PROLOGUE
Pour ce que vray semblable est que d'icy à la fin tlu monde pourra estre fait recort de la réguation de Charles VIP de ce nom, roy de France, et de Philippe le très-haut duc de Bourgong:ne et de Brabaut, contemporains, lesquels, après longues et mortelles guerres pacifiés ensemble, par la diversité toutesvoies des humaines fortunes, oncques ne se purent entrevoir, mais s'y entreboutoient tousjours questions et difficultés par lesquelles, vuidans de l'une et rentrans en autre nouvelle jusqu'en la fin de leurs jours, ce noble royaume icy branloit tousjours et vacilloit, ne savoit sur quoy, ou sur paix estable ou sur guerre ressourse; et ce, -i cause et par la contraire aventure h tous deux, que leur heur ne se porta tel que s'entrevissent pour faire estaindre et cesser toutes vielles envies et rancunes, toutes semences de divisions et de haynes dont non moins leurs personnes que ce royaume pendoient en péril, et la chose publique en langueur de désordre , comme vivement font mention leurs hautes esmerveillables chroniques, là où
' Publié d'après le tosto unique du ms. 11101 do la Bibl. do Bourgogne.
2U EXmSITlON
leurs faits et rég-nations, l'un çà, l'autre là, sont mis et escrits en perpétuelle exaltation de leur famé bien digne de mémoire : mais pour ce que moy, le moindre des hystoriog-raphes françois, une fois, sur la fin do leurs eages et au temps de la plus haute difficulté dure que oncques je visse entre eux, sur le point ultime de meschief prochain, dont cause estoit et nourri ssoment, constrainte habitation et refuge de l'héritier de la couronne, le dauphin Viennois, es pays de ce duc, son humble recueilleur, et de laquelle venue, François et ceux d'autour du roy, le roy mesme personnellement, se passionnoient, et déclinans d'amour, non oncques bien vraie çà envers, se laissèrent couler jusques en froideur toute glaceuse et pleine de hayneuses mixtions, imputans à charge et reproche à cestuy duc la venue devers luy de leur héritier et sa longue demeure, comme avoir esté faite par subornance et cautèle : condoléant lors les instabilités des choses humaines et la diversité des accidens que les fortunes tramettoient inopinables, pour ces deux princes tousjours nourrir en rigueur et tenir en trouble la chrestienté universe, fis lors un livret, à l'enseignement de raison saine et à poix de conscience très-gravement examinée, que François toutesvoies prirent aigre ; et en fus durement mesvolu , jusques à estre menacé de grief de corps qui fust pu venir jusqu'à la main mise. Donc, et pour ce que ledit livret fut divulgué en diverses mains, et que possible est que la copie en demeure jusqu'en fin du siècle, par quoy, qui ne sçauroit la cause de l'œuvre et la condition de l'ouvrier avec son intention bonne, pourroit estre le dit livret imputé à charge au facteur, d'avoir esté contamineur du glorieux thrône frauçois, dont envis porteroie le titre, et plus encore le délit : pour ceste cause, et affin que les cuidans estre injuriés par ma lettre pussent retourner à leur appaisement de cœur, par leur donner le vray entendement de mes escrits, ensemble et la fin en moy préenteudue, et aussy que révoquer ne pouvoie, ne annichiler ce qui tant -estoit divulgué et espars , ains me délitoie à parmaintenir la vérité estroite de mon œuvre, tant pour justifica-
tion de mon maistre et prince, le duc innocent et preud'homme, comme pour réduire, par argumens véritables, à la voye de raison saine, les desvoiés, dont intention ultime estoient paix et félicité, sous grâce et amour de Dieu : Tendant à laisser en perpétuelle durée cestuy livret, ensemble la très-haute et trèssingulière vertu, preud'hommie, léauté, gloire et splendeur de mon dit maistre et prince, que François, en celuy temps, par envie de sa clarté excelse et de sa très-haute fortune, héoient , et moy, povre homme, proféreur de vérité sainte, m accueillèrent en indignation à sa cause : ay composé ce livre en prose, où le premier livret, fait poétiquement en mètres, est compris dedans, de lettre à lettre', sans riens mucier, ne recoupper de l'original, dont la mesveillance me fut causée.
Donc, et affin qu'il appère quel en est le titre, quelle la matière subgecte, quelle la fin de l'acteur, et quelle la cause de l'œuvre , le titre en est : Les Expositions de George sur vérité' mal prise; la matière subgecte en est le livret rimé; la fin préentendue, c'est durée et stabilité de ce noble royaume, sous divine protection ; et la cause de l'œuvre, remonstrance à chascun de son droit et de son tort, avecques justification de celui qui innocent est et plein de hautes glorieuses clartés et des grâces de Dieu, humble et léal envers Dieu et homme, là où il doit.
Sy prie à tous voians et lisans icelui, qu'en considération de ceste très-dangereuse matière, droit-cy aherse, pour fin de bien, et que, plein de passion amoureuse, ay intention de déduire estroitement entre deux parties discordantes, sans faveur et sans flatterie, comme vérité me donne entendre, veuUent dispenser, là où besoin sera, en l'aguité de mes termes, et là où corrosiveté aucune se trouvera eu ma tractation non agréable à chascun, que icelle veullent plus imputer à la nature du
' Je retrancherai ces citations qui font un double emploi. Le Dit do Vérité se trouve reproduit eu entier ci-dessus, et il sera facile au lecteur do recourir aux diverses strophes indiquées dans ce mémoire apologétique.
246 EXPOSITION SUIl VKIUTK MAL l'IUSE.
temps, celui de alors, que à la perverse et oblique intention do l'acteur, qui son œuvre a proportionnée à la qualité des causes qui l'ont fait escrire, et dont les déclarations cy-après assoufiront et donront contentement aux lisans, que Dieu mène h salut !
■o^xi-Jsâc
Comme n'a guères séisse en mon estude, là où, en diversité de matières à moy présentées , me prirent diverses ymaginations moultes parfondes, et pour les aucunes d'icelles mettre escrit, je prisse la plume entre les dois et disposasse tourner mon entendement à lateur, comme qui très-hautes et très-dangereuses matières avoie entre mains, et principalement touchant cestuy très-noble et très-glorieux royaume , dont indigne hystoriographe , voudroie bien garder l'honneur de Dieu et des personnes, et, sans fléchir, ne tourner à faveur, garder propre honneur et salut, en quoy toutesvoies, comme je considérasse la difficulté de l'œuvre, et que, tenant la plume en suspense, je pensasse en ma matière subjecte que moult je pesoie, et qu'en icelle je trouvasse difficultés maintes moult dures à desnoer, et dont l'atteinte du vif n'estoit pas légère , et plus encore la détermination dangereuse ; pensant ainsy solitaire, et pesant à la balance l'honneur, la gloire et la haute régnation des roys et des princes chrestiens, ensemble les glorieuses opérations et natures des nobles chevaliers, barons et vassaux d'aujourd'hui et de mon temps, entre lesquels par guerres et divisions ont pu estre congréés haynes et mautalens, et sourses partiales affections et controverses, dont le fardeau très-pesant s'estoit venu plonger sur mes espaules, jusques à durement ressongnier comment je me cheviroie du portage, là où je ploioie dessous et sous lequel sentis nature aucunement rcstiver à l'encontrc par une mollette peur prise
i48 EXPOSITION
soudaine, que, par trop esplucier parfont les choses secrètes, ou par estre trop véritable ou trop ])récis en escrire, je n'acquisisse liaynes envers moy et mesveillance, et qu'en mes labeurs et saines intentions ne fusse maintenu à suspect, et pusse cheoir finablement h icelle cause en aucun infortune , qui dès mon jeune eage toutcsvoies avoie quis songneusement la grâce des princes, et pour iceux distinguer et cognoistre, visité et perquis diverses régions , dont encore l'affection ne m'estoit amendrie ; comme lors je séisse en cest estât , et variasse entre faire et laisser, entre accuser et parer, et que le percogiter tout et comprendre me donnast de soussi beaucoup pour en faire bien : soudainement lors, comme si le tonnoirre chéist du ciel, vinrent à la croisure de mon estude crier quatre impétueuses voix moult aguës ; et disant icelles : « Ouvre cy ! ouvre ! » , fellement frappèrent sur huys et fenestres qui toutes churent du coup, et y entrèrent quatre dames moult espoventables en regart , lesquelles, avecques horreur de figure, me donnèrent frémison aussy en leur survenue, jusques à retraire tous mes esprits emprès le cœur, et laisser le corps privé de ses mouvemens, fors seulement de la vue, laquelle arrestéement se contint en icelles, mais, affuiant vers la fantasie, s'esmerveilloit toute de l'intention de ces quatre et de la cause de leur survenue si impétueuse, non obatant que la semblance de leurs personnes démonstroit assez la faculté de leurs natures, qui toutes se présentoient felles et prestes à injurier qui que fust.
Lors, moy surpris en ce point , comme homme à demi mort et qui n'avoie riens en vigueur, fors seulement la fantasie où tout je recueilloie, et la très-estrange habituation d'icelles et la très-horrible ostention foraine aussy
de leurs contendances, ensemble autres grans mistères qui servoient à leur personnage et à noter bien dignes , commençay à ficher mon regart en icelles, et à noter leurs semblances et compositions moult estranges ; car avoit la première les oreilles bouchées tant estroitement que à nulle rien , fors qu'à propre affection , ne vouloit donner ascout ; portoit l'estomac haut et enflé , col tors vers la main senestre, regart envenimé, la vue creuse et parfonde dedans la teste, de laquelle, en regardant les hommes, les sembloit trèspercer ; sembloit estre mérancolieuse en ses manières , grave en parler et tardive , mais despite mortellement en couvert, jusques à l'escrevement du sacq ', là où toute se deslioit; avoit l'une des mains torse en arrière, et d'icelle faisoit signe de despection , et en l'autre tenoit un glaive dont la pointe mordoit à dens , et sembloit qu'en iceluy aguisoit son venin. Donc, comme je regardoie le front d'icelle et que durement m'espoventoie de son estre, je y perçus en lettres de couleur de souffre ardant escrit : « Indignation suis-je. »
Sy me tins à moult aise d'en savoir le nom, quand par icelui je pouvoie juger plus proprement de son affaire. Donc retirant mes yeux d'ensus pour apprendre des autres, tantost les jettay en la seconde, qui se présentoit en semblant pour moy donner à assavorer de ses œuvres, et pour spéculer bien et comprendre la diversité de ses formes.
Geste dame droit-cy se monstroit avoir les conditions seures% raisons moult aguës et mordantes ; griguoit les dens et màchoit ses lèvres; niquoit de la teste souvent; et monstrant signe d'estre arguëresse, sauteloit sur ses pieds et tournoit l'un costé puis çà, l'autre costé puis là;
' Jusqu'à l'escrevement du sacq, jusqu'à crever do colère. * Seures, amères. Voyez plus haut, \}. 240.
«30 KM'OSniON
l)ortoit manière d'impatience et de contradiction ; le droit œil avoit clos et l'autre ouvert; avoit un sacq plein de livres devant lui, dont les uns mit en son escours' comme chéris , les autres jetta au loin par despit ; deschira papiers et feuilles ; quayers jetta au feu félonnement ; rioit sur les uns et les baisoit; sur les autres cracha par vilennic et les foula des pieds ; avoit une plume en sa main, pleine d'encre, de laquelle roioit maintes escritures notables qui ne lui tournoient à g'ré, et les mit en despris; lors, quant aux autres, donna titres et voies d'exaltation très-hautaines et les jugea recommandables ; d'une esponge aussy noircissoit aucunes yraages, autres esgratinoit aux ongles et à grauhes^ et les tierces rasoit toutes au net et les planoit comme pour les mettre hors de mémoire ; et se mons troit dure et felle ennemie à beaucoup de gens de bien, plus volontairement que par raison. Laquelle, quand bien l'eus avisée et noté ses manières, dont le nom, comme il me sembloit, devoit biea ensievir semblable à ses mœurs, et que moult désiroie à savoir icelui, vis en l'emplastre de son front comme par manière de titre qui disoit : « Réprohation suis-je. » Lequel mot lu, dis à par moymesme : « Voirement es-tu bien baptisée en celui nom, « car moult en est la signification du terme propre à la « réalité de ta condition ; et qui autre te voudrait donner « plus lionneste, donroit parement et titre non dignes à « ta nature. »
Sy me tanai de l'avoir regardé autant; et plein de hide et de l'austérité des deux et de leur injurieux semblant , tournai ma vue en la tierce , laquelle vestue assez lionnestement et j^lus quoye en apparence, porta gros
• EscQîirs, ceinture.
? Grauhes,croQi%'i
rolles d'escritures dessous son bras ; et iceux desveloppant, là où il y avoit plusieurs choses mises par répertoire, aucune fois monstroit les articles au doy, autres fois mettoit le doy sus; et puis à coup retirant icelui, reféri dessus de toute la main par semblant d'aucun ayr, comme s'ellevoulsist monstrer injure ou blasphème en iceux, ou à aucunes personnes là ramentues donner charge.
Geste dame-icy, à ce que je vis de semblant en elle, porta bien la mine de non estre bien juste en conscience et de semer volontiers discorde couvertement entre les hommes; sembloit par nature aussy affecter et quérir volontiers les oreilles des princes et des gens en auctorité , là où , usant de sa propriété, condempnoit hommes et sentences, noircissoit querelles et convertissoit les bonnes en mauvaise interprétation. Dont, à si peu que perçu m'estoie de son estre et que je considéroie bien là où tiroit sa nature, survis en son front aussy le titre de son nom ; et disoit : « Âccîisatiàn suis-je. »
Couché à demi lors et demi assis gisoie à l'envers, privé de parole; et n'y avoit mouvement en moy fors des yeux, auxquels dernièrement se vint présenter l'autre quatriesme, qui toute effuriée en semblant, et comme s'elle me voulsist inférer mort, vint félonnement jusques au plus près de mon vis, et portant une espée hideusement sanglante, laquelle avoit tournée pour férir d'estoc , la vint branlant furieusement sur moy, et faisoit semblant d'en férir, dont la hide me prit telle, et la peur tant extrême qu'en icelle ne m'estoit attente que de la mort ; car m'estoit sa menace effuriée aussi mortelle en semblant comme eust esté la percussion de sa main par réal effet.
Geste dame-icy n'avoit deffigurement autre, fors qu'elle rouloitles yeux, qui lui estoient gros et estincelans ; avoit
252 KXI'OSITIUN
la bouche de travers; le bas et le haut d'icelle contraii-c l'un de l'autre; avoit le visage enflé et tout rouge ; veines engroissies et pleines de sang, et les mains criminellement sanglantes et mortelles. Et non mort encore, mais assez près, réservé que les yeux tousjours me prestoient service pour faire vivement comprendre ma vision, jettai iceux, comme autres avoie fait, en son front ; et lors me perçus de son titre qui disoit : « Vindicalion suîs-je. »
Lors, quand ces quatre femmes droit-cy hideuses et espoventables s'estoient présentées devant moy, démonstrant chascune l'office de son personnage, toutes quatre en ranc se continrent devant mes yeux en tel ordre que je les ay nommées. Et non ayans encore levé nuls langages devers moy, sinon largement grimaces et ireux semblans qui valoient paroles, commença la première , qui se nommoit Indignation, à dire ainsy :
« Traytre homme, mauvais, injurieux, faux homme « plein de venin, digne de mort et d'esquartelure, digne « de mort immortelle et de tourment non terminable, « faux traytre , pervers , digne de toute despection liu- « maine! or as vu nos personnes; or as sçu et congnu nos « noms et les conditions de nos affaires, chétif ! mais tu « ne sçais pas pourtant dont est nostre production, ne de « quel lieu nous sommes mues pour venir droit-cy, ne « qui est la cause de nostre présent survèuement devers « toy. Fol oultrageux ! nous venons et sommes parties de « la très-glorieuse maison de France, de la très-excelse et « béatifiée maison chrestienne, du thrône des honneurs et « des dignités du monde , du ciel impérial terrien , qui « seul resplend sur les hommes, qui seul tient règne et « domination sur les générations universes, qui seul en- « cerne et circuit la seigneurie du siècle, qui seul est pa-
« radis des humaines voluptés , thrône de superéminent « gloire, soleil de justice et de noble vie, fontaine d'hon- « neur et de science, sourgeon de vertu et de félicité, « mère de clergie et de la sapience du monde, région de « clievalerie, royne de proesse, minière de précieusetés , « firmament de salut et de vraie foy, que Dieu a rempli de « grâce, nature, de toute sa prestance, et fortune, de tout « son entremettre. Menteur pervers ! de tel lieu sommes- « nous parties ; de là sommes-nous venues droit-cy par « devers toy, qui le palais du triomphe du monde, le « thrône de netteté et de gloire incomparable , as voulu « ordoier et souiller par tes escrits , et toy boutant en « présomption excessive, as dégoutté ton venin et lancé « jusques à la royale majesté injuriée durement par ton « desgorgier présomptienx. Fol arrogant , esclisce ' de « venin, menteur injurieux, rempli d'estoife pire que « souffre, ne poye " d'enfer, et extrait de la génération « maudite, ce crois-je, de Dam, de Goth et de Magot, dont « la semence puist faillir en toy, traître faux homme, .« organe de l'ennemi, pins criminel que escorpion, ne ta- « rente ', et comment as eu , ne pris le hardement de mettre « avant les injurieux et cuisans termes, les aguës et mor- « dantes paroles qui naguères sont esparses parmi ce « royaume , portées et semées entre toutes conditions et « facultés d'hommes, qui tous, avec le noble royal sang, « avec la très-haute et vertueuse chevalerie francoise, « s'en sentent blessés, et à toy imputans charge de ma- « lice, crient vengeance sur ta fausse hérétique personne, « dont l'injure, ne le venin ne sont h souffrir, combien
» Esclisce (de : esclicer, couler), source. * Pnye (pice), poix.
' Tarente, tarentule.
■254 tXJ'USITION
" que tu te fondes et' confies sur les marches où tu t'em- « îiuclics, et là où ton maistre, ton duc, te donne port et « garant et est peut-estre cause de ton parler. Langue « d'aspic et denture de tjgre , louve engloutisseresse de « l'honneur des François , commoveresse de sang et de « félonnie, présentacle de honte et de rougissure, quelle « chose te peut avoir mu ou causé d'avoir produit les « felles, horribles et suspicables sentences, comme tu as « fait retentir jusques aux portes de nos oreilles, et des- « quelles, non pas nous tant seulement, mais toute la gé- « néralité de nostre thrône est commue et en rumeur ; et « n'est sang en la plante des pieds, qui n'en monte au vi- « sage des haulx hommes, à l'un par vergongne, à l'autre « par ire et appétit de venger. Car ne fut oncques le « thrône francois si injurié que par toy, ne oncques sa « majesté excelse ne reçut lésion si griève que prestement « de ta main ; dont toutesvoies tes causes sont fausses , « tes mouvemens iniques et pervers, tes fondations in- « justes, et tes productions despectueuses et menson- « gères; et en doivent redonder en toy-mesme ohpro- « brieusement les quaiTeaux que tu nous en as tirés, faux « murtrier inhumain ! Et nous t'avons donné autrefois « nourriture emprès nous, t'avons recueilli et reçu .en « service, donné prochaineté à nostre ombrage, hantise « et fréquentation claire avec nous, inspection et cognois- 0 sance de nostre giron ; et tu, en récompense de béné- « fice reçu , en rendition de gratuité obtenue plus que à « ton appartenir, ingrat envers ta bonne fortune et ceux « qui te ont bien fait, tu payes sucre par venin, tu payes « baisers par morsures , tu payes acolemeus par plaies « mortelles , tu rends mal pour bien , et mort pour vie. « Or çà, et si l'heure n'est encore permise que je m'en
puisse venger , et que fortune ne m'est si propice que de pouvoir exécuter mon courage, au moins m'est l'espoir de te monstrer une fois ton mésus et de te faire sentir amèrement tes outrages; car ne mourras jamais, ne moy aussi, que mon ire et ma fureur, mon sang et ma cuisance ne te percent et déveurent, et deschirent et desrompent, et desmembrent et cliarpissent, et te fassent fondre et poudroier en terre, chair et ossemens, et ton nom estaindre en la mémoire des hommes. » A cestes tant aigres et injurieuses paroles me convenoit livrer ascout, et ne m'estoit aisance nulle de respondre à l'encontre par la peur qui me tenoit lors empeschée la parole. Donc, si le regard del'ymage m'avoit donné terreur grande en son survenir, maintenant la me renouveloit par cent doubles. En la felleté de son injure parloit toutesvoies bassement ceste dame entre ses dens et d'une voix cassée, comme si à dangier vuidoit son estomac, et qu'elle ne voulsist point qu'en public on la jugeast telle comme elle estoit en cœur. M'avoit fait des grimaces hideuses et manières de despections les plus terribles qu'oncques visse, èsquelles tant me trouvai confus , tant au bout de mon sens et entendement , que bras et pieds tous estendus comme d'un corps mort, à peine me remanoit en l'âme vertu aucune, ne opération , que tout ne s'esyanouist et s'en allast pour la fuir. Mais pris en celui point dernier , me vint aherdre la seconde , qui s'appeloit Réprobation, et me alla dire ainsi :
« Malheureux homme , tu t'abuses bien. Cuides-tu jà « avoir fait de nous? cuides-tu jà estre quitte de nos « mains , qui tant avons justes causes et actions en toj « pour te pourbondir? Nenny non! tu y es encore et y '-^ seras longuement, car n'en partiras jamais que de toy
250 KXI'OSITION
« premièrement n'ayons fin. Faux escrivain , folâtre « liorame de povre et de petite faculté, clergeau contrefait « lu où n'y a science, ne clergie, ne lecture, ne auto- « rite, sinon multitude de superstitieuses inventions et « fastrouUes ' que tu vas quérant et par lesquelles tu em- <i mieules les oreilles des ignorans aussi fols que toy, et « to3^-mesme en tes folies te glorifies! Coquart, maistre « vei'gaut", qui as l'esclipse en l'entendement, etraesmes « ne te congnois et veux juger autrui ! Que fera-l'on de tes « escritures , de tes frivoles et inventions laidengeuses « que tu as fait dévoler par ce royaume, contraires tou- « tesvoies de la vérité , contraires à honneur et droiture, « et tournantes à dure lésion et scandale à la chose pu- « blique, mesmes jusques à toucher à la face royale, à la « splendeur et netteté de la couronne inviolée, que tu « semblés vouloir ternir et desfigurer par ta plume? Mau- « vais homme injurieux, pervers en conception et léger « en ton jugement, si tu as conçues aucunes passions non « opportunes en Testât de ton maistre à qui tu es et en « aucunes matières qui te semblent estre rigoureuses de sa « part et prochaines de péril, et èsquelles lui-mesme dust « remédier et prévenir par sens afin d'éviter propre mes- « chief ', convient-il pour tant par tes lunatiques opinions « qu'en embellissant ta cause par bourdes, tu accuses et « laidenges les justes et hautes claires personnes par « charges , ceux encore ou celui à qui doy nul ne doit « toucher, et devant qui et le monde et les hommes et « les pensemens doivent frémir et trembler, premier que
• Fastroîtlles, contes faits à plaisir, balivernes.
- Maistre Vergaut, allusion aux huissiers à verge?
* Ceci se rapporte à, la retraite du dauphin (depuis Louis XI) dans les États du duc de Bourgogne.
SUR VERITE MAL l'RISE. 237
« y oser mettre main? Donc, je m'amire en moy-mesme a et me sens toute effrontée de hide, comment oncques « entra en toy le hardement que j'en ai vu, ne la pré- « somption de l'outrage que je y ai trouvée. Et convient « bien certes que la bonté royale soit bien grande, quand « si haut injurieux attemptement souffre et dissimule. « Déa! tu n'es pas celui qui digne soies de dissimula- « tion; tu n'es pas ton maistre, le duc de Bourgongne, à « qui il y peut avoir loi aucune de souffrir; tu n'es pas « son chancelier qui est homme grave et prudent; tu n'es « pas son premier chambrelen, qui est preud'homme; ne « tu n'es pas de la secte, ne vocation par quoy tu doies « avoir aveu de là, ne de çà support ; car tu n'es sage, ne « de nul prix, ne de nulle quelconque provection à dite gnité, sinon à faire et à escrire fatras, multitudes de « folies et de vanités , qui toutes ne servent, ne ne pro- « fitent, mais endorment les fols légiers esprits et les bons « et les notables ayrent. Doncques, puisque tu n'es autre « homme et que tes escrits ne proviennent point, ce peut « sembler , de la gravité et prudence des sages hommes « de ta maison qui nous 'sont bien cognus, et que ton « maistre aussy n'est pas légier parleur, mais bien pondé- « reux, il convient doncques que tu, de propre malice , « de propre envenimé courage et pourri estomac, de la a. malignité de ta racine, pour envenimer et enfellir nous « autres, pour autrui aussi envenimer envers nous, tu as « cecy mis avant , ou que ton maistre faisant l'ignorant « et le non-y-touche soit esté content secrètement de ton « faire. Si tu, de propre et privée malice, l'as fait en ton a propre privé conseil , en toy seul en doit redonder la « punition; et si par conseil et aveu d'autrui en au- « trui sens aussi et gravité , il y siet délibération plus
258 EXP0S1TK»N
« lïifire; car Ik gist lu fort ot l'estroit du neud que ci-après a csclairciras , si tu sçais. Mais dont que procède , ne de « quelle main, tu es un très-injurieux fol et un instni- « ment très-périlleux, duquel, comme les opérations en « sont despectueuses, pareillement est la personne de « povre et de petite value, quand l'œuvre de soi-mesme « démonstre la qualité de l'ouvrier.
« George ! George ! les faits de ce royaume, ne de ton « duc ne se vuideront pas par paroles : il conviendra faits « et réaux effects. Sy t'abuses bien, quand tu penses que « pour tes escrits nous nous doions changer à ton appétit, « ne ployer nos hautes querelles à tes démonstrances, qui « savons faire et dire et entendre mieux que nuls par de- « vers vous. Mais ne vous prisons point tant, mesmes ne « nous daignerions tant abaisser que d'y exposer soin. « Car est œuvre de femme de caqueter moult, et chose de « vertu et de grand pris faire de fait, sique ton œuvre « et ta personne, tout est mis en despris devers nostre sei- « gnourie ; tes blasmes et laidenges sont suspensées jus- « ques à heure due; tes haulx présomptieux langages « réputés sans fondement ; tes démonstrances et doctrines « comptées à frivoles ; et brief, et toy et ton fait, et ton es- « crire et ton fantasier, tout ne nous est rien, ne ne poise ; « tout ne nous meut, ne ne change, excepté que une fois, « avec vous autres, dont nous nous chevirons bien, m'en « rendras compte. »
N'avoit encore le mot hors de la bouche ceste dame, que la tierce, soy hastant de parler, ne lui vint rompre la queue de sa raison; et la faisant guencir' un peu du bras pour avoir lieu en mes yeux, commença à dire :
' Guencir, se détourner, changer de place.
« J'ay vu pièça et visité tes escrits, qui sont pleins de « sédition et de mauvaise glose. Sy convient que tu soies « homme plein de mauvais vouloir et de perverse incli- « nation, ou que tu nous ouvres tes sentences et exposes « en autre entendement que ne savons comprendre ; car « tout sonne injurieux, tout sonne en blasphème et vitu- « père ce que nous y véons, et tout tourne en reproche et « dépression de l'honneur générale de France, avecques « vantise et présomption sur icelle , et qui plus est , avec « attemptement en la royale majesté particulière, laquelle, « de par Dieu ! ne gist pas en ta répréhension, ne chiet « pas à estre corrigée, ne reprise par toy qui n'es que un « povre nient , un povre ver de terre très-misérable , un « povre homme de petite vocation , de petit sens et de « povre estime, et en qui, quand tu auroies beaucoup « brassé de mal, mis le monde en desvoy et meschief, n'y « auroit point de recœuvre, et n'y auroit à qui se « plaindre, fors d'un meschant fol escervelé, plein d'oa- « trage et d'arrogance, qui se présume de ce que n'en- « tend et se mesle de ce que point ne lui affiert. Sy seroit « bien le monde payé lors , quand après grans meschiefs « avenus par si faites besongnes, on prendroit vengeance « d'un tel chétif et le jetteroit-on en la rivière en un sacq. « Par Dieu ! sire , qui m'en croiroit, l'attente ne seroit « point jusqu'au meschief avenu ; mais tu-mesme com- « meuceroies à gouster le meschief, et se commenceroit « en ta personne, car tu vaux que tu boives de l'eau de <' Seine ou de Loire plus que ton soûl, ou que tu la saches « espuiser toute par boire sans noyor.
« Comment, déa ! et il semble que tu fasses la figue avec « François; il semble que tu ne les prises, ne ne poises, « et que ce n'est rien de leur fait, fors chose douteuse et
>2G0 RXmSITION
a variable, chose de mobile fortune non fixe, \k où beau- « coup de vices , beaucoup de vanités et de passions se « tressent parmi, et à cause desquels points tu les sers « d'impropère , tu les touches et agraves de cuisans « titres, et ton parti et ton maistre tu extolles et eslièves « en hautes louenges.
a Déa! pourtant, si tu prises ton fait beaucoup, et que « les gloires et félicités de ton duc tu réputes excelses, « n'en sieut pas que nous, que tu n'aimes point, doions « tolérer tes paroles envenimées, ne concéder tes sen- « tences estre véritables, quand, au point où elles sont « corrosives et de mauvaise digestion, nous y mettons « contredites. Peut-estre qu'en autruy œil tu vois la bu- « chette petite , mais au tien propre tu ne vois pas le « sommier bien gros que tu y portes. Toutesvoies tu le « cuides avoir net et tout clair; mais ce te fait ignorance, « ce te procède d'aveuglement, de raison et de conscience « cruement examinée; car amie flatteresse fortune lon- « guement possessée, naturellement est nourrice d'aveu- « glement et de vertu endormie.
« Si gloire doncques et félicité par devers toy sont « grandes, loes-en Dieu ; mais n'ont à comparer pour tant « les nostres la dépression de ta langue, qui sont telles « que Dieu nous a souffert acquérir en labeur, et les « tiennes telles que tu les as et qu'on en pourra voir l'is- « sue. Sy est folie en toy grande de condempner nullui « pour toy glorifier en ta propre fortune qui ne t'est « estable ne que à autre, car là où tu-mesme t'eslièves, « tu te ravales, et là ou autrui tu déprimes , tu-mesme te .« condempnes. Aussi ton livre venimeux, plein, comme il « y pert, de crime en la majesté, cestuy-là te condempne « et juge; cestuy-là te prononce et démonstre qui tu es,
« et par tes mesmes et propres sentences très-rigoureuses « te reprent et accuse, disant et déclarant que tu es plein « de mauvais fiel, de mauvaise et injurieuse conception, « de mordantes vilaines morsures , de présomption et de « fol outrage , dont la malignité et le mésus demandent
« punition, non pas tant seulement à Dieu, mais au roy « et à nous autres tous en général que tu as blessé. Par « quo3% moy, ayant parvisité tout au long tes faits, les- « quels en usant de mon office je déteste et agrave, je « demande sentence et jugement aussi sur ton corps , et « que à l'avenant de ton démérir soit exécuté par justice « ou par voie de fait autre , tant que mort s'en en- « sieve. »
A ce mot s'avança la quatrième qui se nommoit Vindicaiion, et sembloit enflambée par dedans , comme si ce fust un esprit mauvais ; mais ne disoit mot, fors tant seulement : « Tîce, tue, tue , à la mort! », et roulant les yeux assez espoventablement pour faire mourir gens sans férir, vint de tout impétueux air, atout son estocq, cuidant le ficher parmi moy , là oii de la volenté de Dieu ou de mon bon heur, ne sçay comment, se trouva retenue par derrière et ne pouvoit marcher avant jusqu'à moi, dont effuriée et passant toute impatience, cuida désespérer et soy-mesme occire par despit; et jettant feu par les yeux , ronfloit des narines et brayoit par four.senerie si horriblement, que certes, qui n'avoie espoir nul en ma vie dès le commencement de leur venir, maintenant ne avoie autre recours qu'en Dieu pour lui recommander mon âme, auquel taisamment et par seule pensée j'envoyai ma prière, là où tout espoir temporel m'estoit défailli et me avoit relenqui tout humain confort es mains de ces quatre.
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Donc, comme en ceste dure perplexité eusse esté aucun petit temps, non pensant que si heureux fusse que ma prière dust estre exaucée devant Dieu, ne qu'envers moy tel pécheur, sa miséricorde se dust ploier si à coup, prestement s'apparut à moy une ymage dont la beauté en son survenir me donna esblouissement parce que claire estoit et d'ang-élique semblant ; mais ne s'en raonstra riens que le vis', lequel, par le survoir, commença à rassurer ma peur et à mettre eu estât mes naturelles puissances eslongiées de leur vertu par fraeur prise ; et déclinant son regard envers moy par semblant d'aucune affection, proféra ces mots, disant :
« Homme , reprens seurté en toy et courage ! rend « grâce à Dieu et resvertue ton esprit ; car quoique tu « soies accueilli de menace, n'es en péril pour tant, ne en « l'abandon de fortune, parce que Dieu, où toutes choses a se présentent, congnoit ton fons meilleur que ne font les « hommes : sy ne te souffrira en danger, là où tu-mesme « te voudras aider et prendre aux dens le frain de ton « opportun besoin. »
Et alors moy , qui soigneusement entendoie à ces paroles et ne savoie qui fust ceste ymage, m'enhardis de lui enquérir qui elle estoit, ne dont estoit sa production. Et elle, non lente de ^espondre^ me dit : « Je suis « créature de Dieu, claire comme tu vois et noble créa- « tion, mais souillée laidement par tes mesfaits, et infuse « en toy et donnée inséparablement, sinon par mort. « Suis ton âme raisonnable, qui te donne estre et vivre, « parler et entendre, et viens par la divine pourvision « devers toy, moy remonstrer comme lumière et clarté de
• Le vis, le visage, la figure.
' Cette forme rappelle la langue poétique de Dante.
« ton corps, conduitresse et conseillère de tes affaires, là « où, quand tu obéis à l'empire de ma raison, je te main- « tiens clair et louable ; et quand moj me supploie à tes « appétits sensuels, moi-mesme je me défigure. Mais, « pour ce que n'est de la spéculation présente d'entrer en «t ces termes, fors en tant qu'il touche ta présente per- « plexité où il te besongne secours, laisserai couler tes offenses diverses par lesquelles tu m'as mise en péril, et viendrai à aucunes bonnes inclinations naturelles en tov, qui, en la miséricorde de Dieu, espoir, sont regardées, et èsquelles ne te souffrira périr , mais que te persévères et parcontendes plus et plus à fin bonne et à l'obtènement de sa grâce , qui oncques n'eus en toy une seule pensée bonne, une seule gouttelette de fructueuse intention, que tout n'ait esté vu et regardé de ses yeux , et tout mis en la conserve de sa bonté, pour t'en rendre rétribution une fois condigne au cas et à l'avenant dumérir, par équité telle que tout bien fait est rémunéré également, comme le mal fait pugni.
« 0 dame, ce dis-je alors, estes-vous donc l'âme de mon corps? Estes-vous celle en qui je m'attends sauver présentement à rencontre de cestes felles et inhumaines dames droit-cy qui tant me contempnent et injurient que la mort ne me pourroit estre plus aigre que leur parler? »
LAME. — Oy voir, ce suis-je; je suis le fruit de ton expectation.
l'acteur. — Loué donc en soit Dieu et bénoite soit l'heure de ton apparoir! Donc et si par toy dois estre relaxé de la chartre de mes mérancolies, te prie que tu veuilles faire revivre aussi mon esprit tout circui de ténèbres , affiu que par claire conguoissuuce prise de toy je me puisse
■nn Kxrosriin.N
rd'Uiiir avec toy en amour, qui ne te conynois ores que confusément et en ay oublié les propi-iétés et vertus. Sique je te prie, faveure-moy et m'accorde ma pétition; et qui l'es nommée lumière et conduitresse de ma vie , paroffre (oy, je te i)rie , charitable exposeresse de mon salut.
tt Volenticrs, ce dit alors l'jïme, et je le feray. » Et moy, (jui avois subtile l'oye, respondis prestement : « Voire; mais « me seras-tu avocate féable après et défenderesse en ce a qui me besongne? » Qui, non lente en respondre, dit : « Oy, mais ce ne sera point en la semblance que tu ores « me perçois, mais en autre résolution de personnages « que tu congnoistras ci-après, et qui avec «noy, sont « une mesme chose et essence, et à toy , d'une mesme « administration et service. Sy saches et entends bien , c. qu'en ensiévant ta pétition faite, je suis, comme je t'ai « dit, ton âme raisonnable, créature formée à l'ymage de a Dieu et de son semblant, à qui, après les angels et céu lestes créatures, nulle rien terrienne n'est semblable, V nulle de telle dignité en création, nulle de telle adoption « en la divine amour, nulle de telle conception sublime, « nulle de telle susception de grâce, comme de vertu, « comme de science, comme de congnoissauce et discrétion, « et comme de toute capacité de chose intelligible et com- « préhensible, avecques vie éternelle et joyeuse fruition « de la vue de Dieu, lors quand par labeur et vertu me « serai exercitée pour y paratteindre. Et ceci dis-je quant « au regard de mon estre et du lieu dont je' viens. Mais, « quant au regard de ta personne privée , à qui je suis « enjointe pèlerine, mise en ce voyage d'embas pour y « cueillier fruit, pour y messonner et semer, pour y ras- «. sembler trésor de mérites, pour y faire planter et florir « œuvres vertueuses, certes, je suis celle qui, duite de ton
SUll VERITE MAL PRISE. 265
« bon ange, regardée de la bonté du haut Sire de lassus,
« après ton enfance, passé de sept ans et mis à puérile
« escole, te fis comprendre ta première leçon, et toy ayant
« fait sage de lettrure, te baillai en rétention ta patre-
« nostre. Donc, plus et plus par succession de terme tu
« convaloies et croissoies, et en renforcement d'eage et de
« corps tu acquéroies plus et plus impression de science,
« jusques à largement en avoir conçu, premier que tu
« me retirasses arrière de ta perfection et principalement
« de mon salut.
« Et alors comme je te visse, par conseil non sain, « distrait des escoles, et que non tenant compte de ta pre- « mière nourriture enfantine, tu t'enveloppoies es aftec- « tiens mondaines, tu t'abuvroies de vanités temi)orelles, « tu t'adonnoies tout à délis et désirs charnels, dont onc- « ques puis tu ne fis retraite, et qu'en cuidant prospérer « ton chemin, féliciter ta vie et ta fortune, tu qnis les « variables et périlleuses habitations de dame court , les « mendiques et fallacieuses hantises des princes , o ' leste quels tu te pensoies grandir, ô lesquels tu te pensoies « sourdre et monter, comme rien ne te sembloit telle féli- « cité comme fréquentation de seigneur, lors moy, obéis- « sant à ton erre, envis toutesvoies et à i-egret, pour « première réception de doctrine conçue en moy, je te « ramentus estrc nécessaire pour finablement , jà-soit-ce « que par longues cstorses, venir à bonne fin, servir, « aimer, craindre et honorer Dieu sur et devant tout, et « que sans avoir icelui tousjours devant l'œil, tout ton « contendre , tout ton acquerre et ton délicativement vi- « vre, tout seroit povreté et malheur, tout seroit ombre et
' 0, avec.
« nuée de mort, cas de confuse expcctation, de petite a durée et de douloreuse issue, qui, comme le vaisseau qui a naturellement retient en lui le flair de la première « liqueur qui y est imbue, tu ainsi, par vertu d'aucun peu « de science comprise en toy adolescent, m'ensievis en « conseil et te submis volentiers à mes enseignements ; « lors où toy ayant tiré à celle vertu qui estoit souveraine, « je m'assayai après à te induire encore en une autre « non moins à perfection profitable : c'estoit que, avec « aimer et craindre Dieu , tu aimasses vertus et bonnes « mœurs, contemplasses toudis les bons et leurs exem- « pies, et les mauvais abliominasses et fuisses en leurs « œuvres.
« En quoi aussi, toy trouvant libéral assez et prest, et « qu'en longues contraires impugnations et adversités « cbéant et relevant, où Dieu t'a esté clément et piteux, « je me suis tenue ferme et constant en te ramentevoir « toudis les points dessus dits ; toy, venu pareage robuste « à meurison et gi-avité plus et plus parfaite, je t'ai « conseillé dicter et mettre par escrit tes conceptions, « selon l'occurence des temps, une fois, par amoureuse « jeunesse, louenges et glorifications des dames, autre fois « par affection à la gloire du siècle, cantiques et exulta- « tions des nobles humaines chevaleries, en quoy, tu « léger encore et volage , passant ton temps vertueuse- « ment, non en oiseuse, tu t'es acquis famé assez moyenne, « grâce conveniente et fertile , et habitude et cognition « de maint noble et haut homme.
. « Donc depuis, comme l'on tire de l'un à l'autre, et que « les esprits se ouvrent et esclarcissent, les fantasies s'es- « pardent et amplient, les conceptions s'aguisent, les ju- « gemens se meurissent et pondèrent, et que les expé-
« riences des choses humaines plus et plus s'assaveurent a et se congnoissent, après avoir vu et lu histoires et livres « divers, pris dilection grande et faveur en leur contenu, « aimé les glorieux et haulx homme de jadis, condolu « leur infélicité par fortune , glorifié leur vie par noble- « ment vivre, et toy-mesme, voyant et considérant Testât « de ce siècle, je t'ai fait ouvrir l'entendement en icelui. « Je t'ai fait voliter ta pensée et circuir en la rondeur de « la terre, ta fantasie en sa circonscription universe, et « pris et recueilli beaucoup çà et là, comme tout ne se « peut en un homme comprendre. Je t'en ai fait vuidier « tes méditations ; je t'en ai fait mettre par escrit tes con- « ceptions, et fait composer livres et traités, plus à l'uti- « lité et salut du monde que à propre et privée gloire.
« Donc, en ensie vaut mon conseil de vieil temps, et « pour toy faire acquérir mérite en labeur, je t'ai fait em- « prendre l'insécution de ce noble et ingénieux homme « Bocace , et réduire à mémoire , depuis le roy Jehan « où il fîna, les haulx et glorieux hommes de la terre suc- « combes en fortune et venus à povre et douloreuse ter- « mination, dont toutesvoies le nombre est grand, la hau- « tesse de leur estât, dangereuse, et la tractation de leur « mort et infortune, à tout le monde ploralje , considéré « encore les très-hautes et très-excellentes personnes, rovs « et princes de nostre temps, qui y sont comprises, et dont « les matières bien traites effaceront toutes recordations « anciennes'.
« T'ay fait emprendre en outre cent épistres où l'uni- « vers estât du monde est compris dedans, et en quoy
' Ce traité ne fut terminé que plus tard, lorsqu'on vit se réfugier on Flandre Marguerite d'Anjou, à qui ChastoUain le dédia. Nous le publierons dans le tome VII.
208 IvXIMJSlTlON
« cliascuii , liuiiinu; ou l'emine, de qiielconrjne condition si « puissent estre, trouveront allocution.
« T'ay fait emprendre aussi la tractation d(,'s denx fè- « licUés , le livre de trois divers nobles, le livre des hii- « maines grâces, le livre des périls du monde, le livre du « père à son fils, le livre du faux amoureux, lequel « i-ouvé ' de deux dames, laisse la meilleure et la jikis belle « })()ur adhérer à celle qui lui est traître et contraire; le « livre de la condition de for lune, le livre de la cause des « infortunes, le livre des alusemens de court, le livre de « la tranquillité des courages'^, et plusieurs autres, les- « quels , si vie t'est permise et conjonction avec moy par « aucun temps convenable, àl'aide de Dieu, te ferai mener « jusques au parfait, sans encore la très-ressongnable charge d'escrire tous les haulx et grans faits de la chrestienté, souverainement de ce noble royaume et de ses dépendances, depuis l'an vingt jusques à maintenant, là où, avec infinité de labeur, conviendra aussi avoir multitude de grand sens et de soin pour justement en ouvrer. Et te doit bien frémir le cœur à l'encontre, attendue la difficulté seulement de ceste très-haute matière sans fons et sans fin, comment tu t'en cheviras; mais en lowgue vie et diligente labeur n'est rien qui ne se mène à cliief, quand bon vouloir s'y aj ouste. « Je t'ay fait contempler aussi maintefois les choses glorieuses et excelses, réciter délitammeut les vertueuses', plorer en courage celles de tribulation et de ruine, souverainement du présent temps, auquel les ft roys et princes de la terre sont divisés ensemble, froids
' Ronvé[àQ: rogare, demander), sollicité, prié. 2 Tous ces ouvrages sont perdus : nous ne savons môme pas si Chastellain les a achevés.
« en amour, nonchaillans en devoir, paresseux au fait de « la chose publique, songneux en affection privée, pleins « de vanité, pleins de murmure , pleins de couvertes en- « vies , pleins d'affections terriennes , pleins de desrègle- « meus, pleins de vices et de povres conditions, et chaulx « et boulans en leurs propres et privées querelles , par « lesquelles menacent le monde et le font trembler, lais- « sent la querelle de leur créateur, l'expédition de la vraie « foi sainte , en quoy Dieu se pourroit contenter d'eux et « chrestienté ressourdre , qui maintenant va vaucrant et « chancelant desconfortée, criant hautement devant les « portes des royaux palais , devant les fenestres des pré- « lats cras et replets, en plein consistoire aussi des gens « de conseil enivrés en autorité; mais ne trouve que « cœurs endormis, natures appréssées, affections refroi- « dies , amour petite , dévotion sobre, compassion nulle ; « et ardans en convoitise et vaine gloire, exposent seu- « lement et appliquent délectation en chose terrienne , « comme non en un, ne en deux, mais en toute la plus « part chrestienne appert et est manifeste.
« Cecy avec plusieurs autres matières semblables t'ay « fait concevoir souvent ; t'ay donné méditations et pence sées, dont les conceptions aucunes fois bien amères t'ay « fait convertir en pleurs , et icelles mettant par escrit, « remplir ta plume de propres termes. Sy ne le dy pas « pour toy traire à vanité, ne h jactance en ton fait, mais « afin que Dieu soit preuve et tesmoin de la cure et solli- « citude que tu portes en la félicité et tribulation des « hommes. »
l'acteur. — Dame, moult ay oy ententivement le recort que tu m'as fait; et m'a esté solas très-grant d'avoir eu le rafraîchissement de mon eage passé, duquel toutes-
voies plusieurs menus articles droit-cy récités me estoient esvanouis pièça, et ne m'estoit ores nul souvenir d'iceux, par la multitude des diverses fortunes à moy survenues depuis, et par la longuesse du temps passé, qui peut causer l'oubliance.
Mais, quand j'ay oy tout ton recort, tout le renouvellement de ma povre vie passée, de ma très-misérable et cliétive vocation exercitée par toy, stérile toutes voies et non fructueuse , non d'aucune utilité et saveur, non d'aucun prix, ne de los, mais grosse toute et rurale, simple et de rude substance, sy ne t'ay-je point oy faire mention aucune particulière de la chose du monde seule dont autrefois et encore tous les jours tu m'as plus donné de passions , plus de pointu-^s en mes entrailles , et plus de tristes et de dures mérancolies en mes pensées : c'est de la rumeur et froideur qui régnent entre deux les plus glorieux princes de la terre, les plus pleins des dons et haulx bénéfices de Dieu, les plus exaltés en la roue de fortune, les plus béatifiés en gloire et en splendeur terrienne, tous deux d'un ventre et d'un tronc , d'un nom et d'une origine, d'une mesme région conscripte, parens prochains, frères par alliance, rejoins par nature et par grâce; et par rancunes et querelles non nécessaires, par titres non honnestes , par passions vicieuses et de grand péril , froids et diffidens l'un de l'autre, s'estordans de la voie de nature et d'amour due , s'enaigrissent l'un envers l'autre , murmurent ensemble, grongnent et aguisent leurs dentures pour mordre, sont félices tous deux, mais tanés de félicité, par semblant menacent le monde et l'espoventent pour inféliciter eux-mesmes. Sy sçais bien que rien n'est que tant j'aime que leurs personnes, que tant je exalte, ne glorifie que leurs régnations, que tant je parfonde et enserre que
leurs noHes et glorieuses vies, leurs hautes et vertueuses conditions, leurs très-excelses et très-solempnelles victoires et triomphes, par lesquelles ils resplendent et survolent tous ceux de leur temps, tous ceux de leur eage passé, souverainement l'un comme chief du monde ; mais ennemis, hélas! aujourd'hui à propre félicité, à propre privé salut, à propre gloire obtenue et acquise , et retendans par apparence à ruine et confusion, à opprobre et injure en l'un l'autre, en servitude et humiliation sous fortune, tiennent le monde en perplexité, l'église de Dieu en balance, chrestienté en trouble, la foy en décadence et en diminution, et les ennemis de Dieu infidèles, par obéir et entendre à propres privées quérimouies et vanités, en orgueil et convalescence : dont, tu, âme raisonnable, puis que tu m'as bouté en ces termes, m'as donné maintes parfondes pointures de mérancolie, maintes douloreuses vuidances de soupirs, èsquels passionné et percé souvent en cœur, m'as fait faire livres et escrits, et dressant mon œuvre à la nature et qualité de mes passions, m'as fait asseoir ma plume en matière odieuse, en matière où se quiert le venin et s'y juge, posé qu'il n'en y ait point, et pour laquelle cestes horribles et espoventables femmes droit-cy quatre sont venues devers moy, moy menaçant de mort, de honte et de mauvaise fin, ettoutesvoies ce qui y est, est par toy. Donc, si autre part et tousjours tu m'as conseillé le plus sain, le plus honorable et le plus utile, comme mesme tu m'as dit et ramentu droit-cy, et maintenant tu m'as fait follier et légèrement emprendre, mettre avant œuvre contagieuse et mauvaise, en lieu encore où je veux honorer et aimer, reposer et prendre ombrage , durée et terDiiuation , et tu ne m'en fais recort, ne ramentevance , non plus que si tu ignorasses le cas et voulsisses laver tes mains du meschief,
272 i;\ POSITION
certes, jo mo devroie bien plaindre de toy et toy irapropérer, si, an fort et an grand besoin et dnr destroit où j'en snis, tn ne me viens îï seconrs; et confessant le cas que de toy vient comme autres , tu ne me bailles conseil et doctrine pour m'en parer au vrai et à l'équité de ma bonne intention, de Dieu congnue.
LAME. — Déa! mon ami, si tu n'as esté si constant que jusques à paroyr ma récitation, n'ai pas esté oublieuse pour tant de faire fin telle qu'il me sembloit expédient. Commencer et conclure sont en moy en une mesme liberté. Et comme franche suis en pouvoir parler ou non, je suis francLe aussi en pouvoir taire ou non taire. Je t'avoie jà ramentu moult de choses passées, non pas tant nécessaires comme fructueuses, parce que tu y as repris vigueur. Donc, si j'ay fait un commencement de remonstrancc à toy utile, est vraisemblable aussi que mon prétendre sy estoit de faire fin profitable. Mais t'avoie or ains dit que, sous forme et espèce de unité où tu me vois présentement, guères longuement jie te tiendroie parole ; mais sous une trinité nouvelle, une mesme vraie chose avec moy, et moy avec elle', et à toy d'une mesme administration, je te feroye service. Or as-tu touché celui point auquel ta nécessité expète mon assister, et lui besongne de me congnoistre en autre vertu, sique, non, desavoant riens de tes œuvres, non plus les nouvelles que les vieilles premières , mais promettant vertueuse deffension en toutes pour ta personne, mebesongne changer personnages maintenant, par quoy, moy revue, seras encore plus joyeux et mieux à ta paix.
Lors, en l'instant avec le mot, s'esvanouit ; et en l'instant arrière soudainement , sans temps entre deux qui portast mesure, se remonstra en la trinité que m'a voit promise.
Et se mirent devant moy trois personnes , dont l'une sy estoit en forme de jouvencel ang-élique, riens tenant de terre, ne de matière corruptible, lequel , de tout le corps, estoit clair comme de cristal, de la teste en dessous; et s'y pouvoient par semblant imprimer toutes choses entendibles et sensibles, sans jfîn et sans nombre; et se nommoit en celui endroit Entendement possible. De la teste en dessus estoit en regard, comme un escbarboucle rayant, jettant sesrays contremont du ciel dont recevoit sa clarté, et en dessous au cristalin corsage donnoit lumière. Donc se nommoit en celui endroit Entendement hesongnant.
Les deux autres personnes estoient féminines dames, moult belles et de noble nature , ce sembloit. Sy estoit l'une en son estre blancbe comme noif ' pure, pleine de diverses pointures et d'impressions infinies, sans que lieu y remainsist encore sufiisant pour y en mettre des autres cent mil fois tant. Et estoit vestue ceste dame d'un manteau tant délié que , sans descouvrir riens du corsage, tout de ce de dessous se pouvoit congnoistre légèrement par dehors; et se nommoit ceste dame Mémoire.
La tierce sy estoit une dame moult spécieuse , toute vestue de pourpre. Portoit sceptre et royal vestement; et décorée de couronne luisant , usoit d'empire comme empereis sur les autres ; et se nommoit ceste dame Voîenté. Moult certes m'estoit chose délectable voir ces trois nobles personnes , et chose de grand reconfort sentir emprès moy leur assistance. Sy dis lors que bien m'avoit accompli sa promesse la dame qui s'estoit esvanouie de moy, et qu'en lui certes avoit fidélité grande et bien approuvée.
' Hoif, neige.
Ton. VI. 48
271 KM'OSITION
Et lors, comme ne pouvoie saouler les yeux en les contempler, et que mes fraeurs premièrement eues m'estoient toutes esvanouies, comme si rien n'en fust avenu, me perçus que les quatre mes ennemies de commencement commencèrent à reculer un petit en arrière, et prenant une manière rassise en elles, plus que au premier, changèrent couleur toutes quatre. Et sembloit que peur aucunement les surprist de ces trois, et que redoubtassent leur vertu. Pour quoy, elles trayant ensemble en manière de conseil, et percevans bien que lieu n'auroient d'estre oyes, ne d'arguer à l'encontre, trouvèrent un personnage d'une dame nouvelle, ne sçai où elles l'avoient embucée ; et icelle ordonnèrent pour tenir leur lieu , et pour mettre avant en termes ce à quoy dès le commencement estoit leur prétendre. Et tant appris lors de son estre que je l'oys nommer aux autres Ymagination françoise.
Comme doncques ces quatre premières dames droit-cy, à demi reboutées, se tenoient un peu plus loignet de moy que ne soloient , et que leur semblant portoit de non me oser approcher mais, par la vertu des autres que je perçus bien que moult ressongnoient, vis partir de leur troupeau ceste dame Ymagination, portant en sa main un livret; eticeluy présentant à mes yeux tout ouvert, commença à dire : « Homme ! de ce livret qu'en dis-tu? l'as- « tu vu, autrefois, et es-tu de riens recors de son con- « tenu? »
Et moy respoudant que oy et que j'en avois congnoissance assez, m'en renforça sa demande, disant : « Et dont « vient que ton cognoistre en est si expert, et que encore « ne l'as vu, ne manié entre mes mains? »
« Beau l'ai congnoistre, ce dis-je lors, car ce fut une « fois ouvrage de mon engin. »
YMAGiNATiON. — Et Comment a-t-il bien le hardement en toy de regeliir ' que c'est de ton oeuvre?
l'acteur. — Quelle utilité me seroit de nier ce dont la preuve du contraire me tourneroit en confusion ? Si mère ne peut nier son fruit , ne moy ne puis nier ce livre. La mère a porté son enfant en son ventre , et moy ay porté cestui en mon âme. Donc, s'il y a riens qui sonne aigre et qui cuise à honneur par l'interpréter au pire , vez- me cy submis à l'interprétation d^Entenclemerd, et de ces deux dames Mémoire et Volenté, en qui mains et distinction claire je me ose bien fier de ma sentence ; car y a en elles droiture et équité , saine conception et vrai jugement; et ne se desvoieroient ne pour toy, ne moy, de la voie véritable.
TMAGiNATioN. — Et commcut faut-il tant de personnes pour te défendre , qui as esté seul à la composition de ton livre? ne faut mie trois avocats pour un seul corps garantir? Respons, et sauve de propre estomac ce que de propre estomac tu as mis avant.
l'acteur. — N'ai advocat nul droit- cy qui ne me soit propre et qui tenu ne soit de moy servir, comme qui ne puis vivre, ne avoir estre sans leur assister. Ce sont celles et celui qui ont esté inséparablement avec moy au secret de mon ouvrer, là où j'ai composé ce dont j'ai eu crémeur longue d'en avoir assaut, et laquelle cliose, jà- soit-ce que je l'aie moult redoubtée, et que l'estroit de l'examination m'a esté une dure attente par la diversité des courages, toutesvoies loué-je Dieu de l'heure qui est venue maintenant, quand assiégé de tous lez de vous et d'autre, je me trouve en point de respondre, sous la prestance toutesvoies
' Regehir, reconnaître, avouer.
270 ExwsrnoN
de ces trois, afin d'en estre quitte une fois, juste et preud'liomrae, ou d'en estre à la condempnation démérie.
YMAGiNATiON. — Homme, tu parles baudement; et semble que bien peu tu prises cestui affaire. Mais sçaistu bien quel nom j'ay et de quel lieu je suis venue pour venir droit-cy?
l'acteur. — J'entens que l'on t'appelle Ymagination fmnçoise, et qui es celle qui as tourné et viré ce livret de feuille en feuille; et le lisant et espeluçant par jour, de lettre à lettre, par nuit l'as ruminé entre courtines closes, et y quis le goust du vrai entendre, là oti souvent, à le macbier, la saveur te sembloit amère.
YMAGINATION. — Et te scmble-ïl que, par ces trois qui te assistent droit-cy, tu me doies donner goust autre que celui que j'ay pris, et que par leur parler je doie tourne^ mon jugement contraire de mon assavourer? Nenny voir! sique ne sçai à quoy te servira la fiance que tu y as, ne à quoy te viendra à profit leur entremettre, qui me semble aussi peu fructueux comme nécessaire, quand ce qui est fait est fait en ta personne, et en ta personne , comme George, tu le dusses respondre, non pas en ces personnages que tu nous vas quérant droit-cy. Au fort, pour venir à nos fins, entrons en commencement; et si tes assistans y ont lieu, me fassent entendre quel et comment , ou tu en leur nom ; et me déclarent leur estre et condition, par lesquels droit-cy doivent estre appelles, ne crus de porter la raison pour toy, qui ne congnoi que ta personne et tes œuvres, et non pas les leurs.
l'acteur. — Dame, je ne prie fors que oys soient, et que prestance leur soit faite de parler, qui prestement enfonceront un tonneau , dont ce qui en vuidera ne court pas à broche commune, mais te donrra assagissement
beaucoup de tes questions, premier que tu }'• entres. Sy te prie, sire Entendement, et vous, mes dames, qu'en ensiévant l'exigence du cas, droit-cy veulliez esvertuer vos personnages, telles comme sont vos natures , et monstrer à Ymagination fmnçoise , comme vous avez grand titre et iutérest d'estre venus droit-cy en ma deffense ; car, ce fait, me sera deschargé beaucoup mon cœur, et ma cause plus embellie.
ENTENDEMENT. — Dame, uc te semble -il que nous soyons convenables avec cest homme , qui en sa seule personne a concité toy et toute la greigneur part de France contre lui, sous espèce toutes voies de bien et de bonne intention, qui autrement a esté tournée? Doncques, qui seul est encontre une telle généralité ennemie, fol n'est pas, s'il a frère, ne sœur qui soient une mesme chose avec lui, s'il les mène à jour de son champier' pour conseil, là où il pense à trouver dure bataille. Ainsi est-il droit-cy, dame. Nous trois, nous lui sommes frères et sœurs, une mesme chose, une mesme nature avec la sienne, qui nous entr'aimons tellement que nous sommes inséparables de lui, sinon par séparation de vie. Donc, si tu quiers à congnoistre mon estre, ne à enquérir la cause pour quoi icy je me ingère, regarde vivement en moy, et avise si je ne sers moult à l'acteur et si je ne suis Entendement linmain, en similitude d'un coffre ouvert, là où toutes choses , selon ce que elles se présentent aux sens extériores et aux puissances de l'âme, par dedans se recueillent, se conçoivent et se logent; et là, visitées par la lumière (>i Entendement hesongnant, se poisent et sont agoustées en la discursion de Raison vive, qui en tire ce qu'elle y conçoit : des bonnes, bonté , des mauvaises,
' Champier, combattre en champ clos.
saveur contraire , comme qui a\itre rien ne peut traire des choses, fors ce que leur nature preste.
Dame, en vérité de ce nom entendement, qui mesme le suis, j'espécule les choses célestes ; et conçoy par grâce ce que par sentiment je ne puis attaindre; et parviens jusqu'à la cognoissance de Dieu et de ses œuvres, et à la conception des choses invisibles là-haut, là où œil ne monte, ne sentiment. En vertu de ma nature aussi, je fais d'enfans petiots, hauts glorieux clercs, pleins de sciences, pleins de soins et de hautes doctrines, parce qu'ils m'ont ouvert et disposé à concevoir diversité de matières, les unes spéculatives, les autres morales, autres de pratique et de diverses fins, lesquelles toutes se trouvent en moy, quand d'aventure on touche à la serrure du coffre ; car à légier se trouve, ce qui est quis là où il est.
Or suis-je de telle nature que tel que l'homme me quiert avoir, ou riche ou povre, tout tel je me présente à lui ; et tel qu'il me aura entretenu et fait à son plaisir, il me trouvera tel et non autre, quand lui sera besoin. Si d'aventure il est convoiteus et qu'il donne soin de mettre beaucoup en mon estuy , beaucoup y recevray , et tant plus y recouvrera à son recours. Donc, si peu y met et que peu acompte de tel amas par vice d'oiseuse et de négligence, peu trouvera de richesse et de noble acquest; et sera un homme abject et povre, inutile à soy-mesme et à autrui.
Dame, tu entens bien qu'en un cœur nonchalant, en un homme qui de riens ne fait poids, nulle rien ne lui est grande; et que les courages qui se disposent à vivre comme non hommes, ne resongnent événemens mondains nuls, ne que bestes mues, qui buvans et mangeans le morceau entre les mâchoires, ont le mail sur la teste souvent,
dont n'ont peur, parce que n'ont sentement de leur mort. 0 dame , entens droit-cy : si l'acteur que tu assaulx, m'eust mis en nonchaloir comme geut telle, n'eust mie incorporé ce que après, par consentement de raison et par l'excès du remplage qui j estoit trop, il m'a fait vuidier, et de quoi maintenant tu t'eslèves en son contraire. Car eust dormi peut-estre et se fust tu, comme qui de riens n'eust sçu, ne voulu faire poids, et se fust aussi légèrement passé de parler aigrement, comme légèrement il se fust passé de concevoir les aigreurs qui queurent; car, qui n'acoute, ne entend, et qui ne sçait, n'assavoure.
Or queurent choses hideuses et dures choses, qui espoventent hommes et pensemens, toutes distraites d'honneur , lontaines de salut et prochaines de misère et de tribulation ; lesquelles conçues en l'acteur, les a boutées en mon coffre, là où j'en ay tiré la saveur qui m'en est amère, dont, du mauvais goust que je y trouve, avec fresche conception, j'en ay fait prest jugement, et ai recrachié dehors ce qui m'assavouroit mal.
"Donc, si j'eusse esté nonchalant de la chose publique, et que des choses humaines ne m'eust esté riens, allassent bien, allassent mal, et que l'acteur, mon maistre, m'eust donné ce repos, ne fust ores riens de ce passage estroit où tu as enclos l'acteur et moy, pour traire de nous l'interprétation que tu quiers et les causes de nos rigoureux escrits, qui ne sont toutesvoies autres que les faits que nos sens nous ont fait concevoir. Sy me suffit t'en avoir dit autant pour l'heure, pour donner lieu à Mémoire, ma sœur, qui plus vivement parlera beaucoup et plus à l'atteinte du cas, pour plus te donner conception de ton tort et de l'équité et bon droit de nous autres. Sique, dame Jlfémoire, parle maintenant et descouvre ce qui est de toy;
280 KXl'OSmON
et si tu as riens qui peut embellir nostre matière, fais monstre de ce que tu as en trésor. Peut-estre que tu descouvriras choses qui pourront bien estre recongnues et jugées de grand poids.
MÉMOIRE. — Que diroie-je, Entendemenf! Si un nouveau vaisselet emboit par nature la première liqueur qui y est conçue, et la sent tout vieil et à tousjours, ma patrenostre m'est aujourd'hui aussi fresche comme le premier jour que je la conçus enfant. Je fus créé avecques cest homme, et naquismes nous trois ensemble avecques lui, dont, en l'eage d'enfant, souple à doctrine, me furent présentés j^lusieurs livres dont j'ay aucunement recort du contenu; et en ay mis en conserve ce que j'ay pu, par plus, par moins, comme par plus ou moins avoie affection aux matières et à les bien emprendre , dont les unes m'ont esté nécessaires, autres utiles, autres glorieuses et louables, autres amères et de mauvais goust, profitables toutesvoies quand bien se trouvoient espelucées. Les nécessaires ont esté celles qui me servent à salut, articles de créance, congnoissance de Dieu par doctrine, par foy et par espérance, sans lesquels points n'est sauvement, ne salut nul. Les utiles, ce sont esté sciences et disciplines, Visitation de livres et de hauts escrits, qui parfont l'homme et le mènent en la congnoissance de Dieu et de sov-mesme, le font sage et clair voj^ant, éloquent et subtil, et prompt pour discerner entre mal et bien, entre vérité et mensonge. Les autres qui sont glorieuses etlouables àl'homme, ce sont lectures fréquentes et visitations d'histoires des nobles dits et tractations non communes des anciens philosophes, des poètes, des orateurs et des historiographes, qui traitent des faits, des mœurs, des laudations, des glorieuses vertus et hauts titres des nobles de jadis, roys,
empereurs, ducs et barons en tous eages et en toutes lois, dès le principe du monde jusqu'au préseiU; car en icelles se trouve le miel et le sucre, délectation d'âme et contemplation souveraine de noble engin. Là se trouve le miroir par lequel on s'adresse ; là se trouve l'exemple par lequel on s'amesure, par lequel on se règle et atourne, et par lequel, prenant exultation en choses honnestes, on enlaidit et fuit-on œuvres ténébreuses et malsaines. Y a encore une autre manière de matières que je compte de mauvais goust et amères : ce sont celles qui en vraie description racontent les opprobres, les reproches, les confessions, les infélicités et escandres d'aucuns hommes et hauts princes et barons du monde passé , d'aucune noble génération, à qui il peut estre mésavenu, d'aucun glorieux royaume, d'aucune cité noble, d'aucune singulière personne notable, qui se sera méfaite ou que fortune ennemie aura mené à fin triste. Sy en sera la conception amère parce que noble nature se deult volentiers du mésavenir d'autrui noble. Et peut profiter toutesvoies la lecture, eu tant que le lisant et qui le met en rétention, s'en préavise et préserve, et fait autrui préaviser et préserver de non encheoir en semblable, ne par fortune, ne par propre faute, comme toutes fins se traient de l'une de ces deux; lesquelles toutesvoies, quand on les prévient par sens, n'ont point d'efiicace en l'homme par quoy on les doie craindre. Dame, et avec ce que jeusne et en succession d'eage j'ai pu lire et apprendre moult de choses par livres, sy ay-je pu avoir congnoissance aussy et impression d'autres beaucoup, que les sens extériores, comme la vue et l'oye, m'ont rapportées, et qui en ont mises les réalités en la conserve de mon clos, là où souvent je les manie et reliève, je les songe et digère selon leurs qualités et circonstances;
282 KxrosrnoN
entre lesquelles les unes peuvent estre délitables et de f^rand fruit, et les autres mérancolieases et tristes, moult dures en digestion. De cestes deux manières de choses avenues, dame, ay-je tout plein mes coffres, ay-je tout plein mes armoires et custodes, non pas par doctrines d'escole, non pas par lecture en livre, ne par récitation unie de bouche , mais par réale vision et expérience des cas en bien et en mal. Toutes me gisent imprimées si très au vif, que riens n'est qui les puisse traire dehors de moy pour les me faire perdre, et qu'elles ne demeurent fresches et vives en mon regard, autant celles de dix ans que d'aujourd'hui.
Dame, et s'il te plaist que de cestes choses ainsi vues et connues par seulement je déclare un peu les particularités aucunes, tant pour ton propre contentement comme pour preuve de ma parole, je te veux ramentevoir premièrement aucunes de celles qui me sont délitables, et qui à la matière présente que j'ay à déduire en faveur de l'acteur, me seront serviables et de grand fruit; car partie seront matière subjecte et grand fondement de nostre œuvre. Donc, parce que nous devons entrer en contention toy et nous, pour cause de cest homme, et que tu es mue de France pour cy venir en ces marches basses impropérer un povre escrivain qui ne te haite '; doncques, parce que tu es de France et que tu en représentes la nation, toutes les matières bonnes et mauvaises que je tirerai de mon recort en France, seront prises et sur icelle fondées, comme qui par autres ne te peux assoufir, ne faire approche. Donc, et pour ce que cause principale de ta venue droit-cy est l'acteur, et à l'acteur la cause de son escrire est le desvoi de
' Qui ne te haite, qui ne te plaît.
ta nation, les François, te veul donner à entendre sur quoy l'acteur principalement a fondé son œuvre, et pour quoy il s'est mu si aigrement à l'encontre de ta nation, et premièrement notant la personne de son maistre en qui il congnoit toutes bontés manoir et autruy avoir reçu maints haulx bénéfices de sa main, maintes exhibitions d'honneurs et d'humilités monstrées par divers temps et lieux, non rétribuées condignement. Toutesvoies, pour et en nom de celui acteur, contens à déclarer iceux, et en après venir à la touche des guerdons qui en sont rendus, comme qui tout vivement l'ai en mon coffre, là où l'acteur l'a puisé et a esté querre comme pour fondement de son œuvre.
Dame, comme une seule personne est cause aux François de leur envie , une seule personne aussi sera cause à moy d'impropérer iceux par sa bonté, laquelle a esté congnue en lui dès son enfance, et dont encore j'ai recort vif, car est né le plus vrai François des vivans. Donc, ' posé que l'infortune de vous autres et vos propres causes lui ont fait autresfois desguiser sa nature, sy l'a-il fait à regret et est demeuré invariable en racine, comme tout jeune délibéra à monstrer, lorsqu'on la journée de vos plours, à Azincourt, pour soy y trouver à heure, contre le commant de son père se embla céléement pour vous droitlà venir défendre , et dont la perte après lui donna telle douleur que si toute l'infortune eust redondé en lui seul. Y perdit oncles et parens grand nombre; y perdit propres vassaux et subjets, nobles infinité. Estimoitle moins sa perte privée toutesvoies, mais ploroit amèrement la désolation commune, et qu'en la main des vieux ennemis du royaume, les infesteurs des François, les buveurs de leur sang, le noble parentage royal et le thrône d'icelui estoit
28i EXPOSITION
chu et succombé si très-lamentable. Naquit hayneux encontre le sang anglois, et ne vesquit oncques heure qu'il y eust amour vive. Donc jà-soit-ce que après,, par les choses avenues non renouvelables, il en prit l'alliance, lo contendement de vous autres, qui mesmes les qué.sistes en son contraire, lui en estoit plus cause que constrainte nulle pour avancement de sa querelle, quand, après injure inférée assez griève, vous le tendiez à pardéfaire par ceux dont il fit sens de les vous soustraire et de mesmes s'en défendre. Sy ne dy pas ceci, dame, pour relièvement de nulle chose passée, mais pour approbation de sa bonté invariable, sinon par constrainte, comme on dit vulgairement que de l'aignel on en fait devenir loup par le trop surquerre. Et que cecy vray soit, appert par ce que, après longue confédération maintenue avec iceux contre vous , piteux envers vostre affliction dure et recordant quel il estoit en fons, retourna par devers vous tout léal et rompit le flaiel de vos ennemis par moitié, où l'œuvre, de son principe jusqu'à la fin, compris tout ce qui en fut, se pouvoit plus réputer divine que humaine, quand nulle plus noble ne fut oncques, ne digne de plus grand los. Sy n'y est mie allé à feinte depuis, ne à regrets , mais s'est trouvé comme fils très-humble obéissant à père , comme serviteur très-petiot à son souverain sire , par toutes les dilections, honneurs, révérences, présentations, fidélités que cœur noble et véritable peut traire de son fons, dont, un, ne deux exemples se doivent alléguer droit-cy, mais mil s'en pourroient mettre en conte, dont nul ne seroit répugnable. Quist en forme de ceste vraye bonté, et pour la consolider entre vous et lui , la noble et la très-haute alliance de la fille du roy pour son fils, laquelle, après longue nourriture, venue à sa fin, condolut amèrement la
perdre, sous cui vivant toutesvoies, se trouva grevé assez et vexé de vos gens, que vertueusement toléra sans y monstrer desvoy. Donc, comme s'estoit retourné serviteur et ami loyal, devint dur ennemi à ses relenquis, et en avancement de vos ressources, mit siège à Calais. Donc, posé que fortune n'en souffrit avenir lors point de fruit, sy lui en donna gloire toutesvoies très-haute la hautesse de l'entreprendre, quand seul le pensa mener à chief et tout à par lui. Donc encore , et pour plus monstrer sa léaulté vraie, et recordant comment le noble royal sang françois gisoit en captivité en BaLylone, et que là mené tout jeune y languissoit tout gris chenu, s'avisa, de noblesse de cœur, de le traire dehors et de le racheter des mains de Pharaon, lors quand autres ses plus prochains n'y acontoient'. Ne le fit mie toutesvoies à vaine gloire; et ne le dis point aussi à fin de repreuve , mais à preuve et exaltation de sa bonté qui droit-cy requiert d'estre remonstrée très à précis.
Que fit lors après cestuy prince, dame? quand la division première sourdi entre le roy et son fils, lorsque plusieurs princes françois se estoient joints avecques le fils, contraire du père", et que tribulations à tous lez renaissoient en France à ceste cause, ne se monstra lors ce duc un noble singulier homme, un prince de divin estomac, quand, tout plein de larmes et de douleurs, plein de regrets et de compassions vraies, au sçu de ceste division, dit : « 0 hélas! je voy bien que ce royaume est perdu à « jamais, et que temprement et à nos yeux il se veut « perdre et finer, quand vuidié d'un meschief il rechiet en
' Il s'agit ici du duc Charles d'Orléans, qui dut, en 1440, sa liberté au duc de Bourgogne.
* Lors de la Praguerie.
28(; K\l'f)SITI()\
« un autre, et se veut pardéfaire et parterminer en flivi- « sion comme du père contre le fils, et de l'un memljre « contre Tautre. 0 ! et que pitié en puist prendre à Dieu « et que sa grâce y veulle pourvoir bientost! » Sy fut tellement mu avec ses paroles, et si au vif touché es parfondes entrailles, qu'il varia longuement de monter à cheval à privée mainie et de aller devers le roy en personne ' pour obvier à cet esclandre , dont beaucoup le louoient en son haut courage et en celui hardement, mais dirent que ce ne lui eust esté sens de le faire. Aussi s'estoit-on assez perçu par avant et depuis de maie mesure, par quoy la difficulté n'y estoit point mal séant. Laboura toutesvoies constantement et sur tous les autres de France en la pacification , et tellement que le discort fut remis en nature par son pourchas. En faveur encore d'aucunui, dame, et pour monstrer son humanité, n'a-il restitué franc et quitte pour néant, qui par infortune de son prisonnier lui estoit mis eu main gagière, qui non ayant quis son détenu pour lui inférer grief , défendeur de sa terre, le vainquit en bataille, lui courant sus, dont la détention en avoit esté tant plus juste, et la rédemption tant plus de gravité ' digne. En outre, dame, n'a-il quitté libéralement en faveur d'aucunui toute la seigneurie de Milan que le duc Phelippe lui vouloit transporter en main et le faire son fils d'adoption et lui en fit presse et prières très-longues : que ne voulut accepter toutesvoies , pour dilection d'autrui, et pour donner à entendre que plus lui estoit amour envers son sang que multiplication de terres,
' Ces détails ne se retrouvent pas ailleurs. Voyez le récit des chroniqueurs contemporains, résumé dans Y Histoire des ducs de Bourgogne, par M. de Barante.
- Gratuité? allusion à la captivité et à la délivrance de René d'Anjou.
non justement possessées. Refusa pareillement et en ce mesme titre la seig-nourie d'Espinay ' et de Metz, et qui plus est la seigneurie de Gennes, au temps de vos adversités , parce que ne voulut riens emprendre sur vous autres qui autresfois l'aviez tenue en vos mains ^
Donc, après vous avoir fait tous les honneurs du monde, toutes les bonnes et joyeuses réceptions, donné de ses Liens largement et offert, vous présenté assistance et service à rencontre de vos ennemis , à l'encontre des infidèles, à rencontre de tout le monde, et soy monstrant le scateau de vos pies , tant en fait comme en parole , et préavisant la félicité de ce royaume et sa longue duration et que division en pust estre extirpée et jettée dehors, a refusé mariages du monde univers. Et pour donner règle et ploy à son fils, tel qu'il désire que par lui maintenu soit, et de peur que par conseil senestre ne quésist alliance à vous non saine , lia son fils à sa propre nièce , fille de sa sœur, à vostre sang propre', afin que parti h intention de soy trouver en bataille contre les Turcs, si fortune lui eust gardé sa fin pour mourir là , il eust pu mourir plus asseur et mieux réconforté, pour avoir obligé son fils en celui sang dont il estoit venu, et lequel, contraire de son cœur toutesvoies et d'autrui avec, il lui avoit donné et laissé par testament, par aigres et très-estroites paroles, pensant non jamais le revoir, sinon à grand adventure. Dame, et ne prises-tu ceste œuvre? et ne te semble-elle de grande et de haute laudation digne, quand lui voyant son fils traire h affection oblique l'a lié pied et mains pour le faire tenir joint emprès vous ; qui n'estoit
* Épinal.
* Cf. la Déclaration des hauis faits du duc Philippe (totne VIT).
* Philippe fit épouser à son fils en 1454 Isabelle de Bourbon.
28« KXl'USrilON
mie diseteux de mariages toutesvoies, quand les plus hauts de la terre se ployoient envers lui. Sy ne s'est mie monstre moins léal, quand vostre héritier prochain , l'expectant de la couronne ', déchacié d'envers vous, il a reçu entre ses bras pour un meilleur, et pour honorer ce là où il a amour vraie. De quoy toutesvoies la hayne qui est fresche maintenant s'est congréée toute envers lui par vos injustes et vicieuses suspections que vous maintenez en celui-là où oncques n'entra chétiveté, dont ceux qui les nourrissent et leur donnent cours, sont moins vertueux, et lui plus clair et plus glorieux en ses titres.
Ay-je dit maintenant et remonstré ses bontés et ses léaultés et preud'hommies envers vous? Pour causer doncques l'ouvrage de cestui acteur, qui toutes ces choses a revisetées en mon coffre et en a vu les rétributions povres, convient bien narrer après et faire une briefve discursion sur les choses que j'ay vues en vous, non bien faites et non de mesmes à ses bontés. Et tout premier me recorde de maintes rudesses et ennemistiés qui lui ont esté monstrées depuis par vos gens d'armes , qui du temps des guerres à peines ne furent oncques monstrées autant , que toutesvoies en vertu et pour bien faire il a toléré patient. Sont venus Anglois et François joints ensemble, pour le fouler, qui , ennemis l'un à l'autre, firent compact pour fouler vostre ami, qui, pourvu de Dieu et de bon droit, avoit honneste occasion de soy défendre. N'ont de tout temps ceux du parlement et aucuns du haut conseil royal, coiatendu à faire ployer rigoureusement sa personne, de l'asservir et humilier par roideur, de le ronger en sa gloire et régnation , de le restraindre en sa
• Le dauphin (depuis Louis XI).
seigneurie, dont les faits sont avenus si clairs parfois, que les doléances à son lez en estoient bien dures ? Ne vint mie une fois un huissier de parlement à Gaud atout un mandement pour l'adjourner en personne, ensemble son neveu le comte d'Estampes et une grande part des nobles de Picardie, pour et à cause d'un Dimence de Court, homme de non grand estime '? Et celuy huissier gardant son exploit jusques au jour saint Andrieu', le jour principal de la feste de son ordre, que luy, le duc d'Orléans et tous les chevaliers de la Toison d'or estoient en leurs manteaux, en la gloire et solempnité de leur estât, en salle non d'un duc, par semblant, mais d'un empereur, tout prest de asseoir à table et en point de prendre séance, vint icelui tout délibéré et à intention d'esvergonder la compagnie, ne sçai de qui instigué ou non ; et soy ruant à genoux le mandement en sa main , fit son exploit et son adjournement en sa noble personne, en son neveu le comte d'Estampes, et [en] toute la haute baronnie là estant, comme pour donner à entendre : « Vecy le flayel de vostre « extollation fière que vous avez prise , qui vous vient « corriger droit-cy et pincer, et vous monstrer qui vous « estes. » Dame Ymagination., te semble-il que ceci procédast oncques de bon fonds, ne qu'en un tel cas se pust entendre autre chose , fors que hautaine envie et venin de cœur? nenny certes.
Pareillement se peut dire d'un autre, lequel, cestuy prince estant en sa ville de Lille, vint à marteaux de fèvre' rompre les prisons d'icelle ville, pour tirer dehors un
' Dimanche de Court était, d'après la Chronique manuscrite de La Haye, un ancien chef d'écorcheurs. Sur la part que Chastellain prit à cette affaire, voyez t. 1", pp. xvii et xviii.
* En 1445. ' Fèvi'e, maréchal, serrurier.
i'flO EXI'OSITIDN
j)risonnic'r, sans avoir oncques daigné demander ouverture à icelui, dont esmu durement de l'escandre et de la clameur du peuple, en plein midi constraint fut de vuider de sa maison , lui quatriesme , pour venir à cestui gracieux exploitant qui toujours mailloit et frappoit, et avoit jà rompu les serrures et grosses barres. Mais pris en son oultrage, se trouva tout esbalii quand le seigneur vit si près de lui, qui oncques toutesvoies ne se deslia en parler, jà-soit-ce que emprès lui en avoit aucuns qui volentiers l'eussent lancé en la rivière qui estoit là près : que oncques ne voulut souffrir, pour révérence du roy '. Mais ne fut-ce point un excès de justice , une très-oultrageuse et despite hautaine^ monstrée et faite à un tel prince, à un tel chef en la terre si glorieusement régnant, si puissant de villes et de pays, si assisté de conseil et de sage conduite, et de soy-mesme prince de justice et d'équité, sans que ses villes d'elles-mesmes soient les mieux policées de toutes autres^ et très-rigoureuses corrigeresses des mauvais par loy et vrai sain jugement?
Quans en est-il fait d'autres, dame, que je raconteroie bien, si ne fust pour briefté et pour non tout mouvoir ce que je pourroie bien? Quans est-il de venimeux langages, et a esté depuis vingt ans en çà , de ceux de vostre route envers ceste de deçà? Quans mespris et ravalemens, quantes fiertés et hautaines monstrées, là où on tordoit les cols vers ceux qui , vous recevans en leurs girons , vous ont honoré les pieds , en humilité vous ont baisés et
• En 1457, le bailli de Courtray osa faire arrêter un huissier du parlement, et après lui avoir enlevé les lettres dont il était porteur, « le constitua prisonnier de monseigneur le duc de Bourgogne. » Sur ce grave démêlé, voyez les archives de l'Empire, J. 573.
' Hautaine, acte orgueilleux.
? Cf. tome III, p. 89.
estrains, vous ont preste yeux et cœurs favorables , conjoys et solempnisés par contemplation, par révérence et amour, par renvy l'un sur l'autre, dont toutesvoies la mémoire s'est trouvée estainte tantost et esvanouie avec le tour de vos talons? Déa! et que tu ne penses, dame, que j'adevinne. Des manières de delà suis-je assez experte , et des langages non moins? et combien que l'honneur et savoir du monde, la gracieuseté et courtoisie reposent au giron François, au sein de l'envoisée' royale court, ne s'y trouve dilection nulle toutesvoies envers ceux de deçà, ne s'y peut trouver amour radical. Mesmes semble estre chose naturelle et honneste, une chose appartenant et droiturière, que tout ce qui croist sus , homme et femme, tout ce qui entre en autorité claire et noble , doie contempner et tordre le col à nous autres. N'ay-je vu hommes et oy dire : que plustost iroient en la deffence des Sarrasins que des Bourguignons , et s'armée se faisoit contre un et contre autre, iroient plustost contre les Bourguignons que contre les Sarrasins? Dame, j'ay moult de choses en mon recort qui à ce povre acteur droit-cy ont esté cause et matière d'ouvrer, dont des vieilles je me passe pour un mieux et viens à celles qui encore sont fresches , et qui principalement ont commu l'acteur et mené jusques en ceste aigreur, depuis la journée de Vendorame, là où l'ambassade de ce duc estoit tramise pour obéissance au roy, là attendant son plaisir, et par intention aussi de donner secours et intercession de prière à ce povre infortuné duc, à ce misérable desconforté royal sang d'Alençon, que cestui prince bourguignon, par affection et devoir de nature, par obligation aussi et constraiute d'honneur eu une
' Envoisée, brillante.
religion d'ordre, avoit tant longuement pourchassé, avoit tant humblement requis et poursievi que traité fust en pitié, et que recongnus en fussent les services et léautés de ses pères, et le sien vice dispensé miséricordieusement, en leurs mérites ; qui oncques toutesvoies , à l'heure de la très-malheurée et misérable sentence d'un si noble sang, ne fut oncques ramentu une fois qu'en faveur de lui on fit riens, fors seulement en faveur du duc de Bretagne, pour qui amour on lui remettoit la vie conditionnellement ' . Et battu droit-là devant un lion gros*, convint estre deshonoré, et porter punition scandaleuse le noble royal sang, le parent de tous les royaux , le compère du sceptre triomphant, le parrain de l'héritier de la couronne ; et soy couppant mesme le nez du visage, destituer, desgrader, desvestir et estre despouillé d'armes , de seignourie , de dignités, de prérogatives à tousjours mais, et séparé avec ce misérablement du monde , mis en prison plus mérancolieuse que mort, et plus dure que coup de douloire par non pouvoir digérer son ennui. 0 comme doloureux exemple à ceux qui, frères avec lui d'ordre, se trouvèrent constrains d'y entre-estre et de voir respandre sur eux une telle nuée, une telle inondation d'eau confuse, dont se notoient bien les causes. Et ne suffisoit mie alors , dame, non faire riens pour lui, non l'avoir agréable en ses humbles poursieutes, en ses honuestes et méritoires déprécatious, ne de le priser en nulle de ses bontés ; mais pour plus l'attédier, pour plus lui donner cuisance sur playe, présens les princes , présens ses propres chevaliers , pré-
• Voi/ez t. III, p. 486.
* Battre le chien devant le lion est une locution proverbiale qu'on rencontre plusieurs fois chez Chastellain. Elle signifie : donner une leçon, menacer par l'exemple.
sens l'oye et vue de tout homme , le procureur royal le alla charger d'honneur, lui alla imputer fautes et oflFenses, iniquités et cas reprenables, sans le semblant autre qui là se monstroit aux tramis, non de grand espoir de bien. Me remembre aussi, dame , des alliances qui ont esté quises nouvellement, contraires de ce prince, et des querelles acceptées non nécessaires, dont ceux qui les ont quises et conspirées sentent comment il leur en est , et les entendent bien aussi et assavourent ceux à qui elles touchent. Ne t'en nomme nulles pour tant, quand tu les entends toutes; mais il en y a de prises et de tollues, et de faites et de soustraites, en désespoir de l'acteur et d'autrui, dont passionné en cœur ne s'en est pu taire, et a osé mettre la campane au chat, pour escrier lésion et foulure en l'innocent. Autres matières me restent assez , auxquelles je n'atouche pour donner lieu à Volenté de parler, comme celle qui est empereis en la région de l'âme, et qui moult a grand intérest de monstrer en ceste présente convention quel chose c'est de sa nature , et comment justement elle se doit exposer à la défense de cestui nostre homme , qui par elle comme par nous est entré en besongne, et par les vertus impériales d'icelle a tissu son œuvre. Sique, dame Volenté, exerce ton oflB.ce et parfai la part qui à toy sert, pour tant plus abrégeamment informer Ymagination françoise des causes de nostre comparoir droit-cy, en l'assistance du povre perplex.
Lors s'avança Volenté et commença à dire ainsi : « Je suis la tierce personne de vous autres, qui sommes « une substance avec l'âme raisonnable, et ay mes puis- « sances distinctes en unité toutes voies de nature avec 0 vous. Donc, pour avoir la définition de mon estre et qui « je suis, je suis une vertu appétitive, naturellement
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0 infuse en l'âme, non violaUe toutesvoiea, mais franche 0 en arbitre et volontaire. Donc, parce que je suis royne « et empereis, je ne suis à asservir, ne à violer; et parce « que je suis franche en arl)itre, ne suis à constraindre. « Et fait à entendre par ceci : qu'en l'homme est un « appétit raisonnable, qui se nomme Volenié, par lequel « raisonnablement et en franc arbitre il appète tout ce « que raison lui présente et met en ostention. Or vous « convient-il , dame Fmagination , savoir en outre : que a de moy Volonté dépendent par degrés et naissent di- 0 verses opérations, là où les noms me changent et varient « à la qualité de leur estre? Donc, au premier degré, « parce que ma franchise est de pouvoir eslire et vouloir « et 'non vouloir, et que ma puissance œuvre et s'esvertue » devers objet bon, je me décline et descends à Conseil. « Après celui degré, je redescends arrière plus bas et me « décline jusqu'à Jugeonent. De là plus avant eneerche et a viens jusques à Sentence; de Sentence jusques à Élec- « tion; et d'-Ê'/ec^eoTi jusques à Mouvement im'pètueux, à « Exécution de ceux^re; et droit-cy entré-je proprement « au thrône de mon empire, et commande ainsi faire ou a ainsi, et ainsi vouloir ou non vouloir, et faire ou bien a ou mal, selon que le bien à moy monstre de raison « humaine, sera plus ou moins parfait , ou plus ou moins « eslisable, ou moins profitable et salutaire. Doncques, « dame , Ymagination , regarde et entends , te prie , si a par la définition et nature donnée à congnoistre que « c'est de moy , et par les matières qui m'ont esté pré- « sentées objectivement, et envers \Q?>(]}ie\\Q&Entendeme'iit « et Mémoire se sont embattu comme avez oy, moy aussy « je me doy embattre avec eux, et exercer mes vertus c< et puissances en icelles , quand je suis de la trinité
« inséparable de leur substance, et elles de moy. Certes, « oy ! jey ai mon intérest très-clair et mon entremettre très- « opportun, quand les matières à moy présentées comme « aux autres, m'ont fait descendre en tous les degrés dessus « touchés, et menée jusques à impérial commandement « en cestuy povre homme sainement et saintement devoir « escrire et proférer ce de quoy est mal voulu de vous « et en l'indignation de vostre aveugle courage , qui par « nouvelleté de fortune amie après longue povreté, vous « est tout extollé en présomption et saisi de descong'nois- «r sance et de vaine inutile gloire. Or çà doncques, dame « Fmagination françoise , abrégez-nous et mettez avant « ce que vous est en plaisir ; et nous trois à nos pouvoirs « nous vous assoufîrons en vos argumens et demandes. »
yMAGINATION FRANÇOISE. — Au poiut doUCqueS OÙ tu
veux que l'on vienne, et que l'on abrège ton languir longuement pour venir à une fin sçue : en ton livre a un prologue de douze coupplets, là où dès ton principe et au premier point tu entres en une repentance d'avoir bien fait, ce semble, et faisant recort de tes léautés, amours et humblesses dont tu ne vois fruit, chiez en argu, disant : qu'il ne convient humilier sa face en perte puisque ainsi va, et que l'on quierre qui le fasse désormais, comme tesmoingne ton premier coupplet.
Allègues en ton second que toute œuvre de léauté et d'amour, toute condition d'honneur et chierté qui procède de noble nature , désormais se doit rebouter en coffre, et non estre retirée dehors jamais, jusques l'on percevra la fin, qui a esté mucée en longue ingratitude. En quoy tu menaces et répreuves en l'une partie première, et en l'autre tu imputes charge à aucunuy, et le réputes ingrat comme appert par ton second coupplet.
Au tiers coupplet , tu fais comparaisons des tyrans df jadis et des gens horribles , lesquels, par traite de temps, par douceurs et humilités, l'on a souvent amollis et constrains hénig-nes et débonnaires envers les créatures de leur mesme espèce. Et contends à induire par ce : que nous autres chrestiens, qui sommes si féroces et sauvages, que prier, aimer, servir et honorer ne nous peut vaincre, ne faire ployer, sommes pires que eux ; et que ceux qui ainsi le font et n'en tirent fruit , ce leur est une bonne œuvre faite à perte et à la maie heure , en quoy taisamment tu imputes charge arrière à quelqu'un et ingratitude.
En ton quatriesme coupplet, tu semblés vouloir confermer le précédent par diversité de bestes féroces et espoventables, lesquelles toutes s'apprivoisent , et en peut-on tirer amour et soûlas par engin d'homme qui s'y applique ; mais seulement en l'homme dont tu parles en général, tu arguës que ceste loy fault, comme si tu voulsisses contendre en personnes particulières, arguant le mesme et leur reprochant leur perversité.
Au cinquiesme de tes coupplets, tu démonstres : comment Dieu offensé par les hommes par chascun jour, piteux se retire à miséricorde et clémence par humble et douce déprécation , et que pour un doy de service à lui fait de bon cœur humble, il en rend fruit à cent doubles, et reçoit chascun en prix et en mesure de sa valeur , et rétribue portion par qualité, selon que les œuvres de ses servans sont de plus grant réputation ou de moindre, comme se trouve en celui cinquiesme coupplet.
En ton sixiesme coupplet, tu fais ton induction par la mer effuriée, laquelle horrible en regart d'homme, sous la tranquilité d'un doux ventelet s'atrempe et se pacifie ; et procédant par exemple jusqu'au marbre très-dur, tu
remonstres que icelui se cave et se fossoie par le dégoût de l'eau chéant dessus, et en outre, que toute autre rien terrienne, comme dure et comme laborieuse elle puist estre, se vaint et se maistrie par engin d'homme, dont la conclusion se peut traire, qui bien l'enfonse, telle que ensievir peut des prémisses.
Ton septiesme coupplet prend fondement sur nature générale de toutes choses et sur loy et condition d'icelles, disant : que toute chose née et créée par loy et nature qui j sont establies , prennent quelque conformité , quelque concurrence et attraction d'amour ensemble, aussi bien en diverses espèces distinctes en nature , comme en celles d'une nature et d'une propriété ; et ce par une loy générale : que toute chose trait et affecte aucunement vers son semblable directement , le bon au bon , le mauvais au mauvais, et non pas le mauvais au bon, ne le bon au mauvais, car ce seroit pervertissement d'ordre.
Ton huitiesme coupplet met avant un argument là où tu proposes : que les gentiles nations de jadis barbarines quérurent l'amour et la grâce de leurs dieux par humbles et dévots sacrifices, lesquels, posé que ne fussent utiles, ne nécessaires, parce que leurs dieux estoient déables, dont nulle rien n'est pire, ne plus perverse, leur rendirent fruit toutesvoies et obtènement de grâce, par loy d'équité, qui est telle : que les offices d'amour et d'honneur, où qu'ils soient exhibés, valent pour percer ciel et enfer; dont aussy la conclusion se peut traire des prémisses, telle qui s'y peut entendre.
Le neufviesme de tes coupplets fait un argument, que tu couleures sus Raison, Noblesse et Honneur, disant : que par loy et nature de ces trois, toute rien qui est noble et vertueuse en soy, doit aimer et affecter autre qui est
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6eral>lal)le , ot que amour doit estre lien entre l'aimé et l'aimant, et entre le noble et vertueux. Donc, si discord naissoit entre deux, celui doit estre extirj)é par vertu. Et combien qu'en celui je ne veux guère produire d'arg-umens contraires, sy fait-il bon à entendre là où tu veux férir.
En ton dixiesme, tu prens toute l'universe fabrique de Dieu, tout ce qui est dedans rég-nant et logeant, thrônes et vertus , anges et archanges, tout le contenu et stabilité des iérarcLies ; et par icelles et iceux tu semblés vouloir induire : que tous et toutes régnent, pardurent et persévèrent en estable duration par seule amour et union qui s'y observent; et que l'ouvrier mesme, qui est Dieu, est tellement conjoint en amour et charité avec son tout, que rien ne s'y trouve fors paix et union.
Donc, après ce, tu viens cheoir inductivement, en ton onziesme coupplet, sur la terre qui est le centre et le milieu de son ouvrage, comme tu dis , mais est le ventre et le gouffre de tout orage et discort, et là où toutes haynes et divisions s'engendrent ; et ce par le courage pervers de ceux qui en ont empoigné la seigneurie , et par lesquels la paix et tranquillité du monde se perdent.
Et puis, entres en ton douziesme coupplet, là où après avoir fait ta discursion générale sur toutes choses, tant célestes que terrestres , servantes à ton pourpos , tu viens condescendre plus particulièrement à dénotation de personnes, disant : que là où lien d'amour et d'union doit estraindre ceux d'une foy, d'un fons, d'un bers et d'un sang, et les tenir conjoins en froit et en chaut , vient malheur et perverse fortune qui les fait devenir frois et desnaturés; et sans craindre ne Dieu, ne conscience, ne honneur, ne devoir propre, s'entre-grognent ensemble et tirent l'un çà,
l'autre là, par envie de la gloire l'un de l'autre et par couverte hayne.
Ces douze coupplets-cy sont le prologue de ton livre , desquels je ne fais point telle estime comme du surplus, là où tu entres en matière; et n'y mets point graut arrest. Toutesvoies, pour estre assouffie en mes difficultés, et que taisamment dès son principe tu notes personnes particulières , et semblés vouloir venir à contemption d'icelles ou de leurs œuvres , j'en requiers bien la déclaration , s'il se peut faire, au plus près de ton entendre.
l'acteur. — Lors moy, ayant oy parler ceste dame et faire sa résomption de mon œuvre très-bien au vif, et que j'estoie là à l'entrée de i'estroit examen, là où il convenoit que sens fee desveloppast, et que profondité de vertu et de raison saine me secourussent de leur engin , pris à dire tout foiblement à ceste dame :
Dame, jà-soit-ce que de la response en toutes choses, je me soie soumis à la confidence tant seulement de cestui jouvencel et des deux autres, qui vous assoufiront compétamment , toutesvoies pour leur donner voie et monstrer laquelle je veux avoir maintenue par elles, sans en estordre, ne vuidier, et que d'elles et de moy tu aies moins cause de nous reprendre parce que je conuois les solutions pouvoir estre estroites souvent et subtiles pour toy pouvoir satisfaire, je, à ceste heure et avant tout commencement de respondre, proteste devant Dieu et devant toy, proteste devant les anges et les hommes justes et sages, devant tous ceux qui ont congnu mou naistre et mon vivre, mon hanter, mon repaire, mes mœurs, mes conditions, mes œuvres , mes paroles et toutes mes affections naturelles : qu'en nulle quelconque difficulté de matière, en nulle quelconque aguité ou corrosiveté de parole ou de seu-
TiOO KXI'OSITION
tence, où qu'elle soit assise, escrite, touchée, ne mise en question, je n'entends, ne n'entendis oncques attoucher la trùs-précieuse, la très-excelse, la très-sainte et très-dig'uc majesté inviolée et inviolable. Ains renonce et révoque, si jusqu'à là on pensoit venir, ne contendre, tout ce qui par ignorance ou lég-èreté , ou par contraire non saine interprétation, lui pourroit tourner ou estre tourné par mal entendre ou par hayne à l'encontre de moy, en lésion, en crime et en offense de sa très-glorieuse majesté ou de sa très-glorieuse, très-resplendissante, très-victorieuse, trèsnette et très-humaine personne, dont nulle n'est semblable aujourd'hui entre les roys, nulle si claire de longs ans passés, nulle si recommandable, ne de tel prix en histoire future; proteste contre toutes nations foraines, à ceste trèsnoble et victorieuse région estre porte-bannière et mainteueur de querelle des nobles glorieux dompteurs du monde, les François, tant àl'espée comme à la plume ', non réputer gloire de nation chrestienne comparable à la leur , nulle vertu qui s'y approche, nulle puissance qui s'y équipare, nul honneur, ne exemple de bien qui s'y adjoingne; mais sont le miroir, l'origine et le vrai espargne des honneurs, des félicités, des vertus et des chevaleries du monde, enfans préeslus de Dieu, champions et vaillans corps robustes de sa foy, et dont le roy seul en terre est le christ et l'enoiut du souverain roy, et porte à ceste cause, tant par dignité comme par mérite le superéminent titre, disant : Roy Très-Chrestien.
Donc, si icy après il chéist à l'aventure , que l'on me voulsist impropérer d'aucuns trenchans mots, et que toy,
« Cbastellain déclare ici qu'il a servi les Français de son épée et de sa plume, qu'il a été leur porte-bannière et le mainteneur de leur querelle.
dame Fmagination\TpaT non enquérir, ne entendre les sentences au vray vif, si riens y a qui dissonne à honneur, qui de trop près touche ou trenche à la très-glorieuse et très-claire personne où je ne doy, ne ne veux toucher, je y renonce , révoque et la désavoue , et desplaisant j'en requiers grâce et mercy, protestant toutes voies non l'avoir fait en icelle intention, n'en quelconque espèce de malice, ne de mauvaise fin, sinon tendre finahlement, par aigres remonstrances procédées de passions en mon âme , à paix et concorde en ce monde, et à congnoissance en chascun particulier de son propre fait.
En toutes lesquelles choses toutesvoies , ayant mis ma confidence entièrement en la justification de ces dames, j'espère , à l'aide de Dieu et de mon bon droit , et par la bonté et amirable équité et prudence du roy, quand tout humble voudra recourre à sa conscience parfonde , estre trouvé plus bon que mauvais , et congnu et jugé plus quérir fin bonne par paroles estroites, que mauvaises par entendement à laidures en nuUui, qui le puissent aïrer.
0 tu donc, noble entendement possiMe et agent, et vous mes dames Mémoire et Volenté, qui tant hautement avez présentement déclarées vos natures, vos vertus et vos estres , et que tout mon respondre , tout mon fons et mon joindre, tout mon nier et concéder, toute mon équité et mon parement , tout gît en vos mains , tout gît es repostailles de vostre parfont trésor , droit-cy maintenant mettez-vous en œuvre , droit-cy mettez-vous en espreuve , et par vous ou par autre qu'il vous plaira y constituer, à l'exigent du cas, contentez et assouffisez, vous prie, Françoise Ymagination; et tout premier sur ces douze coup-
• Il faut ajouter ici, pour compléter la phrase ; me vovlstsses reprocher ceste faute.
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plets qui font prologue, afin de venir tant plus tost à la décision de la matière toute estroite, là où venir faut, et là dont je quiers vuider, ou juste ou agravé, ains tost que tart.
Entendement prit lors la parole, et tournant son visag-e envers la dame francoise, commença à dire ainsi :
Dame imagination , tu as fait une courte résumption droit-cy de douze coupplets , que cest homme droit-cy, nostre nourreçon , confesse avoir faits , et d'iceux tu prends en brief les sentences , attribuant au premier de tous : que droit-là semble estre monstrée une repentance d'avoir bien fait, et que l'acteur, faisant recort des amours, léaultés , honneurs et humblesses d'aucunes personnes que tu vouldroies interpréter, pourroit estre en la personne du duc de Bourgongne ou d'autrui aucuns grans, il n'en falloit plus faire nuls , parce que tout se faisoit à perte , et que au surplus pour tant il s'en convenoit déporter et quérir celui qui le voudroit faire.
Dame, en ensievant la protestation de l'acteur, de laquelle je ne me veux estordre, ne eslonger, je dis: que ce n'est de merveilles, si tu as imagination sur ce , mais est merveilles que de toy-mesme tu ne vuides les difficultés si tu les y puises; car tu, qui es dame qui sçais encerchier et enquérir la profondité des choses et cœurs, aucune fois du moins vray au plus clair, et du moins sain au plus juste, que tu, de toy-mesme, tu ne juges et appreuves en ta conscience la première proposition de cestui acteur estre permissible, véritable et digne d'estre remonstrée, considéré encore qu'elle va d'hommes à hommes, de passibles créatures à personnes mortelles, dont les plus haulx et les greigneurs qui oncques furent , excepté deux , la mère et le fils, furent subjets à péché, à fautes et à desvoy.
Si tu doncques sçais et perçois que la terre est pleine de troubles naturellement et d'iniquités, et que l'ennemi infernal , pour inféliciter les hommes et les distraire de la main de leur créateur, tousjours sème en leurs courages, et y souffle vices, malignités, perversités, descongnoissances, desrèglemens , intempérances, froideurs et ennemitiés, afin de les mettre en discord et en murmure, et que, si les uns se mettent en leur devoir et acquit envers Dieu et envers homme, aux autres il conseille de le descongnoistre, de non en tenir conte, par manière de mespris et d'orgueil, comme tu en as vu et oy des exemples beaucoup ; te semble-il estre chose si aguë que cestui acteur, considérant le monde estre subjet tout à l'ennemi, plus à malignité beaucoup que à bonne œuvre j souverainement la chrestienté où le royaume françois resplent sur tout autre, et qui est et doit estre le ciel fixe, l'estoile tresmontaine, exemplaire des autres , et y voit et perçoit conditions vicieuses, œuvres et matières lamentables et de confuse attente , est-ce merveilles ou cas digne de murmure, s'il prent pour sa majeure ce qu'il congnoit et voit estre tout général et tout clair, et ce mesmes dont les opérations et effets sont probations quotidiennes, comme tu sçais mesmes et es constrainte de le congnoistre : que cléssous la fabrique du ciel n'a point d'homme plus vray, ne plus juste, plus humble, ne plus léal , plus plein d'honneur, ne de preud'hommie que cestui duc , réservé seulement tousjours la personne souveraine à qui je n'atouche. Dame, doncques, et quantes humilités et quelles as-tu vu en lui? quantes amours et quelles as-tu congnues en sa personne envers le roy son souverain? quelles présentations et grans offres, qui au dernier, pour le destour d'une main ou clin d'un œil, et par l'instigation de l'ennemi , ont esté
toutes mises en despris, en non chaloir et eu vilipendance, comme si l'on n'y acconstast riens?
Eh! belle dame, et puisque l'on sert Dieu en espoir d'en acquérir grâce, et que les bons, de leur propre nature, servent, aiment et honorent ceux oii nature et noblesse leur accusent de le faire . et ceux les desdaignent et despitent, et n'y voit- on apparence de nul fruit; est-ce merveilles s'ils présument d'eux tenir en leur paix et de non offrir chandeille de dévotion en face indignée? certes nenny ! mais est cas de pitié qu'ainsi en va.
Déa ! hommes ne sont pas dieux immortels. Et est plus licite entrer avec les hommes en contention que avec les dieux, quand les dieux surpassent nostre dignité humaine, à qui homme ne se doit prendre, parce qu'en eux n'a point de malfait, ne d'injustice; sy a-il bien es hommes, qui tous les jours se voient et se repreuvent par les regardans. Donc, cepoise à l'acteur, que les vices de ce noble royaume de nouvel précogités ont esté cause de son escrire. Et cela quant au premier point.
La difficulté et rumeur qui pourroit estre arguée sur le second point, là où tu résumes que toute œuvre de léaulté et d'amour, toute condition d'honneur et de libéralité procédant de noble nature doit estre reboutée au coffre, et non estre tirée dehors jusques à cognoistre la fin des ingrats : l'aguité de cestuy point, telle que elle y peut estre prise, suffisamment se vuide par la respection faite sur l'autre icy devant, quand, par loy d'honneur et de nature et d'équité, toute œuvre vertueuse bonne en soy et honorable , exhibée à autrui en service , doit constraindre le recevant et obliger en rétribution et en recongnoissance , ou le non faire ainsi doit estre réputé ingratitude , dont si je excepte seulement la personne royale et nulle autre,
n'y a riens au-dessous d'elle pour qui ne se puisse dire et estre maintenu estre ainsi. Car les honneurs et humilités et autres maintes vertueuses teuvres et louables , du lieu encore dont elles sont parties, n'appartiennent à nuUui à recevoir, ne estre à eux faites , s'ils ne les récompensent par semblable, que ce ne leur tourne en blasme d'ingratitude , dont toutesvoies il en y a infinité sans les grans, (dont je dis hélas!) et lesquels sont cause de cestui second point à l'acteur de l'avoir mis ainsi , non pas ia personne royale, à qui toute honneur et glorification sont dues. Mais afin que tu n'aies cause de dire que ce titre te soit donné à tort, regarde en ta propre conscience et juge comme il en va, ou si l'acteur a plus cause de le mettre, ou toy plus cause de l'ignorer et de l'en vouloir reprendre.
Quant au tiers point où tu résumes les comparisons que fait cestui acteur des tirans de jadis et des cfudèles gens austères maintefois que l'on a ployés et amollis par douceur, par humilités et fréquentes déprécations, et par icelui point tu imputes à l'acteur, ce semble , de vouloir induire que vous autres, qui estes chrestiens et devez estre gens humains et raisonnables, semblez estre plus pervers et félons, plus austères et plus féroces que ne sont ceux, et qu'en cela tu y entends injure , tu y comprends blaphème et dénigration non déméries. Dame, comparisons sont aucunefois odieuses , aucunefois aussi sont nécessaires et utiles à la démonstration des causes que l'on a en main. Et proprement en ce présent article droit-cy, les comparisons, si ainsi tu les entends, ne sont que figures servantes à la conclusion de l'acteur, dont la majeure tu ne peux nier ; que il n'y ait eu des tirans beaucoup , et de crudèles gens au temps passé , qui faisoieut fuir et humilier la terre devant leurs espoventablcs
monareset cohortes, comme Olofernes et antres récités mi Vieil Testament, dont, pour brièveté de conte, je ne veux faire résumption aucune. Lesquels par humilité et douceur, par prestance de service et d'honneur à eux exhibés, qui tous inhumains estoient en cœur, descongnus envers Dieu, non saoulés, ne remplables de sang humain, se rendoient par temps doux et traitables, bénignes et estanciés en leur orgueil , et complaisoient , favorisoient et temporisoient avec les hommes, par congnoissance que euxmesmes se sentoient hommes. Donc, et si ceste majeure est véritable, et que la mineure qui en ensieut, se peut approprier véritable aussi à vous autres, qui par nul bien fait ancien, ne nouvel, par nulle œuvre d'amour, ne d'humilité à vous impartie, ne vous souffrez ne accointier, ne apprivoisier , ne tirer nul signe de grâce, ne d'affabilité, comme vraie expérience est preuve de l'opération , pourquoy ne s'en pourra faire conclusion honneste à remonstrer, quand la conclusion où l'acteur prétend, est plus plaintive et condoléant ceste povreté survenue en ce royaume, qu'elle n'est corrective, ne répréhensive [de] la malignité du mésus? Et d'autant qu'en vous a plus clarté de foy, plus dignité de vocation , plus excellence de titre, plus décoration de progénie , plus conception de hautes doctrines, de nobles mœurs et de vertueuses œuvres , et que nulles générations ne passées, ne futures ne peuvent avoir approche au thrône de vous autres : d'autant aussi sont plus propres et plus appartenantes à vous toutes humanités et courtoisies, toutes douceurs et bénignités, toutes nobles et vertueuses opérations , toutes recongnoissances et débonnairetés , toutes justes et condignes rétributions, et toutes productions honorables, salutaires et paisibles, tant àla chose publique comme à privée affection.
Donc, et si le royaume en cestui endroit est trouvé aujourd'hui en désordre, les hommes nohles et autres en povre acquit de leur devoir, et que le hien faire s'y trouve descongnu et mis en oubli , payé par mal et par ingratitude , ne doit un hon cœur qui a ses cogitations en les affaires du monde , condoléant sur iceux , mettre à la vérité les choses ainsi qu'il les trouve , sans avoir entendement d'injurier nullui, et sans regarder à faveur, ne à flatterie , fors seulement à l'équité du cas pour tendre à fin bonne? Certes oy! et n'y chiet point de reprise, Sy ne veux autre réparation faire sur le quatriesme point, là où tu parles des bestes féroces et espoventables , comme de lions, de dragons, etc., parce que tous deux se vuident et purgent par une mesme solution qui droit-cy est touchée.
Procédant doncques à ton cinquiesme couplet que tu reprens, là où l'acteur parle de Dieu offensé tous les jours ; et toutesvoies luy, qui est si haut et si grand sire que ciel et terre lui ployent et s'enclinent , pardonne toutesvoies au plus tost requérant, tant au plus povre comme au plus haut en vocation , se pacifie et contente tantost , s'exhibe et se présente humble envers ceux qui lui ont esté rebelles, rappelle et révoque ses contraires, reçoit ses ennemis convertis, et à chascun monstre amour et bon semblant, leur départ de ses grâces et biens , en portions chascun de sa value, et si riens y a d'offense passée, prestement après le pardon fait, est mise derrière le dos : cestuy point , dame Fmagination , te semble-il estre révocable , ne te semble-il soustenable en tout homme de bon entendement? Doncques, et puisque il est vrai et que Dieu et vérité l'approuvent , pourquoy n'en pourroit l'acteur faire la figure pour venir tousjours à sa fin
préentendue , encore quand par l'induction de ceste figure, il contend taisivement réprouver les François du faire le contraire, parce que, non oLstant paix et union faites entre eux et ceux de deçà de leurs vieux discords, François demeurent encore mémoratifs des choses passées et en ont la liaine en leurs yeux , et le souvenir en leurs courages, qui tous toutesvoies sont d'une région, tous d'une garde et protection souveraine, comme plusieurs membres en un corps, qui héent l'un l'autre, [ce] que l'acteur plaint. Et à ceste cause', pour persuader les François en leur estrangeté, par la mer, effuriée souvent par orages et vents bouffetans, et se trouve toutesvoies rappaisiée à coup par un ventelet doux qui l'aplanit. Et dame , ceste figure est-elle malpropre? est-elle mal consonnant à l'intention de l'acteur , qui ne contend envers tous que à voir François reposés de sang et de conscience, paisibles et amiables, salutaires à autrui et à eux-mesmes; et que là où l'eau de pluye cave un dur marbre, toute autre rien dure se vaint et maistrie par douceur et bon sens, que eux, qui sont fleur de chevalerie, spectacle d'honneur et de noble condition, aujourd'hui et plus qu'oncques mais, se doivent rendre raisonnables et flexibles à tout ce qui est vertueux et de prix, et eux prégarder de tous titres non propres, ne honnestes à leur noble et très-haute nature.
Donc, et jà-soit-ce que le septiesme couplet que tu reprens, qui est de soy clair assez, et ne besongne de longue exposition, et moins encore de réparation aucune, parce qu'à nullui ne concerne, ne ne touche , fors que à vérité qui en approuve les sentences : toutesvoies, pour la
' Phrase incomplète. Ajoutez ici : représente ce cas.
conclusion qui s'en pourroit traire au plus près de la fiction de l'acteur, et que icelle pourroit estreimpugnée de langue ennemie, qui point n'y auroit de lieu , il est convenable aucunement d'en ouvrir la matière et d'en parler un peu; car choses véritables et saines aucunefois besongnent aussi bien d'avoir aide comme les plus troubles. Et pour tant au point toucbé, il est vray que toute chose par loy générale et universelle sur tout ce que Dieu a créé, par affection particulière l'une envers l'autre, soit en une mesme espèce ou en diverses, trait à conjonction, à société, à amour et à procbaineté de son semblable, de ce qui lui est consonnant à sa nature et condition ; et n'est nulle riens née qui faille en cecy. Donc toutesvoies un , ne deux exemples ne pourroient suffire , mais mil et cent mil en sont congnus et expérimentés , qui droit-cy ne se peuvent entretistre.
Et veut l'acteur induire par ceci et remonstrer : que la très plus noble créature du monde et la plus précieuse, la perle de toutes splendeurs et vertus terriennes, le roy d'aujourd'hui, par ceste mesme raison et loy, voyant et considérant un autre, sa chair, son sang, son serviteur et léal ami, estre, en un autre degré au-dessous de lui, le plus honoré prince des chrestiens, le plus vrai et preud'homme, le plus noble en condition et en mœurs, des vivants, et le plus digne d'estre aimé, le doit et devroit aimer, chérir, honorer et le joindre au plus près de sa dilection, au plus parfond de ses repostailles, et non soy par flatteries, ne mauvais rapports souffrir divertir de son amour, de sa grâce et amie inclination ; vu encore que entre deux si hauts et glorifiés princes, le lien d'amour y doit estre double, et plus vrai et plus vif qu'entre mille basses gens non dételle réputation. Donc, si le contraire y
est, veut dire l'acteur que c'est pitié : et est la cho^e bimentable et amère en qui est la faute.
Dame , et en outre il semble que tu as murmuré en ton cœur sur la substance du huitiesme couplet, là où il parle que les payennes nations de jadis tirèrent fruits et respons de leurs dieux par offrandes et sacrifices à eux faits , et par honneurs et services à eux exhibés , qui toutesvoies n'estoient que déables, dont nulle riens ne peut estre pire.
Ceste proposition est en soy vraie , et ne doit avoir contradiction nulle, parce que toutes histoires anciennes, romaines et autres, sont pleines de cecy, tesmoin Titu- Live et autres historiog-raphes notables , tesmoin saint Augustin en son livre de la Cité de Dieu, là où par leurs mesmes sacrifices et oblations faits à leurs dieux, il les reprent pour les réduire à la congnoissance de la foy vraie. Et n'est besoin droit-cy d'en bailler exemple , ne un , en deux, quand ceux de ton parti, les nobles François, en ont les oreilles pleines, et en ont les histoires et les livres par devers eux, qui les en font sages.
Sy est l'intention de l'acteur tendant tousjours à fin de bien, de remonstrer, puisque les déables qui sont mauvais en nature et en opération et n'ont tache nulle de bonté, se souffrent vaincre et avoir par amour, par sacrifices, par oblations et révérences à eux faites et rendent rétributions et guerdons à leurs servans, que par plus forte raison hommes raisonnables, hommes chrestiens, hommes du noble terroir francois, là où honneur et le savoir du monde doit estre reclos, se doivent gagner et estre conquis par cas semblables. Car Dieu en l'une extrémité se gagne et s'acquiert par l'aimer et servir ; le déable en l'autre extrémité, jà-soit-ce que j'en reprouve l'œuvre, s'incline aux idolâtres, par sacrifice reçu ; doncques le
milieu, qui est l'homme, si digne et si noble de création que riens ne s'y acompare , se doit gagner et estre conquis tant plus tost par le servir et honorer. Donc, parce que l'acteur s'est perçu du contraire , passé a long temps, et que non pas amour mais toute froideur se trouve en François requis d'amour, dont il redoubte la fin pouvoir devenir plourable, il a mis cecy par manière d'induction, comme il fait toutes choses servantes à son prologue; et n'y a riens de quoy homme de bonne conception se doive troubler.
Tu fais une résomption aussi du neuviesme couplet, là où l'acteur remonstre comment Honneur, Noblesse et Raison admonestent toute créature noble et vertueuse d'aimer et d'honorer autre de condition semblable, que vrai est, et ne se doit répliquer de nullui; car plus est une chose bonne et noble , que plus est digne d'amour et de prix. Donc, pour cause que tu trouves la vérité claire droit-cy, tu n'y veux former nuls argumens, comme tu dis, mais entends bien, ce dis-tu, où l'acteur veut férir : par quoy, moy concédant et souffrant que tu l'entendes bien, moy-mesme te descouvrirai là où il férir veut.
L'acteur en cest endroit fîert ou à une seule personne ou à plusieurs. Si à une seule personne , ce peut estre le noble roy françois, le plus noble et le plus vertueux de la terre , et le plus digne d'estre aimé en soy ; lequel doncques, parce qu'il est le plus noble et l'aigle des vertueux, c'est celui aussi qui doit plus entièrement et le plus vraiement aimer autrui noble et vertueux, par loy telle : que le bon doit aimer et affecter le bon, le noble le noble, le vertueux le vertueux, par la consemblableté de nature qui est entre eux. Et par ceste raison devroit avoir une amour vive et vraie au cœur de ce très-noble roy envers
312 KXI'OSITION
son humble parent le duc de Bourgongne, de qiii, après lui, en la terre n'a plus noble, ne plus vertueux, ne plus digne d'estre aimé et magnifié que sa noble personne, A laquelle amour, si le noble cœur du roy y pouvoit condescendre et soy humilier, comme juste loy lui requiert, de la part du duc n'y seroit jamais trouvée faute, car la sienne amour lui est preste en tous temps , et la lui présente à genoux.
Si l'acteur fiert à plusieurs personnes , il donne doncques à entendre que si les hommes de deçà présentent honneur et amour à ceux de delà, parce que ceux de delà sont nobles et pleins de haut los, sont au plus haut et plus glorieux roy du monde, sont du plus noble royaume des chrestiens, aussi bien quand ceux ne voudroient ne aimer, ne priser ceste nation basse', sy devroient-ils au moins aimer et honorer, extoller et essourdre ce noble prince de deçà, par cause de ses vertus, par cause de ses hautes gloires et bontés, par ses singulières grâces, et dons que Dieu a monstres en lui, qui oncques ne fit mal à nullui, mais largement bien, qui oncques n'esmut guerre qu'en son deffendant, qui oncques ne fit lâcheté, ne cas de repreuve. Donc, parce que l'acteur se perçoit du contraire, et que les cœurs françois en grand nombre sont clos à rencontre de lui, et les visages tournés en arrière, semble taisamment vouloir remonstrer : que loy naturelle fault droit-cy, de quoy il a deuil.
Sur le dixiesme de ces couplets, tu fais une discussion aussi, et résumes la substance d'icelui , disant : que l'acteur, en fin de son prologue, semble vouloir fortifier sa conclusion par toute la fabrique uni verse du ciel, là où
' Ici et ailleurs, Chastellain fait allusion par ces mots aux pays d'en bas ou Pays-bas.
anges et arclianges, ordres et iérarcliies, infailliblement s'entretiennent en union et en paix, par amour et charité qui est entre eux, et parce que le prince de celui haut empire, Dieu tout-puissant, est mesmes prince et principe d'amour, et que là où il règne et réside, n'y peut avoir que paix et union , par l'amour mesme qu'il a à son ouvrage : ceste induction, mise par l'acteur et résumée par toy, dame, ne te tourne à nul contraire, en quel ploy que tu la puisses entendre, car est véritable et de grand fruit à l'interpréter bien. Et veut dire l'acteur que, d'autant que l'homme veut plus approcher Dieu, plus estre semblable et conforme à ses opérations, plus l'ensievir en ses conditions et en mœurs, tant plus se doit disposer à paix, à charité, à amour vive, parce que Dieu, celui dont il faint estre imitateur, celui dont il prend foy, titre et renommée, est tel d'essence, de nature et de condition, et aime et honneure tous ceux qui tirent au mesmes, et qui establissent, nourrissent et procurent paix et union en terre ; et par contraire, hait et déboute tous cœurs frois et contagieux, cœurs séditieux et rumoreux, cœurs venimeux, mal charitables, mouveurs de guerre et de murmure ; car ne sont point de sa secte, ne de sa doctrine, mais de la secte de l'ennemi à qui ils sont serviteurs et enfans. Sy semble estre l'intention de l'acteur, de persuader les François à paix , à amour et union envers ce bon duc par la plus haute induction de figure qui se peut donner, qui est Dieu et tout son ouvrage, lequel par amour et union s'entretient infaillible et iuremuable.
Sy viens cheoir de cestiiy dixiesme en l'onziesme, où l'acteur inductivement allègue : que au droit cœur et centre de l'ouvrage de Dieu, qui est la terre, là où il a ordonné habitation aux hommes, là se congréent et
engendrent tempcstes , ora<^es, turbations d'hommes, et espoventemens, guerres, tribulations, misères, calamités, et toutes autres menaces d'hommes et de fortune, et ce à cause et par ceux qui en ont saisi la seigneurie et possession; lesquels, ou par querelle privée, ou par vanité de la gloire du monde, ou par affection et ardeur en convoitise, ou par haine et envie de l'un à l'autre, tiennent et mettent la terre en trouble, les hommes en tribulation et en peur ; et par non entendre en vertu et en salut propre ignorent et oublient le desrèglement de leur peuple, qui eux et lui se perdent ensemble. Dame, cecy tu as résumé de la bouche de l'acteur, qui point n'y voit cause de le désavouer, ne toy chose en quoy tu puisses mordre, quand tout vrai et tout clair est que la chose va ainsi, et non de nouvel, mais de tout temps. Sy regarde toy-mesme et te pose un petit droit-cy, et tu verras quel chose en est. N'est pas la perplexité , par deçà et par devers nous, de future misère prochaine, dont naguères encore le povre peuple, tant deçà comme delà, ne fait que vuidier; et cela à cause des questions et rumeurs sourses nouvellement entre ces deux princes , dont le peuple entre-deux ressongne amèrement la confliction, et souverainement cestui de deçà : que le puissant bras du roy, volontairement ou mal instruit, se assaiast à vouloir comprimer un autre bras puissant, son serviteur humble , là où l'attemptement toutesvoies donroit autant de blasme à tous deux comme à leur peuple infélicité. Sy n'est merveilles, ce me semble, que qui voit la maison pleine de fumière par dedans que par dehors, il ressongne le feu, et qui voit les princes entrer en question et en argu pour privées querelles l'un contre l'autre, que l'on ne doie craindre et ressoDgner leurs hauts et fiers courages pouvoir enfellir
jusques à mouvoir guerre, sous laquelle toutes choses honnestes et utiles se désemparent et tendent à ruine. Et pour ceste cause, l'acteur tendant à prévenir par remonstrances à tel inconvénient, pose et touche l'inconvénient tel comme il est, et descend, particulièrement en son douziesme couplet, sur personnes particulières, estans d'une foy, d'un fons, d'un sang et d'une parenté, et qui dussent estre conjoins en amour, en confidence, et en toute cordialité honneste et naturelle, comme chefs et principes de tous biens ou de tous maux, lequel qu'ils veullent. Mais dit l'acteur : que maie et perverse aventure, froideur et division, se viennent fourrer entre-deux et les distraient d'amour et de confidence, en quoy les nourrissent par couverte hayne et envie, contraire à la loy d'honneur toutesvoies et de nature. Et fine l'acteur son prologue droit-là, et le complaint que tant y congnoist.
Certes , dame , ne te besongne guères avoir exposition de cecy, parce que la matière en est plus claire que joyeuse , et qu'il n'y a point d'autre entendement que le littéral. Donc, parce que tu ne fais guères d'arrest sur ce prologue, comme tu as dit, et que sa matière aussi n'y est point forment scrupuleuse, tu t'en passes à petite et légière excusation, tendant à plus nécessaire et de plus grande profondité. Siques, qui avons fait et expédié nostre prologue, venons à la matière principale. Et résume en icelle ce qui te plaira, et moi je y paroffre l'ascout.
YMAGiNATiON. — Seigneur Entendement, songneusement t'ay escouté et volentiers, et n'ay pas voulu mettre réplique en tes paroles, parce quêtes sentences sont assez concédables, et que ce n'est pas le plus dangereux de nostre affaire que de ce prologue. Or, pour entrer doncques en matière plus avant, l'acteur droit-cy que tudeffeus,
conrlnscendant nommécment sur les François, donne à cognoistre que sur eux et à leur cause il a fait ce prologue, et que eux et leurs faits sont la matière subjecte sur quoy il entend à ouvrer, là où il dit :
Pardonnez-moi, François, de ce prologue, etc.
ENTENDEMENT. — Voircmeut condescend-il sur eux nomméement, et applique prologue et matière suLjecte tout à eux appartenir; et entre courtoisement en matière par requérir pardon du prologue fait , et adj ouste que, s'il y a riens qui poigne, ne qui dérogue, qui toutesvoies riens n'y entend de tel, ils ont infinité de clercs et de gens sages qui en peuvent distinguer, [et] il s'en ose bien attendre à eux, par condition que vérité puist avoir lieu. Mais, par intention de non les vouloir déprimer, ne en honneur vieil, ne nouvel, il confesse bien et leur descuevre que eux et leurs faits sont cause foncière de son œuvre que faire entend.
« Quelle cause et pourquoy? » penses-tu demander lors, àame Vmaginalion. Et je responds : que les froideurs et estranges termes tenus depuis un peu, et que les difficiles questions qui sourdent et naissent aujourd'hui pour fastras et choses de nient, et qui en cœur vertueux ne doivent avoir lieu , ne mansion, ont esté cause et matière subjecte à cestui acteur, lequel attribue l'ouvrage et l'adresse à ceux là où il voit les causes qui le meuvent.
YMAGiNATiON. — L'actcur doucques voit les causes en François qui l'ont mu à ouvrer, bien il y pert; car prestement les commence à toucher de faute, disant : qu'ils vont la voie oblique, et que tout le monde se perçoit de leur venin vieil et moderne, qui, joints une fois plusieurs
membres en un corps sous une divine gouvernance, sous un roy pasteur temporel, vivent maintenant distrais et séparés l'un de l'autre, comme le tesmoigne le quatorziesme couplet.
Sire Entendement, comment se veut entendre ceci, ne en quoy perçois-tu ceste obliquité de voie de quoy cestui acteur charge les François? Si tu l'y vois, sy le me le démonstre, et que j'en soye à ma paix , peut-estre que j'en retournerai à l'amende.
ENTENDEMENT. — Damc, uc fait besoin de te monstrer le chemin, qui mesmes congnois où il va, et ne tebesongne faire ouverture de ce dont tu mesme portes la clef. Si tu as yeux et fains n'en voir goutte, n'es pas pourtant aveugle ; et si tu veux user de vertu visive, et icelle emploier là où elle doit estre tournée , il ne peut que tu ne voies et congnoisses ce que à l'œil se présente. Pourquoy me demandes-tu que je te donne l'entendement de ce que tu mesme entends et congnois et vois quel il est? Ou tu fais la nice et l'ignorant à plénitude de sens, ou tu fais l'aveugle et sy as claire vision et vive. N'as-tu peur que Dieu ne te juge , quand tu convertis tout au pervers ces nobles instrumens et organes , contraire de leur nature, et que tu n'en uses en la réalité et devoir ainsi que tu dois? Tes chemins et tes voies, de par Dieu sont-elles justes? Sontelles droites, ne procédant à paix? sont-elles nourrices de bon exemple, ne de joyeuse expectatiou, quand il est tout clair et tout sensible que la généralité d'une cour, non pas d'un royaume, ne sçavent à quelle cause, ne pourquoy, for^i de pure malice, se boute et nourrit en envie, eu hayue et en reboutance d'une seule personne, un haut glorieux duc qui oncques ne leur fit mal , qui oncques ne leur procura chose contraire, si n'a esté plus en honneur et devoir qu'eu
318 KX POSITION
injuste titre; et syn'y a rien en luy qui doive mouvoir nul do SCS contraires, s'il n'est envie de sa félicité et de la grâce que Dieu lui envoie. Car il aime et honneure tout le inonde par degrés, chascun en sa valeur ; il est humble vers là où il doit; il est recognoissant du bien reçu; il est léal là où nature l'oblige ; il est entier là où honneur lui conseille ; il garde autrui honneur et lésion ; il s'expose à servir Dieu et son souverain ; il se paroifre à aimer ou à craindre celui là où il doit obéissance. Mais parce que, à l'appétit de divers cœurs non graves, n'est de légier j)loiable par les manières que l'on y a quises, on le reboute et déprime ; lui ferment yeux et courage les François, et à sa cause à ceux aussi qui l'aiment et soustiennent. Darne Ymagination, ne m'enquiers plus des choses que tu mesme cognois, et que je sais bien que tu les entends semblablement comme moy : traveille-moy en choses difficiles, et là je te descouvrirai vérité, si tu y mets doubte, et me dustelle tourner à contraire.
YMAGINATION. — Bcau sire Entendement, et je m'y accorde. Mais toutesvoies ton acteur continue de plus en plus aigre tousjours; et maintenant dit en son quinzième couplet : que si guerre et tribulation ont esté de maie aventure entre ces deux princes, entre cestes deux nations, François et Bourguignons, la soiivenance en doit estre endormie désormais, par la paix qui y a esté trouvée divinement ; en quoy il dit vray , mais il adjoint, par manière de repreuve : que par ceste paix faite et trouvée de leur part la gloire et salut des François sont augmentées , comme principalement venans de là; et conclut par ce point que : tant peu et tant grand qu'il y a de gloire, ne de félicité, procède de leur main, et, ingrats ou non, François tout le tiennent d'ieelle ; et tourne ceci en vantise
en Tun endroit, et en l'autre à repreuve , pour quoy je te prie pour exposement, si loisible est.
ENTENDEMENT. — 'Dame, tu me surquiers tousjours; et semble que tu me yeux traire à amples paroles , dont les sentences pourroient estre hayneuses par trop les ouvrir. N'est besoin toutesvoies de donner à nullui occasion de courroux, ne de parfonder nulle matière qui envis se escoute. François sont ceux à qui honneur et service sont dus, et à qui toute félicité et gloire sont bien appartenans plus qae à nation autre. Donc, si guerre et ennemistié a esté entre eux et ceste nation de deçà, qui toutesvoies sont une mesme chose et doivent estre, et que ainsi qu'entre frère et frère, débats se meuvent souvent mortels, Dieu non obstant y a pourvu par grâce et y a mis paix, tant qu'à celui endroit touche. Donc , si l'une main a lavé l'autre, et que qui a mieux pu, il est allé au secours de l'autre, certes n'a fait que son devoir. Mais est bien cas ausside recongnoissance ; car ne fait nul bien, tant soit petit, qui faire ne le veut, et ne peut-on constraindre les courages de donner amitié, s'ils ne s'y consentent. Les gratuités des amours et bénéfices reçus obligent les recevans. Donc , s'ils fallent et tournoient par ailleurs, ce leur est blasme d'ingratitude.
L'acteur entend grossement la cause et la met grossement en lettres, cuidant et entendant vraiement bien dire, parce que vérité, où qu'elle soit produite, ne mise avant, n'entend nulle honte, et se confie bien à estre vue et cougnue. Et ainsi, jugeant vraysemblable que ce royaume, persécuté durement par l'envaye de trois, est dit avoir esté relevé, parce que l'un des fors y a laichié la main et lui est venu à secours, arguë aussi : que le royaume et les hommes le doivent reconguoistre, quand vérité l'arguë
et l'afferme estre tel, ou autrement le vice d'ingratitude ombroie les non faisans. Et n'est pas merveille que qui veut tendre à haute et difficile conclusion, qu'en ses prémisses il mette hautes et aguës matières, par lesquelles on veut venir cheoir en l'estroit, qui est affectation de paix et de tranquillité par deçà , qui semble à l'acteur bien difficile à obtenir, ne à conserver longuement , si telles difficultés et questions misérables ont aucune durée. Or venons doncques au seiziesme couplet.
Sur cestui couplet, dame Ymagination, ne te souffre faire demande. Mais mesme t'en veux mettre à ta paix, premiers que tu l'expètes ; et ce pour cause que la substance dépend de l'autre et est une mesme chose avec le précédent, excepté que plus fermement encore il appreuve et avérist ce que dit a premier : c'est que , laissant propre querelle par pitié et compassion de l'autre, un cœur est allé au secours de ce qui lui donnoit pitié ; c'estoit ce très-noble royaume, ceste très-glorieuse maison de France qui périssoit toute et chéoit à l'envers , en laquelle jettant yeux de compassion demi divine, vainqiii querelle de nature et triompha sur passion humaine.
Et ne le dit pas l'acteur, ne remonstre tant par intention de repreuve, comme il fait par ostention de vérité, pour parattaindre à ses fins, et pour faire revenir cœurs desvoyés à leur dû train , comme il dit bien en son dix-septiesme couplet subséquent, là où arrière je te coupe la demande.
L'acteur recongnoit ici que la gloire et félicité des François est icelle des Bourguignons, et que la nation de deçà vit et emprunte de la plénitude de l'autre, et par contraire languit et mendie en son infélicité; et semble monstrer taisamment que l'exultation et haut règne des François est
un heur grand et jocundité aux Bourguignons , et leur décadence et ruine, cause évident de mérancolie.
Mais parle un peu aigrement l'acteur en la fin de ce couplet, là où il dit que : jà-soit-ce qu'il ne parle, ne ne repreuve par jactance, sj parle-il parce qu'il perçoit les bienfaits et bontés de son maistre estre mortes et estaintes, là où elles dussent estre recongnues hautement et relevées, et l'en ensieus de ma part, sans intention d'en desplaire à nullui , par ce que vérité m'en a fait comprendre pièçà.
YMAGiNATioN. — Entendement, tu dis rage ; tu es malement haut et hardi parleur; et te semble, par vérité que tu fains avoir emprès toy, que tu ne crains ne moy, ne autrui, et que tu ne ressongnes si tes sentences vuident aigres ou non, parce qu'il te semble que vérité n'a point d'impugnation.
Déa! Entendement,yév\iéQ?,iyév\ié. Mais n'est jà besoin de la faire si précise, ne si trenchant comme tu la veux maintenir droit-cy. Parfois il convient temporiser et supploier au temps et aux personnes, car vérités souvent trop de près touchées esmeuvent les courages à passions, comme vecy tout prestement, là où ton acteur touche en son dix-huitiesme article : que Dieu et amour furent forme et titre à ce duc bourguignon de faire paix et coucorde avec son roy, par miséricorde, non pas à lui seul, mais à la généralité de France, laquelle, jà-soit-ce que oubliée est et non recongnue, sy ne la souffrira Dieu perdre; disant encore : qu'en un cœur seul et en un estomac, de nullui iustigué fors de Dieu, ceste œuvre de compassion a esté forgée à longue traite.
Beau sire, et quel besoin fait tant redoubler et florir une mesme chose , quand à trois mots tout s'y entend ce
7,22 KXPOSITION
(ju'on y peut comprendre? Il semble que ce soit voiremeut vantiso tousjours et impropération à la partie. Laquell • chose tu entends bien que ce n'est mie voie pour parvenir à ce que ton acteur prétend, comme tu dis; ains est plus racine d'ayr qui après se peut enfelonnir tout an parfait.
ENTENDEMENT. — Dame, à brief parler, ne convient jà longuement arrester droit-cy. Prends droit-là où tu l'as, et le maintiens bien; et là où tu as le tort aussi, juge-toy lég'ièrement. Je ne prise vantise, ne jactance, et sy ne approuve point impropère, ne reproche. Et si l'acteur contendoit à ce et le sçusse, moy-mesme l'en blasmeroie. Tu me demandes pourquoi, ne s'il est besoin de tant redoubler une chose par diverses circonlocutions, qui, en deux mots ou en trois , se peut comprendre en toute sa substance. Dame Ymagination , plus sont les œuvres des hommes hautes et solempnelles, plus ont de circonstances et de diverses circuitions par lesquelles se décorent. Or est ceste œuvre de quoy est parole maintenant, commencement de toute félicité françoise; et ne pouvoit estre nulle plus digne au monde, ne plus sainte, ne déplus grand fruit, parée qu'elle tiroit plus à condition divine que humaine. Doucques, si l'acteur la redouble par diverses récitations, il démonstre qu'en elle a diverses splendeurs, lesquelles toutes à une fois, n'en un seul regard ne se peuvent clorre, ne comprendre ; non pas qu'il le fasse par repreuve, ne par jactance, dont je l'excuse, mais par affection d'en imprimer vivement à vous autres la bonté de l'œuvre.
Donc, et s'il dit, comme il entent : que les bienfaits sont ignorés, mais que Dieu , qui est juste rétributeur, ne les souffrira perdre ; quel tort dit-il à nullui, ne injure, quand il arguë que Dieu, qui est impassible et invariable, et
tousjours juste et véritable , supploiera le deffaut des hommes , qui de nature sont inconstans et pleins de diverses passions? Est-il homme françois qui se doive tenir injurié en ce? nenny voir! s'en lui a raison enluminée d'aucune saine conception véritable.
YMAGiNATiON FRANÇOISE. — Déa ! Entendement, vecy maintenant bien plus fort que meshuy. Tout ne sont que roses et violettes que tu as maniées ; et aprimes viennent les espines et chardons très-dangereux. Vecy ton homme qui dit en son dix-neuviesme article : que François essours en leurs hautes montées, après maintes honneurs et amours reçues, maintenant en font la bée ou la moue à leurs bienfaiteurs, et les regarde l'on d'uns yeux pervers et agus.
Dit en outre en son vingtiesme couplet : que ce ne sont pas honnestes rendanges , ne justes fruits tirés d'humble service ; et que si François estoient dieux immortels ou anges de paradis, les cœurs de deçà se sont tellement exposés en les servir et honnourer, que impossible est à office d'amour d'en faire plus ; mais tout redonde en raespris à iceux et en reboutance. Donc, le cœur ingrat qui ainsi l'accepte, n'y acquiert guères de louenge; et semble qu'en ce cœur ingrat ne veulle toucher une singulière personne.
ENTENDEMENT. — Damc, ne te arguë qu'en raison, et ne trouble ta paix, là où tu ne vois chose qui te doie mouvoir. La fortune voirement des François est jà haute, la roue chevillée de clous de longue duration, si Dieu plaist, dont l'acteur ne parle point comme marry. Mais n'entendstu que libéralité de nouvelle fortune cause nouvelleté aussi d'eslèvement de cœur, et que ampliation de puissance et de roideur engendre élation en contenement et en
mnnière? Cœurs exaltés en haut siège, h durreg-ardenteu leur dessous ; et là où ils voient riens qui les approche, là jettent-ils leur contemption. Ceci n'est pas nouvel, ains est ancien, mais non pas en cœurs bien pondéreux ; car ceuxlà, ne pour fortune amie, ne pour restive, ne escharce, ne se meuvent; mais de cliascune à l'avenant du temps font leur bon et leur preu. Ne s'enfiérissent non plus pour ses flatteries et haut promettre, qu'ils ne se desconfortent en son dénier et restraindre ; car congnoissent fortune [estre] variable et pleine de déception, et souverainement à ceux qui, non eux pourvoyans de vertus, se confient en ses faveurs là où ils sont déçus; car ceux-là coustumièrement fait trébucier confus, et leur seroit plus félicité lors non avoir esté eslevés si haut, que réputation de malheur d'avoir esté tenus en dépression basse ; car nulle infélicité si grant que souvenance d'avoir esté félice. Doncques, en eusieuvant la lettre de l'acteur, où tu le accuses charger François en leur exaltation, disant qu'ils font les bées ou les moues à leurs bienfaiteurs de jadis, leurs frères et voisins, et leurs serviteurs très-volontaires, et que avecques ce ils monstrent uns yeux f elles sur eux : dame, si les premiers articles sont vrais, là où l'acteur les a monstres frois et non fort affectés à l'amour de deçà par avant leur haute exaltation, plus encore se peut prouver vrai cestui article présent, quand libéralité de leur haute fortune leur engroissist à cent double leurs courages, lesquels, avec froideur première, s'ainsi est, légièrement causent despection dont ils ont pris racine. Mais. ne le dit mie l'acteur par volenté de les reprendre, mais par condoléance qu'il a prise en ceste douloreuse manière de faire , tant dommageable et de si doloureuse attente que les yeux en pleurent, et les cœurs des bons preud'hommes et des sages en
souspirent , et les séditieux courages et légiers à mal faire s'y aguisent et enfellissent.
Et là où tu dis, dame, que l'acteur repreuve en la personne de sa partie les humbles services et honneurs que a faits aux François, disant que ce ne sont pas honnestes rendanges, ne justes fruits tirés de bien aimer et servir, et que, si François estoient dieux immortels ou anges de paradis, les cœurs de deçà se sont tellement exposés en les honnourer et servir, que impossible est à office d'amour d'en faire plus , mais tout redonde en mespris et en reboument aux faisans, dont le cœur ingrat qui ainsi l'accepte, n'y acquiert guères de los ; et te semble qu'en ce cœur ingrat il veuille noter une singulière personne. Dame, soies raisonnable droit-cy et ne prend pas les choses en leur pire entendement, quand amender toutes choses et les traire à bon terme est œuvre de grand vertu. Tu sçais bien, dame, que autre chose est de celui qui parle et de celui à qui on parle. Celui qui parle, c'est l'acteur en la personne de son parti, lequel présuppose au très-noble roy francois et à son haut baronnage estre dû toute honneur et révérence, toute humilité et service, comme du subjet au souverain, et ne met difficulté nulle que ainsi ne doit estre. Mais considérant qu'entre faire et devoir faire il y chiet un franc arbitre en l'homme, qui peut causer le non faire, comme la plus part des hommes ou beaucoup pourroient estre repris aujourd'hui en non faire leur devoir et appartenir, tant envers Dieu comme envers le monde, comme tu sçais et que besoin n'est d'en bailler exemple, là où toutesvoies ceux qui devoir font, sont à louer et priser beaucoup envers ceux qui y falleut, arguë l'acteur et dit ainsi :
« Vous, seigneurs francois, nous vous servons et hon-
316 KXI'OSITKJN
« nourons; notis nous humilions en terre devant vos faces .( et dominations; nous vous présentons et avons présenté « nos affeftions et bons couraji^-es; et ne vous pouvons <i gagner, ne convertir devers nous, voire en la généralité, « que tousjours il ne se monstre une froideur, une indi- « gnation estrangesur nos personnes. » — « Et certes,» ce dit l'acteur, « cenesontpashonnestes rendanges, » comme s'il vouloit dire : « Le bénéfice d'amour et d'honneur reçu, « et ce bon acquit que nous mettons en nos devoirs, vous « dust causer de nous aimer et prendre en grâce. Et , beaux « seigneurs, mettez un peu de vostre recongnoissance « envers no.stre bonne volenté. Le recongnoistre vous sera « honorable, et le bien faire, ce nous sera vertu. Nous nous « y sommes tellement portés et acquittés, que si vous « estiez anges ou dieux immortels , sy n'en pourrions mais « plus faire. Et beaux seigneurs, ne siet-il point recon- « gnoistre envers gens de si bon vouloir, et lesquels, avec « bonne volenté, ont puissance de la mettre à efPet? Certes, « seigneurs, règle faut droit-cy , et n'y ont point de voye « équité, ne raison. Mesmes tout ce que nous faisons à « intention de bien, nous redonde en mespris. Et seigneurs, « est-ce chose humaine, ne qui se puist respondre? Vrai- « ment il semble que l'ingrat droit-cy, vu nos bons et « loyaux acquits, n'acquiert guères de los à faire ainsi. » Et n'entend point l'acteur, par ce nom ingrat, une singulière personne, jà-soit-ce qu'il mette le nom eu singulier, mais il entend plusieurs personnes qui peuvent participer en sa signifiance, parce que le nom est adjectif. Aussi, s'il disoit ingrats au pluriel, il noteroit tous et sembleroit qu'il n'y auroit riens excepté que tout ne fust ingrat. Maintenant le met-il en singulier adjectivement , donnant à entendre qu'il y en peut avoir de non ingrats.
Par qiioy, dame, le bien enquérir les matières les donne bien à entendre ; et les interpréter bien à leur vray vuide souvent beaucoup d'erreurs. Et n'y a riens mespris l'acteur droit-cy encore , si ce n'est que vérité ne peut estre oje. Toutesvoies , pour continuer sa matière , dit en son vingt et uniesme couplet :
Au fort, par nous mettre en nos devoirs justes, etc.
FKANçoisE YMAGiNATiON. — Ah çà , sire Entendement, il y a bien plus fort droit-cy. Vecy un passage que je ne ?çay comment tu feras passer ton acteur parmi, sans estre brouillié beaucoup, car il est moult estroit; et est une crolière où cent contre un il demourra enraquié. Tousjours se confie ton homme en ses œuvres , et dit en son vingt-uniesme article que au fort , par soy mettre en juste devoir envers ceux où honneur le conseille, tant plus à ceux qui ainsi feront, seront leurs fortunes robustes, leurs aventures meilleures, leurs noms plus clairs, et toutes leurs besongnes de plus grant efficace et de plus grant vertu encontre tout chascun qui les pourra traveillier ; et met avant que ainsi faisant et gardant devoir et vertu devers lui, n'y a point de perte un bouton ou une petite fiourette, si cœur ingrat ne prend en gré la bonne opération. Que veut dire ce cœur ingrat, là où il condescend arrière a particulière personne, et met en non chaloir le mal prendre en gré des François, comme s'il voulsist dire en la personne de son parti : « Ne me chault de « vous un oignon ; prenez-le en gré si vous voulez, ou « le laissez si vous voulez: tout m'est un. »
ENTENDEMENT. — Dame, beau chemin large et ouvert est de léger passable, et est d'une mesme prestance et
nisibleté à un idyot comme à un sage, parce qu'en cheminer dessus n'a point de maistrie, ni d'avantag-e plus pour un que pour autre. Mais là où l'ig-norant et le sage, le subtil et l'idyot voudroient tous deux ou devroieut passer parmi un destroit, parmi un creux ou fossé frémissable,là certes y auroit honneur de s'y savoir conduire; et y auroit le sage et subtil homme grant avantage par dessus l'autre , et le passeroit à son honneur là où l'autre y demourroit enraquié.
Au propos de ce que tu m'as dit maintenant de l'acteur, que mal se pourra sauver en cestui passage, tant le saché-je deffendre, qu'il n'y demeure brouillié : dame, le brouillis n'y est pas jusques tu le y vois. Donc, et si je le puis tirer parmi et ramener net, au moins faudras-tu à tes ententes. La première partie de son article est honorable et digne de grand los, et la seconde partie est véritable et digne d'estre soustenue, car là où il dit au premier :
Au fort, par nous mettre en nos devoirs justes,
l'acteur, comme sage et recongnoissant ce qui est de devoir et d'honneur, présuppose tousjours son parti infailliblement vouloir faire bien, l'avoir fait à son pouvoir, et avoir intention tousjours d'y continuer; car lui-mesme recongnoit que ce qu'il fait, il le fait par devoir, comme il appert par propre escrit : An fort, 'par nous mettre, etc. Présuppose aussy que faire justement son devoir, pour ce que plusieurs y fallent, est une chose honorable, et qui est moult agréable à honneur. Donc, par congnoissance qu'il a du cas, et que devoir faire et honneur ensiévir est vertu et une chose qui attend mérite, dit par manière de confidence, en la personne de son parti , pluriellement :
« Au fort, plus nous mettrons en nos devoirs justement « et vertueusement , tant plus nous seront nos aventures « bonnes et vigoureuses , tant plus seront nos personnes « claires et mieux recommandées , tant plus seront nos « œuvres pleines de vertu et de bonne expectation, contre « un chascun qui d'aventure nous voudroit traveiller ou « mordre en nous. » En quoy disant et maintenant, l'acteur parle bien et ne fait à reprendre d'un mot jusqu'à ce point ; ains dit cbose si vraie que contradiction n'y auroit point de lieu. Mais là où il dit après : qu'il n'y a point de perte une vermeille qui devoir fait et se cœuvre de vertu, si cœur ingrat ne le prend en gré : là convient-il entendre l'intention de l'acteur, et le parer de ce qui sonne aigrement ; car n'est pas son intention si mauvaise que léger jugement y assied sa sentence.
L'acteur, dame, espoir' est homme de bon vouloir, est homme de bon fonds tout entier et tout franc , aime honneur et preud'hommie, aime vertu et vertueuses gens, affecte tout bien, ressongne tout mal, hait toute perversité, toute descongnoissance, toute présomption, toute iniquité et malice ; et soy congnoissant quel il est et quel il désire devenir, et voyant quel est le monde aujourd'hui, quels les hommes, frères à frères, amis à parens, affins à voisins, pleins de fautes, pleins de rancœurs, pleins d'envie, pleins de suspections, pleins de mautalens et d'ingratitude, et que ceux qui dussent estre vertueux et raisonnables, justes et honnestes en cœur, eusiévir équité et droiture % et que ceux qui le mieux s'y acquittent aujourd'hui et le plus honorablement besongnent, sont les moins congnus,
' Espoir, peut-être, ici plutôt: sans doute.
* Ajoutez ici, pour compléter la phrase : sont les plus à reprendre.
impatient de ce et courcié, ardant en honneur et bon vouloir, dit, desplaisamment en général à tout le monde : « Puisque ainsi va, et que bien fait ne peut estre re- « cong-nu, au fort qui bien s'y porte et s'y met en son « devoir, ne peut chaloir, si cœur ingrat ne le prend en « gré. »
Et n'entend pas l'acteur par ce cœur ingrat une singulière personne sans plus, ne un singulier cœur tel ou tel, mais un cœur qui est distributif à tous ceux qui peuvent estre entachés d'ingi-atitude. Par quoy je dis que ceste clause que tu prises tant, dame Ymagination, n'est pas si dangereuse pour l'acteur comme tu pensoies; mais est excusable et réparable honnestement et en vraie équité , parce que le parler aigre lui est mu par ardeur à bien et par impatience du mal perçu, non parlant toutesvoies ne aux François, ne aux autres, fors que à toute la généralité du monde entier.
YMAGINATION. — Entendement, tes solutions sont moult belles, mais ne sont pas de nécessité à croire, qui ne veut. Donc, si tu es passé par cestui destroit, qui me sembloit assez fangeux, vez-en cy encore un autre aussi mauvais ou plus que celui-là , oii il y a bien mystère, ce me semble, de passer parmi pieds nets. Ton homme va toujours de pis en pis, et de felle en plus aigre : il se vante en son vingtdeuxiesme article, que Dieu et hommes congnoissent bien leurs vies et leurs manières de faire, et que par cela riens ne se peut ne celer, ne estordre , que tout ne soit sçu une fois et vienne à congnoissance ; mais en nos hauteurs et exaltations , l'on y perçoit nos œuvres si clairement que tout le monde y peut mordre. Donc , si le faire ainsi nous vient de faute d'ordre et de bonne raison, ce poise lui, mais le vice en redonde en nous-mesmes. Que veux-tu
ici respondre, Entendement, ne quel esclaircissement m'y sauras-tu donner, qui me suffise ?
ENTENDEMENT. — Dame, de peu menace, de peu espovente; et n'est digne de soy exposer au péril, qui ne l'ose attendre. De ce que tu m'as résumé droit-cy, fust aussy aigre et aussi dangereux comme tu le me fais , j'en dusse moult craindre la solution et le destroit par où je le voudroie parer ; mais entends bien que aussi peu crains-je cestui que l'autre passé. Pourquoy? par ce certes que je n'y voy riens hors de voie, ne riens à répugner, selon le pourpos de l'acteur qui aigrement a commencé sa matière à bonne intention ; sy convient que par là mesmes il la déduise pour venir à ses fins , non que ce soit nécessité, mais il peut estre utile.
L'acteur dit voirement et parle en la personne de son maistre en pluriel , pour couvertement parler de lui : que Dieu et les hommes congnoissent bien nos vies et nos opérations et toutes les bonnes intentions qui sont en nous, c'est-à-dire en sa noble personne, et que icelles ne se peuvent ne celer, ne estordre au paraller, que une fois toutes ne viennent et redondent en fruit et en rétribution, en l'équité divine et du monde. Et parlant ainsi de sa noble personne, il le glorifie en ce qu'il y sçait et perçoit de bon; en quoy faire ne fait tort à nullui, mais fait son devoir d'exalter celui qui le vaut. Mais retirant ses yeux d'ensus lui et les rejettant en vous qui le vexez et à qui il lui convient avoir à faire et respondre, dit affirmativement : que les envies que vous ïivez dessus lui , sont si claires et si manifestes que tout le monde les peut percevoir. Donc, s'il y a faute de raison en vous ou de bon ordre , ce poise lui ; mais il dit que le venin de vostre envie redonde eu vous mesmes, comme il dit vray; car envie ne peut faire
,-,32 K.Xl'OSriKJ.N
innl h nul qu'à celui-mesme rjui la porte, comme dit le f^rand Alain' en ses paraboles. Or, belle dame, puisque tu me quiers de si près, je te résume arrière la protestation que a fait l'acteur ici devant, et te renouvelle que je n'entends, non fait l'acteur, comprendre, en nuls de mes termes, ne en nuls de mes argumens, la très-noble personne du roy, comme qui nulle part ne s'y trouve touché; mais lui seul réservé, je me contente que tout s'y puisse comprendre, qui s'y voudra joindre. Venons au point doncques : ce qui est, il est, et est impossible que ce qui est, non soit. François sont bons, ou ils ne le sont point ; bons sont et tu les prononces. Mais s'en contraire de tout, ailleurs ils se desvoient devers nous, et envers nous ne usent point de bonté , n'est-il loisible de leur remonstrer ce en quoy nous nous dolons, et de les toucher en celui vice propre où nous les sentons desvoyés? Nous ne touchons point à particulières personnes, ne telles, ne telles. Nous réservons par exprès la majesté inviolée; et notons que ceux qui abusent de vertu et de noble condition, répugnent et reboutent celui du monde que plus dussent honorer et chérir après le souverain. Certes, il me semble que gens de bon vouloir, voyans autrui avoir envie ou despit en leur félicité, peuvent bien remonstrer ce qui est visible et percevable de lui-mesme et que à eux touche. Car, quoy qu'il soit de toute chose et de toute opinion, veulent gens ou non veulent, la vue descouvre les faits. Quand doncques les veuillans bien faire voient desvoiés ceux dont ils voudroient traire amour et grâce et se dénient de leur aucune imperfection , ne peuvent-ils , pour les mettre en la perfection où ils désirent, dire : « Vous estes tels ou tels envers
, ' Alain de Lille. Ses paraboles ont été reproduites dans diverses éditions de ses œuvres.
« nous. Ce nous griève et nous est dur, et à vous ce ne « vous est point lionneste d'ainsi faire; et tant plus j « continuerez, tant plus en redondra le meschief en vous- « mesmes. » Certes oy ! et n'y a riens en ceste réparation, dame , que tu sçusses nyer par raison , sinon que tu pourrois maintenir et nyer que le vice d'envie ne fust point là où l'acteur le descrit, es nobles françois. Sur quoy je te répliqueroie tant et tellement , et te donneroie tant d'exemples , que les probations y seroient évidentes assez. Mais n'est heure encore, et peut estre que autre part pourroie estre constraint de les alléguer.
YMAGiNATiON FRANÇOISE. — Or cà , long arrcst sur une chose, là où il y en a plusieurs entre mains, donne fatigue aucune fois et fait perdre temps. Nous sommes en matière odieuse , ce me semble , et en difficile transaction , dont encore ne voy fin de long temps; et me vient férir à l'œil présentement une esparque de bien aigre sentence que ton homme met en son vingt-troisiesme article.
Droit-là il arraisonne les François incrépamment et leur dit : « Si vous régnez en grant exaltation et triomphe , et « qu'en vos bras gît fortune endormie, comme s'elle fust « toute pour vous, régnez si bien et si sagement que ce « régner vous demeure durable, et que la fin n'en retourne « triste, car cela ne nous griefve point. Mais à l'autre lez « aussi, si fortune nous est amie un peu et qu'elle nous « faveure, n'y prenez point de desplaisir non plus que « nous, car cela ne nous vient point de vous, ne de vostre « cœur. » Laquelle chose sonne au commencement en manière de correction , et en la fin en descongnoissance despite.
ENTENDEMENT. — Dame, si tu sainement entends, tu sainement jugeras. Cestui article que tu as relevé
jnniutenant, n'est pjis vicieux, et le te prouverai tellement, ce me semble, que la solution t'en semblera honneste. L'acteur droit-cy note trois choses et les déclare. Il note premièrement la g-loire, l'exaltation de fortune , la haute triomphale ré^^nation des François, dessous lesquels, lui, son maistre, ses suppos et subjects il leur convient vivre et temporiser ; et est un des points qu'il note et confesse estre ainsi. Il note secondement et donne à congnoistre l'amour qui est en lui et en tout son parti envers vous les François, quand voyant vostre régnation si excelse, il la contemple et s'y délite; et de peur qu'elle ne puist tourner par aucun meschief à décadence, dont il auroit deuil , vous advertit en titre de chanté , et requiert que vous régniez si bien et si sagement que vostre haut glorieux règne ne retourne en triste fin , vu que les choses humaines ne sont estables , fors d'autant qu'elles sont accoutrées de vertueuses sollicitudes; et est le second point lequel il déclare.
Tiercement, il donne à congnoistre taisamment, en faveur de son maistre, qu'il y a gloire aussi en haute fortune en icelui , et que comme ceux de deçà ne sont courciés de leur haute félicité et régnation, mais très-joyeux , que eux aussi en celle de deçà ne veullent prendre murmure ; car ce que nous en avons, ne vient point de leur lune, ne de leur avancement.
Au premier point, là où il glorifie François en leur haute régnation qui se voit à l'œil, ne fait à reprendre, car vous est los et gloire quand tel il vous juge comme il vous voit. Au second point , là où il démonstre l'amour qu'il a envers vous par contempler vostre bonne fortune et par avoir soin et peur de vostre stabilité, n'est à reprendre aussi, car lui vient de dilection cordiale et de noble
vouloir, quand il vous avertit et requiert que vous mettiez soin et pourvision que la roue ne tourne ; et le devez en ceste qualité chérir et aimer, quand il vous advertit de vostre salut et de chose qui est digne d'estre tous jours devant l'œil, quand les plus hauts aucunesfois du monde et les plus eslevés ont esté déçus par non y entendre.
Au tiers point où il parle taisamment en la faveur et vérité de son maistre, disant que si fortune lui est amie, n'y preniez point de desplaisir aussi, non plus que nous de la vostre, car de vous ne lui vient point ceste haute lunoison : dame , si bien l'entendez , ne dit riens mal et encore moins de desplaisir à nullui, comme vous ferai bien entendre; et n'y cherra difficulté nulle, qu'en ceste dernière clause, qui est que nostre bonne lunoison, nostre bonne aventure et félicité, ne nous viennent pas de vous. Et sembleroit par ce, que nous serions iug-rats , descong'noissans et tous essours et eslevés en présomption et orgueil , dont je te monstrerai tout le contraire et apaiserai ton cœur.
Cestui prince voirement, puisque l'acteur taisamment le note, est plein de haute fortune et de glorieuse régnation. Et ne convient point longue démonstration pour ce faire apparoir, quand ce qui en est de lui-mesme, le juge. 11 est prince parti de la très-noble maison de France, de laquelle comme les autres, en mesme degré de rang , il prend gloire et titre , et avec ce en emporte les biens grans et larges que point ne descongnoist, mais s'en répute atout grant et puissant entre tous ses semblables. Mais, avec ceste félicité et gloire que tirée a et produite avec lui du noble ventre de sa mère, et en laquelle il a longuement régné prince puissant et renommé, sy lui a
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Dieu multiplié encore sur vieille f^rAce, nouvelle gloire et exaltation ; et qui l'avoit fait naistre duc par nature et succession de père, pour estre ég-al aux autres ducs plusieurs, l'a tellement pourvu de fortune, qu'en terre maintenant n'a duc son pareil. Donc, comme Dieu l'a pourvu de multiplication de seigneurie nouvelle sur la vieille qui estoit haute , a rais peine aussi de multiplier à l'avenant sa ftime par multitude de vertus et de hautes opérations, par lesquelles il espère mérite. Et comme cestes chosescy ne viennent point du tronc de France , ne viennent de donation, ne d'acquest, ne viennent point d'achat, ne de tirannie, ne viennent par aide, ne secours de main forte , mais viennent nuement du don de Dieu , de haute amie juste fortune , de vraie naturelle succession légitime du tronc de l'empire, du sang tout autre de France, d'autre condition, d'autre tenement, et qu'en icelle il resplend et règne glorieux et vertueux prince : ne peut dire l'acteur de luy-mesme et en faveur de la vérité, qui souvent n'est congnue là où besoin fait , que ceste haute superlative lune , ceste haute gloire et exaltation particulière ne procède point, ne ne vient directement et sans moyen de France, dont il porte nom et gloire connaturelle, quand ceste-icy est accidentale et lui procède de Dieu par nouvel don , lui procède de fortune par singulière faveur et lui procède de ses propres vertus et conditions, lesquelles il a appliquées à son pouvoir à toutes glorieuses opérations? Donc , et quand ainsi seroit que terres et possessions tous venroient du royal tronc françois et que de là les tenist, sy ne peut-il tenir les vertus que de Dieu et de son bon cœur, lesquelles font l'homme promptement glorieux , non pas les hautes seigneuries , quand icelles souvent se possèdent sans glorieuse renommée ; mais ne se
peuvent acquérir nuls glorieux titres jamais, sans glorieusement vivre.
Or regarde, dame, si tu as cause de toy contenter droit-cy, ne si tu as cause d'imputer à l'acteur, ne à autrui, vice en cestui endroit, comme d'avoir descongnoissamment parlé ou trop en arrogance, quand je te déclare distinctement que veut dire ceste lune qui ne vient point de vous autres. Et bien dis notamment voiis autres; car quand tout viendroit du royal tronc , sy n'y a le pied de vous autres , lui seul réservé , qui doie entendre part en ceste contribution; car n'y avez mis ne doy, ne main, ne donné faveur, ne confort, ne vestu baubergeon, de son temps, en son avantage. Et par ainsi, posé que lui, en sa noble personne qui est toute humble, ne se vante, ne ne glorifie, et ne se veut extoller ne en ce, ne en cela, l'acteur toutesvoies , qui procède à l'équité des choses, peut bien remonstrer quels dons il a de Dieu espéciaux, quels de nature et de succession légitime, quels aussi de fortune et de glorieusement vivre , et dont tout vient et de quel lieu, sans estre réputé arrogant, ne descongnu, ne disant injure à autrui.
FRANÇOISE YMAGiNATiON. — Que tu tTouves d'estrangcs vuidanges. Entendement, et de subtiles perçures pour vuider un destroit ! N'y a trou si grand que tu ne trouves cheville pour le boucher, ne pertuis si estroit que tu ne passes parmi. Or çà, n'est rien fait, qui ne fait plus fort. L'acteur arrière, en son vingt-quatriesme article , se présume, et pense bien que cela se veut appliquer à son maistre; et dit qu'en lui a gloire, honneur et resplendissance qui l'air parvolent et font fendre les cieux. Mais ce n'est pas , veut-il dire , qu'il ne recongnoisse dont ce lui vient, car le tient de la haute puissance et faveur divine,
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laquelle, comme il suhjoint, sera pour le dcfFendre au besoin, et lequel Dieu , si François le craignoient à offenser, ils se tiendroient à ce qu'ils ont de grâce et de bénéfice do lui, et souffreroient de la félicité de l'autre. Icy semble , à l'entendre , qu'un François doit avoir descongnois.sance premièrement en leur haut régner, et secondement que ne redoubtent à offenser Dieu, dont ils ont tous leurs bénéfices: laquelle chose porte de soy injure et ramponne'.
ENTENDEMENT. — Quc plust à Dicu , dame, que le thrôue des François jamais ne dust estre touché de plus grant injure , que de telle que droit-cy; et je croy voir que jamais ne recevroit tache dont on le pust juger souillié, car droit-cy n'en y a nulle. Bien est vrai que l'acteur, en vuidant de son autre article et là où il parloit de ceste lune dessus touchée, maintenant spécifie un peu au clair ce que avoit mis par devant en termes obscurs ; et rendant grâces et louenges là où elles sont dues, dit : qu'en son maistre a gloires et exaltations qui parvolent les airs et les cieux. Donc, pour donner exemple à tous glorifiés hommes comment ils doivent user de leur fortune , dit : que ce n'est pas en descongnoissance, ne en aveuglissement que icelles possède, maison crémeur et rétributions de louenges à son Créateur, dont il les congnoit avoir reçues plus que à son mérir , confiant de sa miséricorde , qu'en icelui bon vouloir et regart qu'il a envers lui, il le deffendra et secourra en temps opportun. Belle dame , ici y a-il vilain ? y a-il riens droit-cy pour mordre, ne en quoy courage françois se dust mouvoir, ne troubler, quand ce que l'acteur dit de son maistre , il le
' Ramponne, raillerie, insulte.
baille à tous autres pour faire pareillement, et ne réprime, ne ne corrige nullui de cas contraire, mais remonstre par son maistre : que de haute prospère fortune glorieuse est due haute singulière rétribution curieuse à Dieu , quand par décongnoistre, par non entendre à son devoir, par non vaquer et veiller en œuvres vertueuses, en diligences et sollicitudes, en choses de stabilité et de fruit, et souverainement en crémeur et louenge de Dieu, maints royaumes j maints 'rois et monarques , du phis haut de la roue , non bien gouvernés, sont jettes confusément misérables en basse poussière, là où ils voutroullent ', tristes chétifs par leur démérir? Sy croy que aujourd'hui Dieu ne fera pas une nouvelle fortune pour la nouvelle régnation de présent, et [ne croy pas] que ayant eu mis tout le monde passé subjet à la vieille, doie exempter de sa loy et puissance la génération d'aujourd'hui nouvelle ; ains souffrira que qui en vertu et sens règne , que celui pardemeure, et que qui défectueux et mal sage possède le haut siège, que celui raéritoirement trébuche, ou sou équité seroit autre maintenant, que n'a esté trouvée en nos vieux pères. Doncques, et si l'acteur voiant que son maistre a esté surquis en plu-^ sieurs voies et ramponné autrement que ami à ami, et ce en doubte que crémeur de Dieu n'estoit point pleinement là où elle devoit bien estre, et que, par faute d'icelle, les deux hautes félicités, tant de l'un comme de l'autre , pourroient tendre à diminution et cheoir toutes deux; fait-il mal s'il subjoint que, si François craignoienf^ offenser Dieu , ils se tiendroiont aux grâces et bénéfices qu'ils ont de lui, et souffreroient de l'autrui, à qui Dieu a telle liberté de donner et chérir comme à eux ? Certes,
' Voutroullent, se vautrent.
340 liXFOSlTlU.N
il m'est advis que nenny, et n'y a clio.se qui en mal se doive entendre.
FUANçoisr: ymagination. — Plus yay\qs,. Entendement, que plus tu me crois mes admirations; et plus te baille matières estroites , plus tu ra'escliappes, et ne sçay comment; et te trouve Lors de mes mains telle lieure que je te cuide tenir à tenailles. Mais vecy où ton homme injurie terriblement nous autres François, là où, après confesser que nous avons un haut glorieux thrône par dessus le leur, et que icelui portant sceptre et couronne est tout plein de gloire ancienne, et que la clarté du siècle s'y respleud à l'entour, si vertu estoit en cour", comme soloit, mais nenny ; de quoy nous donnant reproche et mespris il dit : que vanité et présumption nous ont tellement abuvré les cœurs que la hantise en est fîère et sauvage. Dit eu outre en son viugt-cinquiesme article : que nostre orgueil et hautaines manières, nos élations en nos nouvelles fortunes, avec le mespris que nous faisons d'eux, tous ces points-cy lui ont esté cause d'entrer en ceste aigre tractance, et voudroit bien que la cause y fust moindre : par quoy il me semble qu'en ces deux articles le vingt-cinquiesme et le vingt-sixiesme il y a publique injure.
ENTENDEMENT. — Je te respouds , dame, et concède qu'en aucun des points récités droit-cy il y peut avoir assiette de rigoureux termes sonnans aigrement, mais non injures proprement injurians et blessans, parce que injures sont choses faites et dites torcionnèrement ' et sans nulles occasions précédentes, qui procèdent de felle villenneux estomac délibéré et proposant blesser en famé ou en corps; de quoy oncques l'acteur ne fut en talent', ne jamais ne
• Torcionnèrement, h tort, injustement.
* Talent, intention.
sera trouvé tel ; mais bien confesse que , selon la portion et qualité que voit les hommes et les conditions de ce roj^aume en présent, et en quoj ils se desvoient et desmesurent, souverainement en devers ceux dont il est de la multitude, il les ose bien descrire et nommer tels comme à son jugement il les trouve par expérience. Par quoy, s'il les trouve et congnoit estre fondés en vaine gloire, et que de cela se paissent et abuvrent, il n'y chiet point de grant meschief à dire : qu'en celui endroit la hantise aujourd'hui en est fière et sauvage , quand eux-mesmes se sont assauvagis de sauvages conditions non à eux appartenans, parce que lui-mesmeles juge avoir leur thrône plein d'anciennes gloires par leurs anciennes glorieuses vertus: lesquelles, comme tu peux bien entendre, n'estoient pas fondées en vanités, n'en présumptions outrageuses, mais estoient fondées sur sciences, sur nobles mœurs et conditions, sur équité et bonnes consciences, sur preud'hommies et félicités sous recognoissance et crémeur de Dieu, sur regart à la chose publique, sur honnesteté de propre personne, sur amour et charité à son prome, sur courtoisie et bénignité envers chascun, sur l'espargne du peuple et de humain salut. Sur ces points-icy estoient fondées les vertus anciennes des François. De cestui grain remplissoientils anciennement leurs granges, de tels splendeurs décoroient-ils et enluminoient leur thrône, non pas d'orgueil et de jactance, non pas de confidence et de présumption en propres vertus, non pas de menaces et contemptions de leurs voisins, non de rigoureuses et roides tractations sur ses amis, par fierté, par envie, par despection, par dol, ne par fraude, comme font les mauvais, qui ne sont dignes de nuls titres, qui jamais ne parattaignent h glorieuse fin, ne jamais ne persévèrent à glorieuse durée, car seroit
contre nature, et contre loy et ordre de toute équité et raison.
Doncques l'acteur voyant François en mespa*», et souverainement en tant qu'il lui touche, les peut bien nommer tels comme il les conçoit en son entendre. Et est vraisemblable que leur nouvelle fortune, laquelle je ajjpelle nouvelle par rénovation, non pas par ori{^ine, leur peut avoir extollé les cœurs, parce que leurs mains ont esdarci leur tlirone de ce qu'en trois cens ans para vaut oncques ne se put purg-ier par main nulle, Sy en peuvent e.stre leurs cœurs plus grandis, leurs natures plus ensoufïlées de vanité, et leurs conditions plus hautaines et moins humbles. Mais pour parattaiudre encore à plus hautes fins, comme je leur garde une fois, dussent louer et glorifier Dieu, à lui attribuer l'honneur de leur victoire, mettre peine à y j)ersévérer longuement, et de non riens emprendre qui pust estre contraire à Dieu , ne à conscience , et gardaus ])ropre félicité, propre honneur et l'autrui, soy exposer et })aroffrir en toute chose honneste et utile.
Vecy l'appartenir des François, vecy l'appartenir des vrais glorieux hommes, des baux victorieusement régnans, qui désirent mérite emprès Dieu et gloire du siècle. Donc, si l'acteur se deult par y sentir contrariétés, lesquelles il plaint et les frémist, comme il monstre bien en la fin de cestui vingt-sixiesme article, quand il dit que toutes cestes aigres manières et conditions lui sont cause de })rocéder en aigreur contre eux ; mais n'en fait mie pour tant à reprendre si fort, comme font ceux qui sont cause de l'aigreur ; lesquels ne sont que une petite part de gens à l'aventure, et non pas toute la générahté, car seroit dommage; et envis l'acteur la y voudroit comprendre, mais seulement il note et entend aucuns particuliers,
sur lesquels, sans nommer nullui, sa doléance est causée.
YMAGiNATioN. — Et que dites-vous maintenant doncques du vingt-septiesme article de vostre homme, là où il dit et repreuve aux François : que leur orgueil maintes fois les a punis, et a fait passer et traverser toute infortune parmi leur roj^aume, en quoi autrui quelque estranger s'est glorifié en leur propre infélicité ; mais ce poise lui que constraint il le leur convient remonstrer pour y résister et mettre i)ourvision. Repreuves, tu sçais bien, sont injures.
ENTENDEMENT. — Dame, tu dis merveilles, et ne puis tant dire, ne tant faire que par devers toy tu misses une fois le bon bout , et que de toy-mesme tu te contentasses, quand de toy-mesme il te convient estre juge. L'acteur droit-cy, pourquoy ne peut-il mettre ce que dedans Paris, le nombril de France, les petits enfans qui vont à la moustarde, savent bien raconter l'un à l'autre, par le recort qu'ils ont oy de leur père : que les péchés, les orguelx, les desrèglemens, et les envies des François l'un à l'autre par maintes et diverses fois les ont punis ; et en ce mesme en quoy prenoient plaisir et délectation, en ce mesme ont esté battus et prosternés confusément, comme leurs intentions et fins quises estoient confuses et mauvaises. Se délitoient en envie et division l'un avec l'autre, et en envies et divisions sont esté morts. Se délitoient en orgueil et vanités excessives, aujourd'hui tirans, demain pleins de mauvaises intentions ; et par nation orgueilleuse et exces.sive, rapace et convoiteuse de sang, pire que eux cent fois et plus inique, ont esté humiliés; et y sont entrés roys et ducs, tirans et gens crudèles, et les ont calamités et persécutés, fait devenir misérables et recrans, vaincus en batailles et en sièges, et tout avieuti et pollué
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leur thrAne ; dont cux-mesmcs volontairement avoient esté cause, et en avoient produit la verge dont autrui les cbastioit.
Et, belle dame, si l'acteur remonstre cecy et le leur met h l'œil affin que cecy plus n'avienne, et que par gravité et prudcuice, par longue pondération des matières, ils mettent pourvision, fait-il mal? fait-il chose contre honneur et loyauté? Certes nenn3\ Mesmes est une chose que les histoires françoises récitent et recordent, que ainsi en est, et que toutes conditions d'hommes, jeunes et vieux, recongnoissent aujourd'hui et jugent estre vrai. N'entends-tu que si division et envie ont pu autrefois esbranler les François, les faire cheoir et perdre honneur et salut, que aujourd'hui ne leur puisse procurer ce mesme, et les faire perdre et exterminer comme lors? Certes oy ! Et en seront les périls aussi prochains, comme ceux qui les aiment et quièrent, sont prests de les nourrir.
Or va avant, dame, et nous délivre de ton résumer; car la matière m'est contre cœur durement, et voulsisse bien en estre hors, si honneur me pouvoit perm.ettre de non tant y respondre. Mais tant m'est près l'acteur, et son œuvre que je connois partir de meilleur fons que n'a esté prise, que à très-envis et à très-dur l'abandonneroie. Siques, ou déporte-moy de tes difficultés et interrogations maintes suspicieuses, ou me abrège mes peines et langueurs, là où envis je tire au collier.
TMAGiNATiON. — Sire Entendement, ce ne m'est joie nulle de te vexer, et ne me délite point forment en l'occasion qui droit-cy nous assemble. Je t'ay mu des questions et difficultés aucunes droit-cy, dont maintenant un peu je te donrai déport, en tant que interroger touche ; et te requiers seulement que [tu me expliques les] huit articles
ensièvans, lesquels huit articles ne sont pas si reboutables en sentence, comme ils sont dignes d'estre mis en question, pour quoy ils y sont mis. Siques prend le papier mesme, s'il te plaist, et les regarde ; et de chascun à ton plaisir fay une petite déclaration pour suffire aux François, tant de l'un comme de l'autre.
ENTENDEMENT. — Dame, à le te faire brief et selon la lettre, laquelle est claire de soy et non disetteuse d'exposition : quant au premier où tu veux que je parle, qui est le vingt-huitiesme, et allègue l'acteur : que vous, ne nous autres, c'est à dire nullui, n'avons de propre force, ne de propre fierté nulle certaineté, il dit vray l'acteur. Et en ce disant, il glorifie Dieu de qui tout vient, force et vertu, et recongnoit propre fragilité, propre insuffisance dont l'humain genre est plein. Lors quand il dit que là-haut au ciel, gît le bras et la trenchant main qui coupe et détaille cy en bas ; donc si les hommes composent et ordonnent les batailles. Dieu envoie les victoires là où il lui plaist, et règne la main là sus invisiblement qui mène l'œuvre : de ceci ne te faut autre exposition que telle qui se prend à la lettre, quand toute vraie et non répugnable est approuvée et exemplée réalement et de fait par toutes saintes Escritures , que vous autres nobles et sciencieux François savez par cœur toutes.
Quant au vingt-neuviesme, là où l'acteur dit :
Puissance humaine est une povrc chose, Qui est fondée en vanité légère;
ne dit vray l'acteur, te semble-il? N'est-ce pas une povre chose et très-petite que de vanité et présumption qui se mettent en puissance et en confidence humaine? Certes, sy est. Et tu sçais mesmes que l'Église reboute
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relie confideucft qui est seulement en homme, et avoue et aulorise celle qui se pose en Dieu et non pas en princes. Dit en outre : « que millions et cens millions de g'ens, là u où péché et org-ueil, descong-noissance de Dieu et pré- « sumption règ-nent , ne sont en comparair^on que un 0 voirre de fougière qui se casse à la main et se froisse à « deux dois en mille pièces ; » là où il vrai dit, et professe les œuvres et les merveilleux jugemens de Dieu estre à craindre, lequel coustumièrement vient en aide et secours à petites routes de gens humbles, à gensespeurés et craintifs, à gens traveilliés et vexés par mains de tiran; et à ceux-là baille et pourvoit de victoire et de régnation, pour réprouver l'orgueil des autres et la confidence qu'ils prennent en l'infinité de leurs multitudes. Si on me demande nuls exemples, ne alléguemens, quand trop me seroit peine de y prendre recours, et que tous livres et tous bons sentimens françois et autres en sont pleins , et que François mesmes, par ce qui leur en est avenu en leur temps, présentement et de vive mémoire peuvent juger estre tel, quand cent mil des leurs sont chus, hélas! par cestuy meschief devant un petit troupeau , non pas par la bonté des autres, ne que Dieu les aimast mieux , mais pour rompre leur orgueil et corriger par leurs plus meschans. De ceste déclaration du vingt-neufviesme, se passe légièrement et tout à net l'exposition plus avant du trentiesme, là où il dit :
Quans a-l'on vu de si faits hauts mystères, etc.
Car tout est dit cy-devant ce que de cestui-là se pourroit dire ou déclarer plus.
Pareillement est du trente-et-uniesme , excepté que
cestui-là fait mention en la fin : que Dieu veut donner à congnoistre aux hommes, que plus en lui qu'en nulles puissances humaines gisent la paix et le salut des royaumes et des rovs.
Donc après , au trente-deuxiesme , il amplie un petit sa matière et dit : que Dieu souffre assez aux hommes faire grans apparaux beaucoup de proposements et de machinations , mais quand tout a esté proposé et mis sus , tout entrepris et déhbéré de. faire ainsi et ainsi, sur le clin d'un œil fait-il tourner tout et fait tout avenir et cheoir au rebours de leur intention , au contraire de leur entendement. Pourquoi , certes? pour ce que les intentions à l'aventure n'estoient point justes, ne saines, n'estoient fondées en regart qui regardast Dieu, ne qui demandast sa gloire, ne sa louenge, mais tout le contraire d'humain salut publique et de propre, comme maintenant de vous autres se peut dire : que les proposemens , les machinations rumoreuses et diverses qui se préparent couvertement à l'encontre de ceste maison , les alliances et renforcemens qui s'y quièrent , les substractions qui s'y essaient et espreuvent, pour et à fin de suppéditation, à fin de vendicatif appétit, pour povres causes, pour particulières privées passions dont les racines ne sont ne justes, ne honnestes, au tour d'une main, au clin d'un œil peut-estre, tout se tournera ce dessus dessous, par mort de personnes, par pitiés et compassions divines, par maintes autres diverses divines pourvisions, qui font contretenir les roys et les princes malgré eux, et desquels souvent les légières, malsaines, mal causées, mal méditées, très-povres et petites causes, me sont abhorainables et me donnent terreur et espoventement de leurs grosses, larges, desvergondées et immiséricordieuses
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ronscicnces, èsquelles si peu ressong-nont et poisent persécution de peuple, et de respandre et calamiter sanj^ liumaiu.
Par quoy sainement adjoint l'acteur ce qu'il dit en son vinf^t-liuitiesme article : que pour cestes et telles causes , besoin fait Lien que la main de Dieu retienne devers lui le fraiu des roys volontaires et ireux , parce que leurs passions et fragilités humaines , non veullans vivre de conseil, ne de raison, seroient maintesfois préjudiciables et de grand grief au povre innocent peuple qui ne peut fuir leurs mains , sinon en tant que Dieu les préserve et garantit en leur innocence. Et vous met conséquemment un exemple l'acteur, du vertueux et très-puissant victorieux roy, le roy Henry d'Angleterre darrenier, lequel, après que Dieu l'avoit souffert calamiter et corriger son peuple françois, et non pas tant seulement le peuple, mais tout le tlirône avec son contenu. Dieu le fit révoquer de son contendre plus avant, et par son propre message le fit rappeler et lui enjoindre que plus avant il ne persécutast son peuple , ne attemptast outre en conqueste , parce que la clameur d'icelui montoit jusques en son regard ; et vouloit convertir ses hautes vertus et diligences que lui avoit données , en plus hautes et glorieuses fins et opérations. Mais ledit roy, embuvré de convoitise, pessu de vaine gloire et de élation en sa haute fortune, proposant le sien fait devant celui de Dieu , et contempnant le message divin et son avertissement, ne voulut obéir à conseil; et proposant à bouter outre ce que avoit empris, continua en son erreur. Donc, dedans l'an, de la mesme main qui l'avoit fait vivre et régner jusqu'alors, fut perçus et exterminé en terre, et perdu et esvanui entre les hommes, comme une nuée qui droit-cy vole et là prend sa résolu-
tion en pluie. Ainsi fut-il de lui; et ainsi peut-il advenir des autres roys et princes ses semblables.
Donc après , pour encore plus ouvrir sa matière, dit : que Dieu, qui voit tout et tout sçait, congnoit et entend les cœurs de tous ceux qui contendent à bien et à fruit et disposent et ordonnent leurs cogitations à publique salut, et pareillement entend et congnoit aussi ceux qui par contraire n'entendent que à la vanité du monde et à propre privée affection, en quoy labeurent et veillent; desquels tous, ce dit après, comme il voit et congnoit leurs chemins et proposemens divers, l'un cy, l'autre là, tout en ce point les conduit et fait prospérer en leurs voies , par plus , par moins, selon que leurs affections plus ou moins tendent à utiles et louables fins.
Dame, et que dis-tu droit-cy? N'est vray et soustenable cestui article? N'est Dieu sur les roys et princes terriens? N'est-il celui qui voudroit tout le monde estre paisible, les hommes estre justes et raisonnables, les choses humaines estre gouvernées establement , les vertueux et les bons régner, et les mauvais exterminer jusqu'à non estre? Donc, si sur princes peut avoir un regard singulier, les bons doncques et ceux qui contendent à bien publique doit faire prospérer en leurs voies, et les présumptieux et remplis de vanité réprimer en durée. Sy a bien mis et notamment l'acteur l'exemple de ce roy Henry, lequel, par les vertus et singularités créées en luy, pouvoit estre instrument du bras de Dieu esmerveillable à l'encontre des Infidèles et autres rontures et plaies de la chrestienté, dont il pouvoit estre répareur; mais lui tout plein de sens, plein de prudence et d'activité, plein de labeur et de diligence , plein de vertu et de condition séant à conquéreur, à prince belliqueux, batailler, jeune et robuste de corps, riche de
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finnnce sana nomhre, puissant de petiple et de chevalerio, s'exposa tout au traveil des chrestieus et de propre querelle, à vanité de privée gloire; et là persistant et désobéissant à Dieu, qui à plus grand chose le vouloit convertir, fut en fleur de ses jours précipité de mort.
Et dame , n'est-ce pas un exemple bel aux autres roys et princes terriens, lesquels peut-estre sont instrumens, ou seroient, h Dieu pour grands besongnes faire, si leurs vertus et nobles conditions vouloient convertir en choses de gloire publique , en choses d'expectation méritoire , dont Dieu et la foy sainte sont matière subjecte? Certes sy est. L'exempley est bel et séant. Mais aujourd'hui fuyans icelle voye, et ignorans quels dons ont de Dieu, quels instrumens ils sont ou pourroient estre , s'aguisent et s'escharnent en l'un l'autre, s'entregnongnent et s'entremenacent ensemble pour privées affections, pour particulières querelles non nécessaires , pour causes et subtilités non honnestes, ne saines; et parvenus à la gloire du monde, par grâce de Dieu , se disposent à la remettre en branle et danger, par conseil de l'ennemi. Et belle dame, qu'est-il aux François, qui avec le divin bras ont purifié maintenant leur thrône des vieilles bruynes qui , passé a trois cens ans, y ont courues, et ont les bras au desseure de leurs ennemis anciens, ont bouté guerre hors de leurs metes pour avoir paix, et maintenant en dedans eux vont quérant une nouvelle, l'une main contre l'autre? Que est-il h eux, si titre n'ont juste en leur propre région, de la quérir illec ou mouvoir, de la venir quérir à Luxembourg', hors de leur congnoissance, hors de leur dition et appartenir, pour mouvoir et exciter celui qui
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jusqu'à la darnière et toute extrême constrainte fuit la mellée? Est-ce chose honneste à eux, ne respondable qu'eu ce qu'en glorieuse vertu et main forte est obtenu victorieusement et conquis, et jà si justement possédé que oncques nuls d'eux, fors depuis peu de temps en çà, n'y réclamoit riens, que maintenant on traveille , par couvertes subtiles voies non honnestes , de l'atraire hors de la main du possessant, qui chevalereusement et à juste titre y a exposé son corps , y a mis son exercite, donné soin et labeur, et tant fait que triomphamment a fait d'une spelonque de larrons, pays de justice et de tranquillité.
Et dame, Luxembourg, qui n'est de' la concernence de France nullement, ne des François, qu'est-il aux François, en qui main elle soit? Doivent François, qui ont paix maintenant et gloire, en extrémité aller quérir droit-là guerre qui leur baillera ignominie , et laquelle , quand l'auront mue en dehors leur royaume, la retireront arrière malgré eux en dedans leur gyron, et se retrouveront en pestilence et en malédiction jusqu'aux yeux , dont jamais n'auront fin.
0 sens de France et proud'hommie ! ô haute glorieuse noblesse et vertu ancienne, que estes-vous devenues? ô salutaire et utile crémeur de Dieu ! ô haute circonspection et prudence royale d'équité et justice de conscience ! et où sont vos natures? où sont vos habitations aujourd'hui? et où sont vos salutaires et fructueuses opérations et doctrines qui de vous procèdent et naissent, quand aujourd'hui visitant et quérant les anguelets des haulx royaux palais, ne vous trouve nulle part, ne me perçoy de vos conditions, si peu non, dont à Dieu prenne pitié, et au monde puist-il non tourner à dommage !
A ce mot s'avança dame Flatterie, une dame faiute eu
condition, ce sembloit, et déceveuse; et faisant signe aucun comme pour vouloir restraindre Entendement de tant parler, dressa mesme sa parole envers lui et lui dit :
Entendement , trop tu es aigre et précis ; et ne sont point à desveloppcr toutes choses lesquelles on voit; et convient supploier aux temps et aux hommes parfois. Donc, si les yeux, que tu as clairs et subtils, voient des choses beaucoup , dont les unes sont claires en nature et les autres troubles, ne fait besoin pour tant tout descouvrir, ne respandre, quand beaucoup d'icelles peuvent estre odieuses; car, jà-soit-ce que tirent à vérité, sy sont-elles indignes et mal acceptables, parce qu'elles infèrent plaies aux escoutans. Sy ne dois, tant pour ton bien propre que pour autrui paix, tant te descoudre, quand indignation des princes fait moult à craindre, et que leur grâce est une haute félicité pour ceux qui se sçavent avoir autour de leurs personnes; car fait icelle monter l'homme en autorité, avoir faveur et portage, entrée en l'estroite fermeture de privante, là où autres maints, crians à l'huys, bien notables, se pourmainent non appelés, s'acquièrent droit-là dons et offices, promotions et haulx estais, dont la vie leur est pourvue contre indigence, et leur indigence rasseurée par pourvision.
Sy te dis bien, sire, que bon fait vivre avec les vivans, et savoir tourner son voile avec le vent qui avance. Vivre est délitable, mourir, horribleté extrême ; et n'a mort que une seule amertume pointue, là oh. vie misérable a mille similitudes de mort. Siques, obtempère et donne cours aux choses que tu ne peux destourner, et n'expose point de peine en quoy tu ne peux mettre remède. Roys sont roys, princes sont princes. Si bien font, c'est pour eux ; si mal, ne les siet à reprendre : le repreneur n'y a jamais
bien. Qui les loue et prise, et sçait complaire et ployer, celui règne et monte.
ENTENDEMENT. — Dame Flatterie, ne sçay comment jà si longuement tu t'es sçu contenir de parler et de me remonjjtrer ce que tu ores m'as dit, quand jà en beaucoup d'endroits j'ai usé de termes bien aigres, dont, comme bien sçai, tu as eu hide des sentences. Mais comme ton propre est de décliner de vérité par malice, le mien propre est de la maintenir roide par vertu.
Ta condition, dame, sy est molle et vicieuse, et ne regardes que utilité propre ; et la mienne est invincible en courage, et considère équité universe. Tu ne peux, comme dit Nostre Rédempteur Jésus, servir bien à gré deux seigneurs de contraires natures , que tu ne haies l'un , et l'autre tu aimeras; ou que l'un tu ne soustiennes, et l'autre tu contempneras. Vérité, c'est Dieu droit-cy, laquelle tu contempnes parce que tu aimes la fausseté du monde; et ton monde je le contempne parce que vérité n'y est point aimée. Vérité, dame, de soy est aimable; et comme Dieu est à aimer de soy, aussi est vérité; car vérité est Dieu, et Dieu, vérité. Si ne penses que pour les bienfaits et menaces du monde, je me voulsisse estordre de ce que j'ai du don de Dieu, si noble et si pur, ne que je voulsisse changer ma propriété en perverse opération contraire à ma nature, qui est de concevoir les diverses choses du monde telles que les sens extériores les me présentent, et icelles enquérir et méditer songneusement et parfondement en dedans moy, telles comme je les ay conçues par vue ou par oye ou autre sentement. Lesquelles choses, h. qui que elles touchent, ne quelles que puissent estre eu réalité, bonnes ou mauvaises, ne peuvent changer, ne varier le concevant, ne elles ne se peuvent ne changer, ne muer
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fjiK;, tellos que ont esté préseiitée.s et conçues, que telles ne demeurent. Si dourques les faits du monde se présentent h moy, et je les conçois tels comme ils sont, et que d'iceulx longuement médités et tractés en la lumière de raison saine, je suis constraint d'en parler et faire conclusion, ne les dois-je manifester tels comme en la réalité je les ay conçus, sans que je soie repris pour ce, ne redargué d'offense? certes oy. Mais non pas que je le fisse à' intention de grever, mais h intention de me vouloir tenir incorrompu en ma nature.
Dame, aussi peu que les montagnes et les arbres des champs, aussi peu que le ciel et les élémens se peuvent mûrier de la vue des hommes, aussi peu se peuvent mucier, ne celer les faits des roys et des haulx princes devant les humaines conceptions, que tout n'y soit logé et incorporé, tout compris et mis en estuy, par plus et par moins, comme les choses par plus et par moins se présentent aux sentemens, et comme les entendemens aussi, plus et plus, s'appliquent à les concevoir beaucoup ou peu. Entre lesquels ceux qui beaucoup en conçoivent, en ont largement congnoissance, et ceux qui en ont conception estroite, n'en peuvent faire que eschars jugemens. Si hommes osent faire, hommes osent bien regarder. Donc, comme les faits n'espoventent point ne n'esvergondent les facteurs, le vivement parler aussi n'espovente point les regardans, ou en couvert ou en publique.
Qui est-ce qui fit mettre une royne de France'.
. estre traynée à Paris entre quatre chevaux, fors celui qui le vit aux yeux, dont toutesvoies les enfans se fussent tenus à injuriés, qui leur en eust fait record?'
' Lacune.
* De Brunehaut étaient issus les rois d'Austrasie.
Non obstant toutesvoies celle crémeur , sy fut-il mis par escrit, et tellement que aujourd'hui encore thrône françois en a l'empreinte de l'ombre. Qui est-ce qui, de ce glorieux conquéreur Hanj^bal, en récitation de ses propriétés et vertus, fit ajoindre aussi ses pluseurs détestables conditions et grans vices par lesquels dénigroit la dignité de sa famé? Qui est-ce qui au conquéreur du monde. César, a mis l'escart ténébreux en sa clarté, par lequel, tout assis au siège des meilleurs, est regardé souppeçonneusement de maints yeux contraires? Qui au meilleur des Grieux, Achiles, vainqueur sur le meilleur du siècle, lui a donné note dont ternie est à tousjours sa renommée? Qui à maints autres chrestiens et payens, avecques dignité mainte de haulx titres, leur a donné taches en leurs manteaux, dont moins ils resplendent? sinon ceux qui, parforciés de vérité dire, ont proféré ce que vérité leur a fait concevoir. Claire famé, que tu l'entendes, procède d'estroite contregarde. Donc, posé que les choses ne se plaquent aux visages des délinquans et se cèlent du temps de leur règne, ne se cœuvrent point toutesvoies es livres qui après eux s'espandent en diverses mains, et là où se trouve, veulent, non veulent, ce qui est de leur fait. Mais ne dis pas cecy à nul titre, fors par advertissement que qui glorieux est et clair, se contregarde de polluant œuvre, et qui mort désire non impugnée de famé, se abstienne de ignominieusement vivre.
YMAGiNATiON FRANÇOISE. — Entendement, tu rclièves des choses beaucoup, et te boutes, ce me semble, en une haute théologie dangereuse, et à toy non moult nécessaire. Te pourroit bien suffire si tant seulement tu réparer pouvoies et sauver les aigres et cuisantes paroles de cestui homme que tu deffends, sans y riens adjouster du
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tien, ne de nouvel, quand ce qui est au principal mesrnes y est trop. Beau sire, ne te descous pas tant, et ne nous quiers nulles matières nouvelles, qui en as assez devant toy bien difficiles, lesquelles, premier que ta les saches bien soudro, te donront à souffrir ; et tout premièrement droit-cy, où l'acteur dit :
François, FrançoiS; remitigez vos ires, etc.
Que veut dire ton injurieux homme droit-cy : « Fr»M- « çois, P'rançois, remitigez vos ires et ramodérez vos « passions? » Nous veut-il corriger, ne reprendre en nos mœurs? nous veutril donner règle, ne discipline en ce qui nous siet à faire quand il dit que nous nous remitigions, que nous ramodérions nos passions? Où, ne en quoy est l'esmouvement dont il se est perçu en nous, et par quoy il peut avoir cause de nous enseigner? Et puis : « gouvernez « vos haulx nouveaux empires ! » Nos empires sont-ils nouveaux? nos régnations et puissances sont- ce choses d'huy et de hier, venues nouvellement en vivant d'homme et à coup esvanouissables? comment l'en tend-il? Où sont les sauvetés que tu trouveras sur cecy et par lesquelles tu le penseras à parer, qui semble nous vouloir corriger, qui semble nous vouloir assagir et prëaviser de nos meschiefs, et avec ce nous réprimer en nostre ancienne clarté, disant: que nos empires sont nouveaux et que mestier nous fait de les gouverner bien.
ENTENDEMENT. — Dame Fmagination , moult certes t'est bien séant ce nom, et moult es proprement baptisée en icelui, quand proprement il est tout tel que ta nature. Tu as des fantaisies beaucoup en toy et des ymaginations que tu estimes de grand poids, lesquelles, revisetées par
SUR VEPxlTE MAL PRISE. 5S7
autrui main, setrcfuventde très-povreeffet. Et, belle dame, en ce présent article qui est le trente-sixiesme , que tu maintenant eslièves si haut, quel chose a dit, ne escrit l'acteur de quoy toy, ne autrui se doive troul3ler? Il a dit « François, François » notamment par deux fois pour donner à congnoistre la fermeté de l'impression qu'il a en son cœur toucliant vous, et par considération des choses précédentes qui ont esté cause de son escrire, et parce que mu de bonne âme, il vous a donné exemples et figures, remonstrances et allégations salutaires pour fuir propre péril et à autrui donner paix et salut. Il vous requiert que, si vous avez aucunes ires ou passions , comme possible est, que vous les veuilliez amodérer et remettre en douceur, par ardeur et affection qu'il a grandes de vous voir en vostre paix envers ceux souverainement où il affecte.
Donc, par povre confidence qu'il a en fragilité humaine, qui de tant légier est desvoiable par diverses passions et à coup encourue en péril grand, adj ouste et prie : que vous gouverniez tellement vos nouveaux empires que vos noms et titres enfin ne vaillent moins. Et en tant que François s'arrestent beaucoup sur ce mot « nouveaux em- « pires» , et qu'il semble parlerrepréhensivement en devers eux, outre l'appartenir : belle dame, je laisse l'adresse de ma raison envers François, et en toy seule je tourne mon parler. Tu as uns yeux pour noter le mal, et non pas pour percevoir le bien là où il est. Si l'acteur dit que l'empire des François est nouvel aujourd'hui, entends-tu que ce il doit avoir dit par ignorance, et qu'il ne sçust que c'est de ce royaume, ne de son très-glorieux triomphe ancien? Certes, tu le tiens à plus simple qu'il n'est, et plus ignorant. Ains le congnoitet entend ; et par si bien le congnois-
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tre et entendre, le glorifie et prise sur toute rien autre. Mais, quant au présent touché, là où il dit « nouveaux a empires » , ce nouveau ne s'entend mie pour commencement de royaume entrant en régnation nouvelle, mais pour commencement d'hommes parvenus à rogne en nouvelle amie fortune; lesquels encore, par regard au vieil infortune dont sont vuidés, sont en l'eschelle de régnation glorieuse tout freschement remontés sus , de laquelle , si d'aventure, par union désordonnée ou par autre accident, il leur convenoit redescendre et estre tresbuciés en bas, ce leur seroit faute grande et reproche en leurs haulx noms, quand n'auroient sçu garder en vertu , ce qu'en vertu et haut sens avoient parobtenu et acquis. Sy n'en est pas la sentence si mauvaise, dame, comme tu la fais; mais est saine et honneste, et n'en est la remonstrance que véritable et utile.
Donc, là où tu viens à la conclusion de cestui article, là où l'acteur dit : que il siet avoir sens pour garder estable ce dont on a acquis pleines ses granges, l'acteur dit bien ; car voirement y a bien mistère et vertu de savoir biens acquérir ; mais encore y a-il mistère trop plus d'en savoir bien user après l'acquisition faite.
N'entends-tu que, tant que l'homme labeure et contend à une fin aucune, que, pour parvenir à icelle, il y subtille et expose tous ses esprits, et y emj^loie sens et vertu, soin et diligence pour y attaindre ; et là en icelui estât est-il actif et songneux, prompt et mouvant tousjours, se désarme des choses grevables à son intention , et se renforce de celles qui lui sont utiles et vaillables; lequel, parvenu à ses fins, prend gloire et exultation grandes en son acquest. Mais alors, comme longuement traveillé en son conteudre , en la tranquillité de son cœur aussi se
SDR VERITE MAL PRISE. 5o0
repose, donne qnoieté à ees membres, donne solas à ses esprits et vertus, lesquelles s'endorment et s'appare?sent tous ensemble avec le corps , parce que n'ont mais en quoy eux exercer. Donc , comme huiseuse est mère de péché , nourrice d'orgueil et de voluptés , extinction de lumière et d'entendement, devient à estre cause aussi de faire reperdre à l'homme son acquest et de le faire recheoir en celui estât povre, là où constrainte de sa dure fortune, lui fit aherdre vertu pour monter avec elle. Sy appert droit-cy quelle différence il y a entre le contendant et le possessaut. Le contendant, par constrainte, est tousjours solliciteux, plein de labeur ; et le possessaut, par nature, plein de délis et de vanité de courage.
Ne te recordes-tu que les Romains , tandis que labouroient en amplier leur seignourie, ou que par autres rebelles à leur empire se trou voient invadés et vexés, que alors vices, ne voluptés nulles n'avoient lieu avecques eux; mais quand et sitost que se trouvèrent bras au deseure, et que n'avoient en quoy exerciter leurs cohortes batailleresses, tantost tous vices, toutes lascivetés , toutes envies et divisions, toutes murmures et privées affections se boutèrent entr'eux, etvisans à convoitise et à particulier bien, laissans commune et générale félicité, se mirent en parties et en tumultes l'un contre l'autre , en guerres et en tribulations ensemble, et en sourdirent les crudèles et inhumaines batailles civiles, lesquelles depuis, peu à peu, venans d'un meschief en un autre, les menèrent jusques à périr et redescendre en toute povreté et affliction de cœur, en toute confuse décadence et servitude, là où aujourd'hui encore sont spectacles d'avoir esté les plus glorieux de la terre, mais par contraire de moindre réputation h ceste heure et les plus misérables.
7m K\i't>srri()N
Dnnie, que tu l'entendes! Rég-nation n'est estahle à uullui, et n'en fut oncques nulle si long-ue que venue ne soit à terminutiun. Celle des Assyriens prit fin en son période. Sy tit celle des Cartag-iens ; celle des Macédoniens ])areillement ; et la darnière et la plus haute, qui fut celle des Komains, et la plus prochaine à nous autres, jà a mil ans que elle est terminée aussi ; et en est esvanouie la g'ioire, sinon d'autant que les hommes en prennent par les escrits. Sy est venue dei)uis la régnation des Francs, (|ui n'ont leur certaincté ne que les autres, combien qu'il y a plus apparence de durée que ailleurs, pour cause que la foy y est en son giron de repos. Toutesfois à doubter fait que , après avoir duré jà mil ans, luttans et militans contre fortune, niaintesfois chus et maintesfois relevés, finablement ne puissent venir au terme de leur période aussi, et que, comme les autres sont venus à termination par aucun si, eux aussy, par un si non congnu, parveudront au semblable, et tant plus tost comme plus s'eslongeront de ce qui plus les pourra faire durer : c'est union et amour en dedans leur clos l'un avec l'autre, et justification de leurs personnes par beaux exemples pour autrui mettre en règle et en ordre par noblement vivre.
Or sçai-je bien, dame, que tu me veux remouvoir question nouvelle ; et contendant tousjours à recharger cestui povre acteur, lui imputer plus et plus cuisance de paroles et d'injurieux mots ; et ce à cause de son trente-septiesme article. Car pourroient dire François : que despitement leur repreuve icy et ramentoit leurs aventures passées, disant : « Trop a esté de vostre part cousteuse, et vous devroit « estre chose annuyeuse rentrer arrière en sa grippe » , comme si l'infortune fust trop plus par devers eux que par devers le parti de deçà, en quoj^ se peut noter injure et
Srn VERITE MAL PRISE. 361
repreuve non véritable. Dame, toutesvoies, pour non te donner peine de y arguer dessus , moy-mesme je y viens au devant et contends d'y donner l'appaisement qui y est séant. L'acteur considère deux choses : l'une sy est le très-victorieux bras des François que fortune a eslevé maintenant, et lequel en sa liante exaltation se peut présumer de plus avant emprendre ; l'autre S}^ est, que les couvertes liaynes longuement portées se devront plus tost montrer en temps de forte triomphante main que defoible. Sy craint tant l'acteur ces deux points, que veullaut avertir les François, que choses qui pendent en fortune, ne sont point certaines en nulle main, souverainement celles de guerre et de bataille, dit que : « guerre à ce lez (pour « ce que ailleurs ne lui touche) , ne vous est beson- « gneuse, sinon que vous soyez jà lassés d'avoir esté en « paix » ; et allègue la raison, disant que : « guerre vous « a esté trop cousteuse de votre part » ; non pas cousteuse que le coust vous soit venu de ce lez dont il parle, mais que à vous-mesmes elle a esté trop cousteuse en ruines de terres, de seigneuries, d'édifices, de hautes glorieuses possessions, et de peuple innombrable comme les estoiles du ciel.
Cestui-là est le coust que l'acteur y entend et pour quoy vous devroit estre un merveilleux dur ennuy rencheoir arrière en la grippe de celle malédiction qui n'a pas esté terminée eu vos pères, mais en vous-mesmes; et y sont morts et terminés vos pères misérablement. Et alors l'acteur, affectant que demourissiez félices et paisibles, et lui avec vous, vous remonstre et dit : « Au fort, si vostrecœur « ne se peut adonner à nous bien vouloir, veuilliez du « bien à vous-mesmes , et flattez et baisez vostre propre « fortune présente, affin que, moqueresse de nature et
368 EXI'OSIIION
0 pleinn de fallaccs, [elle] ne vous paye de sa desrision et « de ses vieilles coustiimes. »
Dame, n'y a riens de mal, qui mal ne l'entend. Car, puisqueœuvres autrefois bonnes et lionnestes peuvent estre interprétées mauvaises et de mauvais effet, plus tost encore paroles doubles, qui peuvent avoir deux et plusieurs entendemens, se peuvent prendre en l'interprétation pire par les cœurs moins sages. Exemple : tu sçais qu'en la propre et mesme fleur là où la noble mouche prend son miel, l'yragne' vient après et y quiert son venin. N'est toutesvoies la fleur mauvaise en soy, ne de riens pire du venin quis. Mais est sa bonté nourris.sement h deux contraires natures, dont en l'une elle est convertie en bien, et en mal en l'autre .
L'acteur après, désirant monstrer la fin de sa contendance, voire en la personne de ceux dont il parle, dit :
Nous, quant à nous, nous désirons à vivre, etc.
Il démonstre assez que riens ne quiert, fors paix et amour avec ses voisins, avec ses plus grands, avec ses moindres, et que riens n'a en lui en quoy il se fie, ne surcuide, par quoy yvresse ou abondance de félicité le fist mespas.ser contraire de devoir, comme s'il désirast que François fissent ainsi, et toutes autres nations. Donc, pour plus les y attraire et vaincre, leur adjouste : « Si amour « d'un sang, d'un ventre et d'un linage, peut ouvrer de- « vers vous de son devoir et naturel appartenir. » Quant est de par devers lui, jamais n'en rompra ce que nature y ordonne à estre. Sy seroit le salut à tous deux quand
♦ L'yragne, l'araignée.
ainsi le feroient. Après condescend à douceur et retire son cœur de longs argumens en spécifiant les parties de sa bonne affection :
Nous vous voudrions aimer, servir, defiFendre, etc.
Dame, quantes fois s'y est-on offert à vous vouloir servir, honorer et aimer, vous François? quantes fois s'y est-on courbé humblement a vous vouloir faire toute assistance, tout humble et loial service, que oncques offre n'en a esté reçue, ne bon vouloir à peine remercié, parce que là où les personnes ne sont guères bien voulues, àtart leurs présentations se reçoivent agréables. Et pour ceste cause , dit-il : « Nous le voudrions faire , « mais qu'il vous plust l'accepter agréable et récom- « penser amour par amour, comme de nature requiert. »
Donc, parce qu'il congnoit et s'est perçu de tant de malignes courages qui n'enfoncent nulle bonté, qui ne congnoissent nuls vertueux, ne leurs œuvres, mais jugent légèrement sans assavourer leurs paroles, pour et encontre tels gens, l'acteur soy enfiérissant, dit : qu'en usant de leurs fiertés et hautaines, disant : « Vilain, tu le feras » , on y est sourd, et ne les congnoit-on, comme le commun vulgaire langage porte : « Si tu ne mecongnois, non fay-je « toy » . Non pas que l'acteur le die par abnégation de foy et de recongnoissance là où il la congnoit appartenir, mais par improbation de l'orgueil de telles gens qui si follement se présument.
YMAGiNATiON FRANÇOISE. — Ne sçay , Eutcndemcnt , que c'est de tes gloses; mais tant sonne rudement ton texte que plus ne pourroit. Et ne me peut sembler voir que l'acteur y soit si courtois comme tu le y pares, parce
364 KXI'OSITION
^110 toiisjtnirs plus ot plus il se honte ou en jactance de son t'ait j)ropro du en dépression du nostre, comme il appert en son quarantiesme article.
Il se vante d'estre fier et puissant , d'avoir l'eschine roide et robuste, et hras pour conduire grand fait, comme s'il vouloit dire : « Si tu en as faim, sy en prends » . Lesquelles choses sont hautaines et demi deffiemens Donc, pour nous ])lus enaigrir , dit outre : que, pour effort nul que nous saurions mettre avant, nous ne pourrions desraciuer la puissance qui y est, et que Tassai n'y vaudroit riens, car la folie en pourroit bien rendre un grand grief à l'assaiant. Comment pourroit-on plus aigrement parler à hommes, ne si cuisamment, sinon à intention de les vouloir mouvoir et provoquer au débat? Et que cela soit vrai, vecy le quarante-et-uniesme article après , qui le déclare tout et outre.
Icy veut ton acteur dire : que ce que vous nous sentez roides et puissans, non craiguans vostre effort , c'est ce qui vous cause et donne vostre envie sur nous, et que si nous fussions l'un borgne et l'autre louche, ainsi qu'on pourroit dire deux tigneuî^ et un pelé , meschans et chétifs sur qui on pust avoir commandement, lors serionsnous prest à vous vouloir du bien comme aux autres communément ; mais il se conviendroit garder après de la cachoire par laquelle on fait saillir avant les compagnons. Ne sont-ce pas beaux mots, sire, et bien amiables, pour venir à bonne conclusion et pour mettre paix entre deux débattans ; qui encore loue Dieu et lui rend grâces de ce qu'il lui a preste prince et tel champion que le saura bien garantir et deffendre à l'encontre de nos estraignans grippes, lequel ne feroit par menaces, ne craintes, riens tant soit peu, jà-soit-ce que nous le cuidons; mais l'at-
tempter y seroit périlleux. C'est assez courtoisement menacer et assez couvertement mespriser son compagnon. Entendement , doncques que voudras-tu dire droit-cy? nous sauras-tu faire de ce venin, qui droit-cy est, sucre ou miel? ou quelle confection nous en feras qui nous soit bonne?
ENTENDEMENT. — Dame, cuvis meurt qui appris ne l'a; et envis se rend mat et vaincu, qui a en soy vertu suffisant à deffence. Tu m'as droit-cy proposé trois articles, dont du premier tu te plains, disant : que l'acteur use de jactance en la personne de son parti, soit son maistre ou autre ; et secondement use de dépression en François par hautes sures ' paroles dépressives, comme la lettre le tesmoingne. Pour quoy, pour t'en mettre à ta paix et sauver l'acteur en son équité, d'autant que j'en comprens, avis m'est que si tu as entendu la distinction que j'ai faite en l'article devant, des hommes françois dont les uns sont pleins de savoir et de bonnes mœurs (et ne chiet nullement les impropérer), les autres sont gens partiaux, adonnés à diverses affections non bien à raison concordantes, non bien discutant parfondément une matière, légers en leurs mots, présumptieux en cœur, avancés par fortune mal juste, qui, avec autorité non mérie , conseillent et proposent souvent choses non méritoires; lesquels l'acteur congnoissant estre non profitables ça envers , non fort affectés, ne délibérés à y vouloir aucun bien, ains du contraire largement, et que toutes les chétivetés des questions qui régnent aujourd'hui, d'eux procèdent: l'acteur adresse son langage à eux et à nuls autres, et en telle qualité comme il les congnoit estre par deçà envers, en telle qua-
» Sures, seures, amèros.
300 KXI'OSITKJN
litù proprement il les arraisrmne et redarguë , et leur remoiistre hardiement : que par deçà on est tout autre que peut-estre ils ne pensent, ne entendent; car n'en congnoissentuele parti, ne les marches, parce que oncques ils n'y furent. Sy leur dit l'acteur, et dit vray :
Cœur avons gros et avons roide eschine, etc.
comme s'il vouloit dire : « Ce que vous ignorez, je le vous i* remonstre, non au très-noble roy très-chrestien, le bras « souverain du monde à qui nous sommes suppos et bien 0 veullans comme vous, mais à vous autres, beaucoup a de gens descongnus, enfiéris en vos aveuglées fortunes, « gens de petite estoffe, qui vous vantez et présumez de « cecy et de cela, et ne quérez que discordes et divi- « sions , pour continuer en vos vanités en quoy estes « nourris et parcrus. »
A vous, telles gens qui ne prisez nuUui que vous, ou vous remonstre, que par deçà est roideur et puissance, savoir et hardement, que tous vous , la seule personne royal soy tenant quoye, ne sauriez miner, ne mettre à fin; car y est telle la roideur, qu'encontre toute région autre, fors France, pourroit mettre pied ; et y seroit l'atfemptement périlleux pour vous autres d'y vouloir faire escart.
En quoy l'acteur entend deux choses : l'une sy est, touchant la nature des pays et du peuple qui n'est pas mol, mais a esté assez examiné autrefois, et congnu, passé a mil ans, dont la recordatiou ne lui est pas remèse obscure ; l'autre point que l'acteur y entend sy est, que la nation de deçà a un prince belliqueux, tel en gloire et en pris, comme ses maintes hautes et glorieuses œuvres ont
méri maintes fois, et à qui Dieu oncques encore n'a souffert que morsure lui ait esté faite, ne en sa très-noble personne, ne en sa très-haute non entamée seignourie, pour laquelle deffendre il exposeroit l'âme et le corps ; et sur la confidence d'icelui et de ses hautes chevaleureuses vertus non oncques subjuguées, l'acteur, en la personne de son parti, dit ce qu'il j congnoit, non pas à ceux dont il pourroit traire repréhension de mesdit, mais à ceux qui valent et sont dignes qu'on leur monstre barbe, et qu'on leur paye semblable par semblable. Sy dit bien vrai l'acteur, quand il dit en son quarante-et-uniesme article : que ceste puissance et roideur qui est tant en la personne du prince comme de ses subjets, est cause à vous et nourriture de vostre envie, quand tout clair est que envie jamais ne se congrée contre un meschant, ne jamais ne s'envenime en une chose basse, ne foible, mais en une chose qui l'approche en égalité ou en surmontance, comme vous, qui infélices à vous-mesme avez envie de la félicité de vos prochains; lesquels, s'ils estoient si mois et chétifs comme vos fiertés affectent et volentiers verroient, souffreriez estaindre envie à l'aventure et monstreriez en ce lieu une fainte amour , dont la fin seroit servitude et suppéditation.
Déa ! dame , sans que l'acteur ait renouvelées droit-cy cestes manières de faire, sy sont-elles trop et trop longuement congnues. Par quoy, si vérité avoit lieu d'estre oye, la narration aussi en seroit bien utile et convenable ; car pitié est et une chose désolable, qu'en un royaume et sous un mesme chef à qui tout respond, cestes envenimées rumeurs et envies régnent et durent, et que Dieu visiblement ne punit les uns et les autres, par lesquels tant de périls s'attendent en la chrestienté.
r,«8 KxrosriioN
Kt c(;ninient! dame, n'entend.s-tu que haine et envie sont deux tisons de l'ennemi, par lesquels autresfois il a fait clieoir ce noble royaume en sa grippe, perdre tout et anichiler jusques à ftmes innocentes j)ar millions? Et comment doncques, si tu cong-nois tels ces deux tisons, et par science et par espreuve, les y pense-on tenir par héritage? les y quiert-on à faire régner possesseurs par nature? C'est bien doncques une dure malédiction pour les hommes, et finablement petit espoir de salut. 0 dame, si tu savoies ce que Mémoire m'en raconte , et sur quoy je prends pied ferme en mon parler, bien diroie que assez suis expert de ceste hayne et envie de vous autres, quand seulement maintenant Mémoire me prie d'en réciter un cas que longuement a tenu reclos : c'est que un noble homme de ton parti, a3'ant charge de cent lances autrefois, parfois aussy de plus grand nombre , soy trouvant enmy aucuns de la nation de deçà , desgorgea en publique , si Bourguignons et Sarrasins estoient en bataille l'un contre l'autre, il se tireroit de la part des Infidèles contre les Bourguignons ; et s'il convenoit faire l'un, ou aller sur les payens ou sur les Bourguignons, plustost iroit en la désertion des Bourguignons que des payens', Cecy m'a ramentu Mémoire droit-cy , comme celle qui l'a conçu vivement une fois et le bouta en coffre. Donc, par l'exemple allégué, l'envie et hayne de vous autres qui tels estes, est bien àredoubter, et juste plus et raisonnable d'estre remonstrée, puisque si clairement est congnue, non pas en celui seul homme, mais en plusieurs autres, de quoy le conte se tait.
Donc, si l'acteur vovant et considérant vos natures
» Cf. tome V, p. 442.
enfellies desraisonna"blenieiit encontre un homme innocent, un prince juste et preud'liomme qui ne quiert que paix et amour, équité et droiturièrement vivre , aimer là où il doit, et servir, garder et deffendre ce à quoy Dieu l'a commis, et que les expectations finalement de telles racines mauvaises sont guerres et entreprises de l'un sur l'autre, confliction de puissances contraires, notamment loue Dieu, quand il lui semble que encore vit celui en cui baston si vous contendez à mordre, qui se saura bien deffendre, et lequel véritablement, comme dit l'acteur, et comme se trouve par expérience de sa nature bien examinée autrefois, ne feroit rien par menaces, ni crémeur, si le faire ne lui procédoit d'autre plus noble racine de cœur. Car est celui qui oncques ne conçut peur, ne qui oncques ne fléchi l'œil sous main fière; de quoy ceux dont il trait origine, le doivent honorer et priser, et plus encore quand l'exécution y est avec le courage.
Y a aussi un autre point droit-cy, qui excuse l'acteur, et qui lui peut estre cause de parler un peu haut , non pas en la personne de son maistre, mais de ses subjets; car iceux subjets, dont il en y a de divers pays et de diverses conditions, sont de diverses natures aussi et de diverses affections anciennes, qui ne sont point du royaume, ne oncques subjets à icelui, et desquels, à l'aventure, les affections anciennement ont plus tiré ailleurs que envers les François , et encore aujourd'hui feroient , ne fust la bonté du maistre , qui les tire devers vous joints avec lui. Donc, ce qu'ils vous honneurent et faveurent, n'est pas par loy de nécessité, mais par révérence et obéissance faites au maistre, avec qui sont contens de prendre toutes querelles, comme avec leur roy et souverain, dont
7,76 EXl»f)?mON
autre ne reconguoissent, jà-soit-ce que roy ne soit point, sinon en leur estime.
Donc, et si un tel peuple qui est si grant, et qui oncques ne s'est trouvé joint In où il est aujourd'hui, posé qu'il veulle bien recongnoistre et honorer la très-noble personne dont il sçait bien que son pair n'a en la terre, n'est pas affecté pour tant, ne constraint de ployer envers les autres membres dessous celui, lesquels il perçoit et congnoit estre rudes et pleins d'argus envers leur seigneur et prince, et par chascun jour pleins de nouvelletés et de hautaines très-despites , comme non mie les nobles et royales personnes des seigneurs du sang, mais povres gens de fortune , compagnons de sauvage venue , mesmement et par coustume ceux du parlement, qui non faisans poids, ne pris de lui, ne diffèrent à l'injurier et de lui faire ou faire faire rudesses , là où semble avoir faute de prudence, et encore plus de noble et saine raison , qui dès le principe du monde conseille de traiter les hommes selon leur qualité. Déa! dame, entends bien : oncques ton royaume ne reçut un tel suppos , oncques nulle telle branche partie de son tronc, oncques nul tel subjet, ne tel serviteur, oncques nul tel ami, ne si propice, oncques nul de tel poids, ne de telle roideur. Sy ne devroit pas estre traitable avec les communs membres , qui , passant toute puissance et ancienne production, se trouve traité maintenant à la corgée ' par ceux dont lui-mesme se est plaint souvent, et qui n'en sont ne de valeur, ne de prix, là où hayne se descouvre et envie, et se cachent volontairement honneur et preud'hommie derrière l'uys , comme qui n'y acontent. De quoy plusieurs je donroie bien exemple, si
• A la corgée, au bâton.
je voiiloie , qui mésmes au très-noble et prudent cœur du roy ne sembleroient ne justes, ne honnestes, et ne fust que celui de Lille , une fois , là où un sergent de parlement vint rompre à marteaux de fèvre la prison de ce duc, lui estant joignant à six maisons près, pour toutesvoîes un garnement le pire des autres, dont il estoit suffisant assez pour en faire justice et raison. Sy procéda cestui exploit, non pas de la très-noble personne du roy, mais de ceux de son parlement qui si peu prisoient sa personne. Et, dame, ne penses-tu point que telles et si faites besongnes animent le peuple et le retirent d'affection envers vous, quand vous, si peu prisans un tel prince leur duc, aguillonnez par si faites pointures et rudesses, qui tant leur est parfont en leur dilection, comme nul roy autre à son peuple dont aimé est et obéy.
FEANÇoiSE TMAGiNATiGN. — Entendement , ne sçay si ta cause est juste, comme tu la couleures de divers paremens, mais ne puis entendre quelle différence tu peux mettre entre le roy et ses subjets, entre la royale majesté et ceux qui l'adestrent, ses princes et barons, ensemble ceux de sa justice et de son conseil , quand ce que son conseil est, le roy est, et ce que ses nobles princes et barons manient ensemble , ce mesme se conçoit et retourne en la personne royale, par tel si\ que qui l'un honneure, honneure l'autre, et qui l'un injurie, l'autre il blesse. Sy m'esmerveille comment tu penses choses de si grant poids et de telle aigreur parer par argumens de si povre effet et qui ne sont pas suffisans à la substance du cas, entendu encore que cy-après ton acteur, en continuant son œuvre plus et plus , continue tousjours en dures paroles ;
' Par tel si, par telle condition.
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lesquelles, jà-soit-cc que tu les poiles' et racles icy et lix, cuidant les nettoyer, demeurent toutesvoies pleines de neux et de superfluités bien rudes, par lesquelles elles donnent h entendre leur nature silvestre ; et prestement droit-cy arrière, en son quarante-troisiesme article, là où il affirme et dit : que c'est chose claire et fort congnue de cliascun , qu'en ce royaume n'a rien que un homme trop, lequel, si Dieu l'avoit mis à l'envers par mort, François auroient les bras au desseure alors , voire ce leur sembleroit ; mais sachent bien toutesvoies qu'en celle heure quand il défînera, qui leur sera bien dure, l'honneur du siècle mourra aveclui.
0 entendement, icy a moult de haulx langages que je ne sçay à quoy ils servent; les uns sont advinemens et portent charge à aucunnuy, les autres sont supposemens qui n'ont point de fondation , les tiers sont vantises et exaucements qui autrui dépriment. Donc, pour amplier encore plus cestuy article et l'accompagner par sentences plus couvertes, dit conséquemment en son quarante-quatriesme article :
AflFectez fort sa mort et sa ruine, etc.
comme s'il voulsist dire que ce fust l'honneur et le soustènement de France et l'estoile tremontane dont tout se gouverne ; et sy ne savons qui il est, car nous n'avons que un roy, et autre ne nous loist congnoistre.
ENTE]s;DEME^-T. — Dame, si à toy cuisent paroles que tu littéralement entends, et n'encherches point les racines dont elles procèdent, àmoy ennuient aussy les déclarations,
' Potier, ôter le poil, mettre à nu.
lesquelles, si j'en veux user bien, flottent tousjours et se plongent en matières odieuses, parce que le fondement de nostre matière présente est odieuse en soy; et ne s'y peut faire édifice , tant soit juste en compas, que l'ouvrage en plaise, ne d'une part, ne d'autre. Toutesvoies, je t'avoie prié autrefois, que tu-mesme misses la raison devers toy , et qu'en escrutinant les matières en leur parfont, tu en fisses le jugement au plus près du sain. Or n'as ce fait; mais me vas impugnant tousjours en mes solutions, comme si tu me voulsisses prouver menteur ou homme sophiste qui n'a que apparence de couleurs et point d'existence ; de quoy toutesvoies les solutions bailliées sont preuve du cas et de ce qui en est, et de quoy la réalité mesme de nostre matière radicalement me donne assistence. Mais, comme j'ay dit, sur mauvais fondement ne peut-on faire édifice bon. Encore le redis-je, car nostre matière à tous lez est fondée sur hayne et envie , repreuves et accusemens ; sy n'en peut estre l'ouvrage que contentieux, plein de rumeurs et de desplaisirs, tant aux arguans comme aux voians, non obstant que faire en convient son profit, chascun endroit soy, le plus bel que pourra. Donc, moy pour la part de l'acteur duquel je cong-noi le bon vouloir, ay entrepris de le deffendre à l'encontre de ses indignans ; et toy, pour la part des François qui se deullent de ses escrits, de le mettre en question sur l'entendement de ses clauses, comme maintenant, après en avoir jà fait grand nombre, tu lui reproches ses aigreurs qui tondis se continuent et vont en montant; et lui imputes charge de adeviner sur l'honneur des François, quand il affirme et juge estre tout clair que l'on désire en ce royaume la mort de ce duc sur tous autres hommes, avec les autres clauses qui y sont. Dame, combien que ce langage-icy est dur pour en
374 K.Vl'OSITKJN
tenir question, et que mal se peut vuidier sans ronger au chantcau' do quoiqu'un, sy dois-tu entendre : que les fins de tous ouvrages doivent estre du mesmes de leurs principes, et que les moyens qui sont entre-deux ne peuvent estre autres que de la nature des extrémités. Si l'acteur eust encomraencié une œuvre de douce et agréable ostention, il eust quis les moiens tels que servir pussent à l'exécution de sa fin, comme autresfois a fait, à la haute exaltation de vous autres que maintenant il déprime. Mais pre a-il esté point de matière de rigueur ; il a esté vexé en courage de passion conçue; et pour icelle vuidier à intention de fruit , il a composé son œuvre à la mesure et qualité de sa conception, là où présentement en cestui article, en ensievant son proupos, il maintient et déclare que l'homme dé ce royaume qui y est trop, c'est le duc son maistre , lequel toutesvoies est le prince du monde en qui le plus a d'honneur et qui mieux y est séant vivre. L'acteur, dame, parle par manière d'induction qui naist des prémisses ; et lui semble que , selon les choses alléguées dessus, que vrai dit. Il parle aussi après autres assez plus d'un, qui ce mesme racontent et maintiennent. Il parle aussi par expérience des choses faites et dites, qui ce mesme cas vérifient et appreuvent. « Donc, ce lui est « douleur, ce dit , et passion que ainsi en va, et que une « si noble génération, comme est celle de France, se souille « et se ternit en une si noble nature d'homme. » Et est voirement cas de pitié et de triste effet, quand, par envie ennemie de tout clair titre, haulx et nobles cœurs d'hommes abusent de leur devoir , et que ce que dussent aimer et honorer , ils le contempnent et dépriment , et quiè-
' Chanteau, morceau.
rent voies et moiens de le persécuter. Donc, ce n'est mie merveilles si beaucoup de meschiefs adviennent et escandres , quand si faites et si plorables en sont les causes et racines.
Or doncques, pour venir à l'intention de l'acteur que tu accuses, dame, de adevinemens sur les François , l'acteur respond que non ; mais est son dit fondé en vérité et en preuve , parce que tout clair est que d'amour n'y a-il nulle envers lui , mais envie grant , et par conséquent hayne, de quoy la fin est mort. Donc, si vrai est qu'il y a des conspirateurs à l'encontre de sa personne , y a aussi des souhaideurs de son meschief , qui est fin ultime d'appétit mauvais. Sy ne ment mie l'acteur, combien que cela griève à cœurs ennemis, quand il dit, que « l'honneur du « monde faudra avec lui quand il mourra; » mais dit chose véritable , quand ton roy mesme , l'aigle du monde et le plus haut prince , autrefois par ci-devant a confessé propre, là où en parlant de lui par humilité, plus que par son mérir, le jugeoit le plus vaillant chevalier de sa maison, et en qui plus avoit d'honneur qu'en tous eux; en quoy soy amendrissant en dessous de son moindre, se fit exalter tant plus comme plus se humilioit en devers celui dont il estoit plus grand. En est demeuré toutesvoies le mot en la terre , qui jamais n'en part : non pas que par tant, l'acteur le juge meilleur de celui qui le loue, mais bien il conferme son honneur et appreuve par dit de si noble bouche , et par ce aussi que vraisemblable est, que un si glorieux mot ne fust parti jamais de bouche de roy, qu'en vérité et précédent mérite. Sy en maudis bien fortune et les mauvais hommes, qui ont mis l'obstacle entre-deux, qui jamais, à leur haute félicité, à leur merveilleuse joye et consolation , h leur perpétuelle
ôlC, LXI'OSITIU.N
gloire et salut, dame, à rexj)ectatioii de leur mort plus douce et mieux contentée, et h la parfaite et toute entière béatitude de ce royaume branlant, ne se sont entrevus ensemble, ne se sont entresentus et conjoïs en leurs deux nobles natures, en leurs nobles glorieuses et vertueuses conditions, qui eu leur adjonction eussent espanouy cœurs, commu veines et entrailles, converti sang et racines en fleuve de larmes, qui tous par abondance de joye se fussent résolus en pitié. Sy en soit maudite l'heure, et l'ennemi d'enfer aussi, qui à ce noble royaume, ne mesmes à eux propres, n'a voulu tant de bien, sans lequel tout n'a esté riens qui fait est, et par lequel tout eust esté intériné en union indissoluble, qui maintenant est dissolvable par une légière entreférue senestre et de mauvais accident. Dame, doncques ce n'est mie peu de chose que d'un corps honoré ; ce n'est mie perte petite en un royaume, de perdre un preud'homme de tel estime, un tel chevalier, lequel, si François l'eussent voulu traiter bien, en l'absence de leur roy ou en son commant, il leur eust esté champion et tuteur, présentacle de sens et de vertus, à l'encontre de toutes nations foraines, dont le bras seul autrefois a valu mille chevaliers. Doncques et si l'acteur dit après complaignamment :
Affectez fort sa mort et sa ruine, Et lui plaindez sa vie bien heurée,
n'est de merveilles s'il chiet en ces termes, quand il le congDoit si peu grevable à vous autres, si peu contraire à vos félicités, mais par contraire tant propice et bien séant à vostre durée et régnation , au décorement de vostre haut glorieux thrône, là où se fust trouvée paix, si
VOS fautes ne fussent; non pas pour amendement de sa fortune , non pas pour ampliation de sa seignourie, mais pour ostention de sa très-ardente, charitable et toute humble affection de sa nature, noiée toute et plongée en léauté, liée et restreinte en honneur et en toute condition séant à noble homme. Par quoy, non sans cause dit l'acteur : que quand on le perdra en ce royaume , il s'estaindra en son thrône l'estoile qui plus clair y luit et de qui plus tost on se percevra de la faute emprès le soleil, qui est le roy dont les autres prennent lumière. Dame , doncques contente-toy de cestui endroit, et ne te arguë à l'encontre de ce povre acteur, jusques en plus aigre et plus estroite cause que ceste n'est. Tu le trouveras à but; car ne dit chose que raison ne te fasse congnoistre mesmes, et qui bien entendue ne tourne à ta grant joye propre.
YMAGiNATiON. — Sire Entendement, j'entends bien ton cas. ïu fuis toujours et recules arrière du danger ; et ne veux bouter ton doigt, ce me semble, au pertuis estroit, de peur que tu ne l'en retires non sain. Tu fais sens, si par ce moyen tu ainsi peux évader le péril, et si estroites et cuisantes matières parer par telles eslonges. Or çà, si vraies sont et justes, vraies soient; et si autres, tu demeures en la fange de ton mesdit, et nous en la lésion. Appert bien toutesvoies que tu redoubles forment tes escrits, quand par si subtiles voies et circuitions foraines tu viens à l'atouchement de la plaie, et nous fais à croire qu'elle est nette et curée, et y sentons toutesvoies le remain de l'ouverture, et ne nous semble pas que tes ongnemens suffisent pour icelle curer, parce que nostre lésion est trop parfonde, et la plaie trop meurtrièrement faite d'un poinchon merveilleusement agu et délié. Sy me semble que, quelque chose que désormais je te propose, jà
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n'en tirerai autre fin. Tou.sjour.s tu te sauveras en tes subtilités, et ne venras jamais à reg-éhir nulle offense : sy me vaudroit mieux taire que de maintenir cestuy estrif, là où tondis tu veux avoir droit. Au fort, voise comme il peut , et je te parorrai jusqu'en la fin, puisque si avant sommes, et tu me assoufSras en mes difficultés autres qui encore restent, les plus périlleuses de meshuy. Mais maintenant, sire, à quel conte vient l'acteur droit-cy faire une grant héraudie des louenges de son maistre, si ce n'est à intention couverte de vouloir déprimer autruy et donner à congnoistre que riens n'est qui l'approche? Tu sçais, non obstant ce , que toutes comparaisons entre personnes inégales sont odieuses, et cuist au plus g-rand ce qu'est donné à son moindre outre mesure. Ton homme nous en fait cy, ce semble, un dieu immortel, et que les neuf preux à peu ne sont que ses pages. Dont lui procède ceste haute glorification , ne dont meut à ton acteur de lui baillier ces haulx titres, après nous avoir dit des injures beaucoup, si ce n'est à entendement de nous faire obscurs et noirs emprès sa splendeur? Déa! nous créons bien que ce soit un gentil chevalier et un vaillant prince, mais non pas de si haute exaltation comme il le fait. « C'est, dit-il, l'honneur « du trésor du monde. C'est, dit-il, le miroir des roys et « des princes. C'est, dit-il, la perle des régnans, l'aigle et « soleil qui survole tous les bons de son temps. » N'y met exception nulle, mais dit que nul n'y peut estriver au contraire. Que diras-tu. Entendement, de cecy? Est-ce cas qui appartienne à faire? Est-ce chose qui duise, d'extoller tant un homme, que autres s'en peuvent sentir foulés? Beau sire, que tu m'en apaises un peu, et que tu me donnes l'entendement de ces quatre couplets, qui font, tous mis ensemble, quarante-huit articles.
ENTENDEMENT. — Dame, ne m'est guères de résumer les argumens que tu m'as fait présentement, touchant eslonges et fuites que tu m'as imputées, car je n'en quiers nulles. Je quiers solutions véritables et claires de cestuy povre homme-icy, qui grossement et sans viser à mal, a produit, à intention de bien, ce qui en est, imaginant en luy-mesme que hommes raisonnables , tant fussent-ils haulx, ne grans, pussent et dussent oyr et souffrir dire vérité, vu encore que vérité procède de Dieu; et n'en est nulle, tant soit aigre, ne estroite, qui de Dieu ne prenne sa dépendance. Donc, par considération que tous sommes à Dieu, et tous conjoins et unis en une foy, pensant que vérité reboute erreurs, comme le soleil, les bruines, se est bouté cestui liomme en spéculations véritables, lesquelles matérialement conçues, les a mises en escrit au plus près du vif, espérant que par la clarté d'icelles beaucoup d'erreurs se purifieroient, et en deviendroient les yeux et les entenderaens des hommes plus sains , lesquels, par contraire de son espoir, en sont devenus tous indignés, plus empeschés et plus ténébreux que par avant , comme Dieu souffre, et veulent, espoir , les aventures du monde, qu'ainsi en soit. Dame, doncques, puisque vérité ne quiert nuls angles, ne absconsemens, ne lui est besoin aussy, pour estre soustenue, de quérir nulles fuites sans venir à réale response ; ou autrement vérité auroit honte de celui dont elle part et en qui est tout son retour, ce que non a, mais elle est baude et fîère de soy comme lyon, et de sa nature victorienne et confonderesse des cœurs doubles.
Pour venir doncques à la matière en son continuer, tu me demandes qui meut l'acteur d'avoir fait ces hautes louenges de son maistre, qui a beaucoup de plus grans de lui et de meilleurs régnnns? Donc, pour solution de ces-
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tiii point, et je te redemande à toi-mesmes, qui est-ce qui n rau vous autres François prendre et congréer l'envie et la hayne àl'encontre de lui de si long temps ?Contentemoy et me donne solution de cestui cas, et je te donrai promptement après la solution du tien; ou si tu ne veux respondrc, moi-raesme ferai les deux personnages, et je responderai pour toy.
Vostre envie ancienne, dame, et nouvelle, n'est causée en vous fors de sa béatitude, de la grâce et superéminence de gloire que Dieu lui a donné en terre, dont courciés en courage couvert, autrefois avez qnis à restraindre icelle par rudesse et comprimer par hautaines bien estranges, comme dame Mémoire, au commencement de nostre convention droit-cy , a suffisamment donné à congnoistre. Doncques, si tu veux solution de ta demande, quiers-la en la racine de ton vice; car l'envie que tu as, ne te procède qu'en la perception que tu as de sa gloire. Bien entendu que envie jamais ne se congrée contre un meschant.
Donc, et si plus avant tu quiers solution, et que tu ne te contentes de ceste-icy seule, vez n'en cy une autre qui moult est vive, et qui te pourra suffire si tu entends raison. L'acteur droit-cy a regardé à deux choses : l'une sy est que François contempnent ceste noble personne de prince, comme feroient une chose vile qui est digne de contemption, qui en lui toutesvoies n'a riens qui soit contempnable ; l'autre sy est que François lui donnent et imputent charge qui lui touche à l'honneur, et lequel lui est plus cher que sa vie. Pour la première considération, l'acteur veullant remonstrer ceste contemption estre mal causée, met les causes par lesquelles fait à extoller. Pour la seconde, veullant rebouter leur erreur, afferme et publie les
hautes conditions et clartés qui y reluisent , tout en contraire de leur maintenir. Non pas que ce il fasse en ravalement d'autres, non pas que ce lui provienne par hayne en nulles glorieuses personnes, ou pour flatter les oreilles de son maistre en son vivant ; mais par vraie et vive vérité en lui congnue: que la personne de lui est nette, pure et incorrompue envers honneur, et claire et glorieuse entre tous autres en toutes nohles et excelses vertus et bonnes volontés, dont maintes a monstrées et donné à congnoistre par œuvre et par effet, ignorées peut-estre ou non recongnues. Par quoy, si l'acteur lui baille excellence de titres, ce ne m'est point estrange, quand il y perçoit les singularités qui les mérissent, et qui en autres lieux beaucoup ne sont pas communes. Donc, comme ses envieux contendent aigrement à le déprimer, il, par contraire, contend aigrement à leur en ronger l'ongle, et le mettre en haut siège, tendant tousjours à telle fin que de réduire, par vertu de vérité, les cœurs errans à congnoissance de leur salut et de propre honneur.
Sy ne faut exposition nulle sur ces quatre couplets', autre que la littérale; car ne sont que exaucemens et louenges de sa personne , qui toutes s'entendent sans y exposer riens , réservé seulement , comme la protestation porte au premier : que l'acteur ne comprend nulle part la personne du roy, à qui il congnoit son maistre non vouloir estre équiparé. Non fait-il à nuls autres; car se humilie envers tous, jà-soit-ce que l'acteur de soy-mesme nulles autres n'en excepte que la seule une de qui il ressongne les comparisons. Par quoy, là où il dit : que c'est l'aigle et le soleil des bons; que c'est la perle des régnans; que
' Le XLv% xLvi% XLVii" et xLviii'.
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c'est le miroir des roys et des princes; que c'est riionnenr de France et de Veinpire; que tout noble cœur devra pleurer et complaindre à son décès : l'acteur l'entend si précisément en termes d'honneur et de devoir, que riens decequiaunoMe roy françois touche, n'y est déprimé, ne compris, mais lui redonde en aide et confort de son glorieux thrône, qui tant plus sera clair et luisant, comme plus il recevra décoration de précieuses pierreries.
Dit l'acteur toutesvoies, en la fin de son quarantehuitiesme article, un mot cuisant que je sçay bien, dame, que tu l'as noté; et est, qu'en lui donnant l'issue de ces louenges, il dit : que c'est celui du monde qui plus prend cure et soin de l'honneur et félicité des François, mais ne le peuvent aimer, ne lui bien vouloir.
Quant au premier point, l'acteur dit bien, et sy dit vrai , car il en prend et a pris soin et cure, voirement de tout temps ; et ce a bien voulu monstrer, non pas en un endroit, mais en cent, comme le plus léal vrai François qui vive; et a fait son devoir en ceci, et ouvré de noblesse de cœur et de nature.
Mais là 011 il dit : que aimer ne le peuvent ; cela dit-il impropéramment, parce que telle rétribution est injuste, et que autrement devroit estre recongnu comme preud'hommc et léal, qui, seul après le roy, peut mieux monstrer sa franchise et libéralité quelle elle est, et quel escart aussi il pourroit faire, quand voudroit, es ennemis de ce royaume, desquels il n'aconte guères, si ce n'est que constrainte et compression de vous autres, forcéement lui en donnent cause , qui dur lui seroit. Mais mort est plus convoitable à homme glorieux que foulure.
FRANÇOISE YMAGiNATiON. — Voiremcnt monstre bien ton homme que las n'est pas encore de mordre, et non pas
tant seulement par ce que tu as dit maintenant, mais par ce qui ensieut et naist de celui après, là où il dit :
Ains par doleur de sa béatitude, etc.
Peut-on plus manifestement reprendre gens, ne les corriger de mésus? Avis m'est que nenny. Or respons cy. Entendement, et y sauve ton homme, s'il y chiet.
ENTENDEMENT. — Dame, qucl sauvement y quiers-tu, fors celui qui mesme se tire de vos faits? une chose est ou non est. Si vos gens ont fait chose qui fasse à reprendre, pourquoy se veulent-ils doloir de répréhension? Pense homme oser faire aucun mal, que homme autre à qui ce mal touche, ne s'en doie oser doloir et réciter le cas quel il le voit? Les alliances que autrefois avez quises et prises, et que Dieu sensiblement a rompues et cassées en équité de son jugement, et n'en estes de rien convertis pourtant, ne sont-elles évidentement procédées de hayne à rencontre de ce noble prince, et par volenté de le grever par celui que vous sentiez estre son contraire, en la querelle de Luxembourg dont la concernence ne venoit jusqu'à vous, sinon en tant que vous l'acceptiez de volenté, non de raison ' , et que ce vous estoit plus agréable de porter le fait d'un estranger, vostre très-lointain non bien aidable, que celui d'un vostre prochain, à vous autres tous en un mesme desgré de sang, qui avoit droit pour lui, et vous peut venir, au son d'une trompe, contre le remanant du monde.
Semble-il doncques aux François que l'acteur ayant cecy considéré, n'ait dû avoir hardement de vous blâmer
' Voyez ioraQWl, p. 391.
:m kxpositu)N
ou (0 en 4Uoy il vous a vu avoir le liardement de faire cas Uâruable et trop plus notoire que ne vouLsist ; car n'est vivant homme qui autrement l'ait voulu interpréter. Donc, ce poise moy, dame, quant h ma part, que constraint suis de maintenir estrif droit-cy en cestes ruineuses et corrosives matières, qui mesmes me font frémir quand je les touche. Mais toutesvoies, afin que l'acteur ne demeure cnraquié en ses propres escrits et que la justification appère que riens n'ait fait sans cause et h bon titre, je le pare et excuse, par ce que je y puis percevoir honneste et véritable. Donc, si après il adjoint:
Boutez avant, mais ne soyez ignares, etc.
ne fait chose contre honneur , quand toutes les choses du monde qui se font publiques, bonnes ou mauvaises, sont toutes conçues es humaines visions et escrites en livres, là où en quérant les précieuses pierres et margnrites, l'on trouvera qu'il y aura maille ou macule, lors où celles qui se seront contregardées nettement, seront les plus exquises.
FRANÇOISE YMAGiNATiON. — Déa ! Entcnde/ûie^it, combien que je me passe de répliquer sur toy, ne.me accorde pas pourtant à estre payée de telle monnoie que tu m'offres; mais la reçoy au fort, à tel prix qu'elle vaut. Mais que diras-tu cy-après de ton homme, qui en son cinquantiesme article met :
Lui seul vous put, lui seul vous estàhayne, etc.
ENTENDEMENT. — Ha! dame! paix, droit-cy. Je t'entends bien. Je ne te veux souffrir faire question en vain.
SUn VERITE 3IAL PRISE. 385
là où je puis prévenir à ton demander. Quiers-tu contentemens de ta demande? va et t'en retourne à Vendôme, là où tu trouveras vivement escrit le contenu de cestui article, et les causes et raisons sur lesquelles est fondé, quand oncques ambassade de prince ne fut si froidement traitée comme estoit lors celle qui y estoit de par lui, et par la réception de qui se pouvoit percevoir clairement quelle amour il y avoit envers elle, ne envers celui de qui estoit trammise ; et là où le procureur royal, présens tous les princes et pairs, touchant plusieurs articles graves et pesans, chargea icestui duc de désobéissance, et lui imputa plusieurs grans cas, cuidant le confondre, et faire animer contre lui toute la congrégation des seigneurs, avec très-froid et très-povre exploit en autres matières, après la demeure de six mois*. Par quoy, si l'acteur dit après, par pitié et compassion du cas, qui est de si mauvais espoir :
Or Dieu gart tout, et les sains et malades ! etc.
dit bien, car il entend que : jà-soit-ce que droit-cy on se seuffre du plaisir et vouloir des hommes, qui tel fois est moult sauvage, ailleurs toutesvoiesse convendra-il trouver, là où compte sera rendu du tout, et du bien fait et du mal fait, qui est la dernière et certaine expectation des justes et innoceus, d'avoir droit et bon jugement de leur tenu tort. Et belle dame! et ne dit bien l'acteur après, en son cinquante-uniesme article :
C'est en ce monde un empereur en gloire, etc.
L'acteur met sa haute exaltation glorieuse qui est tant en fortune comme en nobles opérations ; et puis met sa
' Voyez tome HT, p. 466.
trôs-parfondo humilité, qui est en sa vertueuse exaltée ])or.sonue. Et veut donner à entendre l'acteur : que icelle pjirfondc liurailité, monstrée en lui , vous doit estre tant plus do haute réputation, comme sa personne est plus haute et plus grande et plus occasionnée d'estre fière, non obstant que, pour nulle fortune terrienne, ne pour joyr de sceptre impérial sur le monde, son cœur ne se peut, ne ne veut enfiérir devers vous, ne se voudroit exalter, ne roidir à l'encontre du thrône où il prit estre, mais ployer et décliner en terre, envers le giron dont il prend titre et gloire.
Et donne bien à entendre cela l'acteur, par ce qu'il dit : qu'il a mis peine d'essourdre et faire voler la gloire de ce royaume par dessus les deux, non réputant riens son povre fait emprès le vostre trôs-excellentement recordable. Doncques, n'y a point de présumption en lui, qui vous cause indignation; n'y a point d'orgueil qui le juge soy descongnoistre ; mais y a parfonde humilité, par laquelle il contend de tout temps de vous vaincre et gaigner, pour mesmes se parer de vous et faire glorieux. Pour laquelle chose moustrer encore plus distinctement, dit en outre en son cinquaute-deuxiesme article :
Non serf à nul, tout subjet se présente, etc.
Et n'est vrai ceci, dame? Recongnoi, te prie, en un prince chrestien ce que demain ou après tu recougnoistroies en un payen en pareil cas. N'est-il non serf à tout homme, par loy de franchise à lui accordée sa vie durant, et laquelle chose tu ne peux descongnoistre? Et toutesvoies, non serf par possible et honneste, se présente et paroffre serviteur et subject, de libéralité cordiale. Grand emprès
tous autres du monde, se répute humble envers vous ; vous offre corps, biens, pays, peuples et possessions; n'a rien qu'il ne députe et abandonne à vous servir, et à estre converti tout et exposé en vos haulx g'iorieux affaires; soy-mesme il se ployé et appétisse, il se ravale et confute devant là où il lionneure ; et roide à tout autre du monde fors à vous seul, il se prosterne devant vos yeux pour g-lorifier soy-mesme. « Quérez, dit l'acteur, un autre ailleurs, « qui si bien s'y acquitte ; » comme s'il vouloit dire : « Vous n'en trouverez point, »
FKANÇoiSE YMAGiNATiON. — Lcs mots sout bcaux, mais les excusations sont povres. Sy est peu de fait de parole, là où l'opération se monstre si froide. Quoique dient les hommes, les œuvres appreuvent les courages. Tu m'as cy donné de mots emmiellés, de paroles farcies de sucre, dont tantost après et en l'instant le venin se descœuvre tout clair ; car tout si tost que ton homme, que tu tant prises, vuide des termes que tu as dit droit-cy, il rechiet arrière en repreuves et en arrogans parlers tous contraires des autres devant. Et dit en son cinquante-troisiesme article l'acteur : que jà-soit-ce que son maistre se monstre si humble et si entier envers nous, toutesvoies ne le fait-il point par crainte qu'il ait de nos personnes, ne que envers lui nous ayons desservi de soy monstrer si humble, ne si lige comme il a dit ; mais le fait seulement en vertu de noble courage dont il est maistre et vaincueur, pour nous monstrer, par vive opération et exemple, que sang, nature et raison sont en lui, non pas orgueil et venin. En quoy semble vouloir dire l'acteur : « Ce qu'il en fait, il le « fait comme bien ; mais sy est-ce de sa vertu et franchise, « mais non pas par crémcur de nulluy, ne par devoir « aussy, qu'il ne s'en passast bien s'il vouloit; » qui est
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povrcmcnt cnsicvir les paroles ici devant remonstrées, qui servent plus h injure que les autres à Ijonne acceptation. ENTENDEMENT. — Damc, à cc quc j'entends, encore n'est pas ta suspicion bien résolue, quand, après tant d'esclaircissemens faits sur un cas, tousjours tu t'arre.stes sur clioses lég:ières. Donc il convient, partes scrupules qui n'ont point de lieu, réitérer deux fois une chose jà dite. Dame, n'y a point icy d'arrest ; et n'y a rieiis qui répugne aux beaux mots de devant, si tu veux parfonder à demi ce que tu ne regardes que superficiellement par dehors. Tu t'esmaies arrière et te semblés troubler encontre cest homme, qui mettant humbles langages et savoreux, tantost refiert d'une queue poignant pleine de venin, comme tu dis, et ayant monstre manières de dévolion extériores, descœuvre le fiel de son ypocrisie secrète. Et lui imputes charge de repreuve et d'arrogance parce qu'il dit :
Non pas pourtant que crainte à ce l'oblige, etc.
Dame, droit-cy je te veul respondre par ordre contraire à l'assiette de l'acteur ; et laisse la crainte dont il parle premier, et viens à la desserte qui se touche en la ligne seconde. La desserte dont l'acteur parle, est tout évident quelle elle est. Si les choses devant mises par l'acteur sont vraies et réalement avenues, les dessertes aussy touchées droit-cy sont de tel effet comme l'acteur les y entend. Mais les entend-il petites et non dignes de grand rétribution, quand les choses de dessus alléguées sont de petite et sobre amour, et encore de moindre mérite. Sy ne convient point ■ aller de deux à trois. Mais pour férir au vif, ains tost que tard, dame, prends ton retour à la journée de Vendôme, et considère droit-là quelle desserte il y peut avoir, qui doie
causer ce duc d'en faire haute rétribution. Retourne après à Théonville , là où François lui envoyèrent menaces en barbe, pour luy r'oster ce que glorieusement a conquis à l'espée. Retourne arrière à l'alliance faite avec le roy Lancelot en son contraire, de qui main encore vous, François, tenez enonglée la querelle de Luxembourg. Retourne après au roy des Danois , lequel , lui faisant offre de cinquante mil hommes, à son siège de Deventer, pour entrer en la conqueste de Frise, vous François , vous lui avez soustrait maintenant ; sans autres encore grans cas semblables que je cèle pour l'heure, et n'en veux faire poids, pour ce que à très-envis je me boute en ce destroit par la jntié qui y est. Toutesvoies, dame, combien que toutes ces choses icy alléguées soient de povre mérite, de povre prix, et de piteux effet , ne veut toutesvoies ce bon prince rendre mal pour mal, austérité pour orgueil, ains remettant tout en la main de Dieu, et dispensant en humaine fragilité le plus que souffrir en peut, veut rendre bien pour mal, devoir pour mauvais acquit, honneur pour desdain, service pour menace, et donnant voie et auctorité à noble nature, se humilie et supploie à raison vertueuse, là où il voit que honneur l'oblige de le faire, et que nature l'en semont. Donc, s'il ne vous honjiouroit et servoit qu'en la qualité que vous le desserviriez envers lui, n'y auroit point de mérite, car ne seroit que eschange d'une chose pour autre, tant à tant ; mais, en ensievant l'exemple de nostre rédem})teur Dieu et homme, il vous affecte et honncure en celui point, où gît le vrai mérite ; c'est en celui estât où il vous perçoit non estre guères affectés envers lui; et dit : « Là il espreuve sa vertu, il monstre « sa vraie bonne inclination et ne desmeut point sa noble « ancienne nature, que prise a au tronc là où il affecte,
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« comme veullant sievir toiisjours honneur et léal devoir, « et mettre Dieu en toute équité par devers luy. »
Or venons h la crainte. Dame, n'entends-tu que crainte se distinf^ue en deux parties : l'une sy est une crainte servile par laquelle les moindres redouljtent les princes tirans, et n'est pas icelle méritoire au portant, ne fructueuse aussy, ne contemplative à qui la reçoit, car elle est sans amour; l'autre crainte sy est, qui se appelle filiale, et est celle qui procède devrai cœur aimant, envers l'autre que l'on répute digne d'estre aimé. Sy est ce.ste fondée en racine d'amour vraie, en ardeur de dilection comme qui toutes deux ne peuvent estre l'une sans l'autre, ne icelle des deux se desjoindre de sa compagne , que l'autre ne perde son efficace.
Ceste-cy est la crémeur, dame, dont Dieu veut estre crému des hommes, quand, par icelle congnoistre en eux, il y perçoit ce qu'il y quiert : c'est vrai amour. D'amour servile, ne crémeur ne tient compte, parce que ceux qui de ce le servent, ne l'aiment, ne ne douhtent que par peur qu'ils ont de sa puissance, de sa rigueur estroite, de sa vengeance droiturière ; car autrement se passeroient de lui, ce leur sembleroit, pour ce que vraie amour n'y est. Or, dame, quand l'acteur dit que ce n'est point par crainte de vous qu'il s'oblige ou présente si avant, il dit vray certes; car en lui n'a nulle crainte servile, par laquelle il redoubte nullui. Il ne craint ne tirant, ne tirande ; il ne ressongne ne menace, ne main mise, ne estroite compression, ne estrainte; il craint par amour non servile et sy aime par amour filiale. Oncques ne se trouva en crémeur vers homme, que telle que a envers Dieu. Mais pour ce qu'il a en lui amour radical, que Dieu congnoit et que les hommes ont pu percevoir assez, il a une crémeur aussy
filiale, de laquelle ne se veut exempter, parce que connaturelle est avec l'amour de sa racine, que toy, dame, de par Dieu ! et vous messeigneurs les François aussy, avez assez pu congnoistre s'il vous a plu, et laquelle, quand la voudriez ignorer, n'est pas ignorée pourtant ailleurs, ne faite en vain. Donc, et si vous les François affectez à savoir la vérité de ceste crémeur, si elle est filiale ou autre, enquérez-vous et revisitez ses œuvres recommandables, là où il a monstre quel est son amour entre vous, ou filiale, ou servile, car là congnoistrez-vous sa crémeur maintenant, dont il parole.
Sy pourrez mordre aussy, et sais "bien que le ferez, sur le cinquante-quatriesme article, là où il dit en après :
Son fons, son coeur, son intention toute, etc.
De cestui article, dame, je te veux prévenir en response, premier que tu m'en Loutes en argument. Or entends bien, te prie, à ma solution , comment d'une chose qui mal sonne à cœurs non parfons, je te feray sentir le gernon d'une favoreuse sentence non repréliensible. Quant au premier point, là où il dit : «Son cœur, son fons, il met « tout en Dieu » ; l'acteur ne dit chose à reprendre, mais dit chose méritoire à tout prince de faire ainsi. Mais là où il dit :
Mais ne vous craint, ne toute votre route;
là est le point où il sembleroit qu'il y eust assez parler arrogant et despiteux, par le semblant qu'il fait de non craindre nullui. Mais, dame, il convient droit-cy avoir plusieurs regards : Premièrement, que l'acteur icy ne parle en personne de nullui, fors en la sienne propre, qui,
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de maintes prémisses touchées dessus, fait ces conclusions telles qui en ensievent, es quelles, s'il y cliiet avoir aigres, no précis termes h la nature du cas, n'est pas cela à imputer à autre nul que à l'acteur, dont toutesvoies il se parera comme en propre personne, sans en laisser charge à nul autre. Convient regarder aussy que, comme le temps se jug'e par les vents et disposition du ciel, que les choses futures aussy de ce monde se prévoient et conjecturent par la disposition et gouvernement des seignouries auxquelles le monde est subjet; et préaviseut les hommes l'un l'autre, en celui endroit, de leur prochaine infélicité ou salut. Comme maintenant l'acteur druit-cy, considérant les misérables difficultés, les douloureuses machinations et contendances qui appèrent , qui se mettent sus et visiblement se monstrent, juge en lui-mesme icelles devoir venir à trihulation, tourner à batailles et à mortelles rumeurs, et non pouvoir vuidier autrement, sinon par contre-nature par inopinable, par seule grâce de Dieu et par mort de personnes, en quoy toutesvoies ceux que congnoit iniquement vexés, innocens mesmes et justes en leurs œuvres, mettans Dieu en leur titre, équité pour leur appuyé, honneur et vertu pour leur deffense, iceux, quand ce viendra en temps de tribulation, il prononce fortifiés de la main de Dieu, asseurés à l'encontre de fortune, et évadables naturellement les périls ai^parens, trop mieux que ceux qui, pleins d'apostumes en cœur, se trouveront mouveurs du meschief; car lui semble que divine équité devra estrepour eux, là oii elle devra tourner en contraire aux traveilleurs des bons.
Dame, doncques, pour venir à la lettre de l'acteur et à l'entendement d'icelui : ne dit-il vray quand il remonstre que le cœur, le fons et l'intention de son maistre, tous gis-
sent en l'aspect de Dieu qui tout voit et congnoit ce qui y est ; et sur icelui regard, qui par riens nulle ne peut avoir empescliement, il se confie et s'y ose bien attendre, car sent en lui-mesme que tout y est bien, tout y est net et léal, tout de nature et condition de preud'homme qui ne quiert nuls brouillis , nulles couvertes fins cauteleuses , nulles fraudes, ne déceptions, riens seulement que paix, amour avec chascun, non quérant l'autrui, gardant le sien propre, non voulant grever et non estre grevé de nullui. Ceci est le fons de son cœur sur quoy il se confie ; ceci est le secret de ses repostailles sur quoy il met son attente, et par quoy l'acteur dit, en justifiant sa personne : que ne vous craint , ne toute Tostre route , que le doiez trouver autre ; mais le gardera Dieu et le conservera à l'équivalent de son mérir et de son bon vouloir. 0 Ymagination françoise! icy ouvre ton œil ; icy reg'arde et encerce la profondité de ceste parole, s'elle n'est juste en soy et véritable, s'elle n'est raisonnable et bonneste pour estre maintenue, quand riens n'y a en terre subject à Dieu, que tout ne soit conduit et prospéré de la main de Dieu de lassus, par plus et par moins, selon que par plus et par moins les bommes tendent à bonne équité et à bonne fin. Laquelle cbose considérée, l'acteur dit pour fin de cestui article :
Cœur net et bon n'a besoin qu'on lo farde,
non, n'a besoin qu'on lui baille pointure, ne décoration nouvelle ; non ; car il est net et clair de soy-mesme, et tel en son dedans que ce qui s'en monstre debors, lui suilit. Mais tels ne sont pas, ce dit l'acteur, les cœurs qui sont doubles et vicieux; car là sont les neux et superâuités, là sont les frondes et les apostumes, dont se tirent les suspicions, dont se traient les périlleuses et doubteuses attentes.
394 KX POSITION
Et met ce, non par regart à nullui qui peut avoir cœur tel, mais par contraire de celui f{ui est net et tout vray, pour le mon.strcîr ])]us luisant emprts son contraire , comme s'il vouloit dii-e : « Qui que soit non net et infect, « mon maistre est clair et sans reproche. »
YMAGiNATioN. — J36a! Entendement, j'entends Lien tes excuses et les évasions que tu quiers par fentes terriblement estroites, mais aucune fois tes paroles répug-nent l'une à l'autre et se contredisent, comme droit-cy en présent, là où tu dis : que ton acteur, parlant des cœurs infects et vicieux, ne le met point par regard à nullui qui puist estre tel ; et tout prestement après , en son cinquantecinquiesme article nomméement, il accuse lesP^ançois; et comme il a voulu justifier son maistre et le juger de bon fons , tout au contraire il accuse et juge François estre pervers et iniques, et non avoir fons, ne occasion que tout ne soit contamineux, malsain et reboutable.
Comment donc. Entendement, n'est-ce pas répugnance droit-ey à ce que tu as dit, que ton homme n'a voit regart à nullui qui eust cœur infect, quand tout prestement, en vuidant de celle sentence, luy-mesme te desment par confession propre, lors où il dit : « Que ne avons fons, ne « occasion juste, fors seule envie ardant, qui nous dampne « et diffame par tout le monde, et en cui brassin et sau- « ces que nous broyons, tout cliascun se pourra percevoir « clairement quelles espices il y aura en la mixtion. » Il semble que c'est assez noter que nous avons cœur infect, et que l'accusation y est toute volontaire et délibérément faite endevers nous, comme la justification endevers son maistre y est produite à nostre impropère.
ENTENDEMENT. — Dame, ct quc puis-je mais, si aucunnul t'approche de blùme, là ou je ne puis réparer l'œuvre
qui lui en est cause. Jà ne puis prévenir aux choses faites, qu'elles ne demeurent en leur qualité telles ou telles ; mais je puis bien justifier personnes en leur innocence, non contaminées de faute.
Ce m'est dur, voir , que la lettre de l'acteur a besoin de mon réparer ; mais encore m'est-il plus amer de la cause qui l'a mu à escrire. Je n'ai, grâces à Dieu ! cœur gros à rencontre des nobles François, par quoy je doie adhérer à nullui qui les déprime. Mais je désire bien à parer les aigres paroles de cestui escrivain, qui aux François ne sont bien agréables. Sy me pardonne, dame, si je parfai ce que j'ai commencé, car ne tends, moy, que à fin bonne, à fin de paix et de transquillité en ta conscience, et que les murmures qui maintenant, à cause de ces aigres escrits, te troublent en courage, soient applaniées un peu et mises à néant, par bien donner entendre. Dame, n'en soit à toy tout le tort, ne h l'acteur aussy ; soit myparti cestui fardeau, et en porte chascun sa portion, tant du bien comme du mal. Peut-estre qu'en prestant main à l'un l'autre, le poids en sera moins dangereux et la charge moins grevable chascun.
Pour gouvernement des choses humaines ne convient mais que discrétion : peser les matières, parfonder les causes , déterminer gravement et vertueusement exécuter, et que chascunes privées personnes, pour parvenir à la congnoissance et distinction de toutes choses, mettent peine premièrement à congnoistre ce que c'est d'euxmesmes, ne quel jugement ils en pourront donner véritable entre Dieu et leur âme ; car là gît la racine première de sapience, le fondement de bien entendre et le commencement de bien savoir faire à mesure; par lesquelles choses toutes choses estables et bonnes se peuvent parmaintenir
en estre, et toutes ruineuses et déclinutoires de salut relever et ressourdre.
Dame, qui cmprendroit h faire d'une terre arbuste, d'une espaisse forest, terre pour semer g-rains, ne convendroit-il avoir divers engins de fer pour tirer dehors et essarter les racines, et puis, icelles tirées à diverses labeurs, replanier la terre arrière, et remettre en disposition arable-? certes sy feroit. Pareillement est-il droit-cy , dame. L'acteur perçoit aujourd'hui la terre françoise estre arbuste, durement pleine de superfluités neraoreuses, non bien cultivées et moins encore proufitables à commune salut. Sy a quis ses crocs de fer et havès, pour aller quérir les racines dommag-euses qui empeschent la semoison, et les faire mourir et séfcher au ventre de la terre qui les produit, afSn que la noble semence y vienne qui y est dû de nature. Sy ne le peut faire que par fer, parce que le fer rude et de rigoureuse matière est tout propre à la rigueur de l'ouvrage, et que vaincre et rompre convient fort pas fort. Qui est la chose, dame, qui plus s'aguise que le fer? ne qui est la chose qui plus perçant soit, ne plus aguë que parole? L'acteur doncques, faindant parler familièrement avecques François, non pas par contention, ne repreuve, mais par argumentation proufîtable, tendant à salut, et considérant eux non avoir occasion juste, ne titre honneste- d'eux animer en contraire de ce prince le duc, ne de lui monstrer, ne procurer ce que lui procurent et monstrent, est allé quérir ses crocs de fer trenchans, ses havès pointus et parfons, pour tirer dehors le fons de leur cœur les racines mauvaises qui y croissent, et dont les arbres et ramures qui ennaissent, sont ombrages de mort et de malédiction qui s'y embùchent, que pitié est, quand si noble terre n'est arée et disposée au
fruit tel que nature y demande. Et ce voyant l'acteur, et tendant à y vouloir devenir essarteur, vient hardiement férir au vif des racines, pour essay s'il en pourroit nulles eslocier ; et remonstre aux François ce qu'il perçoit radicalement en leur fons, disant : « Vous n'avez fons, ne occa- « sion nulle, fors seule envie ardant, laquelle il vous « convient jeter en voie et souffrir extirper. Pourquoy? « pour ce certes que avec le grief que elle vous fait « mesmes, elle vous dampne, diffame et recule par l'uni- « vers monde. Et pourra cognoistre chascun, quand tout « aurez fait et brassé, et longuement persévéré en ceste « manière de faire, quelle raison, ne quelle cause vous y « pourrez avoir, ne quelles sont les fins et conclusions « que vous y quérez. » Ne dit pas ceci toutesvoies par repreuve, mais par advertissement de vostre honneur et salut, et pour vous donner à entendre ce que la généralité du monde vous impute en darrière. Dame, si bien que paroles flatteresses coustumièrement sont agréables, si bien sont répréhensions aucune fois de grand fruit ; et est langue de corrigeur médecine au prudent, lorsque venimeuse est et tacère celle du flatteur. Congnoit bien toutesvoies l'acteur qu'il ne lui appartenoit soy bouter droit-cy, ne de prendre une correction si aigre sur une si haute et glorieuse nation comme est celle des Frans , là où vertus et bonnes mœurs sont comme en r.ivière poisson ; mais ne peut estre la chose autre. Il convient ou réparer ou nier. Nier ne peut ; car l'ouvrage accuse l'ouvrier. Donc il convient réparement aucun lionneste et véritable, là où le nier ne peut donner à l'ouvrier sauveté, ne fuite. Et pour tant, dame Fmaginaiion, si comme tu poses sur les aigres mots droit-cy, pose-toy un peu aussy sur le bon vouloir de l'acteur, qui, par aigres voies parties de bonne ilme.
398 • KXI'OSITFON
tond !i fin <lo salut et de félicité, non pas à intention de injurier, mais par affection de remonstrer en vérité cstroite, ce qui ii hautes g^lorieuses personnes blesse et messiet. Adjouste après encore l'acteur chose laquelle je pense l)ien, dame, que tu lèves bien haut, parce que arrière il accuse les François donner charge h son maistre, là (jù il dit :
Vous imputez charge et blâme importables, etc.
FRANÇOISE YMAGiNATioN. — Holh, Entmdcment, tu me préviens de cestui et m'en romps la parole ; mais je te jîréviens maintenant d'un autre, et la te rendrai telle. Tu as dit voir! Certes, ton homme charge François comme il sçait Lien faire ; et dit que eux le chargent et aggravent par paroles piteuses et de grand poids durement, qui toutesvoies est le prince du monde là où reposent plus de vertus et de nobles mœurs, et qui, pour Dieu, ne pour nulle rien créée, ne voudroit faire chose laide, ne contre honneur.
Eoitendeonent, cecy il convendra bien que tu exposes, et que tu preuves en quo}' François le vont accusant contre vérité. Mais quand tu auras fait cela, et que, à bien venir, ta raison y seroit bonne, sy te trouveras-tu au plus haut péril de meshu}^,. en un passage dont moy-mesme prends hide d'y jeter l'œil ; car n'a suffi à ton homme, parer son maistre et le nettoyer de toute laideur ; mais vient, en son cinquante-septième article, férir à gorge béant sur François généralement, et ne sçait-on sur qui.
N'est pas droit-cy reproché vilainement tout le thrône françois? n'est pas droit-cy la généralité de France reprochée de faute et de grand charge? Oîi est la vertu en
homme, ne constance, où est la tempérance et fortitude, qui droit-cy conseille estre patient, comme de sentir telles flacques vilaines ruer au visage de nobles gens, dont oncques nul, et fussent-elles déméries, ne fut si constant que de les porter?
ENTENDEMENT. — Dame, si je pou voie faire que ce qui est fait fut non fait, tu n'auroies occasion d'entrer en cet argu, ne moy de me mettre en tes dangers, là où tu contens de me tenir clos. Me poise bien toutesvoies, et le t'ai dit assez, que à dur et regret je me trouve droit-cy, parce que nulle solution, tant pust estre véritable, ne pourra estre délitable à l'oye. Et pourtant en aimasse-je mieux le déport, et que l'acteur, entre toy et moy, fust demeuré cause de nostre non arguer. Or n'est-il autrement, et ne se peuvent paroles révoquer, qui tant sont amples et manifestes partout que cbascun les porte conçues. Sy convient passer par cestui destroit que tu dis, ou y laisser l'acteur enfondre ; car de fuite, ne d'eslonge n'y a-il point. Il y convient ou pendre ou rendre. Constraint, dame, et contre cœur je me dispose h y passer parmi, en toy requérant que, à si léger que tu me verras passer outre, que à si léger tu te veuUes contenter de moy, sans moy y faire rentrer coup après autre ; car ne me plait point le longuement y arrester sus, parce que l'activité courte t'y doit estre aussi agréable comme à moy propre.
Voirement accuse l'acteur François de charge que donnée ont à son maistre à tort, de qnoy marri, comme raison veut, le justifie et le profère celui du monde où moins a de reproche et plus de nobles conditions, par contraire de la charge que à lui imputent. Donc, et qui voudroit avoir spécifié quelles charges : on regarde et preigne-on recort quelles on lui a données à cause de
400 KXPOSITION
inonsei{^nuiir le daupLiii, dont ne mors, ne vivans , ne ang-els, ne hommes, ne le sauroient rattaindre. Car qui a mangé son pain, jusqu'à un petit chanteau', en lionneur et proud'liommie, et qui a mené son jeune flouris.sant eage volage et léger jusqu'au terme de hauts glorieux vieux jours, tous nets et impollus, est vraisemLlahle et digne de croire, qu'envis terniroit la clarté de si longue régnation glorieuse, sur le hord de sa fosse ; combien que vous, seigneurs François, souventesfois et assez, dont c'est pitié, lui avez donné des occasions assez légitimes pour le despasser, qui toutesvoies s'est contenu méritoirement en vertu, là où excusablement et à titre honneste pouvoit traire à la voie oblique. Mais plus s'y est porté bien, plus y est esprouvé bon ; et en tire tant plus gloire, quand, ne en dur, ne en foible, oncques légèrement n'a obéi aux passions, jusqu'au dernier, là où constrainte d'honneur ou de péril le perforçoient de soy deffendre.
Sy a bien dit l'acteur voir : « que pour tout l'avoir et « seigneurie du monde, non pas pour Dieu mesme, ne « pour son paradis, ne voudroit faire faute » ; entendant que Dieu ne l'en requerroit jamais, et que paradis n'est point à obtenir par ce mesmes : mesmes sont fautes et telles opérations contraires à Dieu et à salut. Donc, après l'avoir ainsi justifié par vos causes propres, il tourne le visaere envers vous et dit :
Tournez, virez, perquérez ses légendes.
Le droit, l'envers de sa vie honnorée,
comme s'il vouloit dire : « Vous n'y trouverez riens qui ' Chanieau, morceau. Foyezplus haut, p. 374.
SUR VERITE iMAL PRISE. 401
«x à reprendre fasse ; mais en fouillant ses fautes et amenât des, quand vous aurez tout quis et riens trouvé,
« Retournez-vous sur vos propres kalendes, « Là dont lecture est assez proférée. »
Veci l'estroit point, dame, où tu dis que l'acteur charge évidamment François d'honneur mesfait, pour ce qu'il dit : « Retournez-vous sur vos propres kalendes, sur vos « propres faits qui sont escrits et enregistrés, car ceux-là « vous feront taire d'autrui. » Or, dame, ce quiescritest et tant publié, il convient bien qu'il demeure; et plus est possible de le réparer par bonne interprétation, que de l'anéantir tout et estaindre par désavouer l'œuvre. Kalendes, tu sçais bien, dame, est une diction qui signifie mesure de temps générale sur tous les mois de l'an, et sous laquelle les mois se distinguent l'un de l'autre. Or dit l'acteur : « Retournez-vous à vos propres kalendes, aux « heures, aux jours, aux mois des années passées, où « choses diverses sont avenues en ce royaume, et dont la « lecture se peut trouver es livres. Retournez-vous vers t icelles, comme en qui vous devez avoir vostre confi- « dence; car sont faites et escrites de ceux de vostre « parti, de ceux qui vous faveurent et magnifient, et qui « vivent de vos gages et bienfaits. Prenez vostre recours « à icelles et les visitez ; mais vous n'y trouverez rien qui « blâme lui soit, ne qui le repreuve de nul mésus. » Et n'entend point l'acteur, dame, blâmer ne un tel, ne un tel, ne ramentevoir, ne relever rien du vieil temps, tant soit peu ; mais seulement que devez avoir recours à vos propres escrits et escrivains, qui sont devers vous, dont la lecture, par ceux qui en ont vu tant de deçà que delà, est assez proférée, est assez publique quelle elle est, comme
i04 EXPOSITION
si l'acteur voulsist dire : « Je m'ose Lien fier es escrits de « vos propres historiographes, que vous n'y trouverez « riens mal, non phis que nous. » Et monstre bien cehi par ha chose qu'il adjoint après :
L'on vous dit bien : Ciel et mer ont durée, Mais plus possible est demain tous deux rompre, Que son haut cœur de mauvaistô corrompre.
Là monstre-il bien qu'il ne vuide point de ses termes, et que toujours a son regard en un lieu , combien que la fio-ure qu'il fait du ciel rompre avec son cœur, n'est mot évangélique, ne article de la foy ; mais il le dit par une manière de confirmation de sa preud'hommie et léauté, en quoy il est résolu pour mourir, premier que les rompre.
Dame, doncques puisque une chose peut avoir deux entendemens, et que l'acteur en prend devers lui le meilleur, n'est pas de nécessité pour tant que celui qui reste, mauvais et poingnant, soit imputé à l'acteur à charge, quand sciamment il désavoue et révoque tout mal dit, et souverainement en la personne royale.
Et que ceci vrai soit, l'acteur le monstre en son cinquante-huitiesme article.
Cecy met l'acteur notamment et tout de gré à rencontre de plusieurs clercs et officiers, non tous, mais aucuns hautement promus, qui non nobles, ne de sang, ne de mœurs, occupent les sièges et dignités souvent en court des vrais nobles en cœur et en fait ; et les accompagne naturellement plus volenté que raison, plus affection oblique que discrétion grave, par flatterie, par complacence, par regart h privé bien, et parce que la grâce du monde leur
SUR VERITE MAL PRISE. iUù
est plus quise que la gloire de Dieu par vérité essourdre. Encontre telles gens doncques, met l'acteur ce qu'il dit : « Ne tous vos clercs, ne toutes vos contreuves, ne « sauront riens mettre avant, comme loings, ne parfont ils « le voisent quérir, de quoy ils puissent ternir sa gloire, « de quoy ils puissent noircir sa renommée, ne de quoy « ils le puissent prouver avoir délenqui encontre honneur, « ne encontre devoir, ne encontre équité nulle. » Sy te dis, dame, que sans que désormais tu me mettes guères plus en question, moy-mesme te veux mettre en termes les articles qui encore y restent scrupuleux, pour tant plus abréger nostre procès, qui jà longuement a duré; et saillant de l'une clause en l'autre, viens au cinquante-neuviesme article, là où l'acteur arguë encontre François.
Es deux premières lignes de cestui couplet, l'acteur, en confessant l'envie des François et leurs liaynes, remonstre la grâce que a de Dieu et du monde, son maistre qui est tenu et jugé à preud'homme de tout le siècle et de ce qui est dedans, roys et empereurs, lesquels l'ont tenu et tiennent le coffre d'honneur et de haut los. Par quoy, condoléant en François et en la régnation d'aujourd'hui, dit suspiramment :
Vous donc, hélas ! que le siècle tant nomme Haulx et fameux, et le juste agravez ; O et pensez quel los propre y avez !
« Vous les François qui estes si haute et si glorieuse « nation que nulle vostre pareille, et agravez et chargez « le juste, l'avez en hnj^ne et en despection pour sa glo- « rieuse fortune, ruez et machinez eu sa ruine par envio, « qui riens toutesvoies ne vous demande, ne empesche,
i((i KM'osrnoN
« mais fuit vos mains belliqueuses, vos extrêmes cheva- « Icurouscs puissances, et renonçant ù fierté et orf^ueil « encontre vous, vous offre service et révérence lium- « hles : oh ! j)cnsez quel los vous vous acquérez en vous « tenir en ces termes devers lui ; » comme s'il vouloit dire : « Vous vous en faites blâmer par tout le monde, et « en mettez vos âmes en grand péril. »
Or sçai-je bien que cy-après, en son soixantiesme article, il y a un mot qui te cuit beaucoup, dame, et lequel par aventure tu notes estre assis en tout excès d'outrage et de fel orgueil. Sy désire bien à t'en esclarcir un peu la fantaisie, comme qui sais bien que tu y muses beaucoup, et est un des principaux points sur quoy plus tu arrestes.
Et ne dit bien vrai l'acteur, dame, quand il dit : que mouvoir guerre à son maistre vous est bien possible, puisqu'il est en vostre franc arbitre ; mais il dit après : que le proufit qui en pourra venir à vostre part , cestui-là certainement n'est point sçu , car il gît celé en fortune ;
Mais si la cause en est juste ou loisible, Ou s'elle est moins à faire ou plus taisible, Cela scet Dieu qui règne sur la lune.
Droit-cy dit-il vrai aussy. Et n'est œil si troublé qui ne voie bien et entende ceste lettre, qui n'a besoin d'exposition autre que telle que elle porte , parce que nul autre ne se pourroit donner plus claire. Mais dit après : « Soit « vostre querelle noire ou claire, soit juste ou telle que « peut estre, quand François vendroient pour confondre « son honneur.
Il est non roy, mais duc pour eux respondrc. »
Non roy, mais duc pour vous respondre, notent François et prennent à aigre, je pense, et en grand ravalement.
parce qu'il semble parler pair à pair en compagnon , et que l'un ne donroit à l'autre avantage d'un cbivot ' ; comme s'il vouloit dire : « Si tu me quiers, tu me trouves ; je suis « homme pour toy. »
Dame, à ceste difficulté il convient respondre et donner l'interprétation saine qui y siet. L'acteur droit-cy, par les choses ainsi que les voit disposées, et que à tous lez on circuit subtillement pour avoir bras dessus ce prince pour le faire ployer , et qu'en icelle quisition pour venir à ses fins les moyens sont moult divers et de très-évident péril, si Dieu ne les contretient contre la volenté des hommes, suppose l'acteur et craint pouvoir advenir ce qu'il voit en disposition de non pouvoir faillir, qui aucun temps long y persévère : c'est guerre et tribulation, dont nourrice aura esté envie, et nulle riens autre. Par quoy venu jusqu'à là, et que nécessité constraindra l'aignel de devenir loup, qui tousjours aura fui la meslée, toujours se sera monstre sage et souffrant homme de paix et de léaulté vive, et néanmoins lui voudra-on courir sus, le mordre et le mener à confusion en ses vieux jours, qui oncques ne fut humilié par force, jamais ployé, ne mis à subjection par menace, ne par hautement entreprendre : dit l'acteur de lui-mesme et en faveur de celui, lequel il congnoit invincible en courage et sans peur : « 11 est non roy » ; comme s'il vouloit dire : « Il est celui qui n'a pas puissance d'un roy pour égaliser « la sienne à l'encontre des Frans, mais il est duc pour « deffendre son honneur, pour deffendre ses terres et ses « pays à rencontre de vous, quand vous le surquerrez do « desraison. » Et ne dit pas «duc pour vous respondre », par entendement qu'il le voulle faire égal avec le roy, ne
' Je ne sais pas co que Cliastcllain entend par : ttn chivot.
qu'il le die par orgueil, ne despection h l'encontre de sa très-noble personne, mais par confession de vérité, qui est telle en eftet : qu'il est non roy et non si bon que de l'estre, mais il est duc povre emprès lui, plein de courage toutesvoies pour oser defFendre son honneur et sa querelle, constraint, contre vous les François tous autres, réservé seul le roy. Donc, et si le fait est plus grand chose que parole, encore est plus permissible à homme de remonstrer aigrement ce qui peut advenir, que n'est de faire de fait ce qui peut porter dommage et danger.
Or autrefois, dame, ont princes non roys, comme cestui, donné des affaires beaucoup à ceux qui roys estoient très-puissans , et n'ont point ressongnié, par la hauteur de leurs titres, à deffendre fièrement leurs querelles en moindres possessions de seignouries. Exemple de plusieurs contes de Flandres, qui toujours n'ont pas esté concordans avec les roys françois, mesmes leur ont donné des vexations beaucoup et des répugnances très-dures et roides plus d'une. Entre lesquels Ferrand de Portingal, non de sang si bon que de France, se monstra moult felle, et soy exposant contraire à la couronne , en confidence de sa haute fortune, fut humilié toutesvoies et vaincu par le pesché de son descongnoistre. Or n'est mie cestui un Ferrand de Portingal. Ce n'est mie celui qui descongnoit la sève dont il prend estre. Ce n'est mie celui qui, rebelle à la majesté glorieuse, se veulle eslever contre elle à main ennemie. Non! Mais est celui qui assailli de tout le monde, et seulement son roy et son chief mis dehors, s'exposera à la fortune d'un jour pour soy deffendre. C'est celui figurativement que l'on peut dire saint Michel, qui championne avecques le roy de là-haut , à l'encontre du dragon ; et n'est mie celui qui adhère au prince de rébel-
lion, au prince d'orgueil présomptieux. Mais puissant sous le bras de son roy plus que nul autre, plus que nul autre voudroit soy exhiber déprimeur de ses contraires, là oii comme non roy mais duc très-puissant se peut bien nommer justement prince pour respondre à tous ses ennemis françois mis en un tas, parce qu'entre eux tous, réservé la personne royale, n'a nul de si haute condition que par honneur et licitement il ne puist dire le mot et l'exécuter par fait.
Appaise-toy doncques de ce mot :
Il est non roy, mais duc pour vous respondre.
car le respondre ne s'entend point au roy, mais s'entend à tout le remanant en dessous, lequel il veut revérender par amour, et non craindre, par le surquerre en main ennemie. Dit en outre l'acteur en son soixante-uniesme article, continuant sa matière selon les dispositions que voit tendre à péril :
Bien le pourrez molester et combatre, etc.
Droit-cy l'acteur, soy arguant en lui-mesme et impatient des choses que voit couver bien douteuses, et desquelles ne peut traire fin autre, en son avis, que guerres et tribulations recommencées, là où les victoires sont incertaines tant au plus puissant comme au plus foible, mais prenant le pire devers lui, dit : « Bien le pourrez « combattre et molester, vous autres qui tant avez la dent « à lui, et à l'aventure le vaincre et humilier, si cela « vous est permis de fortune, ou que sa destinée le porte « ainsi ; mais ne saurez par tout vostre effort, diminuer
408 K.VI'OSITION
« son lionncur, sa glorieuse renommée acquise en haute^J « opérations passées, laquelle, quand le corps viellart « seroit succombé en vos mains sous honneste et coura- « geuse deffense, ne seroit pourtant point amendrie, ne « prosternée avec lui sous la clarté de vostre victoire; « ains seroit chu plus glorieux vaincu, que vous, à Lras « deseure, ne vous acquerriez gloire vaincuers, parce « qu'en juste deffense, posé qu'il y peut clieoir infor- « tune, sy n'y peut-il cheoir reproche; mais est titre plus « clair, cheoir courageux en juste querelle, que estre a vaincueur en tyrannie. » Et ce considérant l'acteur, avec ce qui est méri par avant, moult haut et moult clair, et en quoy sa famé attend glorieux diadème, dit : que maugré vous tous, ceux qui avez ainsi envie de ce qui ne vous griève, meure, vive, soit vaincu ou vaincueur, il aura son siège au plus haut du palais d'honneur, avec tous les meilleurs et les plus nets de la terre, s'en ses vieux jours, et contraire de ses mœurs et conditions, il ne se mue et change, et soulle et pollue tout volentiers ce que si curieusement a gardé jusques-cy ; que l'acteur ne craint point. Et parle droit-cy l'acteur notamment contre ses envieux égaux de lui et moindres, et non pas à autres. Dit en outre l'acteur en son soixante-deuxiesme article :
Montez, régnez, ampliez vos clostures, etc.
Droit-cy l'acteur présuppose le pire encore par devers son parti, comme tout reconforté du meschief, et concède que le bras des François se pourra tant estendre et soy eslargir, que le monde et les nations voisines tremblent devant luy-mesme, pourra faire humilier, si l'aventure le doit '
* Lisez : Le donne ainsi.
ainsi, cestui duc son maistre de quoy la hayne des François seroit estancée alors : toutes voies, dit l'acteur après, quand François auroient tout ce parobtenu, et que l'assailli seroit chu à l'envers, ses paj^s trascés' et courus, ses hommes et subjets mis à l'espée, et dissippées toutes ses richesses et substances, toutesvoies y a-il une chose à laquelle il leur deffend qu'ils ne atouchent, laquelle luimesme a conquestée et est inexpugnable et invincible : c'est l'honneur, la gloire et la bonne famé qu'il a acquises en son temps par léauté, par preud'hommie, jjar intégrité et par noblement et chevaleureusement vivre avec tous les meilleurs de la terre, entre lesquels ne se trouvera nul plus clair, ne plus net. Donc, en confermant sa raison, il expose plus amplement ce qu'il y entend, et dit en son soixante-troisiesme article ce en quoi gît la- custode de son honneur, la garde et conserve de sa sj^lendeur et clarté, qui n'est ailleurs qu'en sept pieds de terre très-glorieusé, que honneur lui garde, et qui sont plus dignes et de plus grand fruit que nulle couronne , es quels tant plein de gloire et de bon nom, j^lein de mérites et de hautes recommandations, il gerra enseveli comme la précieuse pierre est assise en l'or. De laquelle fosse, posé que serpens et venins plusieurs y pourront circuir autour, sy y pourront-ils mourir plustost que y atoucier, parce qu'en la précieuseté de sa famé ne pourra mordre venimeuse langue.
L'acteur, veullant confermer ceci : que ainsi en est, et que son honneur est si par très-clair comme il afferme, dit, en son soixante-quatriesme article, pour coutempner'
' Trascés, envahis.
^ Conteriipner (du latin : contcmno), mépriser, flétrir.
410 KXrOSITION
les ambitions et vaines gloires de ceux qui parent leurs cœurs autrement en la vanité du siècle :
C'est cy l'acquest de ses longs jours félices, etc.
comme si l'acteur voulsist dire : « Cestui pourclias et « conteudement qui est de mourir en nette famé et claire, « non avoir riens fait, ne conseillé qui ait esté contre hon- « neur, ne contre entière preud'hommie, soy estre offert à « servir Dieu et la chose publique, avoir ensievi vérité et « raison humaine, affecté bonnes mœurs et opérations « nobles : c'est ici l'acquest de ses longs jours; c'est ici la « chierté qu'il propose devant toutes richesses et posses- « sions de seignouries, lesquelles mourront avecques lui, « mais cecy ne lui mourra jamais. » — « Or lui restez, ce « dit l'acteur, cestui acquest; r'ostez-lui ses villes et « cités ; déprivez-le de toutes ses possessions, par tyrannie ; « vainquez-le et humiliez en bataille ; faites-lui du pis que « vous pourrez ; au moins cecy ne lui osterez-vous jamais, « et fussiez-vous cent empereurs; car il vous en fait figue, « quand, en la perdition du tout, cecy lui demourra adjoint, « cecy lui demourra inséparable à toujours et non ravis- « sable. Mais vous pourra bien tourner sa netteté en con- <ï fusion et en enlaidissement de vos faces, quand si juste >:( homme et si noble en tous ses faits, par envie, par dol, v. par pure malignité de venin, aurez persécuté et mené à « sa fin, laquelle, vaincu au pis venir, lui sera glorieuse, « et à vous dampnable et confuse, vainqueurs. » Et droitcy l'acteur, compressé en cœur d'amertume, et excité à larmes par pitié du cas que parfondément a enfonsé, dit en son soixante-cinquiesme article :
« L'estrif m'ennuie, et me poise que né suis de telle
SUR \TiRITÉ MAL PRISE. 411
w heure, que traiter me convient telle matière, ne que les « pitiés conçues me sont occasion de baigner ma plume « en propres larmes, qui aimasse mieux avoir autre occu- « pation que ceste, qui est pleine de rumeur, pleine de « mérancolie et d'amertume, et finablement tendant à « ruine et dampnation iufallibles , par le conseil et pour- « chas de l'ennemi, qui allume tout ce feu et tient les « coeurs de haute sorte, les cœurs des princes, si vicieux « et si frois, que honneur n'y a lieu, ne remors habita^ « tion. » Donc plein d'ennui, de douleur et de passion, et voiant que dire n'y sert riens, ne change, né ne meut les desvoiés, ains persévèrent plus et plus en leurs erreurs, en leurs dolentes et damnables entreprises, dit en son soixante-sixiesme article :
« Pour mettre fin, ô vous François, en mon œuvre, la- <^ quelle vous semblera plus aigre en sou qu'elle n'est « toutesvoies en essence, j'ai peur, si Dieu ne vous œuvre « les cœurs et vous nourrisse d'un autre avis, que la con- « séquence ne doie estre dure, et que les fortunes et « occultes destinées incongnues ne fassent rapt et exter- « mination finale de ce royaume, par vos péchés, par vos « envies et divisions, en quoy chascnn, comme pour soy, « doit le guet pour s'en parer et justifier, » Et dit notamment o^apt ; car, comme l'escoufîle ' vient fléchissant des ailes au long de la terre, et ravit le poussin et l'emporte, ains ont esté les autres règnations de jadis emportées et transférées d'une main à autre et venues à leur fin; et pareillement pourra avenir, et ne sçait-on quand, de cestui très-glorieux et très-chrestien royaume, qui plein de gloire anciennement et de vertus, chiet h nos veux et se renverse
' Escoufflc, milan, oiseau de proie.
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;i plénitude de vices. Laquelle chose l'acteur refjardant, et veullant mettre au front des François ce qui autrefois et tout freschement les avoit mis tout bas, pour leur donner hide du dang-er où passés sont, leur dit :
« Felle jadis division murtrière mena presque ce « royaume jusqu'à finale termination, mais après que « grâce de Dieu l'en a déjettée, dont il a esté remis sus et <( relevé assez glorieux, tantost arrière s'y est reboutée « dedans; et l'ont repris par devers eux les hauts mem- « bres d'icelui, h leur piteuse et très-confuse attente. » Et dit l'acteur notamment division murtrière, non pas que par ce il entende nulles vilaines œuvres du temps passé, mais que division, en elle-mesme et de sa nature, est murtrière cause, et fait avenir murtres, homicides, ruines de peuples, blasphèmes de Dieu, et toutes choses inhumaines et dyaboliques, que le monde abhomiuer doit, et Dieu non tolérer.
Donc arrière, j^lein de regrets l'acteur, et pour faire mieux apparoir que les choses touchées dessus ne lui procèdent point tant de felle courage envers nul, comme de dévotion à la chose publique et honneste, jettant ses yeux au ciel, invoque Dieu et tout ce qui peut avoir puissance ou administration en humaine salut, et clame envers fortune et nature, envers toutes les puissances célestes de lassus, et toute bonne et dévote créature d'icy en bas, priant que pitié leur puist prendre de cestes si douloreuses et dampnables questions et chétivetés, qui aujourd'hui se nourrissent, en dure attente et perplexité de l'univers monde chrestien et de chascune privée personne, par l'instruction de l'ennemi, qui les bons contend à faire perdre en tribulation , et les mauvais essourdre en règne et durée pour desrigler tout l'univers. Par quoy, en cestui
son soixante-huitiesme article, dit enfin : que ne peut percevoir riens autre en cestes rumeurs et tribulations présentes, que fin prochaine en vieilles prophéties, et que nous sommes sur la fin du monde, sur la venue d'Ante- Christ, que nostre rédempteur Jésus nous a certifié de venir , et assez démoqstre l'eure et le temps par les circonstances que mises y a, et qui maintenant et de pièça appèrent et ont eu continuation longue ; car foy et charité fallent par l'univers siècle, amour et cordialité entre parens, nature entre enfant et père, vérité en cœur des princes, honneur et vertu entre les nobles, vergogne et honnesteté entre les prélas ; se prisent vices et desrèglemens; se quièrent vanités et ambitions, flatteries et voluptés de corps ; n'est cure aux princes des choses de Dieu ; ne leur est cure de la chose publique ; ne leur est soin de félicité commune , moins encore à leurs nobles, moins encore à leurs conseilliers, moins encore à leurs juges et préfets. Mais tous au privé bien entendent; Dieu oublient ; honneur ne congnoissent ; -de pitié n'accontent ; au salut ne avisent ; seulement au corps malheureux vivent et l'ennemi servent. Donc à ceste cause sourdent gens contre gens, peuples contre puissances, régions contre royaumes ; et les roys et les princes de la terre, par convoitise, par affection desriglée, par ire, par envie, par gloire vaine, par affection de régner, s'entre-ruent, s'entre-mordent, s'en tre-con froissent en batailles et en effusion de sang, dont ne leur est ne que de bestes mues ; car pitié n'a lieu en eux, ne crémeur de Dieu. Et par ce dit l'acteur : que cestes choses considérées , n'y entend autre chose, fors fin prochaine en toutes vieilles promissions. L'acteur met en son soixante-neufviesme article icy la vision deMéronnée, de laquelle ne fait guères ample réci-
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tation, parce qu'il la remet en la main dos clercs et cIr ceux qui liystoriens sont. Et encore présentement moy n'en quiers faire autre déclaration que celle de l'acteur, parce que le quérir au lieu où il est escrit, pourra donner contentance aux affectans, savoir le mistère.
Sy met droit-cy l'acteur son dernier couplet, qui fait le soixante-dixiesme.
Cestui article ne hcsongne do nulle exposition autre que la lettre lui baille, excepté que l'acteur donne plainement à entendre par icelui quel homme il est et de quel fons lui est mu son ouvrage, quand il requiert à Dieu pour amendement en tout cela où il fait hesoin, et pour conservation en paix et en Lien, ce qui est en bon train. Donc après il recong*noit la povreté de sa passion, qui a esté cause de son aigre escrire, et confesse que si le fruit peut estre povre qui en sera tiré, encore sera le délit moindre qui s'y assavourera par cause de son aigreur.
Dit toutesvoies en sa dernière ligne là où il tout clôt, pour tant mieux pardoik obtenir envers les mal prenans : que tel qu'il est, il l'a fait angoisseux et plein de larmes, en son lit. Donc, comme larmes procèdent de racine de charité vraie, présuppose et entend que son œuvre doit estre prise et entendue comme faite à bonne fin, parce qu'elle procède et est fondée en bon commencement.
Dame doncques, française Tmagination, vecy le réparement que j'ai sçu faire présentement sur le mordant langage de l'acteur dont tu t'es plainte , cuidant y avoir cause plus juste à l'aventure que je n'y entends, si mes spéculations et parfondances de vérité peuvent avoir lieu et prévaloir sur mauvaises interprétations grosses et non bien attaintes en racine, comme il siet considérer plus parfont maintes fois que le sens littéral, lequel en sa pre-
mière conception souvent est tout autre à l'intention de l'acteur. Siques, dame, si mes présentes expositions te peuvent suffire et donner contentement, j'en loue Dieu et en répute mon heur bon, sinon par ce toutesvoies que je ne puis excogiter réparation plus ample, ne plus vraie. Sy convient-il que je m'en tienne à tant, et que j'en attende ton bon plaisir , comme qui ne puis désavouer l'ouvrage qui fait est, et que tu as par devers toy en nom de celui qui en est l'ouvrier.
Donc, jà-soit-ce que je redoubte assez que, non obstant mes solutions, il ne te doie demeurer tondis des soupeçons non bien apaisées, sy m'est-il espoir à l'autre lez, que tu, qui es concierge de tant de nobles et de haulx cœurs, pleins de science, pleins de vertus, pleins de bonnes mœurs, pleins de preud'hommie, pleins de grand sens et de prudence, seras trouvée aussi contentable avec eux, comme avec autres de perverse condition murmurant tousjours et doubtive.
Dame, le lieu de ton habiter, si le ciel a plénitude d'estoiles , sy a-il plénitude aussy de cœurs nobles en son clos; et n'y fallent prudences et profondités graves, ne que au firmament le soleil, sur lesquels, en tout l'estroit paral- 1er, je me fonde et confie. Et ne m'est la difficultation des cœurs volages point tant crémue, que la saine conception des prudens hommes ne me soit plus potence de repos. Donc, et si aucuns non convertissables, comme l'on en trouve beaucoup, disoient : « Que nous est-il des solu- « tions et des vestemens que tu trouves droit-cy pour « parer un injurieux livre, dont tousjours le venin perce « la couverture? Et nouscuide Entendement faire à croire « que blanc soit noir, et que ce que nous voyons noir aux « yeux et au sentement, que par fallaces et par tour-
ilC KXI'OSITION
'< noicr îiuto'ir il ptiist duvcnir LLiiic? nomiy voir! Dono «« qiies ce que Entendement en fait, il le fait constraint, « et parce que lui-mesme perçoit que le cas est mauvais « en soy et plein de venin ; et pour tant contend-il à le « parer et vestir d'une robe de déception, pour abuser « gens; mais toutesvoies ne peut, que tousjours la chose « ne demeure en sa nature, telle comme elle est, et que « l'acteur aussy ne demeure enfangié de l'ordure de son « escrit. »
A cest argument il y chiet, dame, response moult belle. Et prends, au nom de l'acteur, le pire que telles gens pourroient supposer, et que l'acteur soit vaincu de non avoir autre sens en son escrit que le littéral, ainsy qu'il gît. Donc, pour lui venir à secours, et qye raison veut que la plus foible partie trouve main forte aucune pour la deffendre , je dis pour l'acteur : que encore en son sens littéral ne peut avoir tant de mespris, qu'en équité et jugement de raison saine ne se puist honnourablement parer et sauver sans encourir grief. Et ce je te prouve par exemple et par induction véritable de ce qui avient tous les jours par fait, qui est trop plus que parole. Tu vois tous les jours vassaux avec leur prince mener guerre encontre un autre plus grand , et iceux mettre main violente en un roy, ruer en lui et se joindre au corps en bataille, le vaincre et occire sous la main de son seigneur. Comme doncques main mise est le dernier exploit d'appétit vindicatif, et que nulle injure n'est si griève que percussion , n'est doncques parole aigre plus supportable que main mise, quand main exécute son ire par fait, et cœur passionné tant seulement par parole, qui ne offense que l'oye? Donc, comme vrai est que Dieu a créé les hommes de divers semblans , les a créés aussy de diverses condi-
lions, de diverses natures et influences, et leur a donné diverses propriétés différentes : les uns a fait naistre à labeurs et œuvres serviles, autres à gouvernement de villes et de cités, autres à préfectures et dignités sur le peuple, autres à marchandises et mutuations de biens , autres à servir l'église en diversités de degrés , autres à maintenir Testât de noblesse en diversités d'ordres, en bacheliers, en chevaliers , en barons et en haulx princes , roys et ducs , qui tous respondent à une vocation finale , qui est de deffendre l'éghse de Dieu, augmenter et targier la foy chrestienne, garder le peuple d'oppression, maintenir la chose publique et conserver en estât, rebouter force par roideur, tirannie par puissance, rébellion par bataille, fortifier paix, esvigorer justice, et soustenir et essourdre vertus et vie tranquille.
Gestes droit-cy sont les propriétés appartenans à Testât des nobles, et en quoy se doivent exposer selon leur vocation. Donc et comme il a ordonné une telle iérarchie de précieux hommes bateillères, et qui ont cœurs pour hautement empreudre, perfections pour glorieusement conduire, natures non espaourées, corps pour romjn'e batailles, bras pour vaincre et faire cheoir hommes par milliers : ne peut-il avoir créé aussy et fait naistre aucuns qui ont natures pour loger diverses conceptions , 3'eux pour spéculer et entendre les choses variables de ce monde , dont les unes sont contemplatives, autres de triste inspection? Et emprès tels regars, comme choses conçues donnent ou passion ou joie, et qu'en Thommen'a membre qui ne serve et n'ait son office, n'y peut-il avoir langue qui profère ce qui est conçu, et main qui mette en escrit la vuidange de son entendre? Certes sy fait. Et sont tels gens aussy nécessaires et de semblable utilité avec les autres, à prendre
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les circonstances et conditions des choses temporelles , qui besongnent d'autant de personnes diverses , comme les événcmens sont sauvages et de diverses natures.
Escrivans, dame, en loiienj:^e , ou ils rafferment et encouragent les bons en bon persévérer tous vivans , ou ils exaltent les esvanouis du siècle et les couronnent en renommée, lors quand ceux qui reprennent et détestent aigrement les fautes conçues, profitent souvent, et réduisent les délinquans de leurs vices, parce que nature raisonnable, souverainement en prince, doit affecter toujours, avecques haute régnation, claire renommée, ou la fin contredit à son contendre '.
Dame, doncques, contente-toy, te prie, de mon respondre, et ne te griôve si les hommes usent de la vocation telle que ont de Dieu , et souverainement quand leur user n'est qu'en office honneste, en œuvre profitable et utile, et conjoint à la vérité souveraine qui est Dieu, qui envoie ses instrumens en terre tels qu'il lui plaist, et comme il voit estre utile et expédient. Et te recorde , pour fin de mon conte : que comme le marteau est instrument au fèvre diversement , à l'un pour rompre fer et le planier par force et vigueur, à l'autre est instrument pour ouvrer en or et argent qui sont métaux précieux , là oii le férir dessus est doux et amiable : pareillement est-il ainsi de
• Le Vénitien Laurent Justiniani, adressant au prince de Galilée, à un descendant des Lusignan, une vie de Cimon, fils deMiltiade, y joignait ce noble éloge delhistoire : « Sachez, ô prince! qu'il y a diverses « branches des lettres qui peuvent être l'honneur et l'ornement des (c hommes illustres, mais l'histoire est surtout utile à ceux qui, comme « vous, sont appelés à prendre part h de grandes choses. L'histoire en- « seigne aux grands comment ils doivent vivre, et elle ne peut être ni « assez cultivée, ni assez méditée. C'est l'histoire qui est l'aiguillon de « la vertu, et combien sa mission n'est-clle pas féconde, quand elle u s'adresse à des princes qu'anime déjà la passion de la gloire ! »
riiumain engin. En matières roides et rigoureuses, il convient férir dessus à l'avenant de leur nature pour les amollir ; et en celles qui sont douces et agréables aux sentemens, là volentiers se délite et y preste main décorative, pour encore les faire plus belles et plus claires par son art, et que les autres, qui les regarderont après lui, puissent prendre délectation en son œuvre.
Et à tant je mets fin à ceste contention avec toy, et te dis adieu.
Lors comme les paroles estoient fînées entre ces arguans à ma cause, et que je perçus aussy soudainement esvanouir tout, comme soudainement s'estoient venu apparoir à moy leurs personnages , alors , tout revenu à moy et resvertué en mes esjDrits, commençai à rendre grâces à Dieu du fruit que tiré avoie de ma vision , et de la trèssaine et honneste réparation que avoit fait EntendeJMnt sur mes escrits, dont hautement me tenoie joyeux. Mais, comme une chose encommencée si substancieusement comme ceste, et déduite par tels personnages comme droit-cy ont esté oys , ne devoit avoir que termination de mesme par aucune glorieuse issue , au point proprement où tous les autres s'estoient esvanouis et perdus, ne savoie où, advis m'estoit que de loin visse ouvrir unes courtines asurées, semées pleines de fleurs de lis d'or, là où estoit dedans la très-noble et très-humaine personne du roy, qui arrestéement contint ses yeux en ma très-povre personne, sans les en retraire. Donc moy doubtant que ce ne fist par aucun mistère, fust de malveillance ou d'autre couvert appétit, et que raison aussy me enseignoit que révérender devoio la noble représentation de sa vive image, me laissai cheoir à genoux.
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Et lors, par espoir de lui pouvoir attendrir le cœur, ai mu l'avoit h l'encontro de moy à l'aventure, ou de le pouvoir traire {il)éni<^ne ascout, si envers autrui pouvoit avoir intention non profitable, fondant larraes des yeux, avec gémissement de voix, commençai à crier en haut et à dire :
ORATION AU ROY