XL NOTICE
Chaslcllain nous apprend aussi qu il dut à ses travaux « l'habitude et cognition de iiiaint noble et hault « homme'. » Les sires de Lannoy", de Ilautbourdin ", de Chàlons*, de la Trémouille' l'honoraient de leurs coniidencos. Pierre de Brezé, qu'il appelle toujours « le « bon chevalier, » fut son ami% et Ghaslellain écrivit, au sujet de sa captivité, un mémoire foit touchant que nous avons fait copier à Florence. -Philippe Pot lui raconta l'aventure du ducà Alsemberghe '. Enfin, tour à tour, il interrogeait le héraut de Castille venu en ambassade à Hesdin' ou recevait des nouvelles directes de Gênes ^ Il ne savait pas moins exactement ce qui se passait en Allemagne et en Angleterre.
D'autres liens l'unissaient aux hommes les plus instruits de la cour de Bourgogne, à ceux qui y représentaient les lettres avec le plus d'éclat. Il rapporte ses entretiens avec Guillaume Filastre, successivement évêque de Toul, de Châlons et de Tournay et chancelier de la Toison d'or, à qui il reproche toutefois trop d'orgueil. Mais il n'aima personne plus que Lefebvre-Saint-Remy, comme lui négociateur habile et chroniqueur con-
* Manuscrit de Bruxelles, 15843.
2 Chroniqîie, édit. Buchon, p. 267, et Manuscrit de Bruxelles, 15843.
3 Ibidem, p. 256.
* Ibidem, p. 287.
* Dans cette édition, livre I", chap. CX.
6 Chronique, édition Buchon, pp. 202, 222, 252.
Pierre de Brezé était jjoëte. Quelques-uns de ses vers ont été recueillis dans le Manuscrit 1104 (f. fr.) de la Bibliothèque impériale de Paris.
' Manuscrit de Bruxelles, 15843. Cf. édit. Buchon, pp. 235, 252.
* Ibidem.
" Ibidem.
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sciencieiix. ' , Ce fut une dette de gratitude et d'aflection qu'il acquitta en insérant dans la chronique de Jacques de Lalaing le légitime éloge de celui qui était, dit-il ailleurs, « un de ses privés amis'. » Lefebvrc Saint- Hemy, d'autre part, l'appelle « le noble orateur » et loue « ses nobles histoires et chroniques '. » Entin Olivier de la Marche nomme Chastellain « son père » et s'honore de donner ce titre au « grand historiographe » du sv° siècle*.
Personne plus que Chastellain , ne fut pénétré tlo la dignité des devoirs de l'historien. Personne plus que lui ne protesta de son impartialité, et certes, nous sommes tenus d'y croire en voyant comment il juge ses protecteurs eux-mêmes, sans que son respect et son affection pour eux aient pu l'aveugler ou l'égarer.
Au milieu des dissentiments et des rancunes du roi de France et du duc de Bourgogne, il avait entrepris une œuvre bien dangereuse, et souvent au lieu de tresser des roses, il mania, comme il le dit lui-même, des épines qui lui déchirèrent les mains, mais, quoi qu'il en fût, il comprit toujours que pour travailler au bien de
' Salazar s'est trompé, comme l'a déjà remarqué M. deReiffenberg-, lorsqu'il rapporte que Chastellain fut roi d'armes après Lefebvre Saint-Remy. Ce fut Gilles Gobet qui lui succéda
^ Livre IV, Manuscrit de Bruxelles, 15Bi3; édit. Buchon, livre VI, p. 267.
^ Mémoires de Lefebvre-Saint-Remy, Prologue et introduction. La Bibliothèque de Boulog'ne possède (n° 150), un précieux manuscrit des ]\Iémoires de Lefebvre-Saint-Remy. Par un acte donné à Bruges, le •Je' avril 14G7, Jean do Saint-Remy, dit Gallois, fut créé écuyer d'écurie, « en considération des bons et agréables services rendus chascun <■ jour par son père Jean, seigneur de Saint-Remy, conseiller et roy de « l'ordre de la Toison dor. » (Archives du Royaume.)
* Olivier de la Marche, Mémoires, p. 480.
si.i NOTICE
tous, il fallait défendre la cause « de l'innocent et dupru- (( d'homme, en le citant comme exemple et comme mo- « dèle '. »
De même que Ville-Hardouin, Chastellain s'adresse parfois directement aux barons et aux chevaliers de son temps pour qu'ils écoutent ses récits^ . Avec quelle énergie ne leur rappelle-t-il pas qu'il faut préférer la mort à la honte, et ne flétrit-il pas les lâches qui ne sont plus que des corps sans âme * ! « J'ai escript, dit-il en parlant « des princes de son temps, leurs œuvres et contentions « et les grâces et les gloires que Dieu leur a envoyées. « Qui mieux les a employées, c'est celui qui en attend « le plus grand fruit, et qui plus les aura converties à « vanité, plus en tirera reproches. Rois meurent, etna- « tiens s'esyanouissent ; mais seule vertu suit l'homme « en sa bière et luy baille gloire éternelle*. »
Telle fut l'impartialité de Chastellain, tel fat son zèle pour la vérité : il ne nous reste qu'à dire un mot de la forme et du style de son oeuvre.
Chastellain est avant tout un écrivain de la renaissance. A des formes gracieuses et élégantes, mais sans grande portée, il substitue un langage énergique, viril. Certes, ces vers sont bien au-dessous de ceux de Ronsard, et sa prose (nous ne nous occupons ici que de la forme) est bien inférieure à celle de Balzac qui a dit si noblement de l'histoire « que pai elle la vertu des an- « ciens est nôtre et qu'ils n'ont vécu que pour nous
• Chronique., livre VI, édit. Buchon, p. 127. ^ Sy vous dis, soigneurs. Livre P"".
' Livre l", dans le premier volume de cette édition.
* Chronique, édit. Buchon, p. 127.
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« instruire; » mais Chastcllain a précédé Ronsard et Balzac, et si Lemaire de Belges eut Ronsard pour élève, il faut bien reconnaître à Chastellain l'honneur d'avoir préparé de loin , en inspirant Lemaire de Belges, les brillantes destinées du siècle de François I'".
Notre auteur avait longtemps étudié les écrivains classiques, et il cherchait à faire passer dans ses écrits leurs pensées sans en affaiblir l'énergique concision. C'est à ce titre que M. de Reiffenberg lui reproche de parler parfois latin en français. Mais il faut aussi tenir compte de l'influence de l'Italie : il faut lui appliquer la réflexion de Jean Lemaire de Belges qu'en ce temps « plusieurs nobles hommes se délectaient et exercice soient au langage toscan à cause de sa magnificente « élégance et doulceur ' . » Certes, la renaissance procède de l'antiquité, mais ce n'est qu'après avoir subi sa transformation italienne qu'elle s'est révélée, en se lépandant du Midi vers le Nord.
Peut-être aussi, en lisant les chroniques de Chastellain, sommes-nous trop sévères lorsque nous nous plaignons de ne pas y retrouver toujours ce style moins rude et moins heurté et souvent même élégant que nous offrent de petits traités revus avec soin. Nous ne devons pas oublier que la rédaction des chroniques n'a point été achevée; nous n'en connaissons que la première esquisse : c'est une cjiarpente large et forte qui n'a jamais reçu de l'architecte les ornements qu'elle attendait.
• La concorde des deux langages., français et toscan, 1528. Voyez à ce sujet l'ouvrage de M. Ratherj' : De l'influence de la littérature et du génie de l'Italie sur les lettres françaises, deptcis le xiw siècle jusqu'au règne de Lattis XfV.
-iLiv NOTICE
Chastellain ne le cache point : « Ne veuillez noter le son « des paroles ' » dit -il lui-même, et toutefois, malgré toutes ses imperfections, il y a dans sa narration une si haute puissance d'appréciation et une si mâle éloquence qu'il est peut-être le seul historien du moyen-âge, qui, interprété dans une langue moderne, et en tenant compte des défauts et des inexactitudes de toute traduction, n'en mériterait pas moins une place parmi les grands penseurs et parmi les grands écrivains. Le lecteur voudra bien en juger par une page où, en abrégeant notre citation, nous avons rajeuni quelques expressions que le -xv*^ siècle admirait comme toutes nouvelles et comme heureusement inventées, et qui pour nous sont déjà trop vieilles et trop peu intelligibles.
Au moment ou Chastellain va dévoiler ce complot d'Hesdin dirigé par Louis XI, oii Charles le Hardi devait périr de la main de son propre frère le bâtard Baudouin de Bourgogne, il interrompt son récit, pour flétrir la déloyauté de l'indigne héritier du trône et du nom de saint Louis :
« Il est triste de devoir montrer un homme aussi haut « placé qu'un roi, s'abandonnant à la honteuse pensée <( de faire mourir secrètement un de ses parents, son « frère par mariage, son allié par serment. Quand je « considère la condition des prinoes de la terre, quand <( je vois que les plus puissants n'hésitent pas à entre- « prendre ce qu'un pauvre gentilhomme jugerait in- « digne de lui, je ne puis plus admirer une autorité
' Chronique, édit. Buchou, p. 124.
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« si absolue. Les princes de notre temps sont cor- « rompus ; ils ne craignent point de se voir repro- « cher le mal qu'ils font, ils recherchent peu la louange « que l'on acquiert légitimement en faisant le bien. « Tout entiers à leur vanité, ils oublient Dieu et ne yï- « vent plus qu'en eux-mêmes et pour eux-mêmes. Dou- « loureux spectacle qu'offrent ceux qui sont au-dessus « des autres hommes ! Plus est brillant le faste dont « ils s'entourent, plus sont épaisses les ténèbres qui « voilent leurs vertus, et néanmoins ils ne recon- « naissent au-dessus d'eux personne qui puisse les re- « prendre ou les corriger ; ils se croient supérieurs à « toutes les lois, et s'ils acceptent le jugement de Dieu, « c'est parce qu'ils se flattent que bien éloigné encore « est le jour de sa vengeance. Leurs richesses, leurs « honneurs les égarent, leurs passions les aveuglent, « les bons exemples ne sont plus pour eux qu'une « source tarie. Étendus au milieu du feu qu'attisent la « haine et l'envie, ils ont choisi pour leur couche les « noirs complots. Dans leurs longues veilles, ils n'cvo- « quent que les tristes images des dévastations, des « guerres iniques, de l'effusion du sang. Ils se montrent « pour le pauvre peuple sans pitié et sans miséricorde. « A l'honneur de Dieu ils préfèrent leurs passions, au « salut de tous, leurs joies isolées. Ils font fête aux « hommes les plus malicieux et les plus- corrompus, et « éloignent les plus sages. Comment ne comprendrait- « on pas que la dignité des princes en est obscurcie et « que l'avenir même de la chose publique est compro- « mis? J'écris sans amour et sans haine, mais quand je « parle d'un royaume oii ont régné tant de princes illus-
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« très cl vcrUicux, je m'afflige des devoirs que m'impose sent les temps où je vis. Il m'est dur en m'occupant « du prince qui leur a succédé, de tremper ma plume « dans tant de honte et dans tant d'opprobre. En vain, « voyons-nous la foi chrétienne affaiblie, l'église ébran- (( lée et les pays qui entourent la France menacés de « mille périls: peu importe! Cette puissance si ter- « rible et portée si haut, ces grandes levées d'argent « obtenues par rapine, qui ont enlevé au pauvre peuple « toute aisance et môme tout travail, tout cela ne sert « qu'à provoquer la colère du ciel ! »
Certes, l'historien qui exprime si noblement tout ce que son âme éprouvait d'indignation, et qui sans cesse apprécie avec le même courage et la même conscience, les ambitions et les convoitises de ses contemporains, a le droit d'être écouté, et nous ne croyons pas être démenti en affirmant qu'au xv*^ siècle, à cette remarquable époque de transition où la société du moyen âge s'efface pour faire place à la société moderne , il n'est aucun écrivain qui autant que Chastellain mérite une étude approfondie.
En ce qui touche notre travail comme éditeur, nous nous bornerons à faire observer que nous avons suivi l'orthographe des manuscrits, en adoptant toutefois de préférence, lorsque le même mot était écrit diversement, la forme qui se rapproche le plus de l'orthographe moderne. Quelques notes ont été ajoutées pour éclaircir ou pour compléter la narration de l'auteur. Il en est d'assez importantes, notamment celles qui se rapportent au projet du duc Philippe, avant le traité de Troyes, de ceindre lui-même la couronne de France. Notre inten-
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lion était d'en réunir un plus grand nombre . d'autres occupations s'y sont opposées.
Il nous reste aussi à faire connaître quels sont les manuscrits qui nous ont été indiqués ou que nous avons retrouvés. Dans un supplément à cette introduction, qui trouvera sa place dans un autre volume , nous mentionnerons ceux qu'auront pu nous faire découvrir, soit nos recherches ultérieures, soit les obligeantes communications des savants, qui déjà ont bien voulu nous apporter un utile concours et auxquels nous adressons ici un nouvel appel.
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GEORGES GHASÏELLAIN
I. — Chronique. Nous connaissons une seule mention d'un texte complet des chroniques, à propos d'un paiement de sixving-t livres de quarante gros, fait le 24 octobre 1524 à Gauthier Chastellain, doyen de Leuze, pour uue copie des chroniques, destinée à la reine de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas ' .
Ce manuscrit ne figure pas au nombre de ceux que la reine de Hongrie laissa au château de Turnhout, et dès lors il y a lieu de supposer cruelle le porta avec elle en Espagne. L'inventaire dressé après sa mort et aujourd'hui conservé aux archives de Simancas 2, indique les manuscrits suivants :
(1 Très volumenes en tablas cubiertas de terciopelo azul, clavos y cantoueras e mauos dorades, en pergameno, de mano, en frances : Cronica 0 historia de los Belgas.
« Otro eu tablas de papel cubierto de cuero negro, en papel, de mano, en lengua francesa ; trata de las cosas de guerra e paz en tiempo del duque Felipe de Borgoûa ; no tiene autor. »
• Henné, Histoire de Charles-Qîunt, V, p. 95; Pinchart, Archicesdes Arts, des Sciences et des Lettres, p. 108. Gauthier Chastellain avait peut- <5tro laissé aux archives du chapitre de Leuze le texte original de rmuvrc de son père. Malheureusement ces archives n'existent plus : un incendie les consuma eu 1741.
- J'en dois la communication à mon savant confrère. M. Gachard.
SUR CIIASTELLAIN. xlix
Le second de ces manuscrits renferme probablement la chronique de Chastellain. Nous avons sollicité des recherches à Madrid et à TEscurial, et nous en attendons d'autant plus de succès qu'elles ont lieu sous les auspices de M. le comte Vander Straten-Ponthoz, ministre de Belgique en Espagne.
M. Barrois [Bihl. p'otypografh., p. xxx) signale une vie de Philippe le Bon, conservée aux archives du ministère des affaires étrangères à Paris. M. de Cintrât, directeur de ces archives, nous a fait l'honneur de nous apprendre qu'aucun document du XY" siècle ne se trouve dans ce précieux dépôt.
Livre l". — Fragment s'étendant du mois de septembre 1419 au mois d'octobre 1422.
Bibliothèque d'Arras, G. 7.
Bibliothèque Laurentienne à Florence, 177.
Publié par M. Buchon, d'après le manuscrit d'Arras.
Chastellain rapporte que dans ce livre figurait le voyage du duc à Paris, au mois de septembre 1429 ' . Ce livre se terminait probablement par le récit des noces du duc Philippe et d'Isabelle de Portugal (janvier 1429, v. st.).
Le livre 1" avait été commencé vers 1454. Une phrase du chîlpitre CVIII paraît postérieure à la mort de Henri VI, roi d'Angleterre, c'est-à-dire à 1471.
Livre IL — Fragment s'étendant du mois de janvier 1429 (v. st.) au mois de décembre 1431.
Arras, 256.
Florence, bibliothèque Laurentienne, 176.
Le texte de Florence a été signalé par M. Lacroix, dans ses Dissertations sur lliistoire de France; celui d'Arras, par M. Quicherat, dans la Bibliothèque de VÉcolc des Chartes.
Ce fragment inédit renferme l'institution de l'ordre de la Toison d'or, l'entrée du duc et de la duchesse à Gand, la guerre des Bourguignons et de la Pucelle d'Orléans en 1430, le siège de Compiègne, la prise de la Pucelle, l'invasion des Liégeois
' Vous qui avez lu mon premier livre, il vous peut bien souvenitcomment vers la fin d'iceluy.... Manuscrit de Florence.
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daus le comté de Namur, la prise de possession du Brabaut par le duc de Bourg-ogne, la bataille de Germigny. Puis l'auteur trace le portrait de tous les princes de son temps. A la suite de cette digression pleine d'intérêt, vient le procès de la Pucelle.
La Société de l'histoire de France, présidée par M. le baron de Barante, a bien voulu nous offrir les copies qu'elle avait déjà fait exécuter, de ce manuscrit de Florence et du manuscrit 15843 de Bruxelles, en renonçant h son projet de les livrer elle-même à la publicité. Nous sommes heureux de rappeler des procédés si obligeants et si désintéressés.
Il y a lieu de croire que le manuscrit 176 de la Bibliothèque Laurentienne et les manuscrits de la même bibliothèque dont il sera parlé ailleurs, ont appartenu à Chifflet et ont été portés ù Florence par François de Lorraine, grand duc de Toscane et depuis empereur.
Dans la partie perdue du livre II, se trouvait racontée la paix d'Arras ' . Chastellaiu rapportait aussi, vers la fin de co livre (?), la mort d'Agnès SoreP.