‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 137 sur 141 · CHAPITRE ex · texte numérisé non relu

CHAPITRE ex

Comment un hermite vint , dit-on , prédire au roy Henry sa mort prochaine, si remède ne mettoit à son fait.

De ce roy icy, le roy Henry, entre autres comptes que j'ay oy faire de luy bien grands , m'escliéit une fois un, lequel me fit un haut et noble baron , le seigneur de la Trimouille , et me certifia avoir esté advenu par effet au roy Henry avant sa mort. Vray est, ce di^, que, environ un ?ai avant le trèsj)as dudit roy Henry, vint devers lui un liermite' comme messager de Dieu, lequel quéroit fort à parler à luy, et en fit ses approches et instances par maints mo3^ens, jusques à venir à sa personne; lequel luy bailla escout et lieu privé pour deviser, jà-soit-ce que ce fist-il assez à dur. Toutes-voies, venu jusques là, lui commença à dire ainsi : « Sire , Nostre-Seigneur Dieu , « qui ne vous veut perdre, mais préaviser de vostre salut, « a envoyé un sien messager vers moy, saint homme, « par lequel il m'a fait révéler aucunes choses pour vous « dire, lesquelles vous touchent à l'âme et au corps. Et « m'a dit iceluy saint homme , que je vous die que le plai- « sir de Dieu est, que désormais vous vous déportez de

* Cet hermite de Saint-Claude était connu sous le nom de Jean de Gand. On raconte qu'il s'était rendu également près du dauphin qui s'était montré mieux disposé pour le rétablissement de la paix. Louis XI dont la naissance avait été, disait-on, annoncée par l'hermite à Charles VII, honora beaucoup sa mémoire et s'adressa au pape Sixte IV pour obtenir sa canonisation.

« plus traveiller son clirestien peuple f rançois , dont les « clameurs sous vostre flayau l'ont provoqué à pitié enver.-^ « luy; car, non pour estre persécuteur ou tyran des chres- « tiens , il vous a donné eslévement et gloire , mais pour « estre champion et défendeur de sa sainte foy, pour quoy « fîiire il vous a donné les vertus propres à ce'. Et que « cecy soit vray et que tant mieux y puissiez adjouter foy, « il m'est enjoint de vous dire, que une fois vous estant « encores prince de Galles , et que une secte de héristcs' « se sourdy en Angleterre, laquelle il convenoit rabattre « par puissance et par bataille. Dieu regardant vostre cœur « lors et l'ardeur que aviez en sa querelle , et là où vous « exposastes vostre corps au péril et jusques à estre blessé « au front d'un trait , prit tel œil de faveur envers vous « que pour vous faire l'instrument après de sa puissance « sur les infidèles. Dont encores, et ce que aujourd'liuy « avez de gloire et de haut règne, ce vous meut de là ; et « le vous a souffert jusques icy. Mais de persévérer avant « en ce royaume, il le vous défend, vous avertissant que, « si vous entendez et inclinez à son mand ^ , ce vous tource nera à gloire et à salut , et si vous y mettez contradic- « tion, ce vous sera abrègement de vie et incursion de « son yre*. » A ces paroles se trouva moult esbahy ledit

» Il faut rappeler ici la légende de l'huile apportée par Notre Damo h saint Thomas de Cantorbéry. Le roi qui en était oint devait conquérir l'Aquitaine et la Normandie, et ensuite délivrer la Terre-Sainte. On y joignait une prophétie trouvée en 1407 où l'on disait que. le fils de l'homme (le roi d'Angleterre) combattrait les lis (la France), traverserait la terre du lion (les états du duc de Bourgogne) et s'emparerait de Jérusalem.

^ Héristes , hérétiques. Il s'agit ici des LoUards qui plusieurs fois prirent les armes.

' Mand, commandement.

■* Chastellain a développé la même pensée dans son Eccposition sur vérité mal prise.

DE CnASTELLAIN. 331)

Yoj, pensant et levant le cas durement fort; et ne savoit en quel ploy respondre; car à un lez n'adjoustoit point de foy en l'hermite, j^ensant que ce n'estoit que un abuseur et un feint personnage , et à l'autre lez , pour paroles minatoires et qui n'avoient point d'apparence d'appreuve, ne se vouloit défaire , ni déporter d'une si haute couronne comme celle de France. Et finablement tint les paroles de l'hermite à gas ' ; et respondy à double sens , sans donner ni tollir, jusques à renvoyer son hermite sans fruit et sans espoir de bien. Lequel à son partir, et quand il vit que point ne le pouvoit retraire de la vanité temporelle, luy dit pour toutes fins que , avant que l'an passast en son dernier jour, il se percevroit de la main de Dieu qui le touclieroit par courroux, et dont le rapaisement ne se feroit que par mort. Et à tant se partit et s'en alla, non sçachant âme ce qu'il devint, ni quel chemin il prit. Et luy jiarty, ledit roy mesmes en fit ses contes, et en conta les devises à aucuns seigneurs d'auprès de luy, qui depuis en virent l'effet véritable ; car, avant que l'an vinst à sa fin , comme l'autre lui avoit promis , le mal luy prit au fondement dont il mourut, aucuns disent de Saint-Fyacre, aucuns de Saint- Anthoine. Et alors commença soy à repentir du refus fait, et enquit à tout le monde si on pourroit jamais venir au recouvrement du saint preud'homme, pour le venir visiter , et afin de recouvrer la miséricorde de Dieu par ses prières, en évasion de mort, là où chacun respondit que nul ne savoit voje , ni tour pour le recouvrer.

Dont, il advint ainsi , comme Dieu le voulut , que pendant que ledit roy se regrettoit ainsi, l'hermite y survint,

• Gas, moquerie.

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