LA COMPLAINTE
Cy-g-ist la mort, amère de Priaut Et d'Hécuba ses cheveux destirant, De qui les voix vont eu pleurs escriaut Des morts labisme et les monts d'Orient.
Cy-gist le seul envié de fortune, Celuy eu qui toute vertu fut une, Par quoy fortune en celée rancune L'a fait tomber soubs éclipse de lune.
Cy-gist l'object de l'humaine pité, Qui toute haute excellent royauté Semont, provoque à larmes de dui*té ' Et à mémoire en toute éternité.
Comment Alexandre, soy émerveillant de la glorieuse épitaphe de Hector, vint à la tombe de Achiles; et commença à lire son tiltre.
Cy-gist reclos Achiles le seigneur, L'aigre, le fort, fier lion batailleur, Tigre en estour, des Grieux tout le meilleur, Et des Troyens dur mortel travailleur.
Cy-gist l'horrible espée fouldroieuse.
Robuste bras, dextre victorieuse.
Semblant crému, menace flamboj'^euse.
Mortel rencontre et touche furieuse.
Cy-gist des Grieux la promise victoire , Tout leur confort, leur attente de gloire, Leur destiné parfait de vieille histoire Pour renverser Troye en arsure noire.
' A larmes de durté, à larmes qui seront durables.
Cy-gist des Grieux la terrible veug-eance, Le contre-arrest de troyenne puissance, Le chier vengeur de la honte et nuisance Que fist Paris sur Grèce en arrogance.
Cy-gist l'effroy du haut roy Priamus, L'abat d'orgueil de ses enfans crémus, Le prosterneur sur les troyens palus Du fort Menon et du fier Troylus.
Cy-gist celuy qui près par impossible A dévaincu le victeur invincible, Le bras du monde en sa fureur visible, Le plus à craindre et le moins agressible.
Cy-gist celuy soubs qui force et maistrie, La fleur du monde est faillie et périe, Orgueil soubmis, morte chevalerie, Fierté conquise et prouesse tarie.
Cy-gist celuy, dont la main dévora Le noble Hector et de mort enferra Le plus vaillant qui oncq fu, ne sera : Qui veut s'en rie, et pleure qui vouldra.
Exclamation d'Alexandre sur la gloire de Hector et de Achiles, désirant le demy tiltre dudit Achiles pour la victoire qu'il avoit obtenue sur ledit Hector.
0 éternelle et très-merveillable puissance des dieux, incomprise en tes voyes et en tes faits non investigable, qui entre les corps que tu gouvernes, tu fais les uns semblables h ta nature, et les autres, ce semble, infélices et non assortables h riens, que dirny-je, moy le traverseur
17i LA COMl'l-MNTE
de lu terre, le vieil atterapteur des diverses fortunes, l'expéditeur des œuvres loingtaines et espandues gloires, l'inquisiteur des monstres et des ysles occultes, que diray-je, que pourray-je penser, désormais moy, misérable roy? En quoy pourray-je ficher mon espérance, en quoy salut, en quoy mérite, en quoy félicité, en quoy dig'nité aucune de mémoire, après ces deux haulx reluisans hommes, qui en leurs tiltres contiennent la gloire, dont l'entier monde se vouldroit parer par convoit ' ? 0 ! les dieux immortels ! et où est l'exclamation propre qui leur fust àtramettre*? Ne où est le mode qui pust souffrir à louer et amirer ces deux hommes, ces deux corps, ces deux chevaliers, dont l'ombre vault estre et la painture menace, tous deux morts plus redoutables en famé, que les récents bras d'aujourd'huy en faits? 0 ! et que les dieux ne m'asseurent de tel tiltre et à l'issue de mon estre, et de telle à demy gloire, souverainement d'Achiles, qui, sur la couronne chevallereuse du monde , a obtenu par mort le derrain triomphe ! Vive sa gloire , croisse sa renommée ! Et sans déprimer la hautesse et sublimité du Troyen , intronisée soit son ymage emprès les dieux !
La glorification que Alexandre donne au vaillantGrégeois Achiles, comme victorieux sur Hector.
0 Achiles, royale génitare, Chevalier preux, né de bonne adventure, Précieux corps, solempnel nourreture, Choix immortel, souhait d'extrême gloire ;
' Après ces deux glorieux et hauts chevaliers qui seuls remirent en leurs titres ce dont l'univers et entier monde se pare, ms. de Paris. - Qui soit 'propice de leur transmettre, ms. de Patis.
Bras triomphal paré de la paiuture, Plus grant que fist oncq mortel créature, Et dont ton chief et ta royal vesture Resplent plus cler que le soleil en voirre;
0 ternisseur de toute vieille histoire, L'aigle des roys ', bruit d'éternel mémoire. Trésor des preux, prodige de victoire.
Corps reluisant par fortune et nature^ ;
Vers toy couché en ceste tombe noire, Te viens offrir révérence notoire Et exaucier ton nom non transitoire, Mais éternel par mérie droiture.
La complainte que fait Hector, le fils aisné de Troye, de sa mort vilainement procurée par Achiles ; et comment il semont les princes du monde à garder son droit et honneur, touchant sa mort glorieuse.
Je fus Hector, le fils aisné de Troye, Jadis salut, seul protecteur et joye De mon très-haut glorieux parentage.
Lequel, pour lors que de fer je m'armoye Et que branler je fis l'espée moye, Fléau dompteur des Grieux je me clamoye Et le rabat de tout leur vieil outrage. Parents, cités, subgès je deffendoye, Mes ennemis de mort dure offendoye, Et pour un grief dix doubles leur rendoye Par propre main et par propre courage; Donc, pour les faits qu'en droiture exploitoye
' Sceptre rot/ al, m s. de Paris.
- On lit dans le ras. de Paris ; Sur tous le plus excellent en nature.
170 LA COMl'LAlMli
Et au plus beau de mon eage où j'estoye, Fortune, alors que moins je la doubtoye. Transmit sur moy vilain mortel oultrage.
Jadis, alors que j'estois empereur
De l'ost troyen et certain rôpareur
De vieille perte et de fresche ruyne,
Et qu'entre Grieux, comme un lyon coureur
A g-ueulle ouverte et de proye quéreur,
Je me monstroye invaincu conquéreur.
Bras furieux et redoubtable eschine,
Lors n'estoit nul si haut adventureur,
Qui regardant ma naturelle aigreur
Pust ou osast attendre ma fureur.
Ne le trenchant de mon espée fine.
Or est faillie en moy ceste terreur.
Celle jadis espouventable horreur ;
Et est changé mon estre et ma crueur
En pleurs, en plaints et en voix fémeuine.
Harnois luisant, tranchant espée clère, Force, vitesse, aigreur, fière manière.
Tout est tourné en plaintive nature.
Lance jadis de mille hommes meurtrière Par un seul jour est devenue fougière.
Et corps horrible en bataille raugière, Plourant y mage et dolente peinture.
Selle orguilleuse est devenue bière ; Cheval bruiant, amattie litière ; Dextre jadis comme fouldre légière Las ! sy est cheue en terre et pourriture ' ; Et pour tous biens du temps de cy derrière M'est seul remèse une âme prisonnière,
On lit dans ]e ras. de Florence : Est jà tergoir de plours et defro-
îure.
Criant aux dieux vengeance droiturière Soubs larmoyant parfonde sépulture.
Ma vieille plaie et ma mort inférée,
Jadis tant fort en Troye souspirée
Par main des torse et en plour débattue
Pour estre arrière en frais yeux ' remirée
Et de rechief plainte et considérée,
Eequiert que soit de nouveau replorée
Et par pité nouvelle ramentue ;
Car la façon d'honneur vitupérée.
Comment ma mort a esté procurée %
Vilainement par derrière serrée'
Par main encor de royaulté vestue,
Si cent mille ans le monde avoit durée,
Sy en devroit douleur estre tirée
Et entre rois et princes regrettée * ,
Si prince au monde en honneur s'esvertue^
Pour tant, ô vous très-haults princes et rois, Qui par devoir de vos naturels droits Devez honneur maintenir et ensuivre.
Et en tous lieux et eu tous les endroits, A qui qu'il tourne à honte toutesfois, Tous les haulx faits et les humains exploits Peser au doy et à la juste livre :
Vers vous je viens à lameuteuse voix ", Non regardant aux titres de vos loix,
' En ses lieîix, ma. de Paris.
* On lit dans le ms. de Paris : Bsi, quant d'aguet elle est interminée. " Enferrée, ms. de Paris.
" Proférée, ms. de Florence.
« Dictys de Crète, qui jouissait d'une haute autorité au xv« siècle, rapporte qu'Achille tua Hector par trahison.
* On lit dans le ms. de Paris : 8 y cryc a vous à lamentable voix.
TOM. VI. i'i
i7S J.V COMl'LAlMli
Ou si christieus ou princes paycnnois'.
Fors * au bon sens que nature vous livre ; Et vous requiers à ceste extrême fois Qu'en devisant d'Achiles le Grégeois YeuUiez garder la hautesse et le pois De mou honneur, non pas de mon revivre.
Et vous le haut trésor de pité tendre,
Sourgeon de qui fleuve de pleur s'engendre ,
Fémenins cœurs, recuis demy en flamme,
0 le foyer ^ de charitable cendre.
Vers vous me viens et présenter et rendre.
Les bras ouverts, les jointes mains esteudre,
Pour esmouvoir vos yeux que je réclame ;
Car pour l'honneur de vous autres défendre,
L'on m'a vu corps et bachinets pourfendre.
Mes bras forcher, mes propres mains estendre*.
Dardant aigreur comprise en vostre blasme * :
Sy vous supply que cy vueilliez entendre,
Car viel murtry, frais pleurs me convient prendre ;
Sy remets sur vous tout mon doux attendre,
L'honneur du corps et le regret de l'âme.
Comment Hector, parlant à Alexandre, l'incite de non donner si grant faveur autiltre de la tombe de Achiles, mais que souverainement il veuille avoir regard à raison et honneur.
0 Alexandre, roy convoiteur de gloire, d'honneur ambitieux et depuis naguières le visiteur de nos titres, qui t'a meu, toy, qui es le juge des hommes et la balance des
' On lit dans le ms. de Paris : Ne si clirestiens, juyfs oupayennois.
^ Mais, ms. de Paris.
* Souspir, ms. de Paris.
^ illes propres veines fendre, ms. de Florence.
^ Comparant vostre blasme, ms. de Paris.
régions estranges, de sentencier mon honneur, inconsult soubs auti'uy splendeur, qui ignores peut-esti'e les faveurs et les secrets d'ambedeux? 0 roy Alexandre, ne prises-tu autrement l'honneur de ton semblable, et ne crains-tu à inférer lésion à un fils de roy, l'aisné de la progénie troyenne , glorifié des dieux , solemnisé du monde et des hommes, que tu, ce semble, soubs pollue lecture , légièrement escripte , déprimes , courbes sa hauteur et en verses son siège? 0 roy sobrement instruit, peu informé des causes occultes qui doivent ou affecter ou retirer les courages, retourne à la nature de ton sang et à la hautesse de ton devoir. Car certes, si en un roy n'affiert créance légière, moins luy fiert hastiveté en sentence inconsulte, en honneur souverainement, qui plus est de grant pois au perdeur, que au fol juge sa faute. Beau sire, entens à raison et à propre honneur, et ne te souffre légièrement desvoyer sur rapport des yeux, car souvent l'on voit l'escorce du bois en fleur, dont la mouelle par dedans est pourrie.
Comment Hector, continuant son propos, fait remontrance à Alexandre que Achiles le tua par aguet et non par vaillance.
Tu es un roy,
De qui l'arroy
Et le convoy
A fait effroy
Par l'univers monde, je croy,
Et as, soubs le divin octroy ,
Mais ' ton employ,
Tout ton reploy,
.' Mais, à l'avenir, désormais.
jgO I>A COMPLAINTE
Ta foy, ta loy,
Ta faim, ta soy,
Fust en guerre, fust en requoy,
A maintenir l'honneur de toy :
Raison pour quoy
Chacun en soy
En craint le ploy :
Sy fay-je moy.
Mais si mon malheur
Et si ma lueur
Soubs feinte couleur,
Soubs stille abuseur,
Poly en faveur,
Souffre aucune erreur '
Par quelqu'un, mon opprimeur
Ou peut-estre intérineur ^,
Fust-il empereur
Roy ou conquéreur.
Hideux rencontreur,
Mortel en fureur,
S'il est procureur
D'aucune vilaine aigreur,
Mal fait qui en est couvreur,
Et quoyque douleur
Me soit et tristeur,
Cause de langueur.
Fondement de pleur,
• On lit dans le ms. de Paris :
Mais si mon malheur Et si ma lueur Soubs feinte couleur, Sous titre abuseur, Souffre aucune erreur,
* Intérineur, exécuteur; peut-être intermineur ou intérimeur, qui met à mort.
D'estre tresbuscheur , Peut-estre par mon malheur Ou par main d'autruy valeur, Comme on est tout soeur, Qui est fruit et fleur Meilleur sur meilleur, Toutesfoys n'ay peur Qu'en telle hauteur Mon murtrier, non mon victeur, Doive affoiblir mon honneur.
Sy te supply, gentil roy, et advise Qu'en tout honneur, dont tu fais ta devise. Mon corps occis désormais ne réprimes ; Car là où sont les mérites ou crimes, Parra en brief par leur couleur divise : A qui il touche, y prenne garde et vise.
La forme de l'honneste excuse d'Alexandre envers Hectoi", touchant l'honneur par luy esibé à son intérimeur Achiles.
Hector vassal, le cœur tu me tourmentes. Quant si sur moy tu te plains et lamentes Et me mets sus qu'en lég-ierté récline, Autruy j'essours et toy je te décline , Quant peu j'avance ou prise ton histoire Et d'autruy los fais esbruire la gloire : Certes que non, jamais ne le pensay, Ne contre toy tel mal n'encommencay ; Car trop congnoy toy et ton origine Et les haulx faits de toy qu'on yraagiiic, Le roy des preux et des bons l'escarbouclc, Où jamais main que toy ne mit la boucle, Voire au regard, si vray je le recors.
182 l-\ COMPLAI.MK
Do fier courage et de valeur de corps, Non pas en fait d'aventureuse queste; Mais je t'excède en gloire de conqueste ; Car suis froisseur des régions par sommes, Et toy dompteur et le victeur des hommes, Vainquant en aigre et eu propre vertu, Et moy en ost bien armé et vestu.
Or est ainsy que moy jadis quéreur De seignourie, et d'estre l'empereur Tant des pays que des hauts cœurs humains Et d'avoir tout l'entier monde en mes mains, Bien est-il vray qu'ainsy que je passoye Vers Achiles, sur sa tombe lisoye Comment sa main en prouesse parfoude Avoit versé tout le meilleur du monde, Avec plusieurs graus mots parant ton titre ' Qui autre part ne sont mis en registre, Et combien que tous les recors des livres Et les hauts faits de tes bras h délivres M'ont toujours fait et le croire et savoir Que de toy oncq ne fu meilleur pour voir, Ce non obstant - pour cause que la lettre Te racontoit ' failly et occis estre Par Achiles, ton fort intérempteur.
Je luy donnay ■* la gloire et la hauteur, Non pas pour cas que oncques je te haïsse, Ne qu'à ta gloire aucun mal je voulsisse. Mais pour le los qui en sault et redonde D'avoir le bras sur l'aigle et fleur du monde. Donc, plus verroye en toy haut los esbruire,
' On lit dans le ms. de Paris : Avec plusieurs autres grans mots et titres.
- Toutesvoies, ms. de Florence, s Te corrordpoit, ms. de Paris, * J'en désiray, ms. de Florence.
Plus me feroit mon titre en moy reluire ' .
Ainsi, Hector, d'Achiles l'épitaphe,
Qui que l'escript, ne qui y mit la graphe,
Il dit de toy tant de los et le preuve
Qu'impossible est que désir ne se meuve,
Et qu'on n'adhère à hautesse de cœur
Par ton los propre à ton sépult vainqueur.
Lequel, par toy si très-haut honnorer,
Fait plus et plus et plus fort désirer
Le bruit qu'il s'est attribué à soy.
Pour ce qu'il semble estre vainqueur de toy ;
Et toy qui sçais par vue et par histoire
Qu'en tout mon temps, j'ay quis gloire sur gloire ,
Si j'ay trouvé titre aucun glorieux.
Ne puis-je avoir le désir curieux
De souhaidier un semblable à ma touche
Sans déroger à nul à qui il touche?
Certes, sy fay, je le puis et doy faire.
Ne fut jadis le très-puissant roy Daire
Par moy conquis et soubmis à ma loy.
Qui mieux valloit en tous endroits que moy,
Mais toutesfois, qui que s'en rie ou pleure.
Pire ou meilleur, la gloire m'en demeure,
Et ne luy fait qui que soit aucun blasme,
Qui de mon lez va désirant la famé.
Non fay-je moy à toy, que bien l'entendes ;
Car en tous temps et en toutes légendes.
Plus est victoire en œuvre difficille.
Tant plus victeur est digne de haut stille.
Certes trop est graut chose de victoire ;
Car le vaincu plus a en luy de gloire,
On lit dans le ms. de Paris.
Donc, plus voit-on en toy haut los osbruire, Et plus de fait ton titre et nom reluire.
\U l.\ COMl'LAl.NTE
Plus le vainqueur en honneur glorifie Et sa vertu de valeur florifie.
Vecy le cas pour quoy je m'y adonne : S'il y a mal, honneur le me pardonne.
Comment Hector, content do l'excuse d'Alexandre, l'advertit de la mode de son interminement précipité par son ennemy Acbiles.
0 Alexandre, empereur très-gentil, Encore un peu d'alégeance m'est-il, Quant devers moy si doulcement t'excuses, Et de parlers aussi aimables uses ; Car peur assez certainement j'avoye Que d'argumens tu me tinsses la voj'-e Pour ta raison encontre moy débattre Et pour mon los ou fouller ou abattre. Or m'ont esté les dieux si favorables Que tes parlers ne sont fors qu'agréables. Et parles bien comme Alexandre en vie; Mais maintenant, quant l'âme t'est ravie Et envers nous es enfers descendu, Tu as bien sçu, appris et entendu Que d' Acbiles le coup qu'il fist en moy A esté fait en grant blasme de soy.
Car toy et moy et aussy ma partie Sommes au lieu où à droit de partie Est vérité pour chascune et chascun, Sans espargner non plus l'autre que l'un. Déa ! toy vivant, quant en gros tu lisoyes Les vers parés, dont mort tu me disoyes Par Acbiles, sans mention plus claire.
Certes je dis, et fust du fils au père, L'honneur de cil qui l'autre a pu occire, Semble estre à l'œil trop plus digne d'eslire ;
Mais cil qui mit les vers sur le tombeau,
Cela le laid et n'y mit que le beau,
Par quoy ton sens en fut par faulx déçu.
Et moy j'en suis à le souffrir encbu
De mon honneur, quant me cuides vaincu
Qu'onques ne fus d'homme qui ait vescu.
Le cas est tel, car comme j'entendis
A Patroclus qu'à la mort je rendis.
Guidant ravir sa despouille garnie.
Vint Achiles remply de félonnie
Et me férit par derrière le dos,
Dont mort souffris et luy honteux deslos.
Mais si cela se peut nommer victoire.
C'est donc grant los que de vil œuvre voire.
0 Alexandre, à toy je le raconte,
Car je sçay bien que tel deslos, ne honte,
N'eusses voulu procurer, ne acquerre
Pour un mont d'or plus grant que n'est la terre ;
Par quoy tant plus m'est -il fort desplaisant
Quant tu jadis alloyes eslisant ,
Mal informé, cuidant avoir bon heur.
Un titre feint contraire à vray honneur,
Ce qu'en ton cœur ne se fust jamais chu,
Ce m'est advis ' , si bien tu l'eusses sçu ;
Car en un cœur de roy doit estre hide.
Non pas certes^ nom de lasche homicide.
Dont il s'ensieut en tout bon sein ' remort
Pour coup féru, ne pour reçue mort;
La main féraut n'est de moy vainqueresse ,
Ne moy occis, ne suy mort en paresse ;
Aius aussi plein suis de gloire tout mors
Que je fus onc, ayant la vie au corps ;
' Comme je croy, ms. de Paris.
^ Chercher, ms. de Paris.
' Sang, ms. de Paris.
IS(i I \ <;().Ml'l.\I\TK
Et ce te voeil prouver par ma droiture Et par exomplo et par vive figure '.
Comment Hector, par exemple d'Anlipater, monstre à Alexandre que Achiles ne doibt avoir gloire sur luj', non plus que icclluy Antipater sur Alexandre, et que si Antipater a esté traistre à Alexandre, Achiles a cst6 murtrier de Hector.
Te souvieng-ne Alexandre comment, après toute la terre avoir esté fléchie souljs toy et réduite à la crémeur de ton sceptre, Antipater , ton espéré amy, te fit par ses fils Cassandre et lolle empoisonner en Babylonne*, et que luy , un caiitelleux vieillart , te fit cheoir h l'envers sans glaive, que milles tourbes de raddes jouvents' oncques ne purent expug'uer par force. Donc, si Achiles prent g-loire sur moy de son coup , par semblable raison Antipater te précédera * en gloire par sa poison , et sera de toy vainqueur; im traistre, et de moy, un murtrier, 0! et comme mal sonne (aux dieux n'en desplaise!) que gloire de telle hauteur et telle splendeur soit ternie soubs telle main, ne que le lasche courage d'un proditeur' obtienne triomphe sur gloire de roy ! Et quant au roy Daire que tu allègues, certes, Alexandre, si les dieux jadis t'en ont donné le dessus, aussy te donnèrent-ils le conseil bien d'en ouvrer, quant par maintes exhibitions
' On lit dans le ms. de Paris :
Et ce veux bien monstrer tant par droiture Que par exemple du fait la vraye figure.
Il est évident que le dernier vers a été mal transcrit.
* Voyez Arrien, VII, 7, et Quinte-Curce, X, 28.
» Jouvents, jeunes gens.
' repassera, ms. de Florence.
' D'un traistre, ms. de Florence.
de courtoisie par toy à luy coustumièrement démontrées tu doubloyes et redoubloyes ta louange, et te monstroyes, contre nature d'ennemisté, courtois et'bénigne à ton ennemy. Et où est ores le cœur, tant soit noble, qui telle œuvre congnue ne devroit révéler et ramener à dignité de mémoire ce qui procède de si noble racine? Certes, si Acbiles m'eust espargné seulement d'une heure*, peutestre que à tousjours mais il eust son honneur sauvé. Or m'a-il abbattu par crisme, ce qu'il craignoit non pouvoir faire par sa valeur, et par ce il en a noircy son honneur, et le mien non pas décru, fors seulement en tant que la vie m'est par luy précipitée d'avant mes jours. 0 roy Alexandre doncques, ces choses considérées, entens à ton honneur et au mien ; et si tu as erré par le faux record d'un simple titre de sépulture, sy te réduis à la voix d'un fils de roy, vray relateur.
Or m'est advis, si honneur repose en terre, Que par tous droits et d'armes et de guerre, Moy, tout occis, doy resplendir en gloire, Et luy qu'on cuyde avoir sur moy victoire, Ne peut jamais des bous la grâce acquerre, Ou tout le monde est aveugle et sy erre.
Comment Alexandre, continuant son excuse vers Hector, \ny impètre que Acbiles vienne par devant eux soy justifier de son crisme.
0 noble Hector, jadis la perle de Troye et le miroer éternel de prouesse, jà ne plaise aux dieux que je par mes argumens te puisse vaincre, pour cuyder embellir ma cause par répliques sur toy, que les dieux, les livres et les
' Demy heure, ms. do Paris.