‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 123 sur 141 · CHAPITRE LXXXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXXVI

Comment le seigneur d'Offemont fut pris en voulant s'introduire en la place de Meaux, pour bailler secours aux assiégés.

Moult souffrant d'annuy et de povreté estoient les assiégés dedans Meaux, et moult estoit terrible et espouvantable l'esforcement que leur livra le roy leur ennemy, que à peine trouvoient lieu dedans leurs murs pour garantir leurs corps, ny heure de jour, ny de nuyt pour eux reposer leur traveillée nature, sans encores la faim et estroite nécessité entre plusieurs que souffroient pour eux non rendre h luy. Or avoient de pièçà semons et requis le seigneur d'Offemont qu'il voulsist les secourir et venir à leur ayde , soy boutant avec eux en la ville ; et en estoit ledit d'Offemont en aussi grand vouloir comme les autres en désirance de luy avoir, comme bien monstra. Car avoit recueilly à l'eslite jusques à quarante hommes d'armes, gens de prix , à intention de soy aller bouter par nuyt dedans la ville , et avoit esté adverty par ceux de dedans de la manière comment il y devoit entrer par une eschelle que ceux de dedans bouteroient dehors, et en effet ledit seigneur d'Offemont ayant pourjeté l'heure qui luy sembloit propre, tout couvertement vint jusques à l'ost du roy d'Angleterre, là où, en cuidant passer outre jusques aux murs, rencontra aucuns du guet; mais luy plus fort que eux , prestement furent tous tués sans que rumeur en venist en l'ost. Sy passa tousjours outre le seigneur d'Offemont, et fit passer ses gens tousjours devant luy pour venir jusques aux murs et les faire monter. Et en y avoit desjà si avancés que aucuns d'eux montèrent en l'eschelle

et entrèrent dedans ; mais fortune tant ne voult de bien aux povres François assiégés , ny tant de gloire , ny de bon los. A ce bon chevalier advint, ainsi qu'il alla tout derrière les autres pour les conduire à sauveté et salut , que , en passant au travers d'un fossé sur une vielle planche toute pourrie, la planche se rompj-, et luy armé de plein harnois chéy dedans, en grand desconfort et désolation de ceux qui là estoient venus avec luy, car ne véoient manière de l'en pouvoir retirer, ny de sauver, ny luy, ny eux. Sy luy baillèrent des lances deux ou trois , mais toutes luy demourèrent entre les mains , pour cause de la pesanteur du harnois et de la parfondeur du fossé. Sy sourdy lors à l'environ de luy bruit et murmure, dont la noise parvint jusques à l'ost; et prestement y vinrent ceux de l'ost au lieu de ce ruy t ' , et trouvèrent ce chevalier plongé au fond du fossé et ses gens empeschés durement à le vouloir tirer hors. Lors fut l'esbahissement grand des povres François trouvés là endroit; et non moins de celuy qui là gisoit en la mercy de Dieu et ne se pouvoit ny a3Tler, ny re venger. Sy furent subit pris et navrés durement les aucuns , et mesmes le seigneur d'Offemont fut blessé au visage bien fort. Et incontinent ceste pris'e faite et qu'on en estoit bien au-dessus, furent menés devant le roy d'Angleterre qui en fit grand chière; et questionna moult asprement ledit d'Offemont de son entreprise , jugeant bien et voyant à l'œil qu'il estoit homme de haut courage et que la prise avoit esté belle pour luy, car il y eust trouvé un dur contraire et bien à craindre, si une fois se fust trouvé dedans avec les autres enclos; et j^our vray dire, les assiégés proprement n'avoient point de chef

' Riiyt (pour riote?) tumulte, tapage.

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avec eux qui leur duisist pour soustenir le fais du siège d'un roy si puissant. Et partant y gagna beaucoup ledit seigneur roy, et les autres y perdirent leur ville et toute la sauveté du pays. Toutes-voies le roy les fit bien et soigneusement panser delez luy, et les mit en main sûre et en bonne garde, jusques à tant que fin auroit de son siège, et qu'il verroit l'yssue de son aventure qui luy en estoit destinée ' .

Or furent Anglois plus esbaudis" que devant et les enclos plus mornes ' et tristes plus que n'avoient esté , car n'avoient plus d'attente, ni d'espoir en rien, sinon en mourir, vaincus par assaut, ou de rendre leur corps et leur ville en la mercy de leur ennemy . Sy commença paour à les envahyr; et tous esfrayés commencèrent à retraire leurs biens dedans le marché, qui estoit place forte et troj) plus tenable que la ville. Sy s'en perçurent ceux de l'ost et l'annoncèrent à leur roy, lequel, en la perplexité que véoit estre entre. lesdits assiégés, prestement les fit assaillir à tous lez , et tellement et tant y continuer que la ville fut prise. Et y entra le roy assiégeant, mais non pas à grand tuison *, car tous se retrayrent dedans le fort du marché. Mais ledit seigneur roy, non content tant seulement d'avoir la ville, si n'avoit toute la reste, que par force , que par subtilité , fit tant encores qu'il acquit une petite islette joignant à icelluy marché. En icelle fit dresser ses engins et affuster ses bombardes pour battre ledit marché et les tenans; et de fait leur en fit

' Pendant le siège de Meaux, il y eut une foraine épouvantable en Brie, en Gâtinois et en Champap ne. La charge de blé, telle que pouvait la porter un homme, valait dix écus d'or.

^ Esbaudis, enhardis, encouragés.

' Mornes, désolés.

* Tuison, massacre.

300 CimONIOUE

de grans dommages et mésaises ; car tiioit gens et effondroit maisons horriblement; et ne leur souffry repos, ni lialaine reprendre, ni couverture à peine où ils se pussent garantir , sans encores que ledit roy leur osta leurs moulins , par lesquels ils churent en toute estroite nécessité, car n'avoient de quoy vivre. Doncques tout considéré et que d'espoir n'avoient nul en homme qui les délivrast de péril, et que le jour que leur avoit esté promis de secours estoit jà passé bonne espace, et que l'assaut sur eux ne cessoit point, lequel n'estoit nullement soustenable, finablement congnurent bien que de mort ne pouvoient eschapper que par mercy quérir et par rendre le marché par appointement jà-soit-il toutes-voies que encores longuement, en toute la povre nécessité que se sentoient, ils soustinrent grans et mortels assaux depuis, dont tel entre les autres duroit sept ou huit heures sans cesser ; et sy perdirent plusieurs vaillans hommes qui y furent tués d'un costé et d'autre , et autres blessés et affolés en grand nombre. Dont, à recorder la longue traite de temps que les assiégés avoient porté les mésaises et travaux de leurs assiégeans, ou la très -estroite povreté en quoy ils estoient, ce fut merveille comment si valereusement encores osoient, ni pouvoient résister à un tel effort, ni que si longues et outrageuses défenses se pouvoient trouver en gens mis si au bas ; car n'avoient murs , ny tours que tous ne fussent desrompus ; n'avoient vivres que à l'estroite portion près de finir ; n'avoient lances ,' sinon en petit nombre. Ainsi les a voient-ils employés en valeur de leurs corps , et tellement que pour finale défense , lorsque l'assaut dernier les surprit, n'avoient pour la pluspart d'entre eux que broches de fer pour eux défendre, là où si gaillardement se portèrent encores , que , non obstant aucune

perte de leurs gens , l'honueiir toutes-voies leur demeura de non estre vaincus ; et j reçut le roy anglois plus de dommage que eux de confusion , car y mourut d'un coup -de canon le fils du seigneur de Cornouaille, un bon jeune clievalier, cousin germain du roy, qui moult fut plaint de luy et des princes de l'ost, sans autres plusieurs qui ne se nomment ici, et desquels il y eut grand trouble en l'ost ' . A cestuy assaut furent faits chevaliers Jehan de Guillot", savoyen, et le bastard de Thian, homme de grand nom et estime, qui moult se portèrent vaillans. Mais comme armes ne pouvoient espouvanter les enclos , encores pour plus donner confusion à leurs assaillans , mirent un asne sur le bord des murs, et iceluy battant et tempestant de coups pour le faire braire , le firent cryer et mugir par dérision du roy , cryans à ceux de dehors : « Venez le secourir ! » ce qui moult cher cousta depuis à tel y eut en la compagnie, car en perdit la vie enfin pour sa rançon.

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