‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 2)Chapitre 11 sur 62 · AMEN · texte numérisé non relu

AMEN

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Tou. vr.

L'OULTRÉ D'AMOUR

Pensant, songeant à demy trouble, Ne trop joyeux, ne peu de hait, Sique par plus de trois fois double L un pensement sur Tautre double.

Malgré tel fois que Ton en ait Ou par douleur ou par souhait Ou par plus de mille autres points, Comme les divers cœurs sont points.

Dessoubs un pavillon de soie.

Entre deux draps flairans la rose, L'un de ces jours veillant gisoie.

Et faignant de dormir, visoie Sur mainte très-diverse chose.

Que la clarté du jour reclose Ne me pouvoit tollir des yeux Pour m'en faire estre pis, no mieux.

La terre avoit le jour couvert :

Sy n'avoicnt mes yeux puissance

' Publié d'après le manuscrit 120 de la Bibliothèque Laurenticnne, de Florence, coUationné sur le manuscrit do Paris, Bibliothèque de l'Arsenal, IV, 192, et sur le manuscrit do la Bibliothèque do Rouen, 0,33/13.

Ce po'érae a été inséré dans le Conservateur du mois de mai HSS, p. 190.

(i8 L'OULTRK D'AMOl'K.

De choisir rouge, blanc, ne vert ; Mais le cœur de tous lez ouvert Veoit par clère congnoissance :

Donc, fust ou joie ou desplaisancc , Qui le venissent courir seure, Il veoit tout et h toute heure.

Le jour devant do son malheur S'estoit complaiut un autre h moy ', Qui par semblant de sa couleur Portoit d annuy et de douleur Assez pour en mourir à poy.

Et luy mouvoit par un envoy Que felle fortune adressoit Là où sa paix se nourrissoit

Vescu avoit neuf ans ou plus Joyeux le plus qui fust sur terre, Et de son temps tout le surplus S'attendoit et estoit conclus Pour un passebien cent acquerre ; Mais fortune qui mène guerre Souvent à ce que l'on devise, En disposa d'une autre guise.

Car comme ainsi faut que mortelle Soit toute humaine créature.

Sa dame dont une autre telle N'a pas sur terre, ne si belle Pour toute beauté de nature, Estoit de plaisant nourreture.

Venue h doulereuse issue Que mort cruelle avoit tissue. s

• S'estoit un autre plaint à moy, manuscrit de l'Arsenal.

Pour tirer de deux corps la vie Par mettre ù fin piteuse l'une, Mort avoit l'une part ravie Pour faire l'autre par envie Triste la plus dessoubs la lune.

En quoy tout l'or de Pampelune, Ne du monde pour abrégier.

Ne suflâroit pour l'alégier.

En peu de mots pleins de substance, Sentans pure douleur nayve Et proprement surabondance D'insoustenable desplaisance En cœur qui n'a ne fons, ne rive, Sa vie ainsi triste et chétive Me devisoit trèstout au long, Séchant sur terre comme un jong.

Donc par pitié qui me prit tendre De si perçans et piteux termes.

Ne moy ne le vueil plus entendre, Ne luy ne se pouvoit deffendre De mouiller ses regrets en lermes ; Mais comme deux d'un mal enfermes.

Chacun fuyoit pleurant à part.

L'un çà et l'autre une autre part.

Ainsi laissay ce complaignant Faisant de tristes chères maintes, Lequel, plus l'estoye eslongnant.

Plus alloit ses mains estraignant En renforcement de complaintes, Dont les pointures et attaintes Prirent en mon cœur tel séjour Que je n'eus bien de tout ce jour.

70 L'OULTRÉ D'AMOUR.

Mais despluisant plus que nulle ûmc D'un mien si très-parfait amy A qui fortune a fait tel blasme Qu'autant luy servoit rendre lame Que vivre en vivant à demy, Par tant de fois disoie : « Ay my ! » Qu'onc ne me vcult souffrir ce deuil Que je dormisse goutte d'œil.

Sy estoit jà, my nuit passée Et presque une heure davantage, Qu'oncques la dame trespassée Ne pouvoit faire sa passée Dehors de mon veillant courage ; Et puis de mon amy la rage Me cuisoit tant qu'ainsi gésir M'estoit plus force que plaisir.

Plus m'efforçay d'en estre hors De ceste essoigne tant musable Et mettre en amoureux accords Le cœur avec le grevé corps, Comme pour le plus convenable, Que plus trouvay non profitable Le grand labeur que j'y mettoye.

Et moins d'effet y acquestoye.

Mais en la fin, quant estranée S'estoit par soy ma douleur toute.

Et que nature à l'estrivée Se douloit d'estre tant grevée Par faute de non dormir goutte, Alors après si longue escoute, Je pris un peu à sommeillier.

Droit entre dormir et veillier.

L'OULTRÉ D'AMOUR.

Sy n estoient mes yeux h peine De tous poins bien fermés encore, Quant une advision soubdaine, La plus de grant mistère pleine Que je vis oncques jusques ore, Me vint l'entendement desclore Et susciter mon esperit, Sans que le corps bougeast du lit.

Lors de ma vision l'entrée, C'estoit de voir un territoire Dont si grand beauté de contrée Ne fut jamais enregistrée En livre nul, ne en histoire , Et sy estoit de roche noire Fermé à merveilleux destroit Partout, fors en un seul endroit.

Place avoit léens gracieuse Oultre créance ii recorder, Flairant', fertile, spacieuse Et la trop plus solatieuse Où corps humain pust aborder ; Et pour tout ensemble accorder, Tout y estoit de beauté part Que Dieu mist oncques nulle part.

Repaire n'y avoit quelqu'un.

Ne habitation civile

Et n'y pouvoit entrer nesun.

Fors par le creux d'un rocher brun ,

D'un dcffensablc contre mille;

Donc il est vray comme évangille,

Flourant, manuscrit de l'Arsenal.

74 L'OULTRÉ D'AMOUR.

Que ne de force, ne d'emblée Jamais ne pouvoit estre emblée.

Droit au milieu le plus propice.

Assis avoit d'un moyen grand

Un temple fait par artifice,

Qui surpassoit en édifEce

Le pouvoir de tout homme ouvrant,

Et ne me suis pas ramembrant

Qu onc homme osast pour commencer

Emprendre un tel, ne moy penser.

Car comme en noblesse un lyon Surpasse un ver, et l'ange un homme, Ainsi par plus d'un million Ce temple avoit à Ylion Comparaison, comme or à pomme; Ne oucques la triomphante Rome Ne parvint à si haut heur Que d'en pouvoir bastir un mur.

Sy ne convient plus en escripre De sa beauté quant à présent ; Mais force est bien qu'ailleurs je tire, Là où je voy mistère à dire Et des merveilles plus de cent ; Donc, si fortune s'y assent Que je le puisse bien parfaire.

L'on orra cy beau conte faire.

Au front' de ce pas estrécié, Com je pouvoie appercevoir, Avoit un pavillon drescié De fin or richement brochié,

' Enfons, manuscrit de rArsenal,

L'OULTRÉ D'AMOUR. 75

Bleu d'un costé et d'autre noir ; Mais qui estoit dedans, pour voir, Je ne pouvoie apprendre alors, Qui n'en vy riens que le dehors.

Mais par semblant, comme nature

Souvent en soy estime et prise,

Léens se logeoit créature.

Quelque homme attendant aventure

Et adonné à haute emprise;

Sy sembloit qu'il avoit emprise

La garde de ce digne lieu

Par droit adveu de quelque dieu.

Et certes quant je mis l'entente A bien regarder bas et haut.

Je vis au sommet de la tente Grosse escripture d'or patente, Lisable à tous comme il le faut; Donc, pour estre non en deffaut D'un seul mot que mon œil lisoit, Véez-cy que l'escript disoit :

« Pour estre au nombre des loyaux, « Amour, par ses pouvoirs royaux, « M'a mis en ceste roche brune (I Pour m'essayer contre Fortune « Si j'ai cœur d'endurer ses maulx.

« Jamais dehors de cy ne saulx, « Sinon quant les cas fortunaux « Requièrent que je les impugne, « Pour estre au nombre des loyaux; « Et combien que petit je vaux, « Sy ay-je souffert des assaux

74 i;()l!I/mK D'AMOIH.

1 Plus que corps d'iiomme soubs la lune. « Donc seulement l'attente d'une « M'a douuô force et vouloirs liaulx •I Pour estre au nombre des loyaux. *

!Sy m'aperçus encore après, Droit au devant de ce passage, D'un pilier qui estoit Ih près Et contenoit par mots exprès Titre d'un autre grand langage Qu'une d'or reluisant ymage Monstroit d'un doy bien agensy, Et aux lisans disoit ainsy :

« Vecy l'estroit' de fortune très-dure

« Auquel Amour promet à tous et jure

(I Qu'ils y pourront gagner joyeux salaire

« Que nul vivant ne leur pourra fortraire ,

« Sinon la mort ou perverse aventure.

« Le dieu d'Amours, frère à dame Nature,

« Remaiut lassus en plaisant envoisure :

« Donc , qui voudra son voyage icy faire,

<i Vecy l'estroit de fortune très-dure.

« Douleur, soucy, danger à desmesure

« Y survient maint. Donc , qui plus en endure,

« Mette tousjours plus peine à mieux parfaire,

« Car en la fin fortune l'adversaire

« Souffre aux vaillants venir à leur droiture :

« Vecy l'estroit de fortune très-dure. »

Ayant tousjours sur ceste emprainte L'un de mes yeux et l'autre non, Tant suis allé léens par fainte Qu'en là parfin j'ay toute attainte

• ZVs^fl!;, manuscrit de Florence.

L'OULTRÉ D'AMOUR. 75

L'embusche de ce pavillon, Dont, en guise d'un champion, Je vis qu'un chevalier sailloit, Prest à, combattre s'il falloit.

Armés estoit de toutes armes, L'espée ceinte, hache au poing-.

Et par nom de fier homme d'armes, Sur luy portoit sa cotte d'armes Pour en valoir mieux au besoing ; Mais, par semblant, douleur et soing L'avoient trop plus décoppée Que coup de dague, ne d'espée.

Sur luy n'avoit pièce nesune Qui ne fust soudé de temprure Et avoit propre nom chascune, Portant signifiance aucune, Chascune selon sa nature.

Dont d'Amour mesmc la main pure Jadis avoit esté forgeur Pour en armer sou serviteur.

Emprès luy, sy avoit sans plus Un gracieux jeune escuier Non point armé, mais au surplus Il portoit tout couvert dessus Un petit coffinet légicr ; Mais pour le compte eu abrégier, Quel chose il y pouvoit avoir.

Ne convient pas icy savoir.

Lors par mesure et par compas, Tristement à visière ouverte S'en aloit contremont ce pas.

Et son escuier pas ii pas

76 LOLLTIIÉ DAMOLR.

D'encoste luy, sur l'herbe verte ; Mais point ne me fut descouverte L'emprise qui estoit sur mains , Dont pensers m'envaïreut' maints.

Mais, par ce que l'on voit k l'œil. Souvent juge-on autruy pensées; C'est pour luy que ce dire veuil.

Qui aperçus sur pieds son veuil Par les voies * qu'il a dressées ; Car par emprises pourpensées, Je vis qu'il se boutoit au temple Pour là plourer sa douleur ample.

Ce temple estoit un lieu sacré.

Fait pour refuge aux doulereux.

Jadis fondé et consacré Pour aourer mieux en secré Le puissant dieu des amoureux, Dont, sur un autel glorieux Et en siège resplendissant, Séoit l'image reluisant.

Devant les pieds de cet autel, Avoit pompeuse sépulture Faite à efiFort et pouvoir tel Qu'il n'a sur terre un cœur mortel Qui en prisast la couverture, Et croy que noble créature Gisoit dessoubs cest appareil.

Ou roy ou reyne ou leur pareil.

' M'en advinrent, manuscrits de Florence et de Rouen * Les vt(ts, manuscrit de l'Arsenal.

Un velours noir, de toutes pars Bordé de perles et d orfroises, Estoit dessus la tombe espars ; Et cuide, et point ne m'en dépars, Qu'il trainoit bien de quatre toises Comme si la fleur des Francoises, Voire du monde seule dame, Devoit gésir soubs celle lame.

Dedans la croix qui estoit perse, D'un figuré velours couchée, Avoit en forme moult diverse, Si bien du long* qu'à la traverse.

Grosse escripture d'or brochée En quoy estoit assez touchée Du mort la cause et vertu mainte, Qui commençoit par tel complainte : .

« Pour savoir en lisant ces vers « Qui gist en ceste sépulture, « Je suis un corps viande h vers, « Rué par Fortune à l'envers -( Contre vray honneur et droiture ; « Car sans titre de forfaiture « J'ay eu le cœur fendu parmy, « Avant qu'avoir vescu demy.

« Nature qui m'avoit nourrie,

« Avant mes jours m'a délaissée

« Et en fleur de jouvent chérie,

« Amour m'a occise et périe

« Piteusement par foy faulsée,

« Qui m'avoit fort affîancée

« De longtemps faire vivre heureuse,

« Et m'a pris jeune douloureuse.

78 I/OLI/rnK I» AMOI 15

« Mais uo déplaise h vivant ùmc

i Si d'amour titre m attribue ;

(I Car j'ay aymô do corps et d'âme

« Autant que fit onc noble dame

« Jusques mort m'a l'amour toUue,

« Et sy n'en cuide avoir value

<i Moins envers Dieu, ne en honneur,

K Si Dieu est juste pardonucur.

« Honneur de raison impartie

« Me fit choisir dès mon enfance

« Excellente et noble partie

n A qui Dieu avoit impartie

« Mer de biens et surabondance ;

« Donc , quant Amour fit l'octroiauce

(1 D'aimer corps de si noble sorte,

« Ce m'est honneur d'en estre morte.

« Désir sans villain pensement « M'a le cœur ars noir comme meure , « Dont tout l'entier rapaisement « C'estoit qu'à mon définement u Je l'eusse vu au moins une heure.

« Or a voulu Dieu que j'en meure Sans blasme avoir au demourant.

« Car Dieu mesmes aimoit mourant.

« Donc luy qui est mort en douleur « Vray amoureux, le beuoist sire « Me soit piteux au dernier jour; ic Car par l'excès d'ardent amour « Je suis morte en amour martire.

^( Donc, si j'ay encouru son ire *( Par plus aimer que je ne doy , i Luy plaise avoir merci de moy. «

Après autour de ce tombeau Avoit encore quatre ymages.

Portant chascune à un rouleau Un ardent cierge riche et beau, Très-somptueux en ses ouvrages ; Et comme si par doux langages La voulsist haut louer chascune, Voicy leurs mots , une après une.

La première.

« Icy, soubs ceste froide lame

« Repose digne de mémoire

« La plus vaillant et noble dame

K Qui puis mil ans a rendu lame

« En ceste vie transitoire,

« Dont la vertu haute et notoire

« A déservi en plusieurs lieux

« Qu'en accroissance de sa gloire

n Son nom soit mis haut en histoire

« Et qu'on l'eslève jusqu'aux cieux. »

La seconde.

(I Quant tout le beau parler d'Omore,

« De Tulle ensemble avec Virgille,

« Et de tout homme né de mère

« Seroit sans mixtion amôre

« En une seule âme subtillo

« Et tout le haut sens de sybillc,

« Sy fauldroit-on bien à, eslire

« Si propres mots, ne si beau stillc,

« Comme il afficrt par raisons raille,

'< Pour en son épitaphe escrirc. »

80 LODLTRÉ D'AMOUR.

La, tierce.

'( Le nom de femme est honoré

« En ses vertus et œuvres belles,

« Et ce beau temple bien heure,

« Là où le corps gist enterré

(( Dont tout le monde quiert nouvelles.

« Sy n'en desplaise à nulles celles

« Qui sont au livre de Bocace ;

« Mais d'autant comme les estelles

« Luisent plus cler que les chandelles,

« D'autant son nom l'autrui efface. i>

La quarte.

« Noble de mœurs, noble en lignie

« La plus dont on se peut enquerre,

« D'excellent roial progénie,

« En maison de gloire infinie,

« Née, nourrie et morte en serre,

« Dont qui vouldroit le nom requerra,

« Qui peut ou sçait, sy l'adevine ;

» Mais fust de France ou d'Angleterre,

« L'honneur du monde est mis en terre

u Pardon luy doint l'amour divine ! »

Que vous diray-je du mistère, Ne d'un si merveilleux merveille.

Comme il affiert à la matière D'un si précieux cimetière Où l'estre jamais ne traveille?

Je n'ay ne sens, ne yeux, n'oreille, Que tout n'en fust si plein après Que j'en fus aveugle auques près.

LOULTRÉ D AMOUR. 81

Donc, si le conte est déliteux Pour lire ainsi qu'un temps se passe, Quant j'ay escript le plus coiteux.

Il faut venir au cas piteux Qui est des piteux l'outrepasse.

Et est celuy en qui j'amasse Plus de soucy, pour dire voir.

Comment j'en feray bon devoir.

Le chevalier dont j'ay conté.

Armé de tous harnoys de guerre,

D'amères larmes surmonté

Et par angoisse si dompté

Qu'il n'est cœur qui n'en fust en serre,

Lors du visage contre terre

Se laissa cheoir devant Amour

Et forma telle sa clamour :

« 0 décepveur, flatteur dîimpnable , '( Brasseur d'envenimé poison, « Faux prometteur, amy faillable, « Traître riant, bourdeur finable, K Trouveur de toute langoison.

Si Dieu ouit oncque oroison n. D'un cœur rempli de doléance, X Je luy requiers de toy vengeance.

« 0 faux abuseur de jeunesse, '( Murdrior du noble sang humain , ï Robeur d'honneur et de léesse, « Vain en parler, vain eu promesse, « Changié pour tourner une main, « Doux aujourd'huy, despit demain,

84 L'OLLTRÉ D'AMOUR.

. Qu'au puits du fin profont d'enfer « Soies-tu dumpué o ' Lucifer.

« Désespéré, sur toy je clame, « Rouvant* comme une ùme dampnée ; « Car n'ay cerveau , ne veine en l'âme , (I Qui ne deschire, fende et pasme, « Par cuisant douleur forcenée.

« Donc, soit folle ou désordonnée, « Je n'ay soucy comme on la prenge , « Mais que Dieu de ton corps me venge.

« Maudite avec Caïn soit l'heure,

« Quant terre te porte et soubstient,

« Et quand Dieu tant souiïre et demeure

« Que terre ou enfer ne deveure

« Ton corps, ainsi qu'il appartient ;

« Car d'autant que le ciel contient

« Jusqu'en enfer le plus abisme,

« N'est rien qui soit si plein de crime.

« Traître qui dieu d'Amours te nommes,

« Pense et avise qui tu soies.

« N'es-tu pas traïsseur des hommes,

« Le murdrier qui les corps assommes,

« Dont au cœur tu promets les joies?

« Tu l'es envers moy toutesvoies

« Si très-cruel et si horrible

« Que l'amende en est impossible.

« Hélas ! tu as en un moment « Murdri, deflfait par ton envie,

' 0, avec.

î Roîivant (du latin : rogans), suppliant.

LOULTRÉ D'AMOUR.

« Ce que tu as tant chèrement

« Flatté, nourri songneusement

« Long-temps par douceur assouvie :

« C'est ma dolente et povre vie

" Qui meurt et fine en droite rage

« Par fausseté de ton courage.

'( Faux ypocrite, tu sçais bien

« Comment h ta flattant requeste

« Mon cœur, mon corps et tout le mien

« Se donna tout à estre tien

« Sur l'espoir de meilleur conqueste ;

« Puis en traïson deshonneste

« Tu viens murdrir comme oubliant

« Le corps que tu requis riant.

« Et ne fa pas suffi d'emprendre

« Sur moy qui bien n'eus oncques point,

« Mais es venu rober et prendre,

« Crever un autre cœur et fendre,

« Dont le mien se tenoit en point

« Dont toj'-, mort, jour et heure et point

« Soit maudit et fortune aussi,

« Quant Dieu Ta souffert estre ainsi.

« Au moins puisqu'en si grief malheur

« Mourir me falloit malheureux,

« Que tu eusses en ta valeur

(( Souffert sans grief et sans douleur

« L'autre part de deux amoureux !

« J'en mourusse bien plus heureux

« Et me seroit douleur moins forte

« Mourir seul que la savoir morte.

« Mais puisque occision si griefve

'< As faite de la meilleur pai-f.

j,4 L'OULTRÉ D'AM0L1\.

>, Viens donc, partue, occy et crève .( La part qui reste, en heure brefve, ,( Qui meurt dolent par le départ ; a Car après le mortel espart .1 Qu'a pris un si haut cœur en toy, « Indigne suis de vivre moy.

« Doncques, si vilonnie dire « Te peut semondre h murdre faire, « Ne provoquer ton cœur h ire , .( Fay doncques ce que je désire, « Et me viens tuer et deffaire, « Et en m'accordant cest affaire, « Je te pardonne tout mon grief, u Mais que je meure et fine brief. b

Alors se doulant souspiroit De si parfonde et triste veine , Qu'en tout semblant il se tiroit Devers la mort, et expiroit Son âme avec un peu d'haleine ; Mais Dieu qui de nature humaine Tousjours se monstre vray bergier, Le sauva par son escuier.

Lequel, quant le péril de mort Estoit dehors et passé tout.

Posé qu'il y eust desconfort, Douleurs et cris à tel effort Que nul n'y sçust trouver le bout, Tout ainsi comme un pot qui bout Par trop feu verse sa liqueur, Tout ainsi luy bouilloit le cœur;

Et convenoit par surondance D'amertume trop entassée,

LOULTRE D'AMOUR. 83

Que la insouffrable abondance De douleur et de desplaisance, Parmy les yeux fust enchâssée ; Ou s'elle ne prenoit passée Parmy les yeux pour estre hors , Le cœur crevoit dedans le corps.

Lors rendolt larmes une mer

Et ternissoit en plours sa face,

Et puis par un regret amer

Reprit arrière à réclamer :

« Hémy ! hé Dieu ! hémy ! hélasse !

« N'aurai-je jamais tant de grâce

« Que je puisse mourir plourant

« Plustost que vivre ainsi mourant ! »

Quant l'escuier perçut sa plainte Si très-aigre et desmesurée , Et avoit en partie crainte Selon la vilonnie mainte, Que Fortune ne fust irée, Lors a sa bouche près tirée Et luy a dit ces mots sans plus Pour le blasmer de son mésus :

« Ha ! sire, que de grans oultragcs

« Vostre langue a aujourd'huy descouché,

« Ne quel mésus de fols langages ,

« Maudissons folles, mots volages

« Vous sont saillis de vostre bouche !

« Vous ne savez combien il touche

'( A Dieu, ny îi Fortune aussi

(f De vilonner Amours ainsi.

« Amours n'est pas chose îi maudire.

« Dieu mesmes Amours lioauoura

ao LOLLTllÉ D'AMULll.

t Et nous monstra par son martiro

« Que mort et vif, sans le despire,

X Subjet d'amour il denioura,

« Et par ce point vraie amour a

« Geste excellence encor au tronne

« D'avoir des vertus la couronne.

« Doncques d'Amours parler ainsi, « J'ay peur que Dieu ne vous confonde. « Sy en aurez ii faire aussy « Avant qu'il soit longtemps d'icy, « Ou loy fauldra sur quoy me fonde « D'amour de Dieu, d'amour du monde.

« Le prenne un cœur ainsi qu'il veut, « N'y a nul qui passer s'en peut. »

Alors plus que demi honteux

D'estre repris de sa folie,

Il ouvrit un regard piteux

Et prioit plus qu'assez doubteux,

Que l'offence en fust abolie.

Disant : « Hélas ! mélancolie

« Et deuil qui ne pouvoit crever,

« M'ont fait la bouche ainsi rêver.

« D'avis, de sens, ne de mémoire « Je ne dis onc d'Amour oultrage; « Mais la douleur en moy notoire .( Comme d'une âme en purgatoire <f M'a fait crier à haute rage ; « Donc, quant une âme qui enrage « Crie et blasphème, et Dieu l'excuse, a Bien faut qu'Amour du mesmes use.

L'OULTRÉ D'AMOlR. 87

« Amour n'est pas, j ay espérance,

« Comme les hommes si mortel ' .

« Qu'à chascun coup il prist vengeance

« D'un homme qui par desplaisance

« Diroit un mot ou tel ou quel ;

« Meschief feroit, s'il estoit tel.

« Bonté de haut seigneur peut plus

« Qu'offence d'un servant \ cy-jus.

« Sy me rappelle et me révoque, « De tout mesdit, de toute offence, « Qui d'aventure le provoque, -. Et son doux nom arrière invoque « Pour confort, grâce et assistence ; « Mais comme un qui jamais ne pense « Garir de mes piteuses larmes, •j Je luy vais rendre icy mes armes. »

Alors il desboucla luy-mesmes Son harnas et le mit illecques.

En fondant larmes si extrêmes Qu'il n'est cœur d'hommes, ne de femmes, Si dur qu'il n'en plourast avecques.

Puis offroit lors, expirant presques, Harnas, escu, hache et bannière Parlant à luy en tel manière :

1 Amour, après injure mainte

« Dite en rêvant douleur mortelle,

fl Encontre ta hautesse sainte

« Que tout le monde honore en crainte,

« Dont du meflfait je me rappelle,

« Je viens icy en ta chapelle

« Mortel, courroucé, violent.

- Sergant, manuscrit de Florence.

SS L'OULTRE D'AMOl II.

« Ta douce merci requérir

« Pour grâce et pardon acquérir.

« Haut puissant dieu des cœurs humains,

0 Très-humblement te regratie

« De tous tes biens dont j ay eu mains

« Promis, hvrés entre mes mains,

« Et en loue ta courtoisie

« Et de bon cœur te remercie

« De mon heur puisque ainsi vient

v( Que du mal louer se convient.

« Mais aflSn que le monde sache

« Partout où on en parlera ,

« Quel honneur, quel proffit, quel grâce

« J'ay trouvé oncques en ta face,

« Sur quoy maint cœur murmurera,

« Sire, quand ne te desplaira

« Que j'en die ce que je doy

« Je monstreray icy de quoy.

« Jadis m'envoyas ce harnas, « Noble en vertu et en trempure , « Et me requis, s'oublie n'as , (i De maintenir icy ton pas «I Contre toute maie aventure ; « Donc, quant fortune et sa pointure « M'auroient bien esprouvé à droit, « Mon cœur auroit ce qu'il voudroit.

' « Or l'ay gardé à ta requeste,

* Tant qu'il n'y a plus qu'esprouver,

« Et suis au bout de ceste queste

« Sans fruit, sans gain et sans conqueste,

LOULTRE D'AMOUR. 89

■■ Povre sans jamais relever ;

■ Car perdu est ce que trouver

' Jamais ne pourra conquérant ,

« Ne moy, ne autre cœur quérant.

• Donc, quant le bien que je cherchoie « Je voy que je ne puis ravoir, H Com dolent homme que j'en soie, <i Mais est en pardurable joie, « (Plaise à Dieu que j'en die voir ! ) «' Pour monstrer par loyal debvoir « Que jamais n'auray d'autre envie, (( Mes armes rens eu pleine vie.

« Car ne suis digne, ne ne veuil

« De porter jamais telles armes ;

« Mais est mon droit de vivre en deuil

« De porter noir, de baisser l'œil

« Et de noyer mon corps en larmes,

« Et entre les dolentes armes

« Crier merci de tout à Dieu

« Disant : « Adieu, amour, adieu! «

Puis en jetant devers les cieux Son regard en triste apparence, Le digne aut<îl, voyant mes yeux, Baisoit pour cuider faire mieux, En toute honneur et révérence.

Et le harnas dont la présence Estoit un riche et cher cattel ' Demoura là devant l'autel ;

Dont l'armet, quant je m'en advise, Se nommoit parfaite espéra7icc,

Cattel, objet.

90 L'OLLTRÉ D'AMOUR.

Et les deux gardes par devise Se nornnioient itolle entreprise; Les avant-bras sont asseurance ; Et contre get d'espée ou lance Dont fortune a maint abattu, L'escu avoit h nom vertic.

Puis le dessus de la cuirace Avoit à nom très-haut vouloir, Et le dessoubs espoir de grâce; Les gantelets : fierté, audace ; Grève et cuissars, force et valoir ; Et les sollers', ù mon savoir, Portoient le nom de fermeté Contre l'envay d'adversité.

Sa cotte d'armes riche et cbière Eut nom souvenance excellente, Sa hache : Mauté entière; Et puis, me semble, sa bannière S'appeloit riche et haute attente, Et au dernier à mon entente L'espée avoit nom courage Pour contre danger faire rage.

Mais pour un parement au temple Et pour donner tousjours mémoire De cestui qui par douleur ample Estoit vray miroer et exemple Des fortunes le plus notoire.

Amour pour croistre plus sa gloire Le fit tout mettre en un spectacle Au plus près de son tabernacle.

' Les solers. De là notre mot moderne : souliers. On lit : les sourlerets, dans le manuscrit de l'Arsenal.

L'OULTRÉ D'AMOUR. 9*

Mais comme un lointain pèlerin Qui ne pense à reveoir jamais Un saint delà le cours marin.

Mais offre un cierge ou un florin Au départir pour tous ses mes ', Ainsi offroit, je vous promets, Cestui dolaut d'un vouloir net Par grand chierté son cofîinet.

Donc, quel trésor, ne quelle chose Qu'il y pouvoit avoir dedens.

Je veuil bien que chascun y glose ; Mais autrement je ne l'expose.

Il me suffit que je l'entens.

Mais il peut estre qu'entres gens Aucuns à part me trouveroie.

Je le diroie ou non feroie.

Lors toute son offrande faite , Son adieu dit, le congié pris, Il ne restoit pour la parfaite Rien que choisir lieu de retraite Ou là ou hors de ce pourpris.

Je croy que luy d'amours espris, Envis s accordant au départ, Mieux aimoit léens qu autre part.

Sy n'en bougea de longue espace, Ne luy, ne l'escuier aussi, Mais s'entrcfircnt mainte embrasse Par souvenir de douleur lasse.

Quand leur mal les poinguoit ainsi.

Sy ouys en la fin ceci

' Mes, droits, redevances.

92 I/OULTRK D'AMOUR,

Que le dolant disoit ces termes.

Moitié h sec, moitié h lermes :

LE CHEVALIER

Or, suis-jc, hélas ! le plus du monde Sur tous les autres fils des hommes Celuy en qui croist et suronde Plus de mortelle aigreur parfonde Et de douleurs plus larges sommes, Dont cy assis là où nous sommes, Je vouldrois non estre né Pour estre non si fortuné.

l'escuier.

Les divers hommes ont diverses Douleurs, anuuis desconfortables, Et croy bien qu'entre les perverses Vos fortunes vous sont adverses Et à grant peine supportables ; Mais plus ont hommes cœurs notables Que mieux leur duit et affiert bien De savoir porter mal et bien.

LE CHEVALIER

Quoy que me duise et affière, Ne quel je soie de valeur, Puisque la mort diverse et fière M'a desrobé ma joye entière Et destiné tout à malheur.

C'est peu de fait que de mon cœur Qui a perdu sa soustenance.

Pour lu3' chargier telle ordonnance.

L'OULTRÉ D'A3I0LR. 95

L ESCUIEE.

Je ne vous charge de riens faire, Fors le meilleur pour vostre mieux ; Car plaindre et mesmes se deffaire Pour un mort qu'on ne peut reflfaire, Ne ravoir jamais en nuls lieux Qui en debvroit tirer ses yeux Et faire Dieu de tort citer, Sy ne peut-il ressusciter.

LE CHEVALIER

Hélas ! vous semble-il donc duisable, Ne chose à haut cœur advenant, Que plaie si ing-arissable Soit en mou cœur si tost passable, Sans en estre plus souvenant?

Certes, je dis dès maintenant.

Et me dust-il l'âme couster.

Mon cœur ne s'en pourroit oster.

l'escuier.

Je n'entens pas que ainsi légier Vostre ennuy se pourroit passer :

Mais pour soy-mesmes alégier.

Il se fait meilleur abrégier D'un mauvais pas que y repasser.

On doit ses œuvres compasser, Sans faire en deuil trop long séjour Il convient vivre plus d'un jour.

LE chevalier.

Haa ! sire, que vous parlez bien En homme qui se sent à aise,

i).i LOLLlRt; D'AMOLH.

Quant pour porte d'un si haut bien Voulez compas mettre et lien Dedans mon cœur, dont il s'apaise.

Beau doux amy, ne vous desplaise Ce conseil-cy est bon et sage, Mais il n'est guères en usage

Il est d'usage et de coustume Qu'un cœur qui pour honneur s'efforce, Peut vaincre sa dure amertume, Sicomme on casse sur l'enclume Fer ou acier par droite force ; Et puis, quant bon vouloir renforce.

L'un coup sur l'autre hurte et chasse : Il n'est douleur que l'on ne chasse.

LE CHEVALIER

Le deuil en chascun s'amoindrit Selon la vertu du dolant.

Or ont aucuns tel esperit Que plus vivent et plus florit Leur angoisse et se vont dolant, Ainsi qui va en reculant Et ne peut autrement aller :

Il fault ouïr les gens parler.

l'escuier.

Je ne vous veuil parler, ne dire Chose que bonne ouïr ne face.

J'ay mesmes part telle en vostre ire Que je n'en cesse de maudire

L'OLLTRÉ D'AMOUR. 95

Mort et fortune en toute place; Mais de voir vostre dolant face De telle tristesse abattue, C'est une pitié qui me tue.

LE CHEVALIER

Dolente face et très-piteuse, Bien a parlé qui ainsi dit , Et s elle n'estoit marmiteuse ' , Pâle, sèche et peu déliteuse, Bien debvroie estre un corps maudit ; Car sans faire gramment de dit, Il n'a visage un, soubs le ciel, Dont le cœur boive tant de fiel.

l'escuiek.

Je sçay de vray que vostre cœur Boit de l'amer plus qu'oncques âme.

Et que maint annuy et rancueur Vous meuvent à plainte et à pleur Cent foys le jour la dolente âme.

Je ne vous donne tort, ne blasme D'en faire aucune plainte griefve, Mais trop y penser nuit et griève.

LE chevalier.

Comment pourroit loiauté d'homme Qui auroit tant perdu que j'ay.

Et eust-il tout le sens de Rome, Dormir en paix jamais un somme

» Marmileuse, triste. Ce mot figure encore avec cette signification clans le Dictionnaire de Trévoux.

!,(j L'OLLTHÉ IVAMOl U.

Et non penser en tel esmay ?

Ne plaise tï Diou que cest essay Se face en moy jamais nulle heure :

Ce m'est plus joie que j'en pleure.

LESCUIER.

Si par penser qui vous dévie, Ne pour pleurer, crier, ne plaindre , Vous la pussiez ravoir en vie.

Je vous souffrisse vostre envie Par pleurs et pas souspirs esteindre ; Mais Va ne pouvez vous attaindre :

Autant luy sert le plour d amy Qu'un rire de son ennemy.

LE CHEVALIEB.

Quant raison, honneur et droiture Chascune à ce s'accorderoit, Ce qui seroit fort d'aventure, Toutesvoies en ce cas nature Jamais s'accorder n'y pourroit.

Je vous requiers : parlez à droit Et ne m'alez ces mots quérant ; Car ils ne portent nul garant.

l'escuier.

Ce poise moy que garantise Mes mots ne portent plus experte.

S'il en pouvoit estre à ma guise, Douleur mainte en vous se ratise, Qui bien tost seroit peu apperte ; Mais vous vous en irez en perte.

Tant longuement que vous plaira, Mais le mal vous en demourra.

LE CHEVALIER

Je ne sçay si je perds ou gaigne, Ne en quel point que j'en demeure Je n'ai guère espoir de grand gaigue Jamais nul jour, sinon d'engaigne '.

Cestui fait en moy sa demeure :

J'ay tant perdu pour en une heure Que ce n'est pas grand perte emprès De moy si je me perds après.

l'escuier.

Soy perdre à son vray escient N'est pas si perte que reprouche.

Dieu est bénin et patient ; Mais le soy-mesmes occient, Celuy maudit-il de sa bouche.

Entendez bien que je vous touche ; Soy tuer pour amour mondaine, C'est gloire, mais elle est mal saine.

Je n'entens gloire en cest endroit, Ne ne la quiers de vivant âme.

Si j'en prens mort, c'est à bon droit, Et au fort, quant à ce viendroit.

En Dieu est le plaisir de Tùme.

Mais, pour parler d'amour de dame,

' Engaignc, irritation, accroissement de douleur. On Ht dans le manuscrit de Florence :

Désespoir qui ce fait tesmoigne.

9{j '■ L'OULTRÉ D'AMOUR.

J'ay bien puissance d'en mourir, Mais non pouvoir de m'en garir.

l'escuier.

Le pouvoir en chascun faut suivre, Selon que le vouloir y œuvre.

Si vous n'avez vouloir de vivre Et d'estre un peu mieux à délivre.

Le pouvoir n'y fait guères d'oeuvre.

Gardez-vous bien, car au recœuvre 'Vient-on souvent trop tart confus, Quant on requiert, après refus.

LE CHEVALIER

Je ne refuse chose née.

Mais forcier pouvoir et nature.

Ce m'est , avec ma destinée Preste à mourir et enclinée.

Un essay qui me desnature.

Je vous dy de mon aventure Et de mon cas, ce que j'en sçay, Combien que non pas tout l'assay.

Quant à l'assay, l'on voit trop bien Qu'il est de très-amère sorte.

Non obstant pour son propre bien Il fait bon quérir un moyen Soy-mesmes, qui le reconforte.

Encore avez-vous vive et forte Jeunesse et beauté davantage :

S'il s'en pert rien, c'est avant eage.

LE CHEVALIER

Vous parlez bien en homme sain Ou qui petitement se deult Et qui du jour à lendemain, Soit ou du pied ou de la main, Se peut garir si tost qu'il veult.

Ha ! frère, ainsi aller ne peut De moy, ne de mon dolent cœur :

Mon mal me vient de crèvecœur.

l'escuiek.

Ce mal congnois-je assez, et sens Dont il vient, ne dont il procède ; Mais c'est grand faute entre cinq sens. D'un homme encore de grand sens, Souffrir que deuil son cœur excède.

Or çà, il faut que l'on succède Le deuil au mieux que l'on saura Et prendre joie qui pourra.

LE CHEVALIER

De joye au cœur, ne de dehors Je n'en pourroie prendre goutte ; Tous mes joyeux plaisirs sont morts , Et n'ay riens que mordans remords Qui me trespercent l'ûme toute. Donc, quelque riens qu'en moy se boute. Si joie y entroit en ce mois , L'on m'en dust pendre mille fois.

l'escuier.

Ha déa ! puisqu'à la grand honneur Plus qu'au proffit vous voulez tendre,

100 I.Ol I/iHK DAMOIU.

Par Nostre-Dame, il n'est donneur De bons jours, qui vous sçust bon cur Forger, si ne lo voulez prendre.

Je vous conseille do non pendre :

Mieux vaut souffrir dix ans ses deulx Que joyeux pendre au bout de deux.

LE CHEVALIER

A l'honneur voir de haut courage Et à foy de vray gentilhomme J'iray le surplus de mon eage Et ne rompray ne fol, ne sage.

Jamais, foy d'un léal preud'homme.

Ou je suis beste ou je suis homme ; J'ay honneur à perdre ou garder, Ou je n'ay riens à regarder.

l'escuier.

Vostre honneur ne se peut descroistre Par non garder ces cas extrêmes ; Mais vous, par non vouloir congnoistre En quoy vostre, eur vous pourroit croistre , Vous vous deshonorez vous-mesmes Que, malgré bieu , de tant de femmes.

Quant en si grand meschief en sommes.

Il n'en meurt nulles pour les hommes.

Il n'est meschef qui s'acompère Au mien, .chétif et malheureux.

Trespas de mère, mort de père, Perte de biens, rien ne s'appère

IvOULTRE D'AMOUR. 101

Au grief d'un dolent amoureux, Encor à un si douloureux Qui a perdu, et vray diroit, Ce que au monde seul désiroit.

l'escuiee.

Quelque haut bien qui fust en elle , Puisque une fois la mort l'a prise.

Il en faut souffler la cliandelle Et en choisir une autre belle En qui amour vous tendra prise.

Honneur vous souffre et le vous prise, Et raison s'y accorde aussi Que vous le pouvez faire ainsi.

LE CHEVALIER

0 la nomper ' dessoubs les cieux , L'honneur du siècle, morte et vive, Veut donc raison que pour mon mieux , Tantost après fermer vos yeux , Je me garisse et me revive, Et que mon cœur d'envers vous prive Pour une autre que je verroye?

Ha ! faux traître que je seroye !

l'escuier.

Si vostre léauté si ferme Pust donner quelque joie au mort , Et qu'après, sicomme on afferme.

Pensiez à en avoir un terme,

Nowper, nonpareille.

102 L'OULTIU-: DAMULH.

Uu graut merci pour tout confort, Par Nostre-Darae de ^lontfort, J'en priseroye alors l'afFaire ; Mais maintenant n'en sçay que faire.

LB CHEVALIER

S'aulcune léauté je garde, Bien sçay qu'au mort point ne proflSte ; Mais le cœur sur qui on regarde Et qui doit estre d'honneur garde, Gardant léauté, se délite.

Si je suis de ma dame quitte, M'amour pour tant n'est pas quittée.

Ne léauté débilitée..

l'escuier.

Léauté ne veuil point reprendre, Quand elle est de sens my partie; Mais léauté, h bien comprendre.

Proprement ne se veut entendre Fors qu'entre partie et partie.

Donc, aussi tost que départie De l'une part a faite Dieu, En l'autre elle n'a plus de lieu.

LE CHEVALIER

Qui que la départie ait faite , Ne par qui l'une part défaille, Touteffois de ma part forfaite Ne sera léauté parfaite, Jusques l'âme du corps me saille ; Car honneur ce conseil me baille,

L'OULTRÉ D'AMOUR. 105

Et la grant pitié de sa mort M'y fait tousjours avoir remort.

l'escuiee.

Avoir remords de ce qu'on ame Est chose honneste et naturelle, Espécial de haute dame Qui est venue à rendre l'âme, Car pitié n'est au monde telle; Mais en chose qui est mortelle , Faute est d'y mettre cœur estable Pour y trouver amour durable.

LE CHEVALIEE.

Durableté n'ay pas cuidée En elle, ne en créature ; Mais j'ay bien sa vie espérée De longue et compétent durée.

Selon commun cours de nature, Et que d'amour la nourreture Ne nous fauldroit de sa léesse Jusqu'en nostre eage de vieillesse.

l'escuier.

Or vous a espoir bien déçu

Et en est vostre amour trompée,

Et le bien qu'avez reçu ,

Sy est tout en un moment chu.

Donc, vostre joie est attrappée ;

Sy en avez enveloppée

L'âme et le corps de descoufort,

Par s'y estre affié trop fort.

10 i LOILTIIK DA.'ilOLn.

0 très-malheureuse affiance, Bien endroit moy folle et maudite.

Quant je mis ouc tant confiance En mortel corps, dont l'alliance Me mène à vie desconfite, Et ne puis jamais estre quitte Du fardeau que j'en porte, hélasse !

Si mort ne me fait ceste grâce.

l'escuieb.

Désirer mort pour sa descharge, Cest un droit acquest de folie.

Il vaut mieux porter longue charge, Un jour estroite, l'autre large, Que mourir par mérancolie.

Je vous requiers que l'on oublie Trestout ce deuil ; car plus vous dure, Et plus vous naist maie aventure.

LE CHEVALIER

Maie aventure, ne fortune, N'ont riens à prendre plus sur moy.

J'en mets au pis et l'autre et l'une.

Et leur fay la figue ' à chascune S'ils me grièvent ne grand, ne ])oy.

Je n'ay vaillant le gros du doy, Qui soit suhject à leurs efforts , Sinon le misérable corps.

' Faire la figue, insulter, défier.

LOLLTRÉ D'AMOUR. 105

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