CHAPITRE XXXIII
Comment la ville de Crespy fut délivrée es mains du due de Bonrg'ong'ne, lequel fit faire commandement de l'abattre.
Potton doncques, parlant de dessus les murs, requit l'audience, où grand nombre de haute chevalerie convint, et la luy bailla par espécial le comte de Ligny du gré et consentement de son maistre * . Sy dit ainsi Potton :
« Beaux seigneurs, posé que dure vous soit et très- « aigre la querelle que vous prenez contre nous les ser- « viteurs de monseigneur le dauphin, toutesvoies vous « devez congnoistre que nous sommes céans grand nom- « bre de gentils-hommes qui en nostre party avons à
' D'après la Chroniqtce manuscrite de la Haye, 936, Saintraille se fit descendre des remparts par une échelle de cordes et traita de la capitulation dans l'iiôtol même du duc de Bourgogne.
garder à nostre honneur, comme vous au vostre, et qui, par droit de la guerre, puis qu'elle est venue, devons chercher les désavantages de ceux qui contendent au nostre ; et si nous tenons places et prenons sur vous , ce nous doit estre réputé à los, et nous procède de vertu et de courage; aussi besoin fait le supporter. Force nous est bien d'ainsy faire. Et hesongne bien h nostre maisti-e monseigneur le dau2:)hin d'avoir aigres et diligens champions pour défendre son droit ; car vous , messeigneurs , estes fiers et enfellis durement, et venez à grand effort sur nous menasser ce jeusne héritier de la couronne que nous défendons à nos povoirs , comme loyaux subjets , nous attendans du droit et du tort de leur querelle en eux deux qui sont les chefs de ce débat. Quant à nous, nul d'entre nous ne fut oncques procureur de maléfice, ny de vilain fait. Si rien est advenu, c'est hors de nostre pouvoir et savoir. Nous ne sommes pas du conseil de cour; nous sommes de l'exploit des champs, qui, quérans telle fois donner les horions, nous les y recevons nous-mesmes. Messeigneurs, vostre prince monseigneur le duc, est un vertueux seigneur, j'espoire, plein de courage et d'honneur. Il est en sa première armée, et nous est gloire et bonheur d'estre les premiers envahis de sa main ; faites nostre traité, vous prie, vers luy; qu'il nous baille vie et biens sauves, et nous luy baillerons la place, en faveur de sa hautesse et de son premier ost. »
Assez avoit d'argumens et de répliques d'un costé et d'autre, qui tous ne sonnoient que honneur et bonne équité, ainsy que à estât de noblesse appartient; mais j'en diffère le réciter pour cause de brièveté. Finalement le traité fut fait , et la ville délivrée en la main du duc de
Bourgongne' Et partirent corps et biens saufs les dauphinois sous bon et sur sauf-conduit* et s'en alèrent àSoissons, excepté aucuns qui estoient des villes de l'obéissance du roy' ou du duc, qui, par vertu du traité ainsi passé, demeurèrent prisonniers. Sy advint que des partans avoient aucuns destroussés en leur chemin, que moult toutes-voies porta h dur celuy à qui en tourna la blasme : c'estoit le jeusne duc, qui fit faire toute l'entière restitution, sous attente de dure punition aux acteurs. La ville ainsi doncques conquise sur les ennemis, et toute décimée de biens à la requeste de ceux de Laon*, fut toute rasée et démolye en portes et en murailles, et qui premier souloit estre riche et bien servant à ses amis, devint une chose povre et inutile à amis et ennemis.
' Le siège de la ville de Crespy dura du 26 février au 10 mars. Le religieux de Saint-Denis n'en place la reddition que le 16 mars.
2 Je lis dans la Chronique mamiscrite de La Haye :
« Ainsi se parti Lahire, souverain capitaine de l'armée de la ville « de Crespy, à vi chevaux tant seulement, et estoit tout devant, monté « sur le grisou qu'il avoit eu de Colien et parti ainsi esseulé afin « que sa monture fust mieux avisée. Sy avoit vcstu sur son liarnois « une vermeille houcque à la faclion d'alors, toute chargiée de grosses « clocques d'argent à batans pendans , comme cloches de vaches , et « son palefrenier estoit derrière luy, tenant son pennon vermeil lequel " estoit court et bien large. Après avoient quatre pages de parement « tous vestus de vermeil salade en teste, et la lance au poing, chacim « monté sur un coursier. Ainsi s'en ala à pleins cliamps attendre ses a gens. »
^ De lobéissance du roi, c'est-à-dire des provinces soumises au roi où le Dauphin n'exerçait aucune autorité. Ceux-ci étaient en grand nombre, et ils furent aussitôt pendus par Jacquart Hanincq, prévôt de l'hôtel du duc. [Chronique manuscrite de La Haye, 936.)
* La Chronique manuscrite de La Haye rapporte aussi « qu'il y ot « en ladite ville plus de v« hommes de Laon et d'ailleurs, auxquels la '< ville fut abandonnée à abattre. »
DE CHASTELLAIN. il3