‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 67 sur 141 · CHAPITRE XXXVr · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVr

Comment le roj- françois assentit à donner sa fille Catherine au roy anglois et le déclara héritier du royaume, au préjudice de son fils le dauphin.

Grande fut la solemnité de Troyes tellement, et allèrent les seigneurs des deux cours voir et visiter l'un l'autre ; et espécialement ceux qui estoient autour du roy tous d'un party de Bourgong'ne , la pluspart vinrent voir et faire riionneur au nouveau duc survenu, qui moult faisoit beau voir, car jeune estoit beau prince entre les autres, le plus de France , et menoit un grand et riche estât ' . Le lendemain les ambassadeurs du roy anglois venus en la compagnie dudit duc^ s'en allèrent vers le roy à toutes leurs charges, pourquoy estoient venus, et après aucunes déclarations faites de leur cas, le duc bourgongnon présent, entrèrent en conseil ; auquel maintes choses furent levées et reversées et mises en divers ploy, tant en forme de plaintes, comme de conclusions profitables, car bien y

' En ladite ville de Troyes estoient logiés le roy de France en un beau log-is auprès duquel mondit seigneur (le duc de Bourgogne) se logea de l'autre rang de la rue. La roynne et Madame Catherine sa fille estoient logiées sur lemarchiet de Troyes à l'hostel à la Couronne, mais elles se dislogèrent à la venue du roy d'Engleterre qui se logea là, et elles allèrent loger aux Frères Mineurs. [Chronique manmcnte de La Hai/e] .

^ Chastellain qui cherche toujour.5 à atténuer ce que le duc fit pour les Anglais, aurait pu ajouter que le duc fit chercher des meubles à Dijon pour en orner le logement des ambassadeurs anglais, qu'il les fit servir par ses ofîîciers et paya toutes leurs dépenses qui s'élevèrent à plus de seize mille livres. Le 11 avril, il leur donna un grand banquet où il distribua 215 francs aux hérauts, trompettes et ménestrels du roi d'Angleterre.

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avoitmatière comme cliacun peut entendre. Premièrement, du duc privé de sou père piteusement; secondement, du roy angloin qui quéroit aliance au roi françois, plus forcée que amialJe, et avec ce contendoit à avoir sa fille et l'enhéritement de la couronne de France pour luy et les siens à jamais, nonobstant que ledit roy avoit un seul fils héritier encore vivant, mais tenant party contraire à son plaisir. Grande estoit la matière et pesante ; et pour ce ne fait à admirer si les journées et parlemens y estoient plusieurs. Finalement toutes-voies fut conclu et accordé en la faveur du duc bourgongnon : que le roy donneroit sa fille au roy Henry d'Angleterre, et avec ce l'establiroit seul et vray héritier de sa couronne après son trespas, en déboutant son fils projDre, et mettant à néant la constitution autrement faite par ses prédécesseurs, que la couronne ne de voit nullement, ny jamais descendre sur fille. Et pour plus avantag'er ledit roy anglois, fut ordonné aussi que : s'il advenoit ainsi que le roy anglois allast de vie à trèspas sans hoirs procréés de luy et de madame Catherine, sy demourroit-il héritier de la couronne de France, au préjudice de tous les royaux et appartenans qui en temps avenir y pourroient ou devroient réclamer droit. Laquelle chose estoit certes, à le bien peser, un estrange et merveilleux cas , et non vu semblable jamais en ce très-glorieux royaume, où soleil de haute discrétion et de preud'hommie a maintenu son throsne de tout temps. Mais las! le povre roy, posé que roy fust, sy n'avoit-il point le sens de longtemps duisant à sa hautesse, ce que moult fait à plaindre ; et y parut bien, car sa povre félicité estoit matière et occoison de tous les meschiefs advenus, qui jamais n'eussent esté perpétrés, ny d'un costé, ny d'autre, si elle ne fust lors. Et parainsy, selon qu'il avoit g'ens autour de luy,

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n accordoit si bien en son préjudice comme à son profit : tout luy estoit un et d'un poix.

Toutes ces choses traitées et conclues , toutes-voies à qui que elles tournassent h grief, aux Anglois tournèrent à grand joye. Sy prirent congé du roy ' et du duc Lourgongnon" et retournèrent le plus aviséement qu'ils purent, pour cause des dauphinois qui les aguettoient à Eouen, portans avec eux la copie du traité pour monstrer à leur roy, lequel, après l'avoir visité, se trouva au plus haut de ses désirs; et considéroit bien que fortune le mèneroit joyeusement à la joyssance de son long espoir. Sy furent ces ambassadeurs revenus et reçus à grand chière et à grand joye , et luy disposa toutes ses choses le plus diligemment qu'il put, et manda et fit assembler ses gens d'armes pour temprement soy en aller vers le roy audit lieu de Troyes et pour là parfaire et confermer personnellement ce mesme traité, et au surplus prendre la possession de la très-noble dame, madame Catherine, destinée pour luy et accordée, que messire Lo^^s de Eobersart avoit en Visitation et en garde de par son maistre le roy anglois , après les autres partis et retournés vers luy à Rouen ^

• Le comte de Warwick quitta Troj-es le 17 avril 1420 , avec les ambassadeurs du duc de Bourgogne qui l'accompagnèrent à Rouen.

2 Les vivres étant devenus fort rares à Troyes, le duc fit venir d'Arras l'approvisionnement de sa maison.

' Louis de Robersart était au service du roi d'Angleterre. Celui-ci lavait envoyé au mois de janvier vers la veuve de Jean sans Peur qui lui fit don d'un fermail d'or garni d'un gros balai, d'un saphir et de quatre perles rondes d'un grand prix. — En 1422 , Louis de Robersart était « maistre enquesteur des eaues et forests de Normandie. » {âda pnbl., IV, 4, p. 69.)

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