n'ait jamais Lien exécuté les mesures que le conseil adopta. Les trois articles suivans embrassent tout ce qui fut dit et publié dans cette affaire.

ARTICLE premier- Exposé sommaire des motifs qui ont servi de fondement aux opinions contradictoires de l'éuéque de Cliiapa et de Vhistorio graphe du roi , sur les points en discussion relatifs à V Amérique j rédigé par le père Dominique Soto , d'après V ordre du royal et supr'ême conseil des Indes , et de l'assemblée de théologiens et de jurisconsultes convoquée à Valladolid en i55o.

Très illustres , très magnifiques et révérens seigneurs et pères , vos seigneuries , vos grâces et vos paternités m'ont ordonné d'exposer en abrégé ce que fillusire docteur Sépulvéda et le révérendissime évêque de Chiapa ont dit dans ce conseil suprême, afin que la décision qu'il doit porter soit fondée sur une entière et parfaite connaissance de la chose dont il s'agit. 11 m'a été recommandé de ne point parler de mon opinion, et de m'en tenir à l'exposé fidèle de ce qu'ont dit les deux antagonistes. Si l'on ne m'eût imposé cette loi, j'aurais pu jeter quelque jour sur la question; mais j'espère que cette lâche , qui ne peut être remplie en ce mo-

(357) ment , le sera plus lard si on vent me le permettre.

Vos Seigneuries , vos Grâces et vos Paternite's (le'sirent savoir quelles mesures et quelles lois il convient d'établir pour répandre plus facilement la religion catholique dans le Nouveau-Monde , que Dieu nous a découvert , de manière qu'il soit conservé au roi aux conditions de la bulle d' Alexandre VI , et sans danger pour la conscience de Sa Majesté.

Ni le seigneur évéque ni l'illustre docteur n'ont songé à traiter ce sujet d'une manière générale dans leurs mémoires. Ils se sont bornés à examiner s'il est permis ou non de faire immédiatement la guerre aux Indiens pour les soimiettre, et leur prêcher ensuite l'Evangile. .

Le docteur Sépulvéda soutient l'affirmative , et dit qu'il est non seulement permis, mais encore expédient d'attaquer les Indiens pour les convertir après les avoir vaincus.

Le seigneur évéque assure au contraire que la guerre n'est qu'un mauvais moyen , et qu'elle est de plus injuste et opposée à l'esprit delà religion catholique.

Avant d'exposer les motifs sur lesquels chaque antagoniste fonde son opinion , je dois avertir que le docteur n'a point argumenté par écrit , et qu'il s'est contenté de rapporter la plus grande partie du contenu de son ouvrage , au lieu que le seigneur évéque a lu le sien.

Dans l'écrit de celui - ci on ne trouve point l'ordre et le plan qu'a suivi le docteur , et par conséquent il ne s'est point assujetti à le réfuter article

par article; il y a mêlé des considérations étrangères aux objets qu'a traités son adversaire.

11 résulte de là que si vos Seigneuries , vos Grâces et vos Paternités désirent connaître la force relative des raisons alléguées de part et d'autre,, il serait utile qu'elles prissent lecture de l'ouvrage de Sépulvéda comme elles l'ont déjà fait de celui de Las Casas.

En attendant, je dirai que l'illustre docteur défend son système par des considérations qu'on peut réduire aux quatre suivantes :

Il dit : 1°. que la guerre est juste, et que les Indiens l'ont méritée par l'énormité de leurs crimes , particulièrement de celui de l'idolâtrie , et pour d'autres péchés contre les lois de la nature, dont ils ne cessent de se rendre coupables.

2°. Que les Indiens sont une nation grossière, servile par sa nature, et par conséquent l'esclave obligée des autres nations , plus distinguées , telles que la nation espagnole.

5°. Que ces moyens sont les seuls qui puissent assurer l'établissement de la religion chrétienne dans les Indes ; que ce résultat en est infaillible si on veut les employer , mais que sans eux il serait impossible d'obtenir ce qu on désire.

4°. Qu'il faut mettre un terme aux maux que \e& Indiens font souffrir à l'humanité , puisqu'il est prouvé qu'ils tuent d'autres hommes pour les immo 1èr à leurs idoles , et même pour les manger.

Le docteur Sépulvéda s'attache à prouver s.i première considération par des autorités et des exem-

( 339 ) pies tirés de rÉcriture sainte , parla doctrine de plusieurs canonistes , et par des réflexions sur l'horreur des crimes qu'il reproche aux Indiens.

Dans l'exposition verbale que vous avez entendue il n'a point cité autant de faits que dans son écrit ; il s'est borné à deux ou trois.

Dans le chapitre IX du Deutéronome il est dit que Dieu voulut faire périr plusieurs nations d cause de leurs impiétés , et il est prouvé que cette sentence fut exécutée à main armée par les Israélites ; d'où l'on peut conclure , suivant le docteur , que toute guerre faite aux imjjies pour punir leur impiété est aussi juste que celle du peuple de Dieu.

Cette doctrine est appuyée par le chapitre XII du même livre, où nous voyons que Dieu ordonne aux Hébreux de renverser les temples des Gentils et de briser leurs idoles, et par le XXVP du Lévilique, dans lequel Dieu menace son peuple de le détruire comme les nations idolaires s'il en vient ù imiter ses abominations.

Quant à la manière dont il faut Hiire la guerre aux Indiens , Sépulvéda l'a indiquée en rapportant le XX" chapitre du Deutéronome. Dieu y recommande aux Israélites , lorsqu'ils iront faire la guerre , d'offrir la paix aux villes avant de les attaquer; de ne point les maltraiter si elles l'acceptent , et de se contenter de leur imposer des tribuis : dans le cas contraire , ils s'en empareront et en passeront les habitans au fil de l'épée , excepté les femmes et les enfans. Le texte ajoute qu'il faudra traiter ainsi toutes les villes éloignées : le docteur a expliqu.é ce

( 54o ) dernier mol en disant qu'il ne s'agit pas seulement ici de villes matériellement éloignées du peuple de Dieu , mais encore de celles qui en sont moralement distantes par leur croyance religieuse j le docteur pense seulement qu'il ne faut pas pousser la rigueur jusqu'au point de tuer tous les Indiens.

Le seigneur évêque s'est appliqué à détruire le premier raisonnement du docteur par difierentes considérations. 11 n'est pas certain, a-t-il dit , que l'idolâtrie des Cananéens ait été le motif de la guerre d'extermination que les Israélites leur firent; la cause en fut plutôt dans la promesse que Dieu avait faite de donner ce pays aux descendans d'Abraham , d'Isaac et de Jacob , et dont il avait réservé l'acconqillssement pour le temps de Moïse et de Josué : cette promesse est annoncée dans le XX*" chapitre du livre de la Genèse et dans d'autres endroits de l'Ecriture. Si la guerre contre Canaan n'avait pas eu d'autre cause que l'idolâtrie , elle aurait eu lieu contre tous les peuples idolâtres , tandis que les Israélites n'attaquèrent que ceux qui leur refusaient la possession de la terre promise : c'est ce que prouve le texte même du XXIII' chapitre du Deutéronome, puisqu'il fut défendu au peu[)ie de Dieu de faire la guerre aux Egyptiens et aux iduméens , au milieu desquels il avait habile comme étranger. Las Casas ajoute que V éloignement de quelques villes dont il est question est une véritable distance naturelle et physique, et que rien n'oblige de l'entendre au sens spirituel , comme le voudrait l'auteur de la glose.

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