CHARLES, ROY DE FRANCE
Boute où tu veux, feu en paille ou en feure. Bien peu je crains ton fier bras sagittaire. Mais je vivrai roi régnant solitaire , S'il plaist à Dieu qu'en vain je ne labeure.
HENRY, ROY d'aNGLETERRE.
Secrète envie ensemble vous desveure.
Grand gloire à l'un, à l'autre est traversaire : Par quoy, moy neutre, à tous deux adversaire. Toujours m'attends moy ravoir ma demeure.
' Variante : Aîtquel un tiers ne pourroit une meure, c'est-à-dire : auquel on ne pourrait faire le moindre tort, pas même enlever une mûre.
Puisque d'amour, ne de léal racine ,
Là dont honneur très-humble se présente.
Ne se peut traire aujourd'hui fruit, ne signe
En quoi l'amant s'aperçoive ou consigne
D'aucun espoir d'utilité présente ,
Bien il faut donc délaisser cette sente
Et non en perte humilier sa face ,
Et qu'au surplus on quière qui le face.
Aimer servir tout humble et léal offre Que noble sang produit de sa nature , Tout désormais faut rebouter au coffre , Là où le cœur qui aime et se paroffre, Mettra en Dieu sa seule nourriture, Et ne fera plus si large ouverture De sa chicrté dont il a plénitude , Sans fin cognoistre en longue ingratitude.
' Publié d'après le ms. 11101 de la Bibliothèque de Bourprogne et le ms. 120 de la Bibliothèque Laurentienne do Florence. On en trouve un fragment dans le ms. 783 de La Haye.
Tirans jadis , horribles infidèles, Trouve-on attraits par humblesse à clémence , Et comme cire en l'ardeur des chandèles , Estre amollis en leurs fureurs crudèles , Souvent, envers le povre humain semence : Par quoy , qui aime en haut lieu et sème en ce , Et sert et prie, et faveure et honneure , Si fruit n'en trait , c'est âme de malc heure.
Tigres , griffons , lyons , dragons horribles , Ours et lupars, leu-cerv6s et panthères. En leurs manoirs et spélonques terribles , Peut-on , par temps et par douceurs sensibles , Dompter en leurs natures très-austères , Et tirer fruit et vertueux mistères De leur fierté en douceur convertie, Lorsque loy telle en Fhomme est pervertie.
Dieu offensé , piteux se pacifie Par douceur humble et par ami courage.
Donc, qui d'un doigt le haulce et glorifie , Par cent fois double il sourt et fructifie Le plus povret de tout humain parage ' . Chascun reçoit en prix de son ouvrage ; Chascun il paye en poids * de sa value : A ce l'astraint sa justice impolue.
' Var : Linage, ms. de Florence.
' Var : Snpris, ms. de Florence.
Un temps transquil, un vent doux et paisible, Fléchit l'orgueil de la mer furieuse , Et le chéoir de la goutte visible Souvent et dru sur le marbre insensible , Y gagne enfin fosse mystérieuse.
Toute rien dure, haute et laborieuse; Où effort n'a puissance que flaistrie , Douceur d'engin le convaint et maistrie.
Nature et loy traient toute rien née
En amitié aucune à son semblable ;
Et ont leur voie en ce point ordonnée
Qu'entr'aimer font par faveur enclinée ,
Le bon le bon , le mauvais le blâmable.
Expérience est preuve véritable
De ce secret en toute créature.
Donc, si loy faulf, jamais n'y fault nature.
Des dieux jadis , les nations gentiles Quirent l'amour par humbles sacrifices, Lesquels , posé que ne fussent utiles , Furent nientmoins rendables et fertiles De maint grant fruit et de liauls bénéfices , Monstrans par fait que d'amour les offices Et d'honneur humble , impartis où qu'ils soient , Pour percer ciel et enfer suiîisoiont.
Honneur semont toute noble nature D'aimer tout ce qui noble est en sou estre.
Noblesse aussi y adjoint sa droiture.
Sy fuit Raison en toute créature ,
Qu'entre un et autre amour doit lien estre;
Et si discord aucun y pouvoit uaistre ,
Qu'extirpé soit par vertu triomphant,
Ou gloire d'homme est moindre que d'enfant.
Ciel, firmament, toute l'entier fabrique
Des mains de Dieu , dont l'œuvre est excellente ,
Thrônes, vertus et puissance angélique ,
Tout s'entretient et pardure en publique
Par amitié et union patente.
Et est l'ouvrier qui tout duit et régente,
Si en amour conjoint avec son œuvre
Que riens , fors paix , ne s'y trouve en recœuvre '
Mais là où est le droit milieu et centre De sou très-haut et glorieux ouvrage, Qui est la terre où toute douleur entre , Là est le sacq , le droit gouffre et le ventre De tout discort et d'envieux orage ; Car sont iceux de si pervers courage, Qui en ont pris la haute seignourie , Qu'en leurs mains gît félicité périe.
Là où foy une , un fons et un baptême , Un bers , un sang , un lien doit estraindre
' Var : Ne s'y trouve et recœuvre, ms. de Bruxelles,
Et traire tout ensemble à une remme ', Là vient malheur qui les rég-naus achemme ^ Et fait leurs cœurs enfroidir et refraiudre', Et sans honneur, ne Dieu, ne autre craindre, S'entre-grongnier*, pour plus gloire assouvie, Par feu maudit de vieil haynt " et d'envie.
Pardonnez-moy, François , de ce prologue , Dont la sentence est d'assez loing quérue *; S'il y a riens qui point , ne qui dérogue , Vous avez clercs, mettez-le en dyalogue. Le clerc se trouve en raison débattue ; Mais toutesfois , sans que je desvertue Vostre honneur viel, ne charge de poussière, Vous et vos faits m'en sont cause foncière.
Vous et nous tous , jadis fûmes ensemble Un corps uni sous un divin gouverne ; Mais venue est celle heure, ce nous semble, Qui vous de nous distrait et désassemble Par vieil venin et envie moderne^ En quoy chascun qui entend et discerne Et du sentier du vrai droit ne desvoie , S'aperçoit clair de vostre oblique voie.
• Remme (flamand : riem), courroie, corde.
- Ducangc donne au verbe : achesmer, \a signiûcaiion de orner, parer, qui ne paraît pas convenir ici.
' Var : Restraindre^ ms. de Florence.
* Var : S'entre-courcliicr, ms. de Florence. ^ Var : De hayne aussi, ms. de Florence.
'' Var : Qui de si loing prentsa couleur vestue, ms. de Florence. ■ Var : Par vieil venin d'ennemisté moderne, ms. de Florence.
224 ]A'. OIT i>K VKIUTK.
Si dur malheur et fortune ennemie Nous ont jadis entrcbrouillés en guerre, La souvenance en doit estre endormie Par le recort que nostre main amie Vous a esté moult joyeuse en l'autre erre, Et qu'en salut et gloire reconquerre De tout ce, peu et grant, que y avez , Ingrats ou non , de nous le recevez.
Je souffre en paix les vieilles origines , Ne qui a droit ou tort en ceste essource ; Mais par pité de vos propres ruines , Laissans querelle et honnestes racines , Nos mains vous ont pourvéus' de ressource. Qui veut s'en rie , et ù qui plaist s'en cource , La vérité est claire , et sy est telle , Tesmoing tout sang* de bonne pareutelle.
Riens toutesvoies, je ne dis par repreuve, Quand tout vostre heur à, nous est propre gloire; Mais si par nous aucun bienfait se treuve , N'est pas pourtant ' qu'un vain orgueil nous meuve A fol vanter pour le mettre en mémoire. Non certes, non. Ce fait le répertoire Qui nos bontés et amitiés passées Monstre en vos yeux mortes et effacées.
' Var : Prévenus, ms. de Florence.
* Var : Tesmoing mon sang, ms. de Florence.
» Var : N'est point pour ce, ms. de Florence,
Dieu et amour nous furent forme et titre D'entrer o * vous en paix et on concorde , Là où jamais n'y eut forain arbitre Qui avisast ne homme, ne chapitre.
D'en riens descendre, à ce que j'en recorde. Sinon d'un cœur seule miséricorde Que Dieu lassus ne souffrira perdue-, Lorsque par vous ne sera point rendue.
En lieu d'amours tant de fois exhibées. De tant d'honneurs et d'humbles révérences. Vous , jà essours en vos hautes montées Vous nous niquez ou nous faites les bées % Monstrans vos yeux plus agus que sérences *, Et semble , h bien juger vos apparences , Que sobre y est l'amour qui fructifie, Sous un tel œil qui rit et mortifie.
Ce ne sont pas bien honnestes rendang-cs ,
Ne justes fruits tirés d'humble service;
Car quand seriez dieux immortels ou anges ,
Et nous meschans bons-hommeaus en nos granges,
Sy n'en pourroit plus prendre nostre office
Que ce qui est monstre par bénéfice
Et nous rcdondc en despiteux mespris ,
Lh où l'ingrat n'acquiert guères de pris.
' 0. avec.
^ Var : [Que Dieu îassîis ne souffre esire perdue 1) ms. de Florence.
' La bée, la moue.
* tierenccs, s^ran, instrument de fer avec lequel on peipno lo lin.
TOM. VI. 1j
-£-io
22<i IF, HIT DK VKHITE.
Au fort, par nous mettre en nos devoirs justes
Envers honneur et là où il conseille ,
Tant plus seront nos fortunes robustes ,
Plus clairs nos noms, nos œuvres plus augustes,
Contre un cbascun qui mordant nous esveille ;
Et n'y a pas de perte une vermeille '
Qui devoir fait et de vertu se cœuvre :
Si cœur ingrat ne prend en gr6 bonne œuvre.
Hommes et Dieu cognoissent bien nos vies, Rien ne se peut ne celer, ne estordre, Mais en possès de vos hauteurs pleinries'. L'on y perçoit si claires vos envies Que tout le monde y peut reprendre et mordre. Donc, s'il vous vient de faute de bon ordre, Ce poise-nous de vos vices extrêmes"; Mais le venin en redonde en vous-mesmes.
Si vous régnez en triomphe amirable , Et qu'en vos bras gît fortune endormie , Eégnez si bien que ce vous soit durable Et qu'en régnant la fin ne soit plorable, Car quant à nous, ce ne nous grieve mie; Mais d'autre lez, si fortune est amie
' Vermeille, c'est le nom d'une fleur.
' Pleinries, complètes, parfaites. On lit dans le rns. de Florence : De vos hautes f Unies.
' On lit dans le ms. de Florence : De vos vies extrêmes, ce qui est évidemment une faute.
Vers nous, aussi ny prenez point rancune, Car point de vous ne nous vient ceste lune '•
Nous avons gloire, honneur, resplendissance. Qui l'air parvole et les hauts cieux fait fendre ; Mais ce n'est pas dehors de congnoissance. Ains tenons tout de la haute puissance De Dieu là sus , qui nostre est pour deffendre , Lequel aussi , si vous craigniez l'offendre , Vous vous tiendriez à sa grâce impartie Et souffreriez de la nostre partie.
Bien congnoissons que vous avez un thronne Par dessus nous plein de gloire ancienne. Et qu'en vos mains tenez sceptre et couronne Où tout l'honneur du siècle s'avironne Si cours avoit vertu cotidienne; Mais vanité de gloire terrienne Vous a les cœurs si pus * de son buvrage Que la hantise en est fière et sauvage.
Vostre orgueil grant et hautaines manières, Vos cœurs essours en nouvelle fortune, Avec mespris de nos povres tannières Que vous pensez fouler de vos bannières
' Ceste lune, cetto influence heureuse. On dit encore aujourd'hui l'amilièrement : une bonne haie.
■ Pw5 ( participe passé du yavha paistre), nourris. On lit : Pris, diin.'< le ms. de Florence.
-2-2S I.K niT I>K VKIUTK.
.Si Dieu gardoit pour nous telle infortune: Tous ces points-cy nous sont cause opportune D'entrer droit-cy en ceste parole aig^re. Que plust à Dieu que cause y eust plus maigi-e!
Orgueil jadis par maintes fois diverses
Vous a punis et procuré misère,
Et a fait faire à malheur ses traverses
Parmi vos osts piteuses et adverses,
Dont l'autrui gloire en est vostre impropère;
Ce poise-moy que ce ne vous appère
A plus grand heur, mais ce fait advertance
Pour y pourvoir par ferme résistance.
Ne vous, ne nous n'avons de propre force, Ne de hras fier, certaineté, ne taille, Car là haut gît la main et tranchant force Qui d'un chascun affoiblit et renforce Le bras armé, de quoy il couppe et taille. Donc, si gloire ist ' au vainqueur en bataille , Ne lui vient point de vertu seule humaine. Mais de celui là sus qui l'œuvre maine.
Puissance humaine est une povre chose , Qui est fondée en vanité légère.
Millions gens , et cent fois plus par glose. Là où péché d'orgueil se contre-opposé,
• Ist (du \QxbQissi'r, sortir), arrive. On lit : Est dans le ms. de Florence.
Tout n'est eu pris qu'uu vorre' de fougière -, Emprès la maiu de Dieu avantagère Qui vient au faible et h Thumble en aïde , Lorsqu'au plus fort baille fraeur et liide.
Quans a-l'on vu de sifaits ^ hauts mystères , De tels divins hauts jugemens sans nombre , Là où les fiers humains persecutères De leurs grands osts ont rempli cymitères Soubs un petit flayel"* tout humble et sombre, Et ont.esté esteints, ainsi qu'une ombre Qui passe au vent et jamais ne retourne , Par leur orgueil qui ainsi les atourne !
Ne se confie un roy en ses cohortes ,
En ses maintes puissances redoublées
Parce que là où Dieu n'est de ses sortes %
Toutes fiertés humaines y sont mortes
Et en l'instant ravies et emblées ;
Car veut monstrer en toutes assemblées
Qu'en luy seul gît plus qu'en cinq cens mille âmes
La paix des rois et salut des royamcs,
Proposemens souff're assez dire et faire , Grans apparaux machiner et esmeuvre ;
' Voirre pouv fotcerre, paille.
' On lit dans le ms. de Florence : Tojii n'est en pris qu'un voirre de fldquièrc.
' Sifaits ou sifaits en un mot, semblables.
■* Var : Prayel, ms. de Florence.
* N'est de ses sortes, n'est do son parti, n'est avec lui.
Doue, (^uaiid co vient à un pourpo.s prirfain , Souvent le tourne en un tout autre affaire , Et au rebours du proposant chiet l'œuvre. Ainsi sa grâce où tout salut se cœuvre, Souvent tient roide aux rois bride et cheval , Pour le support du monde icy aval.
Besoing fait voir que le frain se retiengne Des roys souvent ireux et volontaires, Et que une main puissant les contretiengnc , Qui malgré eux et par fait les abstiengne De leurs pourpos non toujours salutaires ; Car si leurs cœurs et pouvoirs solitaires Avoient francs, comme en main une fonde', Jamais n auroit paix , ne salut au monde.
Exemplez-vous, et vous soit à figure Le roy Henry, vostre infesteur si sage, Lequel , après mainte grieve laidure, Faite en vos yeux , qui trop vous estoit dure , Fut révoqué du haut de son passage; Mais non veullant croire le vrai message, Qui l'avertit du saint divin remort, Fut prévenu d'ingarissable mort^
Dieu voit et sçait qui à salut contendent, Et qui à bien et à mal se disposent.
" Fonde ■pour fmnde.
^ Voyez 1. 1", p. 337.
Sy fait-il ceux qui à leur propre entendent Et rien qu'à gioire et vanité n'attendent , Sur quoy leurs cœurs labeurent et proposent, Mais eux trestous , tout ainsi qu'ils s'exposent, Par plus , par moins , à haut bien qui appère , Tout en ce point les conduit et prospère.
François, François, remitig-ez vos ires', Ramodérez vos passions non saines Et gouvernez vos haulx nouveaux empires , Si bien qu'enfin vos noms n'en soient pires , Ne vos raisons plus foibles , ne plus vaines. Après avoir acquis ses granges pleines Du fruit de gloire à nullui héritable, Il y chiet sens pour le garder estable.
Guerre à ce lez ne vous est besoiugneuse. Sinon que las soyez jà de longue aise. Trop a esté de vostre part coûteuse ; Sy vous devroit estre chose annuieuse Rentrer arrière en sa grippe mauvaise.
Au fort, s'en vous n'a bouche qui nous baise, Baisez au moins vostre présent fortune De peur des tours de sa fraude mainte une.
Nous, quant à nous, nous désirons à vivre ; Nous quérons paix ot ami voisinage ,
' Var : Etrefraignezvos ires, ms. de Florence.
2r)2 Lt DIT i)h \ KlUlfc;.
Et n'avons riens qui nous meuve' ou enivre; Car nous voyous par exemple et par livre, Quels sont les fruits de si fait baronnag-c'. S'amour d'un sang, d'un ventre et d'un liuage Peut devers vous ouvrer de sa nature , Jà, de nos lez n'en rompra la droiture.
Nous vous voudrions aimer, servir, defFendre, Croistre , exaucier et porter vos querelles , Mais qu'il vous plust agréable le prendre , Et bonne amour récompenser et rendre Semblablement par amours naturelles ; Mais en usant de fiertés corporelles, Disant : « Vilain, tu le dois faire » , adoncques, Nous sommes sourds et ne vous vîmes oncques.
Cœur nous est gros, et avons roide eschiuc,
Force et pouvoir, et bras pour les conduire.
De quoi jamais ne faudra la racine.
Pour quelque effort que cœur dliomme y macliinc ,
Ne que vos mains y pourroient produire.
Sy n'y faut point s'esbattre, ne déduire
A l'assayer, pour faim que cœur en aye ,
Car la folie en rendroit dure playe.
Cestui point seul notez que je vous touche; Cestui point seul vous cause vostre envie :
' Var : Maine, ms. de Florence, î Var : Laborage, ms. de Florence.
Si nous fussions l'un borgne et l'autre louche , Mois et chétifs , bridables en la bouche , Lors nous seroit vostre amour appleuvie', Et diroit-on : « Dieu vous doiut bonne vie ! « Comment vous va? vous plaist-il venir boire? » Mais garde après du coup de la cachoirc ^
Mais à Dieu los! qui de sa bouté large, Et par l'envoi de ses grâces tant maintes , Nous a donné tel champion et targe , Que son haut cœur nous affranchit et targe Contre les mains de vos aigres ' estraintes. Car ne seroit par menaces, ne craintes. Riens tant soit peu, jà-soit-ce qu'on le cuide; Mais périlleux y feroit estre guide.
Il est tout clair, et le congnoit toute âme. Mais douleur m'est qu'ainsi je l'assaveure: Rien n'y a troj) qu'un homme en ce royanic, Lequel, si Dieu l'avoit mis sous la lame. Vous auriez lors tous vos bras au desseure , Ce vous semble-il, mais sachez de celle heure Bien dure à vous, quand il défmera, L'honneur du siècle entier se périra.
Affectez fort sa mort et sa ruine, Et lui plaindez sa vie bieuhcurée ;
' Ap2'>leuvie, assurée, garantie.
* Dans Y Exposition sur vérité mal prise, Cliastellain parle aussi : de la cachoire par laquelle ou fait saillir avant les compagnons. " Var : Larges, ras. do Florence.
23i i,K mr i)K vÉniTi^:.
Mais ouc Kur vous ne chut telle bruyne ,
Ne si amer, ue dolaute pluyuc,
Comme en sa mort vous sera préparée,
Laquelle après avoir assez pleurée,
Vous cong'uoistrez ù coup ' par vue experte ,
Com ^ (louloreuse eu tournera la perte.
C'est le trésor du haut honneur du monde ; C'est cil en qui oncques n'entra reprise ; C'est le miroir de noblesse parfonde, Là où proesse et vérité abonde Plus qu'en la terre ailleurs n'en est comprise ; C'est celui seul qui l'àme a toute esprise De léauté envers Dieu et tout homme.
Et dont la bouche amende, qui le nomme.
C'est le miroir des haulx roys et des princes ; C'est l'outrepas ouvrage de nature ; C'est le reclaim des loug-taines provinces, Où les faveurs de fortune non minces Passent en don toute autre créature ; C'est icelui en qui toute ouverture D'amour divine est tournée et perfuse : Qui meilleur sçait, montre que je m'abuse !
C'est des régnans la perle et l'outrepasse , L'aigle et soleil qui tous les bons survole ,
' A coup, sur le coup, immédiatement. On lit : 455^3 dans le ms. de Florence.
- Var : Que, ms. de Florence.
LE DIT DE VÉRITÉ. 23o
Voire en sou temps. Qui voudra, le me passe; Mais jà pour tant, pour deuil qu'on y compassé. Je n'en feindrai ne lettre, ne parole ; Car tant sy est resplendissant son rôle , Là où sa gloire est peinte et engravée , Que riens emprès n'y peut mettre estrivée.
Meure et s'en voist quant il plaira au Sire ' ! Rendre une fois lui convendra ses armes ; Mais tant dis bien : que France et tout l'empire Y perdront tout et en auront du pire , Et en plorront, plus que ne pensent, larmes. C'est le vrai père aux chrestiennes armes. Et qui de vous prend plus soin et chaloir ; Mais ne pouvez l'aimer, ne bien vouloir.
Ains par douleur de sa béatitude Et de SCS haulx très-glorieux affaires , Vous vous souffrez armer d'ingratitude Et parti prendre et publique habitude Non trop honueste avecques ses contraires. Boutez avant, mais ne soyez ignares Que tache et maille en perle, quelque soit, L'œil juge tout et papier le reçoit ^
Lui seul vous put\ lui seul vous est îi hayne ; Lui seul vous est rebout de vos parades ;
' Au Sire, au Seigneur.
2 Cette strophe se termine, dans le ms. de Florence, par les doux vers suivants, dont le premier pèche contre la mesure :
Do ingratitude no veuUioz présumer; Humilité no fait i dosprimor.
^ Pui (du laiïn jnUere), excito votre répulsion.
ii3G i.K \n\ \)K VKi'.ni;.
Lui seul vous est vostrc amour plus loiugtaiuc Et de vos yeux la douleur plus prochaine , Voyant vers vous ses nobles ambassades.
Or Dieu gart tout et les sains et malades ! Mais quoique cy • la chose peu vous monte , La fin ailleurs en rendera * le compte.
C'est en ce monde un empereur en gloire, Et envers vous, le plus humble qui vive, Qui seul essourt Thonueur de vostrc histoire Parsus le ciel cmprès la sienne noire, Et ne se prise une poire chétive , Mais seul contend, en vertu pure et vive , De vous g-agner le cœur et amollir, Pour mesmes soy parer et embellir.
Non serf h nul, tout subjet se présente; Graut emprès tous , tout humble se répute ; Corps, biens, pays, pouvoir, vie présente. N'a riens de bien qu'à vous il ne consente Et pour servir vos hauteurs , ne députe ; Los , propre gloire il ignore et confute , Et roide au monde , à vous tout seul se ploie : Quérez ailleurs qui si bien s'y emploie.
Lin.
Non pas pour tant que crainte à ce l'oblige , Ne qu'envers lui eu ayez grand desserte,
' Var : Crof/ que icy, ms. de Florence. 2 Var : Requerra, ms. de Bruxelles.
De soy monstrer si entier, ne si lige, Sinon que propre il s'humblie et corrige Par sa vertu en sa hauteur experte , Pour vous monstrer, par raison toute ouverte , Que sang, nature et raison sont en lui, Non pas orgueil, ne venin enfelli.
Son fons , son cœur, son intention toute , Sont en Taspect de Dieu qui les regarde , Et sur iceux il se confie et boute, Et ne vous craint, ne toute vostre route; Car Dieu , espoir, le tiendra en sa garde. Cœur net et bon n'a besoin qu'on le farde ; Mais qui l'a double , infect et vicieux , Là sont les nœux durs et suspicieux.
Vous n'avez fons, ny occasion nulle,
Fors seule envie , ardant, ensouffroiée ,
Qui par le monde univers vous recule ,
Vos faits, vos dits, vos œuvres dampne et brûle.
Et vous acquiert triste famé ombroiée ,
Dont , quand la sauce aurez toute broiéo ,
Sy sauront bien tous ceux qui l'assaveureut ,
Quels mixtions et espices y cueurent.
Vous imputez charge et blAmc importables. Dont à Dieu seul on remet les vengeances ; Et aggrevez par dits trcs-lamentablcs Celui du monde où plus a biens notables. Plus de vertus et moins de rcprouvances , Et qui pour cent non millions de Frances,
258 LE DIT 1)K VbUITE,
Non pas pour Dieu, ne pour son paradis, Faire voudroit dont il fust enlaidis.
Tournez, virez, perquirez ses légendes, Le droit, l'envers de sa vie honorée; Mais en fouillant ses fautes et amendes Retournez-vous sur vos propres kalendcs , Là dont lecture est assez proférée.
L'on vous dit bien : Ciel et terre ont durée ; Mais plus possible est demain tous deux rompre Que son haut cœur de mauvaisté corrompre.
LYIIL
Ne tous vos clercs , ne toutes leurs contreuves. Ne tous les haulx engins qui vous soustiennent , Et fussent-ils plus abondans que fleuves, Plus infinis que les gouttes des pleuves , Et plus subtils que ceux qui d'enfer viennent, Si contre honneur et vérité ne tiennent. Faire apparoir eux tous ils ne sauroient , De quoy d'un grain sa gloire terniroient.
Mesmes le siècle et tout l'univers monde , Vous excepté , le tiennent à preudliomme , Et n'a haut roy, ne prince autre en la ronde , Qui tout son temps ne l'ait tenu la bonde Dont d'honneur vrai se trait la pure gomme. Vous donc, hélas ! que le siècle tant nomme Haulx et fameux, et le juste aggravez ! 0 ! et pensez quel los propre y avez.
Lui mouvoir guerre, il vous est bien possible , Dont le pourfit gît celé ' en fortune ; Mais si la cause en est juste et loisible , Ne s'elle est moins à faire ou plus taisible , Cela seait Dieu qui règne sur la lune. Mais soit ou claire ou noire ou toute brune, Quand vous viendrez pour sa hauteur confondre , Il est non roy, mais duc pour vous respondre.
Bien le pourrez molester et combattre , S'ainsi le veut fortune ou destinée ; Mais ne saurez , pour tout vostre débattre , Son honneur pur infecter, ne rabattre , De quoy sa vie en terre est couronnée ; Mais maugré vous, aura place ordonnée Tout au plus haut du triomphal paroir.
Là où honneur l'asserra son miroir.
Montez , régnez , amplicz vos clostures ; Estendez mains en terre et en mer fières ^ ; Faites sentir vos fers et vos armures , Trembler pays , peuples et fermetures , Dont nous, com vous, savons bien les manières ; Mettez i\ l'air venteler vos bannières Et acquérez le monde eu ceste queste ; Mais de cestui u atouchiez la couqueste.
Sept pieds sans plus do terre glorieuse
Lui garde honneur, plus dignes ([ue couronne,
' Var : OU tel fois, ms. de Floronco.
^ Var ; En terre, en œuvres fèrcs, ms. de Florence.
■l'iU 1J-; DM DE VlilUTE.
Là où fosse a d'œuvro mistérieuso, Toute entaillée en pierre précieuse, Plus reluisant que le soleil au thrôno, Lequel, s'envie ou serpent l'avironne , Trop bien crever et mourir y pourront, Muis atoucliier jamais n'y oseront.
C'est-cy l'acquest de ses longs jours félices ; C'est le droit chier de tout son haut contendro'. Or, lui rostez puissances et délices.
Quand vous pourrez , par forces et malices : Au moins cecy ne lui pourrez reprendre; Car, quand voudriez venir à l'entreprendre , Et fussicz-vous cent empereurs de Rome , Il en fait figue * à fortune et ù, homme.
L'estrif m'ennuie et m'en cuert pitié seure " ; L'argu aussy m'en tire à amertume.
Sy complains bien que né suis de telle heure. Qu'en propres yeux et larmes que je pleure , Baigner me faut ma douloreuse plume.
Et que Sathan , qui tout ce feu allume , Tient de si près les cœurs de haute sorte , Qu'honneur s'y perd et raison y est morte.
Donc, pour conclure et fin mettre en mon œuvre , Qui aigre est plus que mauvaise en essence,
' Var : De son trh-hanlt co7\iendre, ras. de Florence. - Faire figue, se moquer, ' Senre, amère.
Peur m'est , si Dieu les cœurs tous ne vous œuvre
Et d'autre avis vous nourrisse et abeuvre ,
Que dure en fin n'en soit la conséquence ,
Et que fortune et amère influence
Ne facent rapt final de ce royame.
Par nos péchés , chascun y pare une âme.
Felle jadis division murtrière Le mena près jusqu'à la mort extrême , Dont, grâce Dieu! la reboutaut chartrière, N'a pas trois jours , pai'pitié descombrière , Lui restera et g-loire et dyadème ' ; Mais maintenant par ire et par blaphème De Dieu lassus, arrière y est rentrée.
0 ! et com dure et maudite ventrée !
A Dieu lassus, ù fortune et nature, A tous les cieux et célestes puissances , Et à toute humble et bonne créature, Puist pitié prendre et clameur haute et dure De cestes-cy murmures et meschances , En quoi ne vois , par toutes conguoissances , Que pleurs, douleurs d'amertumes farcies, Et fin prochaine eu vieilles prophéties.
La vision du temps de Méronnée * Droit-cy me vient frapper au front subite.
' Var : Ud rescrîa sa gloire et dijadème, ms. de Florence. » Je ne sais ce que l'auteur entend par la vision do Méronnée. II y a ici probablement quelque allusion aux prophéties attribuées à Merlin.
242 !'>•' '>''' '»'•' vf'.iu'rt:.
Vous qui avez nature endoctriuée , Notez que fat' et vieille destinée Par long- décours viennent «'i fin escritc. Point sy n'en fut* la substance petite : Donc, qui voudra savoir quelle est la chose , Demande après ou en quière la glose.
Dieu mène à mieux ce qui est mal eu voie, Et mette en paix ce qui pend en discorde ; Et à tous ceux qu'amour duit et convoie , Dieu, en l'estroit de leur cas, leur envoie Honneur, salut, grâce et miséricorde, Dont, au regard de ce que je recorde, Fruit y a povre, et encor moins délit'; Mais tel l'ay fait, angoisseux, en mon lit.
' Fat {fatum), destin.
* "Var : Pointne s'enfist, ms. de Florence.
* Délit, plaisir.