CHAPITRE LXXXVI
Des grands prouesses qui se firent en la bataille de costé et dautre; du duc bourgongnon premier et de ceux qui s'y monstrèrent bons chevaliers.
La meslée doncques commençoit à estre dure et horrible. Sy y avoit desvaillans chevaliers d'une part et d'autre, lesquels désirant estre congnus et assayés, firent de grands faits et s'esforcèrent en leur devoir de porter grand dommage à l'un et à l'autre par férir d'espées et de pointes de haches en visière et partout. Sy est vray que sur les aisles de la bataille du duc bourgongnon fut fait une grand rompture par les dauphinois, et une grand pestilence à la première envahie; par quoy une grand part de ceux du party bourgongnon , de maie aventure pour eux et non pas pour la journée, s'enfuyrent, cuidans que la desconfiture et le malheur fut sur toute la bataille comme sur eux ; et ne regardoient que sur leurs personnes et non pas sur celle de leur prince, lequel ils avoient tantost perdu à l'aborder, et ne savoient ce qu'il estoit devenu; et s'enfuirent, comme je vous dis, à course de chevaux, devers Abbeville, cuidant y entrer; mais on les y refusa, et leur dit-on honteuses paroles ; par quoy s'en allèrent vers Piquigny les grands galops'.
Et advint que la bannière du duc , par une esmerveillable et estrange oubliance que oncques autrefois ne ail-
• On les appela depuis par ironie « les chevaliers de Pecquigny »
fPiorro fin FeninV
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leurs, je crois, n'advint, fut oubliée à estre mise en main à celuy qui la devoit porter, un vaillant chevalier qui à ce estoit commis, et estoit remise en la main d'un sien serviteur qui la porta par les champs emprès son maistre, ainsi que un page porte la lance de son seigneur ; et ainsi de haste et d'ardeur qu'il avoit de combattre, il oublia son honneur et mit son maistre en grand danger. Or estoit cestuy varlet atout la bannière en la compagnie des fuyans; et cnidoient beaucoup, pour dire vray, parce que ils véoient fuir la bannière, que la bataille fut desconfite entièrement et leur prince ou mort ou j)ris, parce que n'en véoient ni signe , ni nouvelle. Sy ne s'avisa le varlet de bien faire, qui peu avoit appris d'avoir tant d'honneur; et jeta à terre la bannière, la levast qui pust, car trop en estoit empesché, luy sembloit. Laquelle chose un gentilhomme voyant, nommé Jehan de Rosimbos, admonesté de vergongne de la sienne et autruy lascheté qui leur estoit advenue honteusement, releva la bannière de terre et la remit en estât, et dit à plusieurs nobles hommes qui près estoient : « Or ça, messeigneurs , vous tous nobles « hommes et moy, ne sommes dignes de vivre, ni de nous « trouver jamais en lieu de bien, si nous n'amendons « nostre mespris aujourd'huy, qui nous vient de malheur « et de léger courage par ceste bannière qui nous a abusé. « Ça, ça, rallions-nous, au nom de Dieu ! monstrons-nous « estre gentilshommes, et servons nostre prince, car « mieux vaut mourir en honneur avec luy que vivre repro- « chés. » A ces mots, ledit Eosimbos se retourna vers la bataille et se mit en chemin avec aucuns gentilshommes qui y estoient ralliés ; mais à peu de fait et povrement à leur honneur, comme j'en appris; dont ce fut grand dommage et grand malheur à plusieurs qui y estoient ,
qui jusques à ceste heure avoient porté haut los et bon titre , que tout chut celuy jour et s'esfonça pour à jamais, combien que le roy d'armes d'Artois nommé Jehan', peu sage et mal instruit, leur certifia sûrement, et à tous autres, que le duc certainement estoit mort ou pris, et que en la bataille n'y avoit point de recuevre pour eux ; 'dont il ne disoit point vray combien que le cuidast.
Les dauphinois doncques aucuns aussi , qui ne regardoient que devant eux et véoient les Bourgongnons fuyr par trouppeaux icy et là, cuidoient que tout le remanant fust en ce point et tout fust vaincu et gourmande . Un Pierron de Luppel et Jehan Eaoulet, avec environ sixvingt combattans, se mirent à la chasse après, et comme desconfîs à demy davantage en prirent, aucuns autres blessèrent ou tuèrent, et les autres se sauvèrent par force de courir, et se fioyent mieux en leurs espérons qu'en leurs espées. Hélas! ainsi ne firent pas les nobles et les vaillans chevaliers beaucoup et les valereux escuyersqui, en vertu d'honnesteté et de vergongne, estoient demourés pour mourir honnorablement emprès leur prince, eu nombre environ de cinq cens combattans , là où le noble seigneur de Croy, chevalier de bon âge, vert et vineux alors et en son premier venir, fit de grands et de hauts faits de sa main ; sy féroit, mailloit de l'espée , d'estocq et taille, rompoit mailles et charnières, et ne donna repos à son bras, ains l'apprestoit en la mort de chacun, fust devant, fust de costé, là où il pouvoit attaindre. Sy fit messire Jehan de Croy, son frère, qui depuis maintefois a esté trouvé bon chevalier. Le chevalier Jehan de Luxembourg aussi, qui estoit aigre et mordant mortellement, se trouva
' Je ne sais si c'est le même que le Grand Jehan avec qui Hugues de Lannoy eut une dispute rapportée par Pierre de Fcnin.
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plein de valeur et de bonté, qui oncques nulle part ne s'est trouvé autre. Le seigneur de Longueval, un fier chevalier aussi et de grand cœur, monstra bien à cestui joui" que en luy avoit prouesse et bardement; car n'amiroit dauphinois non plus que loup les oeilles , ains exploitoit es faits d'armes en tous destroits. Sy faisoit le seigneur de Jonvelle, le chevalier de lagreigneur force de France, voire des chrestiens, ce croy-je, et de plus grand courage, par quoy il ne fait pas à douter qu'il ne fist de hauts et de grands faits en si estroit besoin comme à celle heure, car dur y faisoit et mortel ; et ne se pouvoit nul mettre à sauf de péril, sinon par estre mesmes mortel périlleux. Par quoy si ceux du party bourgongnon se traveilloient à venir à la victoire par estre fiers et mordans, sy faisoient, pensez, les dauphinois tout mesmes; et véoient bien qu'il leur faisoit plus que mestier, car trop y trouvoient de vaillance et d'esmerveillables deffenses en une tant petite route de gens que nulle force, ni nulle felle envie d'ennemis ne pouvoit descoudre, ni ouvrir. Sy se mit toutes-voies en bon devoir souvent Potton, un très-vaillant escuyer et depuis maintesfois bien esprouvé, lequel pour nul péril de mort, ne besoingna' à employer son corps en son propre honneur et l'autruy, ains tousjours s'adressa aux plus vaillans et aux plus chevalereux, et leur donna à souffrir beaucoup; mesmes plusieurs fois se prit au duc bourgongnon, lequel il trouva fort redoutable et cruel' pour la grande prouesse de chevalerie qui estoit en luy. Et cuide, si j'ay bien retenu, que lui-mesmes prit ledit Potton, et le convença ' en la fin de la besongne et le gagna par force
' Ne besoingna, ne manqua.
^ Cruel, terrible, redoutable.
* Le convevca, le reçut à rançon.
d'armes. Messire Regnault de Fontaines aussi, et plusieurs autres se portèrent mieux que fortune ne leur estoit bonne; car ce que en commencement cuidoient avoir gagné et conquis, ils perdirent enfin, et leur retourna l'aventure contraire. IVIerveilles fut voir les armes que l'on y faisoit et les pesans et horribles coups que on y ruoit à tous lez, l'un cy, l'autre là, d'estoc et de taille, et de toutes manières. Le duc mesmes y fut saisy au corps ; et le cuidoit un très-puissant homme d'armes lequel luy avoit percé l'arçon de sa selle tout outre , le tirer jus à terre , car le tenoit à bras ; mais son coursier, qui estoit viste et merveilleusement bon, le porta outre. Sy ne laissa pas pourtant à soy rebouter en la presse, car la quéroit tousjours; et chassoit après les plus drus , et les servoit de son trenchant le plus mortel qui y fust en la journée. Aussi ne tint-il en celuy jour oncques, ni route, ni ordonnance, et ne regardoit, ni qui fust près ni loin de sa personne, mais tousjours mains et bras en besongne sur les sallades et visières, hurtoit et chocquoit sur les uns et sur les autres. Toutes presses lui estoient bonnes et toutes places visitées, à gauche et à dextre, devant et derrière. N'y ot chevalier son ennemy qui n'assaiast son bras, et qui ne sentist de sa valeur, qui estoit plus felle que de serpent en flambe. Et y prit deux hommes d'armes en la desconfiture, qui se rendirent à luy et luy demandèrent mercy. Et bien sçavez que oncques la bonté de son courage ne les put refuser, comme yreux, ni comme dur ennemy qu'il leur fust, puisqu'ils estoient gentilshommes et qu'il les avoit trouvés vaillans, dont il les prisoit mieux'.
' Ce combat, connu sous le nom de bataille de Mons-en-Vimeu. fut livré le samedi 30 août 1421.