‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 124 sur 141 · CHAPITRE LXXXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXXVII

Comment ceux de Meaux se rendirent au roy d'Angleterre sur plusieurs conditions.

Moult se monstra fière et orgueilleuse la compagnie assiégée. Et se donna merveille le roy leur ennemy comment tant et si longuement osoient porter ses menaces, à ce encores qu'il les sentoit bas et estroits en plusieurs ma-

' Jean de Cornouaille fut si ému à la mort de son fils qu'il jura de ne plus porter les armes que contre les infidèles. liel. de Saint- Denis, XLI, 7.

' Jean de Gingin (Monstrelet).

nières, par quoy il n'y gisoit sinon péril de mort en leur fait. Sy les fit semondre toutes-voies par plusieurs fois qu'ils se rendissent ains tost que tard, car le tenir estoit de grand péril pour eux, disant outre, que rendre une place Lien combatue à la semonce d'un prince, promet miséricorde au rendant, là où la prise par force ne doit assurer, si de mort non, l'orgueil du défendant. Mais les enclos, jàsoit-ce-que Las fussent de toute puissance pour longuement eux tenir, sy n'eurent-ils vouloir de tant encourager leurs ennemis que de leur monstrer semblant de failly courage; et respondirent Laudement que point n'estoit heure encores de eux rendre, et que ce faire n'estoit point de leur intention. Entre les autres des assiégés, y eut un nommé Guicliart de Sisay qui moult se monstra homme de vertu et de grand los sur tous les autres, car avec vaillance outrageuse, sy avoit-il sens et conduite en luy de si grand effet que le roy son ennemy, par un singulier regard en luy mis, l'affecta de l'avoir à luj, et luy en fit faire pryères avec grans offres. Mais en vain se traveillèrent les parlans , car ne l'eust voulu faire pour nulle promesse, ny don d'homme; et en effet refusa tout, et le don et l'amour du roy ; et prisoit mieux de mourir son ennemi, attendant le péril de mort, que de devenir son adjoint en changement de sa nature. Et continua cestuy siège jusques sur la fin d'avril. Et tant et si avant s'y entretinrent les défendeurs que finablement l'espoir de tous lez du monde les abandonna , et ne véoient manière nulle possiLle d'évader les mains de leurs ennemis , ni de pouvoir résister mais à leur puissance. Sy s'offrirent à tenir parlement et à faire traité; et le roy pareillement leur donna escout , et commit de sa part pour parlementer avec eux le duc d'Excestre, les comtes de Warwyc et de Con-

versai! ' et messire Gauthier de Hong-erfort ; et de la part des assiégés furent messire Philippe Malet, Pierron de Luppel, Jehan d'Amlay, Sinador de Gerammes', le Borgne de Caucain , Jehan de Lespinace et Guillaume du Fossé. Lesquels tous assemhlés par diverses fois s'accordèrent enfin et firent traité par la manière ci-après déclairée :

« Premièrement : que le dixième de may seroit délivré et rendu le marché de Meaux en la main des roys de France et d'Angleterre , et avec ce seroient rendus et délivrés en la volonté desdits roys, messire Loys Gast, le hastard de Vaurus, Denys deVaurus, Jehan de Eouvères, Tromageon , Bernard de Merville , et un qui avoit huciné du cornet tout au long du siège en dérision du roy anglois ; et seroient tous iceux mis en justice, laquelle leur seroit administrée.

(i-Item, demeureroient en la volonté desdits roysGuichart de Sisay, Pierron. de Luppel, maistre Robert de Guesmes, Philippe de Gamaches et Jehan d'Aunay, jusques qu'ils auroient fait rendre ou rendu toutes les places et forteresses que tenoient au royaume ; mais après la rendition ils auroient leurs vies sauvées.

« Item, si avec lesdits assiégés se trouvoient d'aventure aucuns Anglois , Gallois, Hirlandois , Escocois ou autres qui eussent tenu autresfois le party du roy d'Angleterre, pareillement demeureroient à la volonté desdits roys.

« Semhlahlement tous autres gens d'armes, bourgeois, marchans et habitans de la ville demeureroient en la volonté desdits roys, réservé que les biens auroient saufs; et demeureroit le cojmte de Conversan quitte de sa finance

' Le comte de Conversan était de la maison de Brienne. 2 Simador de Girôme. C'était un parent de l'évoque de Meaux, Robert de Girôme.

envers Pierron de Luppel , et de ce lui bailleroit ledit Pierron quittance valable pour à tous jours mais, sans lui en demander rien.

« En outre, pendant les huit jours que les assiégés devront rendre la ville, mettront et feront mettre tous leurs biens meubles en lieu certain et sûr, et iceux tous bailler par inventaire aux commis desdits roys, sans en iceux faire, ni souffrir faire fraude, ni empirement, par quelconque manière que ce soit. Compris aussi que tous les biens et estoremens de l'église , avec les reliques, seront mis en lieu sauf, et d'iceux baillé inventaire comme des autres.

« Item, devront restituer quittes et délivres, tous les prisonniers estans en leur obéissance et détenement, tant en Meaux comme es autres places et forteresses à eux obéissans , et les quitteront de leur foy , et ne souffriront que homme de quelque estât ou condition qu'il soit , prisonnier ou autre, soit envoyé, ni transporté hors dudit marché ; et pareillement ne souffriront nul entrer , si ne soit commis, ni député de par lesdits deux roys à ce faire.

« Item, pour finale sûreté de toutes ces choses, et afin de les entretenir sans fraude et sans enfrainte , cent des plus notables des assiégés bailleront leurs lettres scellées de leurs sceaux ou signées de leurs mains, de bien et léaulment entretenir tout ce que par forme de traité est déclaré cy-dessus; et demeureront, de ces cent scellanset signans, les vingt-quatre en ostage sous la main des deux roj^s, jusques à tant que le contenu du traité sera consommé et paraccomply. Et seront ces vingt-quatre pris et eslus au nombre des cent, tels qu'il plaira auxdits roys et aux traiteurs de ceste matière.

« Etparmy tant, et par l'accord et agréement des deux

parties, de ce jour en avant jiisques au jour que devront vuidier les assiégés, cesseront toutes guerres, violences et vo3''es de fait entre ceux de dedans et ceux de dehors '. »

Et duroit le terme que dévoient vuidier jusques au dixiesme de may. Lequel venu, ils firent ouverture au roy leur ennemy et à son ost , c'est-à-dire aux commis de par luy. Lesquels, avec leur entrée, prestement saisirent et envoyèrent en main sûre ceux que leur roy avoit réservé pour estre prisonniers et d'avoir à sa volonté, dont les uns furent envoyés à Rouen, autres en Angleterre et autres à Paris, pour les traiter par justice ^

Sy furent trouvés dedans ledit marché de Meaux gens de guerre de sept à huit cens hommes en tout, dont le hastard de Vaurus estoit chef% Lequel hastard le roy anglois tantost fît exécuter et lui fit coupper la teste, et fit pendre le corps à un arbre nommé l'arbre de Vaurus ; et portoit l'arbre celuy nom parceque ledit bastard avoit au temps passé et par longue espace fait pendre audit arbre plusieurs Anglois et Bourgongnons. Sy en prit maintenant le ro}'' anglois vengeance pour tout le temps passé. Et en signe encore de plus grand confusion de sa personne, fit mettre l'estandart du dit bastard au sommet

' Le texte de la capitulation de iVIeaux (2 mai 1422) est inséré en anglais dans les Ado, fuhlica de Rymer, IV, 4, p. 64.

* On les jeta charg-cs de chaînes, « comme porcs en tas » dans des bateaux où ils souffrirent beaucoup de la faim et do la soif [Joîirnal du Bourgeois de Paris). On les transporta ainsi de Meaux à Paris, de Paris à Caudebec, d'Harfleur à Portsmouth. Enfin on les enferma à la tour de Londres.

* Eominnm sceleratissimus, dit le Religieux de Saint-Denis, XLL T. « Menez-les à mon arbre, » disait le bâtard de Vaurus, quand il voulait

faire pendre des prisonniers. On ne parlait que de l'orme de Vaurus (Lefebvre Saint-Remy). Le bâtard de Vaurus, ancien serviteur du comte d'Armagnac, se vantait do venger son maître.

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Je l'arbre, et sur le fer d'icelny la teste de son maistre qui souloit le porter. Messire Louis de Gast', Deuis de Vaurus, maistre Jcliau de Rouvèrcs , et celuy qui avoit sonné le cornet par desrision du roy , furent décollés es halles de Paris', leurs testes mises sur fusts de lances, et les corps pendus au gibet de Montfaucon*. Et après toutes ces clioses , et que le roy anglois avoit séjourné par aucun temps dedans ladite ville pour soy aiser et refaire, fit réédiffier et portes et murailles , et tout ce qui avoit esté mal mis à cause du siège ; et puis s'en party et prit son chemin vers Paris \ là où on attendroit la royne d'Angleterre retournant en France après la gésine de son fils nouveau-né.

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