CHAPITRE LXXXVII
Cy parle des prouesses qui furent faites par messire Jelian de Luxembourg- et plusieurs autres.
Or estoit messire Jelian de Luxembourg avec aucuns des seigneurs h Aussy, accueilli d'un trou^Dpeau de dauphinois qui le congnoissoient , et ne cliassoient que à luy faire très-mauvaise compagnie, pour ce que fellement et despiteusement se revengeoit. Or il estoit bien aisé, car estoit chevalier de grand prouesse. Sy l'avoient aucunement à part arriéré de son maistre le duc, et cherchoient à l'emmener prisonnier, car cuidoient encores la journée estre pour eux , et luy dirent maintefois : « De la foy, cheva- « lier, de la foy ! » le quel grinant les dents de courroux, ne rendoit response que de l'espée , tant qu'il la pouvoit remouvoir ; et leur donnoit bien à congnoistre qu'il n'avoit pas ce vouloir. Dont quand celuy qui sy de près le tenoit, nommé La Moure, vy que si mal en pouvoit venir à chef, et sy estoit comme seul entre beaucoup, prit un argu de courage en luy, en remettant en soy-mesmes ou de le tuer ou de l'emmener, s'il y pouvoit advenir par nulle fin ; sy en y avoit aucuns qui s'estoient traversés entre luy et luy, et estoient tous près eslongiés de deux lances l'un de l'autre, et avoit ledit de Luxembourg à faire et à entendre ailleurs. Dont quand cestuy La Moure le rechoisy, vint à bras levé et à force de cheval, et, de haute puissance de corps et de cœur, luy bailla une traverse au visage , disant : « Je reviens. Or à ce coup vous mourrez ou vous vous ren- « drez ; je vous ay huy tant poursievi, il est heure que je
« en aye une fin. Sus, rendez-vous à l'heure, ou à la « mort! » Et ledit de Luxembourg, non amoindry de cœur, mais tout villenné laidement en face et esblouy du sang qui luy alloit sur les yeux, dont il n'en avoit que un comme vous avez ouy dire et comment il le perdy ' , à dur certes et à bien envys, quand ne se trouva secouru de nulluy, se rendy audit La Moure et luy bailla la foy; aussi avoit par avant fait le seigneur de Humbercourt, qui estoit demouré emprès luy et avoit esté blessé bien durement. Sy furent en enmenés, par un peu de temps et non gaires, que les gens du duc de Bourgongne, et les siens aussi, sus l'avantage de la victoire, crians : « Icy ! hélas ! » les trouvèrent d'aventure; et furent honnorablement et vaillamment recours par leurs amis, mais non pas si tost sanés de leurs playes.
Le seigneur de Comynes, un vaillant chevalier de Flandres, fut tout au long du jour avec plusieurs autres vaillans hommes de sa nation de Flandres emprès son prince, et i)rit toutes aventures avec luy, et y acquit de l'honneur et du los beaucoup celuy jour, et se monstra chevalier de grand prix. Sy fit le seigneur de \ . . . et tous ceux de la nation flandroise, à qui leur prince donna ce los. Et à luy-mesmes l'ay oy dire, que plus par eux que par nuls autres celuy jour Dieu luy envoya victoire et honneur. Et affirmoit avec ce qu'il ne fut oncques trouvé qu'en leur noblesse il n'y eust constance et fermeté la plus entière du monde et la plus féable ; les anciennes histoires aussi en font mention assez. Sy est vray que entre eux en y avoit un qui estoit fait chevalier celuy jour, nommé messire Jehan Vilain, noble homme et de haute stature, gros avec
' Voyez le cliapitre XXXIX.
^ Lacune dans les manuscrits d'Arras et de Florence.
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ce, membreux, et portoit force et croysée' , ayant hauts sorcels ' et gros yeux fellei^ durement et flamboyeux. Cestuy estoit monté sur un haut puissant destrier, merveilleusement gros et courageux, comme il luy faisoit bien besoin, car il portoit de fais assez pour deux; et en la plus dure et mortelle presse là oii ses ennemis estoient en leur plus haut orgueil, il vint à bride abandonnée et d'une pesante hache en ses mains, que nul n'eust peu sourdre, et à deux bras alloit ruant et ramonant devant luy ; et par la plus horrible manière qui avoit esté vue oncques mais, tuoit gens et assommoit comme bouchers font les bœufs, espautroit testes de chevaux, confondoit hommes d'armes, espouvantoit courages, donnant forces et puissances, employant bras d'un foudre et d'un homme d'acier qui nulluy n'amiroit ' , mais le fuirent chacun ; et ne sembloit que un assommeur, un meurtrier ajournée, plus diable que homme. Se tira à part Potton de Sainte-Traille espouvanté en luymesmes de ses faits, pour le regarder par une merveille plus à son aise, car oncques mais n'avoit vu, ni ouy parler ni de telle oultrage, ni de telle horreur ; et s'en signoit par amiration, comme d'un '*. . . .à qui force hautaine n'a lieu, car abandonnant son corps à chacun sans tenir bride, ni selle, nul ne l'osoit approcher, mais s'enfuy oient comme anneteaux* devant le faucon ; et se laissoient plustost cheoir à terre que recevoir son coup j tant estoit pesant et horrible et non portable sans mort. Sy escumoit par la bouche, et aussi estoit d'escume son cheval par tou^t le corps plus blanc que neige, du fais qu'il portoit et soustenoit. Bref
' Croysée, vigueur.
* Sorcels, sourcils.
' Qui milluy n'amiroit, qui ne redoutait personne.
* Lacune dans les manuscrits.
* Anneteaux, jeunes canards, canetons.
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tout fut miri à desconfiture devant luy, ce qui se trouvoit, et la victoire clère pour son party par luy et par autres. Or e.stoit retourné Pierron de Luppel et sa compagnye de la chasse après ceux qui s'en estoient fuis, et cuidoit trouver la fortune comme il l'avoit laissée. Dont si tost qu'il s'en perçut du contraire, sans gaires donner à congnoistre quelle espée il portoit, de la meilleure pièce de son harnois (c'estoient ses espérons), il quit à sa sauveté et.se mit à la fuyte, plus aigrement beaucoup qu'il n'avoit chassé par avant, et prit son chemin vers Saint-Valéry.
Aucuns autres ' qui mieux mieux, pour
estre plus tost à sauf. Le seigneur de Mouy en fist autant, et se sauva par ce party.