NOTICE
(( En ce temps, dit Olivier de la Marche, a solennel- « Icmcnl lal)our6 ce très - vertueux escuyer George « Chaslellain, mon père en doctrine, mon maistre en « science et mon singulier amy, lequel seul je puis à ce « jour nommer la perle et Testoile de tous les historio- « graphes. Je me suis délibéré à mettre par mémoire « ce que jay vu, afin que s'il y a choses dont le dit « George, en ses hautes œuvres, se puisse ayder, il les « couche au noble lit paré et embaumé de ses nobles et c riches termes, inventions et fruits, dont le goust et « entendement nepeut jamais empirer, ne mourir*. »
L'auteur de celte nouvelle chronique, cédant aux transports enthousiastes de ses admirateurs, annonçait lui-même qu'il viendrait une époque ou, après une longue suite de générations, l'on verrait ses livres se multiplier et se répandre de toutes parts, tandis que la main qui avait écrit reposerait desséchée dans le sein de la terre, sous la garde de la miséricorde divine ^
Funeste illusion ! étrange destinée ! Les contemporains de Chaslellain ne connurent guère ses chroniques restées inachevées ^ et louèrent surtout des opuscules assez déclamatoires, et des vers assez diffus, où l'on chercherait eu vain le premier mérite de la poésie, c'està-dire la grâce et l'élégance. Après sa mort, les historiens ne citèrent de ses travaux que de rares fragments,
• Mémoires d'Olivier de la Marche, liv. I", préface.
' Chroniques de Chaslellain, édit. Buclion (1837), pp. 124 et 176.
• Les chroniques de Chastellain semblent n'avoir été oflFertes à aucun prince, ni à fiucun seig-ncur. Dans tous les manuscrits, il y a absence de dédicace. Il paraît résulter de ce que dit Olivier de la Marche, qu'en ini elles étaient encore inachevées ou du moins qu'elles n'étaient pas livrées au public, (lîdit. Uuchon, p. 317.)
SUR CHASTELLAIN. va
et lorsque l'imprimerie répandit une si vive et ime si universelle lumière sur les chefs-d'œuvre de tous les siècles précédents, elle s'empara des écrits de Froissa rt et négligea Cliastellain pour reproduire Monstrelet.
En 1383, Pontus Heuterus citait la chronique de Cliastellain en la louant et en remarquant qu'elle n'était pas encore imprimée'. Mirseus, en rappelant combien elle avait été célèbre, se demandait, quelques années plus tard, si quelque érudit ne comblerait pas cette lacune ^ Mais ce double appel ne fut pas entendu, et Jules Chifflet se borna à publier la Chronique de Jacques de Lalaing, en exprimant l'intention de faire paraître un jour les autres œuvres historiques de Cliastellain, dont, déjà à cette époque, on ne connaissait que certaines parties mutilées.
En vain Jean le Maire de Belges avait-il égalé Ghastellain à Virgile, comme Robertet l'avait comparé, et avec plus de vérité, à Lucain ; en vain Etienne Pasquier, écho des traditions littéraires au milieu desquelles il était né, reproduisait-il encore le témoignage de Jean Le Maire, en plaçant son nom parmi les noms les plus illustres du moyen âge ; bientôt un silence profond se fit, et pendant près de deux siècles, rien n'était venu le troubler, quand, en 1825, M. Buchon, frappé de l'im- .poi tance d'une narration que le hasard lui avait mis
' Hsec, disertis imprimis verbis Georgius Castellanus ab Oliverio Marcano non immerito laudatus, repetit. Castellani historia, nondum praîlo commissa, in manus meas venit. [Bermn Burgimd. lib. I\^, 'p. 120.)
* Georgii Castellani, poetîB ac scriptoris percelebris, commontarium de vita, robusque gcstis Pliilippi Boni, utinam quis proférât? Elogia Belgica.
Mil NOTICE
SOUS los yoiix , n'iK'^sita pas à la comprendre dans sa colleclion des Chroniques nationales françaises, collection dont on no j)cut se dissinudcr les défauts, mais qui rendit toutefois d'inconlestables services en excitant et en facilitant les recherches sérieuses. Une seconde édition, plus complète, fut publiée en 1837, et dès ce moment les historiens et les critiques s'accordèrent à rendre un léij;ilime hommage à ce « grand et éloquent historien ' . »
Cependant, l'ombre qui s'est épaissie pendant tant d'années, est bien loin d'être dissipée. M. Buchon ne savait presque rien de la biographie de Chastellain et ne citait (jue quinze manuscrits de ses divers ouvrages. Tout récenmient, M. Yallet de Viriville, résumant dans la Nouvelle Biographie Universelle les érudites investigations de M. Paul Lacroix et de M. Jules Quicherat, n'en ])orlait le nombre qu'à vingt ou vingt-cinq. Grâce à l'obligeance que nous avons rencontrée dans les nombreux déi)ôls littéraires où nous avons tenté de nouvelles recherches, nous en énumérerons aujourd'hui |)lus de cent, et nous donnerons aussi sur la vie du chroniqueur quelques renseignements intéressants; mais nous ne pouvons nous dissimuler toutefois qu'il reste i)eaucoup à faire. Dans la biographie, les lacunes sont frécpienles; elles le sont bien })lus dans le texte des chroni(iues, dont la partie la plus considérable figure encore parmi nos desiderata.
' Ce sont les expressions de M. Michelet (Histoire de France, t. VI). M. le général Renard, qui a jugé ChasloUain comme historien militaire, l'appelle « un homme hors ligne. »
SUR CHASTELLAIN. ,x
Georges Chastellain , d'après une phrase assez ambiguë de son épitaphe , paraît être né en 1 404, ou plutôt en 1 405, selon le style moderne. On ne sait de sa famille que ce qu'il nous en a appris lui-même, en nous disant qu'il était né dans le comté d'Alost et issu des maisons de Gavre et de Masmines. L'écu placé sur sa tombe était de sable à une fasce d'argent, et on peut en conclure sans hésitation qu'il appartenait à la famille des châtelains d'Alost qui portaient les mômes armoiries et qui, dans certaines pièces du xv° siècle, joignaient à leur nom patronymique de Tollin, le surnom de Borchgrave ou Chastelam' .
Les anciens châtelains d'Alost avaient pris une part glorieuse aux croisades. Plus tard, la châtellenie d'Alost passa aux Popperode, qui combattirent vaillamment avec les milices flamandes à la journée de Courtray; cinquante ans après , elle fut transmise par un mariage aux ïollin^ Dès ce moment, le rôle historique des châtelains d'Alost s'amoindrit ; leur influence disparaît, leur puissance s'évanouit. Il en fut de même, sous la domination des ducs de Bourgogne, pour toutes les familles ou pour toutes les branches des anciennes maisons de la noblesse flamande, qui étaient restées fidèles aux traditions nationales, notamment pour plusieurs rameaux des illustres maisons de Gavre et de Masmines. Au xv° siècle, parmi
' Voi/ez les JVotes inédites sur Chastellain, que M. Pincliarfc vient de
publier dans \q Messager des Sciences historiques. J'emprunterai à cette
intéressante notice quelques extraits de comptes conservés aux ar-
■cbives de Lille, qui compléteront ceux que M.Leglay a eu l'obligeance
de m'adresser.
* M. Pincbart mentionne au milieu du xv<= siècle, un Hugues Tolins, cbroniqueur du duc de Bourgogne. Serait-ce à la fois un parent et un émule de Chastellain?