‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 126 sur 141 · CHAPITRE C · texte numérisé non relu

CHAPITRE C

Comment la royne d'Angleterre retourna en Franco , grandement accompagnée ; lamentations sur le triste estât du roy et du povre pays de France.

Encores se tenoit ledit roy anglois à Meaux, quand nouvelles lui vinrent que la royne sa femme venoit devers luy et estoit arrivée à Harfleur, en la conduite du duc de Bethfort, frère du roy, à main forte et armée. Lequel passant par Rouen, prit le cbemin devers le roy son frère qui estoit au bois de Vincennes, Et le roy anglois advert}"- de ce, avec ses princes et barons monta à cbeval prestement et s'en alla devers le roy de France et devers la royne sa femme. Dont à l'aborder le conjoyssement fut grand à tous lez, jà soit ce que le pourquoy n'y estoit point, sinon que Dieu souffroit à ce très-chrestien prince , le roy des Francs, faire feste et joye en sa propre honte et confusion, et porter à bruit et gloire au milieu du thronne françois par dessus luy un tyran et un persécuteur de peuple par main violente. Sy est bien raison et juste chose de dire,

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qui le vray veut considérer , que les conjoyssances telles et entre semblables personnes, doivent bien estre réputées folles et mallieurées touchant la part des François, ou qu'elles doivent estre faintes ou de couvert semblant non de mesmes aux courag-es. Car tout premièrement, le roy angiois estoit venu descendre à force et puissance en Normandie, subjuguant peuple et pays en sa main, et h confusion grande du roy françois. Vint après à Troyes devers luy à force et à main armée pour avoir madame Catherine, laquelle par constrainte et paour luy fut baillée plus que par amour. Se fit après seul et vray héritier de la couronne, en repuise et déshéritance du vrai hoir, seul fils du roy pour lors, le dauphin, par l'agréement de son père. Et à ce accorder et faire sortir à effet, constraindy et tira les nobles et les estats du royaume, et leur en fît donner promesses et scellés de perpétuellement ainsi l'entretenir, sans encores le plus grand et le j)lus puissant opprobre de tout, c'estoit que sous sa main, comme sous le flayau de Dieu, le noble sang de France succomba larmoyeusement h Azincourt'. Dont à tousjours mais, en perpétuité, les faces

' J'ai déjà rappelle (p. 41, note 2,) que le duc de Bourgogne déclarait lui-même qu'il regrettait do ne pas s'être trouvé à la journée d'Azincourt « fust pour la mort, fust pour la vie. »

Voici le passage de Guillaume Pilastre qui ajoute quelques détails au récit de Lefebvre Saint-Remy :

« Ce jeune et magnanime prince avait secrètement trouvé moyens de souvent ouïr nouvelles de l'armée française sans le sceu desdits chevaliers qui le gouvernoient et gardoient, car il avoit intention que, si bataille y estoit, il y seroit en personne, et luj' faisoit l'ardeur de son trèsmagnanime couraige oublier le commandement de son père. Or advint que lettres luy venoicnt secrètement par ung messagier le jour devant la bataille par lesquelles on luy signifioit que le lendemain la bataille seroit. Le message fut interrogué à la porte de l'hostel, dont il vonoit et qu'il quéroit; il no fut pas discret et dit sa charge et bailla les lettres. Les chevaliers qui avoient la charge du jeune prince, prindrent lesdictes lettres, les ouvrirent, et veu le contenu, les celèrent à leur seigneur

des vivans qui y avoient perdu leurs frères, parens et amis, se dévoient bien enflamber de yre et de venin, quand se trouvèrent ensemble, car la greigneur part des princes et nobles barons du royaume y terminèrent tous ou par mort ou par prison. Or regardez doncques, vous qui cecy lisez et sentez, quelle matière icy y a de faire grand cliière et grand feste à ce roy tyran, et à ce roy qui va suppéditer la gloire et la clarté de celuy qui le conjo3'^st, en faisant un ydole de luy, un ciiFre qui rien ne porte d'effet. Sous une feinte simulation de lui porter honneur comme à son beau-père roy de France, tant qu'il vivra, s'applique à luy parforcer, et par tyrannie et en contraire de tout humain droit et divin, toute la domination et seigneurie de ce royaume.

Certes, le personnage avec le mistère qui en dépend, valoit que François en fissent grand feste , et que l'on conjoyst hautement ceste fille qui avoit espousé le roy, dont à France il ensuy un tel fruit; nonobstant que tout présentement cy-après François virent bien autrement encores leur malheurée despression par ce mesmes roy, le jour de la Penthecouste à Paris, là où les deux roys et les roynes

et maistre Le jour ensuivant au vespre vindrent les nouvelles de la douloureuse journée et de la mort et prinse de plusieurs princes de France et de la déconflture des François. La certaineté eue, ces saiges chevaliers dirent à leur seigneur et maistre les nouvelles et luj montrèrent les lettres desquelles j'ay parlé, en luy disant que il devoit bien louer Dieu de non y avoir esté. La chose entendue et cogneue par ce jeune très-magnanime prince, tant fut son couraige embrasé d'ardeur do magnanimité que encores en ses vieulx jours il avoifc regret non avoir esté en ladicte bataille. Et que ainsi soit, luy-mesmes environ quatre ans devant sa mort à certain propos me compta ceste histoire, disant en grant regret que s'il y eust esté, il eust rallié les nobles du pays et autres qui par dèsroy estoient et esgarés et les eust remis en tel ordre que les ennemis n'en eussent pas rapporté victoire sans leur perte. »

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entrés à Paris, le roy d'Angleterre, après avoir conduit le roy des Francs h son liostel à Saint-Pol , vint loger au cliastel du Louvre, luy et sa femme; et là, le jour de la Penthecouste, séant à table avec la roy ne, portèrent couronne sur teste tous deux' , et tinrent estât réal qui appertenoit au roy des François, lequel en son simple estât, sans beuLans et sans quelconque magnificence, se maintenoit en son Iiostel de Saint-Pol, non visité uy accompagné des nobles de son royaume , ny encores de la communauté du peuple qui tout s'affuioit au Louvre devers le roy anglois pourvoir son triomphe. Mais là venans et entrans, n'y avoit âme qui les recueillist, ny qui offrit rien, ny boire, ny autrement, comme ceux qui estoient tenus en despection des Anglois et de nulle estime. De quoy toutes-voies les notables et sag'espreud'bommes parisiens, qui autresfois avoient vu les estats du royaume et de leur roy, et là où on leur souloit faire amour et bonne cbière et offrir vins à tous venans, conçurent une dure amertume en cœur, et jugèrent bien estre cecy une pugnition dure que Dieu envoyoit au peuple françois et à ses princes , quand à leurs ennemis anciens il leur souffroit avoir et bouter dehors la corne de leur org'ueil, si fière que mesmes du roy françois, au milieu de sonthrosne, il n'en estoit nouvelles, ni de son peuple fait réputation aucune, non plus que d'esclaves en la main des catellans\ Sy en vinrent les larmes aux yeux des Parisiens plusieurs, voyans ceci. Et n'est merveille si la playe d'une telle douleur conçue leur portoit une dure et amère cuisance de leur telle aventure, hélas! et de quoy mesmes

' Le môme jour, les bourg-eois de Paris donnèrent en l'honneur du roi et de la reine d'Angleterre, une représentation du mystère de la passion Saint-George, à l'iiôtel de Nesle.

' Catellans, fraflquants, marcliands, ici marchands d'esclaves.

le roy de son mallieur ne taisoit compte ni estime, ains le portoit doux et s'en ryoit, comme non goustant son propre malheur. Par quoy il sembloit que Dieu proprement lui a voit osté lumière et condition appartenant à roy, et donné cœur lâclie et endormy en toute opprobre , pour humilier lui ou son peuple, ou peut-estre tous deux. Et au vray dire, bien estoit chose misérable de luy alors, car toute la gloire et la puissance des nobles de son royaume lui estoit fourtraite lors, de son adversaire le roy Henry, et entrée avec luy en service, ou estoit contraire de luy avec son propre fils le dauphin, ou estoit morte en l'espée des Anglois, ou détenue en prison. Par lesquels trois points considérés, qui sont grans et pesans, n'est merveilles si Testât de luy estoit povre et sobre à ce jour solemnel, là où le chef de l'orgueil du monde, par présomption en sa fortune, porte couronne de vaine gloire, en dépression du throsne françois. Jà soit-il toutes-voies que je ne veux, et n'est pas mon intention d'amendrir , ny déprimer en nuls de mes termes l'honneur, ny la gloire du vaillant prince, le roy anglois, en qui valeur et vertu maintes reluisoient, séant à haut conquéreur; mais entens réprimer et restraindre François de leur desmesurées présomptions, en leur puissance, rabattue confuséement et estourmie sous aultruy orgueil et tyrannie, tout ainsi que l'un fer lime l'autre, et une petite lime consume un gros barreau de fer plus fort dix fois que n'est. Sy ne suffisent point les choses naturelles estre seulement exemple de cecy, mais toutes histoires et escriptures du temps ancien, et souverainement de la Bible, en font vraye et vive figure*.

' Sur le triste état de la France à cette époque , voyez le Journal du Bourgeois de Paris. Les loups pénétraient dans les villes pour se nourrir des cadavres de ceux qui étaient morts soit par les maladies, soit le

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