TOV. VI. S
\[A I/OILTRK D'AMOUR.
Je ne congnois, ne je ne seng.
Vous savez Lien eu quel assena Mon cœur se peut aboudouner :
Prenez ce qui s'eu peut donner.
l'escuier.
Je ne puis prendre, ne conduire Riens tant soit peu de vos pensées, Si vous-mesmes, par droit déduire, Ne voulez maistrier et duire Le frein de vos douleurs passées, Et que par vertus ramassées Mettez peine à vouloir revivre, Homme heureux, franc et délivre.
Quant à bonheur, ne à franchise, Que jamais jour ne les requière !
Je vous jure en ma foy promise :
Je n'y ay d'espérance assise Qui ne soit foible et bien légière.
Aussi y faut-il bien manière Pour restablir le nom d'heureux En corps si povre et douloureux.
l'escuier.
La manière de ce royame, Plus proffitans je vous recors.
Vous avez perdu vostre dame :
Il faut prier à Dieu pour l'âme Et non plus regretter le corps ; Car plours, ne cris, ne desconforts
L'OULTÎIÉ D'AMOUR. U5
Ne vous y peuvent servir en riens.
Mais nuire assez en trop de biens.
LE CHEVALIEK.
Comment pourroit un cœur loyal Qui a sa foy à Dieu offerte, Passer ainsi un aigre mal Et vivre par espécial, Sans regretter sa haute perte?
Dieu me donne de ma desserte Ce qu'il luy plaist ! je l'attendra}-, Mais jamais jour ne le feray.
l'escuier.
Je ne sçay pas que vous ferez N'a quoy le cœur vous est enclin ; De celle fois vous en tiendrez Tant et si grand que vous vouldrez, Mais vous en viendrez ù déclin Et trouverez en la parfin Que toutes les plus sages femmes Vous en tendront à fol vous-mesmea.
LE CHEVALIER
Ou fol ou sage, il faut tel estre, Comme fortune un homme escrie.
Je ne suis pas de mon cœur maistre; Dieu m'a fait de telle heure naistre Que mon cœur mesmes me maistrie.
Donc, si la douleur assegrie '
• Assegrie, apaisée; amoindrie, ms. de la Bibliothèque impériale du Paris.
llfi L'OULTRli D'AMOUR.
N'est pas si tost après l'efTcirt , Qui m eu dit blasme, c'est à tort.
l'escuier.
Il n'y cliiet de blasme autrement, Fors ce que vous vous en donnez; Vous pouvez vivre heureusement Et avoir des biens largement Si vous ne les abandonnez ; Mais vos regrets désordonnés Vous font cuider d amour jadis, Qu'il n'a qu'un saint en paradis.
LE CHEVALIER
En paradis a saints et saintes.
Ce sçay-je bien, maint et mainte une : Aussi sur terre en a-il maintes Qu'on sert mieux et honore en craintes Que sainte en paradis nesune ; Mais si Dieu, par grâce et fortune, M'eussent souffert la mienne au monde.
Je n'en quisse point la seconde.
Sur l'ordonnance ainsi divine, Il ne chiet point d'avoir murmure.
Dieu veut qu'en terme chascun fine Et tourne à riens et à ruine Jeune, vieil, toute créature.
Quelle doncques bonne aventure Vous fait tant plaindre morte amie Qui plourant ne vous aime mie?
L'OULTRE D'AMOUR. il 7
LE CHEVALIEB.
Hélas ! je pleure et plains sa face Qu'à bien dure heure j'ay tant vue, Quant Dieu , après l'acquise grâce, Sans avoir fait qu'à blasmer face, L'a de mes yeux prise et toUue, Et a la terre despourvue , D'honneur et de prospérité , Si bien que moy déshérité.
l'escuiee.
Qui pert icy et la recœuvre, N'a pas tout cause de se plaindre.
Il convient que mon cœur vous œuvre Ce qu'en luy se nourrit et cœuvre ; Car plus ne m'en pourroit feindre.
Il faut l'amour passée esteindre Et se garnir d'une amour neuve ; Car belle et haute là vous treuve.
LE CHEVALIER
A haute amour, ne qui soit belle, Mal digne suis d'y aborder, Aussi d'y faire amour nouvelle, Qui en ay pleine la cervelle ; Mal peut l'un à l'autre accorder D'amour : me doy bien recorder Quel homme c'est, hélasse ! moy, Ne quel attente il a eu soy.
Ne recordez jamais du blasme, Ne faute qu'amours vous ait faite ;
|{g LOILTIIK DAMOm.
Mais en l'honneur de Nostrc-Darae Rpgardcz-moy sur cesto dame Qui est si gente et si bien faite.
S'il en est une plus parfaite Dossoubs le ciel, j'en veux mourir, Sans jamais merci requérir.
LE CHEVALIER
Hélas, je l'ay tant avisée
Et tant jugié plaisant son estre
Que nature qui l'a visée
Et h droit souhait devisée,
N'y pourroit plus de beauté mettre;
Mais que pour tant s'osast soubmettre
Mon cœur au sien ou que voulsisse,
Ne cuidez pas que je le fisse.
l'escuier.
S'il ne vous tient qu'à mal vouloir , De tout honneur vous vous deflfaictes ; Mais si vous craignez non valoir Pour l'aimer et bien luy vouloir, Je vous asseure que si faites Chassez-les sur ces entrefaites Et les boutez dehors trestoutes :
Sy n'a mestier de nulles doubtes.
Je ne suis pas en l'accordance, D'aimer encore si avant Que doubtc eu un peu d'espérance Me peut porter grief ou avance,
L'OULTRÉ D'AMOUR. 119
Dont je me suis apercevant.
Il faut délibérer devant Et avoir cœur de soy bouter Avant rien craindre de doubter.
l'escuier.
Je ne sçay quel délibérer, Il fault, ne duise à vostre cœur.
Vous pouvez bien considérer Qu'un roy la pourroit désirer Pour estre son vray serviteur, Et vous avez comme un seigneur Le choix du monde emprès vos lez.
Vous l'aimerez si vous voulez.
LE CHEVALIER
Ha ! que vecy raison notable :
Cause my, cause ! Tout est mien ,
Tout m'est conquis ou conquestable,
Tout emporté ou emportable.
Le monde est fait seul pour mon bien :
Par Dieu, compains, tu parles bien
A qui auroit l'oreille sourde
Pour non comprendre cette bourde.
Si j'enteus bourde ou moquerie En cest endroit, nulle envers vous, Ne si je pense ù, flatterie, L'àmc de moy en soit périe Et ravie en enfer dessoubs ; Mais j'ose dire devant tous
120 j.ori/rni; !v\moi n.
Qu'en vous a beau temps pour servir Et en elle beau desservir.
LE CHEVALIER
Hélas ! j'ay trop porté service Pour en tirer si povre fruit.
Servir bien et servir en vice M'est tout compté pour un office, Qui en servant bien suis clestruit.
Sy ne doy plus vouloir le bruit D'en servir nulle soubs les cieulx Pour non pouvoir de servir mieulx.
l'escuier.
Si vostre cœur s'accorde à ceste Et qu'il se vueil abandonner, Je vous afferme grâce preste, Amour, chierté, joie et conqueste.
Tant que honneur en seuffre à donner ; Et ne vous pourrez adonner Si tost pour vivre en son lien Qu'amour ne vous pourvoie bien.
LE CHEVALIER
Tant congnoy d'amour les paroles Qu'à fol tiens qui si tost s'y accorde. Ses mots sont proprement ydoles Pour hommes fols et femmes foies Qui croient tout ce qu'il recorde ; Mais qu'il y ait miséricorde, Ne regard à son serviteur.
Par la mort bieu, il est menteur.
L'OLLTRÉ D'AMOUR. 121
l'escuier.
Ha sire ! vostre grâce saulve, Amour n'est pas de tel atour ; Ce n'est pas, non, la beste fauve Qui trompe l'un et l'autre sauve ; Mais pourvoit chacun à son tour.
Sy voit parmy et alentour Plus cler que nul humain regard Et paie bien ou tost ou tard.
LE CHEVALIER
Or maudit soit de tous les anges
Et de toute la kirielle
Qui meshui croirra ses losenges.
Ses beaulx rapports, ses haulx louenges,
Ne qui l'eslève de tel esle.
S'amour est si loyal, servez-le
Et vous tenez à sa bonté ;
Mais moy j'y ay assez esté.
l'escuier.
Vous ne savez que d'un malheur Que fortune vous a brassé ; Mais sur amour n'avez couleur De luy charger vostre douleur, Touchant le corps du trespassé ; Car tousjours vous a pourchassé Grâce et maint honneur sans remort :
Donc, si faulte a, c'est par la mort.
Doncques, quant amour n'est pas ferme De pouvoir accomplir ses vœux,
,.25 l/Ol'LTUK DWMOLU.
Et que mort par fortune inferme Luy toult pouvoir et le defferme, Donc suis-je \h où cstre veux, Et tiens plus seur de vivre seulx Atout les maux que j'en ay d une, Que plus s'en mettre à la fortune.
l'escuiee.
Hélas î quel perte et quel dommage Si vostre cœur tient ceste adresse.
Tout se pert en vous, force et eage, Honneur, bon los, vertu, courage Et renom entre gentillesse ; Et ne voy riens qui vous radresse Jamais, ne qui vous liève en hault, Si le vouloir d'aimer vous fault.
LE CHEVALIER
S'a l'un endroit me convient boire Souffraite' et perdre saison bonne, Ma loyauté me fera gloire A l'autre lez au moins notoire.
Et me donra d'honneur couronne ; Car plus est vertu qui bien sonne De non l'avoir voulu changer.
Que pour autre vivre en danger.
l'escuier.
Vous va si près l'honneur du monde, Ne vanité de gloire humaine
' Soufraite, misère, mallieur, souffrance.
L'OILTRE D'AMOLR. 123
Que pour los qui sur vous redoucle , Aimez mieux vostre cœur qu'il fonde Que luy changez foy primeraiue, Encore qui est casse et vaine, Comme d'un corps par mort conquis, Dont nul bien ne peut estre acquis ?
LE CHEVALIER
Hélas et quant mort d'aventure M'aura payé de paye égale.
Que porteray-je en sépulture.
Des biens de fortune ou nature.
Fors renommée bonne ou maie ?
Au moins par foy garder léale, J'auray gagné gloire assouvie, Selon desserte de ma vie.
l'escuier.
Or, je vous prie au nom de Dieu, Croyez conseil s'il est possible, Et vous rendez en cestui lieu Qui vous peut rendre jeune ou vieu, Trésor de richesse infaillible.
Riens ne vous sera invincible Devers amour grand, ne petit, Si vous y prenez appétit.
le chevalier.
Quelque appétit , ne plaisant signe Que jamais puisse en amour prendre, Tousjours le bout de la racine.
Qui premiers a conquis la mine, Y demourra jusqu'au cœur fendre.
Et n'en devroit nul m'en reprendre,
\'U I/UILTUE DAMUIR.
Ne donner nom de niceté, Ains los de plus grand loyaulté.
l'escuiee.
Vous parlez tout ainsi au vif, Comme le cœur le vous desgorgo.
Je vous accorde vostre estrif , Beau sire, et vueil d'un cœur naïf Que vous l'aimez de par saint George, Mais qu'il en viengne un autre en forge Qui vous soit plaisance et lumière Jusqu'à recouvrer la première.
LE CHEVALIER
Long parlement qui n'a retraite , Rend souvent pris les gens en termes.
Chasteau qui parlemente et traite, Reçoit volontiers quelque attraite Qui le fait amollir aux armes ; Mais je demeure en propos fermes Affin que nul ne s'y abuse, Et sy n'accorde, ne refuse.
l'escuieh.
Ha ! il faut accord et issue Finablement en ceste chose.
Telle œuvre sy n'est pas tissue Pour en partir sans estre sçue La fin que vostre entente y glose.
Doucques, si vostre cœur propose D'aimer ou d'amour escondire ' Je vous requiers : veuillez le dire.
' escondire, refuser.
LOULTRÉ D'AMOUR. 125
LE CHEVALIER
Si VOUS avez bien entendu
Mes cas, mes dits et mes deffenses,
Responce assez vous ay rendu
Et ne me suis condescendu
A titre où je conguoisse offenses.
J ay en très-humbles révérences
Vostre rapport; mais j'ay discorde
Souvent de bouche, ne l'accorde.
l'escuier.
Honneur est en raison fondée.
Et est l'une à l'autre amiable.
Chascune est de sens abondée Et de vertu improfondée ; Ce qu'est raison, est honorable.
Sy croy et tiens à véritable Qu'honneur de raison avertie Vous jugera de ma partie.
LE CHEVALIER
J'ay un honneur, un corps, une âme; Des troys, les deux saulves voudroie.
Le corps s'en aille après ma dame, J'en suis content ; mais tout infâme De perdre mon honneur seroie.
Donc sachent tous que ne pourroie, Pour nulle part m'avautager, Mon peu d'honneur mettre eu danger.
l'escuier.
Dieu vous garde de déshonneur, De mal d'infamie et grevanee I
un I/OILTRÉ D'AMOl R.
Mais pour vous tirer à bonheur, Je feray tant qu'autrui honneur Vous donrra de vostre asseurance; Car n'y aura hostel en France Que je n'enquière à vostre nom S'honneur vous seuflFre aimer ou non.
LE CHEVALIER
Je suis d'honneur serf homme et lige, Tant que vie me durera, Et envers luy mon cœur s'oblige De non comprendre, encor le dis-je.
Chose que ne m'ordonnera.
Donc, aussi tost qu'il vous plaira, M'advertissez de son devis Et lors je diray mon avis.
Ainsi fut pris l'appointcmeut Devers ces deux qui estrivoient.
Et cessa tout leur parlement Jusqu'au savoir le jugement D'honneur sur qui leurs yeux avoient; Mais les dames qui ne savoient De leur débat un mot qui touche.
Les ont surpris los en la bouche.
Lors me sembloit que l'escuier, Esmu comme à soy mettre en queate.
M'aperçut emprès un figuier La main fournie de papier Et pleine d'escripture honneste , Et vint par forme de requeste Très-douce et aimable aussi M'arraisonner et dire ainsi ;
L'OULTRÉ D'AMOUR. ^27
« Voicy le douloureux traitié,
« Frère, que je mets en vos mains,
« D'un chevalier plein de pitié
« Et d'un qui par vraie amitié
« Luy veut bailler resconforts maints;
« Mais chascun veut poy plus ou mains
« Avoir pour soy querelle et droit
« Sans supplier' en nul endroit.
« Or faut-il pour savoir eslire
« Qui aura la raison meilleur,
« Cause la plus parant ou pire,
0 Que honneur leur cas retourne et vire
« AfiSn d'en estre vray jugeur.
« Sy faut qu'en court de grand seigneur,
« Il soit cherclié partout et quis
« Et justement sur ce requis.
« Doncques, s'il vous plaist et aggrée, « Vous en irez dès maintenant « Monstrer ceste œuvre enregistrée (, Es plus haulx lieux de la contrée, « Là où vous serez survenant ; « Et lors comme bien souvenant , « De tous iceux qui le liront, « Vous entendrez qu'ils en diront.
0 Et a\i plus près de vray honneur i Que jamais cœur pourra penser, « Priez aux dames de valeur « Qu'il leur plaise h y mettre cœur, « Sans à nulluy favoriser, « Et puis selon leur deviser
Sans supplier, sans céder.
i"2s i/ori/rni^: d" amour.
■< Venez moy avertir de tout :
« Vous aurez bon loyer {"i bout. »
A tant de mots me laissa lors , Et tout ainsi je m'esveillay, Et trouvay tout joiugnaut mon corps Les argumens et les records Dont devisé icy vous ay.
Sy ay promis, et le tiendray, Que je les mettray en avant :
Aussi feray-je, Dieu devant.
Pour tant, seigneurs et nobles dames, Et entre vous mes demoiselles ', Qui savez par tous les royames Juger des vertus et des blasmes Et bien débattre des querelles , Je vous envoie par nouvelles Ce livre dont le titre porte :
L'Oultré d'amour pour amour morte ^
« Et h vous, toutes demoiselles, ms. de l'Arsenal. ^ Le ms. 5311 de la Bibliothèque impériale de Paris offre quelques bonnes variantes :
Page 72, ligne 17, lisez :
Ne parvint à un si haut heur.
Page 89, ligne 26, il faut choisir entre ces deux leçons :
Et le harnas dont la substance Estoit un riche et cher cattel
Ou bien :
Et le harnas dont la présence Valoit un riche et cher chastel
page 82, ligne 4, variante :
Afin que plus vive à son aise.