‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 2)Chapitre 25 sur 62 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Pour cause que en plusieurs hautes histoires Et au tableau des humaines mémoires.

Maintes choses du temps jadis passées Sont plusieurs fois prises et récitées En divers temps et lieux diversement Et par divers contraire entendement, Huy en un lieu trop ou peu ampliées, Demain à terme ou trop tost oubliées, Ou trop parfond ou trop peu entendues, Ou trop ou peu à leur devoir rendues.

Trop sobrement eslevées les unes, Et les autres par aveugles fortunes Décorées de gloire oultre desserte Par voix mouvant de raison non inexperte,

» Publiée d'après le ms. 120delaBibl. Laurentienne de Florence, collationné sur le ms. 1117 f. fr. de la Bibl. irap. de Paris. Ce ms. donne pour titre à cette composition : « Les Épitaplies de Hector, flls de Priam, roy deTroye, et de Achilos, fils dePiMcus, roy des Myrmydoiues, et est contenu au procès de cestuy traité les complaintes diceulx chevaliers, présent Alexandre le Grant. » On lit dans le ms. de Florence : >< Cy après s'ensievont les épytapbcs de Hector et Achilles, ensemble le procès deeulxdoux, dont Alexandre le Grant est le seul juge. >•

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Recueillies souvent les plus ombreuse»,

Les moins de prix, les plus iufamieusea',.

Et laissées comme songes ou fables

Les plus dig-nes et les plus lamentables.

Que tout le monde en son considérer

Devroit douloir, larmoyer, souspircr.

Tourner ses yeux, son esbat et son rire ^

Pour en ouir réciter ou escrire ',

Comme à présent d'une haute matière

Prise en un viol très-lougtain cymetière

M'a la tendreur csmue et pressée

D'en rafrescbir la plainte délaissée.

Et de la mettre en face * des haulx hommes ,

Des rois du monde et des princes preudommes,

A voix piteuse enrumée en ses termes,

Avecq yeulx tous encombrés de lermes :

C'est la plourable, amère et doulereuse

Mort de Hector, de Troye vallereuse \

Si villement ^ et à honte inférée,

Et par main noble et haute procurée

Encontre honneur d'anoblie nature

Et contre estât de royal géniture.

Lequel pour lors que Dieu le soutfroit vivre,

Estoit celuy, que toute histoire et livre.

Sur tous les bons du monde, recommande,

Et dont la bouche à en parler amende,

Vray escarboucle et hautesse florie

D'aspreur humaine et de chevalerie,

De los, de pris, d'aspresse^ et de vaillance,

' Infructueuses, ms. de Paris.

- On lit dans le ms. de Paris : Tourner son jeu, son esbat et son rire.

' Bescripre, ms. de Paris.

•* Et la remettre es faces, ms. de Paris.

^ Malheureuse, ms. de Paris.

^ Faillamment, ms. de Paris.

' B'aigreur, ms. de Paris.

DHECTOR. 16»

Et où jamais peur n'eut, ne deffaillance , Lasche vouloir, ne vil mescliant ouvrage Ne prit logis, n'entrée en son courage. Plus ce sembloit ' fils d'un dieu immortel Que d'aucun roy, tant fust-il grand ou bel, Pour les valeurs qui en luy reluisoient * Et au surplus du monde suffisoient.

Sy fut, hélas ! si felle sa fortune Qu'en jeunes jours et en senestre lune, Luy, le vainqueur d'effort tant ' redoubtable Fu dévaincu par meurtre détestable Et prosterné vilainement es prés, Dont si grant grief et si grant perte après Oncques le siècle en nul temps * ne reçut, Quant si haut corps en fin si povre' chut; De qui, combien que l'heure ® en soit passée Et que du corps pièça est trèspassée Sa cuisant playe et sa douleur très-dure, Pour tant n'est pas de sa longue laidure Sa dolente âme avant ses jours périe, Ne de salut, ne d'honneur regarie, Ains se demaine et lime en pleurs ses fers Et tranmet cry du limbe des enfers Vers tous les rois et princes pour vengeance Du cas commis en telle deffaillance.

Et les semont à voix très-lamenteuse De regarder sou histoire piteuse ' Et de jeter dehors de leur registre

' Mieux ressembloiù, ms. de Paris.

- Qu'en luy seul luisoient, ms. de Florence.

' Tout, ms. de Florence.

■* En eagc, ms. de Florence.

* En si basse fin, ms. de Paris.

* L'œuvre, ms. do Florence.

^ De regretter cette histoire piteuse, ms. de Paria.

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Lu niuiu de qui si vilain coup peut ystrc;

Car puisqu'il faut porter son finement,

Il ne luy est d'espoir do vcngcnient,

Ne d'autre bien dont homme soit donneur,

Fors qu'en ce monde on le prive d'honneur

Et que bien il soit effacé du livre,

Lii où les bons ' sont députés à vivre,

Comme à présent dessoubs figure vive

En parler aigre et en forme plaintive

Sera monstre soubs seule intention

De provoquer vostre compassion

En cas qui est ii plaindre et à, douloir

Et non louer ce qu'est de nonchalloir.

Pour tant, o vous haulx princes et seigneurs,

Et vous trestous en vertus les greig-neurs.

Pour inciter' vos cœurs et vos entreilles,

Ouvrez icy volentives oreilles ',

Et vous verrez nouveau piteux mistère

Fondé en pleur d'envieillie matière.

Et qui en soy ou en cas son semblable

Vous pourra estre et servant et valable

Miroir de vivre et de juger doctrine.

De vertu règle et d'honneur discipline.

Sy y mettez vos bénignes ententes

Et ne glosez mes rudesses patentes,

Mais y cueillez le miel, s'il y peut estre,

Comme la mouche en rude fleur champestre ;

Et prestement* je croy que vous orrez

Une œuvre estrauge : or oyez et souffrez.

' Auquel les preux, ms. de Paris.

* Pour rénover, ms. de Florence.

' Volontiers vos oreilles, ms. de Paris.

* Promptement, ms. de Paris.

Comment Alexandre le Gvant, conquérant pays, passa par Troye, la grant cité destruite, où il visita les sépultures de Hector et Achiles ', et comment il lut leurs épitaphes dont la teneur s'ensuyt :

Cy-gist Hector, l'artifice des dieux, Le très-liautain comblé trésor des cieux, L'espouventable extermineur des Grieux , Des bons l'eslitte et Faigle des mortieux '.

Cy-gist le tout plain pouvoir de nature, L'entier ressort de félice adventure.

L'excès de grâce et d'œuvre en créature Du présent siècle et de saison future.

Cy-gist d'honneur le haut précieux throuue, L'excellent siège où vertu se floronne, Le flun * des mœurs de noblesse couronne. Et dont la terre et la mer s'avironne.

Cy-gist la fleur de vaillance parfonde.

Le bras armé du triomphe du monde Et qui plus porte en prouesse et faconde Qu'en tout le siècle au rémanent n'abonde.

Cy-gist de Troye invincible la vie, Et puis sa mort, quant Vàme en fu ravie, • De qui le titre et gloire desservie Si des dieux non, ne peut estre assouvie.

• Voyez dans Plutarque le récit de la visite d'Alexandre au tombeau d'Achille.

^ Mortieux, mortels.

^ Flun, fleuve, rivière, source. On lit dans le ms. de Paris : Lajleur.

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