XXXII NOTICE
Quelques souvenirs du sc-jour de Chaslcllain à Valeucieiines se retrouvent dans sa chronique. Tantôt, c'est la mention de certains événements qui intéressent les bourgeois de la ville, tantôt c'est une allusion à quelque tournoi auquel il assista : il cite notamment celui du sire de Rebreviettes, qui eut lieu à Valenciennes, le 14 décembre 1458'.
En 1 461 , Ghastellain interrompit son récit pour célébrer l'avènement de Louis XI qu'il avait vu à la cour de Bourgogne, multipliant les protestations les plus humbles de gratitude et de dévouement, mais quelques lignes ajoutées au titre de ce travail dans le manuscrit de Florence, nous apprennent que l'auteur reconnut bientôt combien il s'était trompé ^
Ce fut après 1 461 que Ghastellain écrivit le deuxième livre de sa chronique. Il reparut, semble-t-il, à la cour de Philippe le Bon pour y revoir son ancien ami Pierre de Brezé et pour y saluer une illustre princesse, fille du roi René, qui par ses aventures et ses malheurs, était" devenue l'héroïne d'une émouvante épopée. 11 fut même l'un de ceux auxquels le duc demanda leur avis sur l'étiquette observée par le comte de Charolais qui n avait voulu laver qu'après la reine d'Angleterre exilée, et il se montra, on le pense bien, fort disposé à louer le
' J. Du Clcrcq, Mémoires, 125.
- Geste œuvre droit-cy fut faitte par le mcsme raessire Gcorg'e à la bonne foy et en espoir de grant nouveau bien venu en France, quant le grand duc de Bourgogne, le duc Philippe, mena le roy Loys couronner à Reims et de là a Paris. Dont toutesfois le fruit n'en onsievy point tel à Facteur, comme il eust bien cuidié et espéré, car de grans différons s'y trouvèrent depuis entre deux, aussy désespérablcs comme oncqucs par avant. (Manuscrit do Florence, 120. f. 17.")).
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jeune prince de cet hommage rendu à une noble et glorieuse infortune ' .
Chastellain, rentré à Valenciennes, reprit avec une assiduité constante les mornes travaux. 11 s'y livrait (nous recueillons cette date dans ses écrits) au mois de janvier 1 463 (v. st.) ', et vraisemblablement il se fit aider, dès cette époque, par Jean Molinet, qui devait plus tard continuer sa chronique, mais qui, substituant à la force et à l'énergie du style, une recherche de locutions et de métaphores que le goût désavoue, est peutêtre responsable de certains passages des œuvres du maître.
Peu après la mort de Philippe le Bon, Charles le Hardi, à peine délivré de l'émeute de G and, était arrivé à Bruxelles, lorsqu'un serviteur de Chastellain, nommé Jean Chenebaut, vint lui offrir un livre « tou- « chant le trespas de feu de très-noble mémoire mon- « seigneur le duc Philippe ^ »
Quel était ce livre? Était-ce « la déclaration des « hauts faits et glorieuses adventures du duc Philippe de « Bourgongne? » Cela paraît fort douteux. D'une part, il faut considérer la manière dont Chastellain y apprécie les divisions intérieures qui éclatèrent dans la
' Chronique, édit. Buchon, p. 235.
2 Ibidem, p. 291.
* A Jehan Chenebaut, serviteur de George Chastelain, la somme de LX sols, que Monseigneur lui a de sa grâce donné par son vin, quant il lui a nagaires apporté en sa ville de Brouxelles, ung livret venant de par sondit maistre, touchant le trespas de feu de très-noble mémoire monseigneur le duc Phelippe, que Dieu absoille ; pour ce, par sa quittance faicte le xix^ jour du mois de juillet. (Registres de la Chambre des Comptes h Lille).
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maison de Bourgogne lors de la dispute du comte de Charolais et des Croy. D'autre part , il n'y a aucune dédicace adressée au successeur de Philippe le Bon. Ce serait plutôt, selon nous, un traité inédit et très-important, offert à Charles le Hardi et intitulé : a Fiction faite en la personne du duc Charles parlant à luy-mesmes. » Chastellain y rappelle la gloire du prince qui avait porté à son apogée la puissance de la maison de Bourgogne, mais il insiste surtout sur ce qu'il convient de faire pour la consolider et la maintenir.
(( Tu as le fardeau de l'honneur du monde entre tes « mains, disait Chastellain au duc de Bourgogne, et « l'autorité de pouvoir faire ou défaire ta propre béné- « diction. Tu dois avoir grand soin comment tu tiendras « en estât l'ancien édifice que tes pères ont fondé. Tes « pères l'ont cuidié édifier sempiterne... Si Dieu plaist, « tu ne frustreras point leur expectation par petit y en- « tendre. »
Charles le Hardi devait , hélas ! frustrer l'expectation de ses pères, a par petit y entendre, » mais on ne saurait assez remarquer la noblesse du langage qui lui était adressé :
« Tu dois à chacun vouloir satisfaire et traiter cha- « cun en nature de noble prince ; gagner cœurs et cou- « rages par vertu; les sujets par bonne gouverne; les « serviteurs par recognoissance ; les nobles par bon « exemple; les villes et cités par justice... Ne fait à « ignorer que la seule et souveraine félicité des princes « pend en la félicité de leurs sujets. Qui est au monde « prudence plus grande que de soy faire aimer? Qui est
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plus vertueux usage en terre et de si grand fruit que de gagner les cœurs des hommes?. . . La pesanteur de tes pays est admirablement grande. Elle est grande en nature de situation oii ils sont ; elle est grande en la qualité et condition des liabitans qui y sont sans nombre. Elle est grande en considération de leur ancien ploy et usage dont ne se souffrent frustrer, ne rompre. Elle est grande en considération de leurs richesses et puissances, de leurs privilèges et de leurs loix, lesquelles veulent avoir observées. Elle est grande encore en considération de ce que depuis mil ans, ce ont esté les pays des parties d'occident les plus populeux, les mieux édifiés de forts et de villes, les mieux pourvus de loix, les mieux submis à justice, les mieux habitués de marchandise, les plus certains pour toutes nations recevoir, les plus sages et les plus expers en toutes notions subtiles, les plus riches et les plus abondans en biens, les mieux et les plus hautement gouvernés de haults princes, et les plus tenus en franchise et en grant police, qui fussent en la terre. » Jamais plus éloquent hommage ne fut rendu à ces provinces oii Chastellain était né et dont il revendiquait si chaleureusement les vieilles gloires et les vieilles libertés.
Charles le Hardi rachetait les défauts qui le perdirent, par un grand amour de la justice et un vif sentiment de l'honneur et de la loyauté. Il avait beaucoup aimé les lettres, et c'était pour lui que Chastellain (comme nous l'établirons ailleurs) avait composé deux traités (jui, aussi bien que la Ficlion en la personne du duc Charles,
ligurcront dans noire édition parmi ses œuvres les plus précieuses. Pcut-ôlre la chronique de Jacques do Lalaing avait-elle été aussi écrite pour j)laire au prince ({ui aimait beaucoup le bon chevalier, car Charles le Hardi maintint à Chastellain le titre d'indiciaire, « comme à « celuy qui démonstroit par esçripture authentique « les admirables gestes des chevaliers et confrères « de l'ordre de la Toison d'or. » Il fit plus : le dimanche 2 mai 1 473, se trouvant à Yalcnciennes pour la tenue d'un chapitre de cet ordre, et avant que la grand'messe fût célébrée à l'église Saint-Paul, il voulut lui-même armer messire Georges Chastellain chevalier, en présence des sires de Ravestein, de Luxembourg, de Croy et de Lannoy ' .
Chastellain ne survécut guère à cet honneur si envié qui couronnait chez lui une longue et honorable carrière. Il mourut au mois de février ou de mars i 475 et fut enseveli dans l'église de Notre - Dame de la Salle le Comte, oii il avait fondé, dit Simon le Boucq, la solennité de Saint-Georges « à l'honneur de tous che- « valiers. » C'est dans cette église et assez près de la tombe de son disciple Molinet, qu'on lisait sur un pilier cette épitaphe :
' La relation de cette fête fut écrite par le liéraut Charolais, auquel M. Buclion a attribué la chronique de Jacques de Lalaing. Dans le môme chapitre, on chargea le héraut d'armes Toison d'or de rechercher ce qu'était devenu le recueil rédigé par son prédécesseur Lefebvre Saint-Remy, des hauts faits, prouesses et vaillances des chevaliers trépassés. Ce fut également alors que Guillaume Pilastre fit hommage au duc du grand ouvrage sur la Toison d'or, auquel il avait travaillé pendant cinq années. Au mois de mai 1468, Guillaume Filastro avait prononcé h Bruges un discours sur la Toison d'or , qu'il développa ù la prière du duc. Il acheva cet ouvrage à la fin du mois d'avril 1472 (vieux style), quelques jours avant le chapitre de Valenciennes.
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« Cy dessouhs gist d'excellente mémoire George Chastelaiii, chevalier ; lequel, après avoir circuy diverses régions et en {celles exercé les armes militaires, en éage florissante, au pouvoir de ses sens, s'est venu rendre au service du très-victorieux Philippe, duc de Bourgogne, en estât de panetier et privé conseil, et au reste de vieillard, aprins sa glorieuse occupation à réduire les gestes de ce feu tout triomphant prince, par tel ordre et diligence, que à la recitation de ses escripts fleuriront en perpétuelle récordation es cœurs des nobles et clairs engins. Vive et règne son esprit en éternelle félicité ! El au comble ' de Lxx ans, décéda de ce siècle, le xx de mars mcccclxxiiii. Priez Dieu pour son âme ^ .
Plus tard, on plaça vis-à-vis de cette inscription, un tableau oii on lisait en lettres d'or une autre épitaphe, composée par Jean le Maire de Belges, en manière de dialogue « de feus de mémoire éternelle, messire « George Chastellain, autrement dit l'Adventureux, et « maistre Jean Moliiiet, chanoine de Valenciennes, jadis « indiciaire et historiographe de la très-illustre maison « de Bourgogne, en vers alexandrins interrogatifs et « responsifs. »
' M. de la Serna a lu : Au comte de lxx aus.
* Leboucq, édit. de M. Dinaux, p. 14T ; La Serna Santander, Mémoire sur la Bibliothèque de Bourgogne, p. 120 ; Reiffenberg , Histoire de la Toison d'or.
Le receveur de Valenciennes, qui payait la pension de Chastellain, assigne une autre date à sa mort :« A messire George Chastellain, chevalier, conseiller de mon très-redoubté et souverain seigneur monseigneur le duc de Bourgoigne, pour vj'^'^xvj jours à commenchier au premier jour d'octobre mil nVf Ixxiiij et finissant au xiij<= jour du mois de febvrier procliaiu enssuivant mil iiij» Ixxiiij, que lors termina ledit George vie par mort. » (Registre cité par M. Pinchart). — Entre ces deux dates, il y a une différence d'un mois.
Dis-moi qui gist ici sans que point tu m'abuses?
— Cy gist Tami privé d'Appolo et des Muses.
— Is"eust-il nul précepteur, Grebanou maistreAlain?
— Son maistre qui cy gist fut George Cbastellain.
— Mais à qui comparer les peut-on sans mcspris?
— L'un pour Virgile, et l'autre est pour Ovide pris.
— 0 tous deux bien heureux qui tels titres méritent ! Leurs engins, leurs vertus, de gloire les héritent. Qui pourra plus jamais à tels los parataiudre?
En quels temps, soubs quels roys furent-ils florissans?
— Va lire leurs labeurs partout resplendissans.
— Pourquoi se dirent-ils indiciaires lors ?
— Pour ce qu'ils ont monstre d'histoire les trésors. Las que peu de gens sont qu'on saiche avoir vescu ! Ceulx-ci font les gens vivre et la mort ont vaincu.
— Comment a nom ce lieu qui tels les a nourry?
— Valencienues, val doulx, val insigne et flory.
— Où sont leurs monuments et précieux tombeaulx?
— En la bouche des bons et en leurs escripts beaulx.
— 0 Dieu ! combien vault tel tombe que de cuivre, D'autant que plume vole où métal ne peut suivre ' !
Chaslellain laissait un fils, nommé Gauthier, qui fut doyen de Leuze en 1 o24. C est tout ce que nous savons de sa postérité.
Nous décrirons tout à fheure les nombreux ouvrages de Chastellain, conservés ou perdus. Mais avant d'aborder cette énumération, il convient que nous nous arrêtions un instant au monument qui est son principal titre de gloire.
* Buchon, Chroniquede Chastellain, introd., p. xiv. Cf. manuscrit delà Bibliothèque impériale de Paris, 7686, f» 96.
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La Chronique de Chastellain s'étendait de la mort do Jean sans Peur jusqu'au siège de Neuss ; elle embrassait donc plus d'un demi siècle. Peu d'historiens montrèrent autant de persévérance que lui; il en est peu aussi qui furent mieux informés, car il recueillit les récits des principaux personnages historiques et fut lui-même le témoin d'un grand nombre d'événements importants.
Il devait à ses lumières et à son expérience le crédit dont il jouissait près de Philippe le Bon. Ce prince lui raconta la bataille de Mons en Vimeu ' ; il lui fit part de ses plaintes contre Louis XI après le sacre de Pieims". Il le consultait aussi sur des questions graves et délicates d'étiquette, comme nous l'avons dit tout à l'heure en parlant de Marguerite d'Anjou ^ Un autre jour, Chastellain lui entendit dire qu'il préférait la mort à la moindre lésion de son honneur*. Philippe le Bon avait mérité ce surnom dans ses relations avec ses serviteurs, vis-àvis desquels il se montrait affable et généreux, et « il « avoit ce don de Dieu, qu'en la terre n'avoit homme « mieulx amé que luy'. » Plus tard, Chastellain se reprocha d'avoir pu quelquefois se laisser éblouir par l'éclat de sa puissance^ et néanmoins près de tracer du duc Philippe un portrait que nous ne possédons plus, il se demandait si, dans son ferme dessein de rester impartial, il n'attirerait pas la foudre sur sa tête'.
• Voi/ez tome I" de cette édition, p. 268. ' Voi/ez édition Buchon, p. 173.
» Ibidem, p. 235.
* Chronique, livre II (Manuscrit de Florence). ' Manuscrit de Bruxelles, 15843.
^ Éloge de Charles le Hardy vivant, p. 508. '' Livre II. (Manuscrit de Florence).