PROLOGUE
eugloutir ce très-noble et très-chrestieu royaume , duquel les bornes estoient pièça violées par leurs mains, sont entrés jusques au nombril de sa valeur, parfaire ce que de long-temps y avoient machiné, ruiner tout et confondre, subverser les nobles anciens soustenemens, miner ses piliers, aterrer ses hautesses, vilipender ses forts, noircir ses splendeurs ; et là où leur cruauté ne s'est pu saouler es rivières de leur sang-, leurs hautes fondations dédiées avec leurs g-lorieux palais ont démoli icy par feu et là par main-mise, tellement que sont chus en l'abyme de tribulation, du plus petit enfant jusques au plus viel homme, du plus povre jusques au plus riche, du plus juste jusques au plus mauvais, femmes et filles, chastes et non chastes, nobles ou autres, dont ne se pourroit réciter ni escripre la diversité; ont ensa,isi le royal sceptre, le chœur de son thrône occupé, expulsé l'héritier, dissipé ses substances , violé son possès , et la plus clère part de sa majesté longuement appliquée à eux, jusques à la profonde miséricorde divine il a plu autrement y pourvoir maintenant par pitié.
Lui a plu par grâce les délivrer hors de la main de Pharaon et de la captivité en Babilouue, par ceux mesmes qui longuement discors ensemble, parens prochains, mus de charité, se sont rejoints en amour sous divine cremeur : Charles roy de France, septiesme de ce nom, et Philippe duc de Bourgongne, contemporains et en égalité d'âge, régnans glorieusement tous deux en ce royaume et dehors, ù la dure confusion de leurs ennemis et à la graut joye et félicité de leurs subjets, comme, Dieu donnant, en la déduction de mon œuvre ferai apparoir largement, selon les temps et lieux et les mérites de chacun.
Ainsi doncques, ayant pris mon recours sur le principe du monde, et tous les temps depuis, par succession d'âge, ramené légèrement à celui d'aujourd'hui, combien que sobrement en ai touché, et que trop difficile chose seroit et ennuyeuse d'y arrester, clèrement appert que ce monde en soi n'a eu jamais que toutes misères, toutes tribulations et chétivetés, perdition d'âmes, espouvantement d'esprits, et que repos n'a en terre aux
10 VROLOGUE.
bons, pour les mauvais, ni aux mauvais, stabilité de durée pour leurs péchés. Ce que moi, douloreux homme, né en éclipse de ténèbres es espesses bruynes de lamentation, ay bien largement expérimenté en ce très-g-lorieux royaume de France, mis en mes jours et devant mes yeux presque en totale extermination, par la verge que Dieu y a tramis pour le punir, et dont j'ai vu l'exécution, si horrible, hélas! que nulle grande chose passée ne s'y compare. Quelques histoires , ni escriptures saintes que puis avoir vues, ne m'ont fait tant admirer l'Esprit que les choses advenues en mon temps m'ont fait abominer ' .
Dont, s'il loyst un peu réciter et distinguer les parties, je dis donques que de mes jours la terre a esté toute engraissée de sang humain, et les arbres revestus des corps terrestres, loups saouls de la repue d'iceux, l'air pénétré de la clameur des hommes. Dieu provoqué à ire en toutes terres et régions, singulièrement entre les chrestiens où cremeur n'a eu lieu, où faulseté a tenu siège, et orgueil son règne ; où s'est trouvée toute descognoissance et desrèglance, toute déception, tyrannie et rébellion en peuples, désobéissance es subjets, froideur entre pareus, dureté es riches, fierté es povres, rapine es nobles, desvergondance es princes, vaine gloire es prélats, luxure en l'église, scismatique à tous lez, boiteuse et dissolue. Sy ay-je vu honneur estre chassé hors des royaux palais, vérité bannie des sièges, justice, des royaulmes, preudhommie, des juges, léaulté, des mesnages, continence, vergongne et casteté, de tous sexes.
Dont, et si les hommes se sont desnaturés icy-bas, aussi le ciel et les firmamens de là sus leur ont monstre signes et prodiges ; et ont fait apparoir comètes en plein jour, signes en lune et soleil, pleuvoir sang en aucunes parties, fendre montagnes, donner tremblemens à la terre et crolemens ^ es cités, royaumes
' Cette phrase réclame un commentaire. Il faut l'interpréter ainsi : " Tout ce que j'ai vu dans l'histoire et dans l'Écriture ne m'a pas « fait admirer la Providence autant que ses jug-cments dans le temps " présent m'ont inspiré de terreur. »
'^ Crolemens, secousses.