CHAPITRE XLVI
Comment les rois de France et d'Angleterre, les roynes et le duc de Bourgongne se partirent de Troyes pour aller vers Sens en Bourgongne.
A Troyes doncques ces douloureuses noces solemnisées, qui estoit la consommation de tous les traités', il fut trouvé estre expédient de partir de là. Et certes bien ay dit douloureuses, car elles estoient pleines de douleur et de racine et de conséquence, posé que joyeuses à luy pour qui se faisoient. Dont, pour donner l'entendement de leur douleur, comme je l'entens et vray est, cliacun doit savoir que le mariage procédoit de force et de violence faite par ledit roy Henry en ce ro3^aume, parce qu'il ne trou voit ré-
' C'est tout ce que donne le manuscrit de Florence. Le traité de Troyes a été plusieurs fois imprimé.
^ J'ai eu sous les yeux un précieux missel, orné de nombreuses miniatures, ayant appartenu à Charles "VI et à Isabeau de Bavière, qui l'ut sans doute porté en Angleterre, efc qui, d'après une tradition ancienne, a été acheté à White-Hall après le supplice de Charles I". Henri V y fit ajouter un second titre orné de ses armes et de celles de Catherine, et des emblèmes de ses deux couronnes. Mais, dans ce volume môme, la courte durée de la domination anglaise lui semblait annoncée. Ici, à la fête de saint Michel, c'est l'archange, invoqué plus tard par Jeanne d'Arc , qui, pour combattre le dragon, se couvre d'un écu fleurdelysé : là , à la fête de saint Louis , c'est le texte si connu et si souvent invoqué au xv" siècle : « Regardez les lis au champ comment .' ils croissent; ils ne cousent, ni ne filent. »
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sistence à son effort, sinon eu eeluy, lequel, pour les divisions et envyes régnans contre luy , ne se osoit, ny ne se vouloit avancer de la luy faire, ny ne souffrirent soy esvertuer en son pouvoir de le luy défendre, et que fortune depuis et malédiction amère redoublant arrière plus felle sur les François, en sa haute puissance et volonté de bien faire, menèrent à mort piteuse à Montereau, au temps que plus et mieux estoit séant de vivre pour le commun salut. En laquelle mort le roy anglois perdit le seul obstacle que plus craindoit, et sy gagna l'advancement de son orgueil que par avant ne pouvoit bouter outre; et ainsi, perdu l'un, qui luy estoit contraire et restif, il recouvra l'autre en amytié , sous titre de secours en la droiturière et honneste vengeance du détestable délit sur les acteurs, qui fut cas d'inconvénient à tous lez ; car, si la mort ne fust du premier, (que plust à Dieu!) advenue, certes la licence du second, aussi vray que Dieu est, n'eust esté faite, ny cogitée' jamais. Douloureuse doncques la mort et douloureuse l'alliance, par inconvénient de qui le mariage sortit si douloureux; car douleur, calamité, misère et désolation en partirent et naquirent à tous lez en un endroit.
La succession droiturière de la couronne fut aliénée en la main d'un estranger, ennemi encores du royal tronc, et en l'autre toute la génération françoise destituée du nom de franchise ancienne", et ramenée à l'impropère de servitude sous multitude de verges lamenteuses et désespéra-
• Cogitée (du latin : cogito), pensée.
- Allusion au rapport qui existait, selon d'anciennes traditions, entre le nom des Francs et les libertés populaires. On connaît la célèbre ordonnance de Louis le Hiitin : « Considérans que nostre royaume est dit « et nommé le royaume des Francs et veuillans que la chose soit ac- « cordant au nom. »
Lies, par longs ans, que divine équité permit lors advenir aux François en confusion de leur deffaut. Or, faut vuidier de telles lamentations, et venir au point que j'ay toucliié sur le partement de Troyes, où toute la seigneurie, espéciallement le roy Charles et sa compagnie, s'estoit tenue très-longuement, plus peut-estre par inconvénient que par plaisir, dont les causes sont assez déclarées'. Sy est vray que les deux roys de France et d'Angleterre, ensemble les roynes et le duc de Bourgongne et tout leur estât, se partirent de ladite ville et de tous les environs; et prirent leur cliemin le plus exploitant qu'ils purent vers Sens en Bourgongne, cité pour lors ennemye auxdits roys et au duc Philippe \ Et y avoit belle garnison et bonne des gens du dauphin qui assez craindoient la venue desdits roys, combien que le semblant se monstroit en eux non esbahys. Les roys clievauchoient ordonnéement en bataille, et le duc bourguignon d'encoste eux, dont le semblant n'estoit point moindre d'un empereur, posé que non ro}^ Le roy anglois, qui se trouva coste à coste du roy françois, son nouveau père, et mis en la haute roue de fortune pour avoir acquis l'assouvissement de son souhait, comme d'estre héritier et régent de France , gouverneur seul et embrasseur du corps et du fait du roy, en tout et partout dispositeur de toutes les besongnes telles qu'il les vouloit avoir, bien fait à penser que moult devoit avoir le cœur enfiery et bien à son aise, voiant encores que avec
' Henri Y, h qui l'on parlait des joutes qui devaient compléter la fête de ses noces, avait répondu qu'il valait mieux aller sans retard attaquer Sens, afin que chaque chevalier pût y faire preuve de courage.
^ D'après la Chronique mamiscrite de La Haye, le vendredi après la Trinité, Lisle-Adam mit le siège devant Cerisy, avec le canon Passevolant, qui fit dans les murs un trou de sept pieds.
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venu au roy françois, il avoit re-
luy, qui estoit ennemy venu au roy françois, il avoi1 couvert amy et père pour estre ennemy à luy-mesmes.