L ESCUIER
Qui a tel gage en leurs servages, Ne les doit mettre ainsi au pis ; Car après tous menus outrages, Là gisent les parfaits dommages Et de tous maux les plus despits. Donc, luy qui trouve les respits D'estre en son corps non fortuné, Luy seul est de bonne heure né.
LE CHEVALIER
S'a bonne heure nasquis ou non, Ne sçay qu'il faut que j'en respoude ; Mais en mon cas ne voy sinon Qu'il m'affiert bien d'avoir à nom Le chief des fortunés du monde, Qu'on ne pourroit à une fonde Mieux assommer, voyant toute âme, Comme je suis de corps et d'âme.
l'escuier.
Il est des autres fortunés.
Sans vous , cent mille pour vous joindre, A si dure et maie heure nés Que sans estre en enfer dampnés , Malheur ne les pourroit plus poindre ; Mais vous pour un seulet desjoindre Que Dieu a fait de vos plaisances, Yssez hors sens et congnoissances.
LE CHEVALIER
Je perds vraiement sens et advis , Pour cause qui assez m'excuse ;
106 LOULTllE DAMOLH.
Et quoy que chacun mourt envis , Sy m'est-co ennuy que tant je vis, Pour user des regrets dont je use.
La vie certes m est confuse, Et seule mort pourra jamais Me donner espoir de vraie paix.
l'escuiek.
Il ne faut guères grand science
Pour parler mots désespérés ;
Car felle et fière conscience, ,
Donnée h toute impatience,
Les trouve tous desmesurés'
Dont vous péchez et vous errez
Moult envers Dieu d'user des termes.
Non propres ù vos maux et lermes.
LE CHEVALIER
Hélas ! comment se peut entendre
Que je mésuse de parler,
Qui ay cent maux dont tout le mendre
Pourroit un cœur de pierre fendre
Et en cent quarts Tescarteler ;
Et me dit- on, pour révéler^
Le mal tout ainsi qu'il m'estrangle.
Par aventure que je jangle.
l'escuier.
Vostre honneur sauf, ce n'est pas chose Que moy ou autres veuillons dire ;
> Desmodérés, mss. de l'Arsenal et de la Bib. impériale à Paris. ' Révéler, réjouir, égayer, consoler. Var : anniler, ms. de, la Bibliothèque impériale de Paris.
Car qu'en vous il ne soit reclose Douleur sans fin, sans fons, sans glose, Nul n'est qui puisse contredire ; Mais tout l'estrif et le desdire Qu'à ceste cause on prend sur vous, Ce n'est que pour passer courroux.
LE CHEVALIER
Quant au courroux , c'est perte et peine De m'en presser que je l'oublie ; Et quant je le voudroie à peine, Sy n'ay-je au corps point une veine Qui seuffre que je m'entre-oublie.
Donc, qui me va servant d'oublié Après un si amer beuvrage, C'est mal congnu autrui courage.
l'escuier.
Pour vostre courage enaigrir '
Je n'y voy nul qui s'en travaille;
Mais pour vous ressourdre et garir
Et préserver de non périr,
Moy et mon sens tout y travaille ;
Sy vous requiers et vous conseille
Qu en usant de vraie amitié.
Ayez de vous-mesmes pitié.
Ainsi de l'un et l'autre lez.
Après maint si divers débatre, Se sont d'ensemble desmellés.
Et ne sçay quel part sont allés, Chascun par un semblant desbatre.
Sy furent bien trois moys ou quatre
108 i;uli;iUE D'AM(Jl H
Conjoins en amoureux liens, Tous deux sans partir de liens.
Donc n'estoit jour en la sepmaine Qui à cest escuier passast, Que par raison notable et saine, Tousjours après reprendre halaine, Son doulant ne reconfortast Et qu en effet il n'essayast Par chascun jour cent mille tours Pour luy faire oublier ses plourc.
Mais il n estoit enhort, ne presse.
Ne beau parler que langue treuve,
Qui pust sa douloureuse aspresse
Mettre en chemin de nulle adresse,
Là où amendement s'épreuve ;
Mais tousjours plainte et douleur treuve ',
Luy surcroissoit et vint sur main ,
Cy aujourd'huy et là demain.
Mais, comme fer de sa nature Tousjours se tire vers l'aimant.
Ainsi par vertu d'amour pure.
Le corps gisant en sépulture Trayoit le cœur de cest amant Et le tenoit en son fermant Si très-serré et fort adjoint Qu'à peine n'en bougeoit-il point.
Là desgorgeoit souspirs et plaintes Par incessable survenance ; Puis en tordant ses mains estraintes, Refreschissoit en larmes maintes
• Treuve, vraie. On lit : neuve dans les niss. de l'Arsenal et de la Bibliothèque impériale à Paris
Sa douloureuse souvenance, Et n'avoit autre contenance Sinon d estre à bras estendus Couché toujours ou près ou sus.
Finablement par tant de jours.
Faisoit là ses piteux relais Que nature quérant secours Et sèche par tant rendre plours Luy fit refus d'en bailler mais; Donc pour retourner en sa paix Que le corps luy avoit fortraite.
Prendre vouloit ailleurs retraite.
Nature en sa première appresse Avoit esté par plours vaincue, Mais en la fin comme maistresse Elle redevint vainqueresse De sa douleur trop maintenue, Et rebouta la survenue De pitié qui l'attendrissoit Parce que trop la nourrissoit.
Ainsi luy convenoit laisser La place longtemps habitée Et forcer son cœur et presser D'aucunement Fesléessier Après tant de douleur jetée; Car lors congnut que profitée Luy avoit peu la desréglance De sa trop foie doléance.
Reprit ainsi un peu manière Sur le point propre du partir,
jK) LOIJLTHIÏ D'AMOLn.
Demy peusant un peu derrière
Et demy ii moyenne chière.
Enfin je les via départir
Et les trouvay sans dessortir
Tous deux ensemljle au bas d'un val
Où ils montèrent à cheval.
Pays, provinces et contrées Passèrent maints en peu de jours, Et leur furent administrées Maintes douceurs, plusieurs vesprées, Là où ils prirent leurs séjours Que moy qui me trouvay tousjours D'encoste eux et ne sçay comment , Vis tout jusqu'au définement.
Mais en la fin comme fortune Adresse et garde ses amis Et rend après traverse aucune Quelque flattant douceur commune Par un regard qu elle y a mis, Ainsi les a en lieu tramis, Auquel, pour dire et recorder, Avoit assez à regarder.
Maison de liautesse excellente Estoit ce lieu que je vous nomme.
Non pas pour faire chière lente, Mais pour tristesse violente Chasser du cœur d'un dolent homme Et pour luy faire perdre somme Qui auroit bien jeté ses yeux Sur tous les plus voyables lieux.
Dames grand nombre et damoiselles Avoit liens à choys de joye,
L'OULTRE D'AMOUR. Hl
Et sy avoit de biens en elles Autant ou plus que d'estincelles En ardant flambe qui flamboie, Dont une qui à droit monjoye Et passe-fleur estoit de toutes, Choisit par entremy ces routes ;
De qui, pour le rapport en faire Si beau qu'à luy appartiendroit , J'en suis moult redoubtant l'affaire ; Car mon sens ne pourroit plaire Le quart de ce qu'il y faudroit, Mais je puis dire et bien à droit Que belle estoit, de beauté pleine Plus que les fleurs enmy la plaine.
Beauté, fraîcheur, douceur, figure, Pris tout ainsi comme on peut prendre, Avoit ouvré icy nature A si très-abondant mesure Qu'à peine œil le pourroit comprendre; Et pour en deux mots tout apprendre Ce qui en fut, elle est bien dame Pour asservir seule un royame.
D'honneurs et de chertés menues Leur fit en suffisant largesse, Et rioit-on à leurs venues Comme si un ange yssant des nues Y eust pris d'aventure adresse.
Dont le plus à parler, je laisse Pour venir en un point voué Qui siet bien d'estre desnoué.
Souvent de foys, presqu'à toute heure, "Vis que ce jeune bacelier
lli L'OL'LTIIK D'A MOI a.
Preschoit sans feinte et sans demeure D'une aigre raison ferme et meure L'oreille au dolent chevalier, Disant que pour bien séculier S'il en quéroit jamais conqueste.
Temps estoit de s'en mettre en queste.
Donc, plusieurs foys Ton vit merveilles, Voire moy qui l'apercevoie ; Car l'escuyer, faisant les veilles, Boutoit en l'autre en ses oreilles Ces mots h basse voix et coye :
(. Ha! cœur déshérité de joye, « Si jamais veulx estre enrichi, « Quiers le trésor du monde cy. "
Et puis bien avisé en soy Des lieux secrets et non publiques, Luy estraingnoit ou pouce ou doy.
Disant : « Voy-tu point que je voy « Voler les regards angéliques, « Dont tous les cœurs mélancoliques « Qui sont dessoubs le firmament, ft Doibvent prendre esjouïssement? »
Lequel pour mieux couvrir son deuil , Soy faignant autre qu'il n'estoit.
Forçant aussi son triste veuil, Il devisoit d'un riant œil A chascune qui l'arrestoit ; Mais entre deux, ses yeux prestoit A celle en un soudain sursaut Dont son prescheur luy fit assaut.
Et croy en tout mon vraysemblant Que longtemps sur elle il posa
L'OULTRE D'MIOUE. Ii3
(Et sailloit hors de presse emblant Pour estre en soy mieux ressemblant) Divers pensers qu'il composa ; Mais quelle chose il proposa, Fust de l'aimer ou non aimer, J'en scay moins qu'un luton ' de mer.
Mais pour délibérée emprise Un jour à part se retraïrent, Où en faisant mainte reprise Chacun en sa raison bien prise, L'un l'autre en parole envahirent Et débatans se contredirent, Chacun voulant garder son droit , Dont leurs argus sont C3''-endroit.
l'escuier.
Que sera-il désoremais, Très-chier seigneur, de vostre vie?
N'est-il d'icy au grand jamais Riens qui vous puist esjouïr mais, Ne donner d'amour quelque envie ?
Je vous requiers que chacun die Le vray et droit secret du cœur, Comme on parle à son confesseur.
LE CHEVALIER
Vostre demande est fort obscure Et mal ù souldre en peu de temps ; Car je ne sçay mou aventure, Ne chose nulle ainsi future
' Luton, espèco do brochet (du latin : îua'us) ou plutôt loutre (du latin : luter).