CHAPITRE LVI
Comment le roy anglois, continuant son siège devant Melun, se maintint haultement en faisant grans triomphes de clairons et buisines.
Or restoit là, durant cestuy siège, comme vous ay dit, le roy de France logié en ses tentes,- sous le g-ouvernement de son beau-fils, qui n'y estoit point comme jadis il avoit esté, alors quand les nobles princes de son sang le souloient servir et accompagner, et que mesmes luy, ou aucuns du royal sang en son nom, souloit mener les puissances et redoutables cohortes de gens, comme en Flandres et ailleurs, qui maintenant, las ! par variableté de fortune luy estoient esloingnés et tollus , l'un par mort , l'autre par prison et par ruyne en bataille à Azincourt, et par cehw mesmes qui maintenant comme beau-fils le menoit à son plaisir, là où son estât et haute majesté estoit piteuse à voir au regard de son portement. Car jà soit que le nom et titre de roy de France lu}" demeurast tout son vivant, toutes-voies n'y avoit-il que gloire sans fruit. Autorité de faire et de laisser, d'ordonner et de rompre, luy estoit soustraite ; et l'avoit tout appliqué à luy le roy anglois qui se grandissoit en orgueil sur les François, fussentils avec luy, fussent-ils contre luy. Sa corne s'élevoit sur eux, parce qu'il avoit ainsi empoingné leur pasteur, sous semblance de amitié et de révérence, que plus estoit digne de réputer faulse dissimulation de tyran favorisé par force. Et monstra bien ce que je dis, de fait, car tous les soirs devant ses tentes fit sonner par grand
IGO CHUUMnUE
beubant, de trompettes et clairons grand quantité, et fit retentir les prés et les bois de leur son, si fièrement qu'il sembloit que toute la terre, tant fust elle grande, estoit à luy. Et d'abondance , il fit venir en fier appareil la royne sa femme ; et luy fit faire, en lieu hors de péril, maisonnement propre pour elle et pour son estât, là où du povre roy françois n'en estoit mémoire, ne que s'il n'y eust esté. Toutes-voies le duc Philippe de Bourgongne, tirant, à la haute nature de son rang, le visita souvent, et avec dues révérences, comme tousjours avoit fait par avant. Condoloit assez et avoit pitié de ce qu'il véoit; mais courage vindicatif de sa honte luy fit tenir pied ferme par constrainte, là où il l' avoit mis. Mais ne chailloit au dit roy anglois qui eust deuil, ny qui eust joye de son règne, puisqu'il se véoit avoir main au dessus , et qu'il estoit parvenu partie à ce qu'il désiroit, et que au remanant, qui encores restoit à parfaire, il luy sembloit bien qu'il y parviendroit. Pour laquelle cause seulement, ce jeune duc bourgongnon , qui estoit prince le plus puissant du royaume et avoit terres et seigneuries puissantes par lesquelles il le pouvoit ou grandement ayder ou grandement contrarier, et sy le congnoissoit fier merveilleusement et vaillant, pour ceste cause luy seul entretenoit, et en faisoit grand estime, car sans luy ne pouvoit, et par luy diminuer pouvoit, et faillir à son entreprise, si que, avec l'ombre de luy et son assistance , cestuy fier roy anglois continua tousjours son siège , et diligenta tous les jours plus et plus pour en venir à son dessus.
Sy advint que Pierre de Luxembourg, comte de Conversan et seigneur d'Enguyen ' , partit pour aucunes
• Il fut plus tard chevalier de la Toison d'or. Mort en 1433.
causes nécessaires dudit siège de Melim, pour soy en aller en sa comté de Brienne en Cliampagne, accompagné tant seulement de quarante hommes de cheval , gentils et autres, là où Pierre de Luppel, capitaine de Meaux en Brie, ensemble ceux de sa garnison, se trouvèrent sur le chemin dudit comte de Conversan. Ne sçay si ce fut cas d'aventure ou d'aguet, toutes-voies, comme puissans trop plus que ledit comte surpris, qui par armes, ny par défenses, ny poursieute, ne se pouvoit sauver, prirent ledit comte, et se rendit, ensemble toute sa compagnie la pluspart; et joyeux de leur bonne adventUre, le menèrent à Meaux dontestoient partis, auquel lieu il demeura jusques à tant que le roy angiois les retrouva, par siège qu'il mit depuis devant ladite ville de Meaux, qui ne fut pas si tost après , comme vous orrez , là où sa délivrance sera à raconter.
CHAPITEE LVII.
Comment le roy angiois s'empara de la Bastille Saint-Anthoine, du Louvre, de l'bostel de Nesle, du bois de Vincennes, et y mit capitaines à luy ; et comment le roy françois envoya lettres-patentes pour commander à ses subjets d'obéir au roy angiois.
Or est vray que le roy angiois, qui tousjours vouloit et labouroit à employer son temps à quelque utilité pour luy, voyant que son siège ne pouvoit prendre si légère fin comme il eust bien voulu, s'appensa d'aucunes places autour de Paris, et dedans Paris mesmes, que elles luy seroient bien séantes. Et regardoit que par commandement du roy son beau-père, avec l'agrément du duc de Bourgongne, elles estoient à avoir sans siège et sans main
IGâ CHRONIQUE
armée, pour ce que elles se tenoient pour le roy et pour le duc bour^'ong-uon , comme la Bastille Saint-Anthoiue , le Louvre, l'iiostel de Nesle, le bois de Vincennes. Sy fit tant par ses pryères que le roy et le duc de Bourgongne les luy accordèrent; à quoi le duc y pouvoit mieux que nuls autres, pour la grand'faveur que les Parisiens lui portèrent. Et de fait y fut ordonné et tramis le duc de Clarence, frère du roy anglois, pour les recevoir, pour et au nom dudit roy. Lequel y alla , et les places toutes reçues, tantost désappointa les François, vieux officiers, et y mit garnison nouvelle d'Anglois; et qui plus estoit, osta au jeune comte de Saint-Pol, cousin germain du duc bourgongnon, la capitainerie de Paris, que le roy par avant y avoit establi pour luy, et y mit un seigneur anglois. En quoy et luy et son frère le roy, aussi trop à tost montrèrent, me semble, que ils tendoient à fouler des pieds les nobles François, si leur entreprise leur eust dit vray, que non en partie, et assez et trop en l'autre. Le roy toutes-voies néanmoins, non gaires mu de ceci, envoya sur ce pendant sondit cousin, le comte de Saint-Pol, es marcbes de Picardie, son ambassadeur, et maistre Pierre de Marigny et aucuns autres avec luy, pour prendre les services et promesses des trois estats et bonnes villes dudit pays, sur l'entretenement du traité et paix nouvellement faite entre le roy anglois et luy, afin que eux contens d'accord en ce qu'il avoit fait et passé, ils le voulussent entretenir et observer à tous jours mais ', vers le roy son héritier et son fils. Lequel certes, s'il eust esté sage, il ne le devoit point tant aimer, comme il se travailloit fors à luy faire plaisir , comme il honoroit à tort son
' Lo mot mais signifie ici dorénavant. Il nous est resté avec cefto signification dans l'adverbe d(fsormais.
ennemi et eslevoit ceux qui ne tendoient que à le mettro au bas.
0 fortune ! que tu es esi^ouvantable et bien à craindre en tes secrètes malicieuses macliinations que tu apprestes si estrang'es aucunes fois, quand un si glorieux siège comme le trosne françois, mesmes pour le confuter, tu le fais condescendre en la court de son vitupère', de sa désertion, de sa mortelle plaie et ruyne, ravi de sens, forclus d'entendement, endorm}'" d'ignorance , qui le bien n'assavoure, et à son propre grief s'encline, comme cestuy noble roy, bêlas! Charles sixième, permis de Dieu estre tel pour nos péchés, qui ne cessoit à toute haste d'envoj'er par tout son royaume mandemens et ambassadeurs pour entretenir et faire agréer tous ses subjets à douloureux traité, comme s'il luy eust porté autant de profit comme de dommage; et vouloit avec ce, que sesdits subjets et bonnes villes scellassent et donnassent Chartres perpétuelles inviolables de tenir ferme et estable ledit traité, et de recongnoistre et tenir à tousjours mais futurs, cestuy roy Henry et ses hoirs, paisibles héritiers et successeurs de la couronne de France, à qui qu'il portast dommage, ny préjudice. Et sur ce donnoit-il audit comte de Saint-Pol et à tous autres tramis en divers lieux ses lettres et mandemens patens pour mieux en acertener chacun, desquels mandemens et lettres en dessous est mise la copie :
« Charles, parla grâce de Dieu, roy de France, à nos très-chers et bien aimés cousins le comte de Saint-Pol, l'évêque de Thérouanne et Jean de Luxembourg, et à nos très-chers et bien aimés l'évêque d'Arras, le vidame d'A-
• Vitupère, mépris. En la court de son vitupère , au plus bas deg-rô de mépris. Impropère [Vorjez p. 13^), injure.
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miens, le seigneur de la Viefville, les gouverneurs d'Arras et de Lille, maître Pierre de Marignj, nostre avocat en parlement, et maistre George d'Ostende, nostre secrétaire, salut et dilection.
« Comme naguère avons fait paix finale et perpétuelle pour le très-grand Lien et évident profit de nous et de toute la chose publique de nostre royaume, et par l'avis et mure délibération de nostre très-chère compagne la reine et de nostre très-cher et très-aimé fils le duc Philippe de Bourgogne, des prélats et autres gens d'église, des nobles barons et communautés dudit royaume, entre nostre très-cher fils le roy Henry d'Angleterre, régent et héritier de France, pour nous et pour luy, et pour les royaumes de France et d'Angleterre; et icelle paix nous, nostre dite compagne, nostre fils de Bourgogne, les nobles, barons et communautés dessus dits avons jurée solennellement et en outre avons conclu et ordonné que tous les prélats, gens d'église, barons et les communautés de nostre dit royaume,, qui ne l'ont jurée, la jureront semblablement ; et pour tant, nous confiant de vos loj'autés, grand'prudence et bonne diligence, et de chacun de vous, vous mandons et commandons, en commettant par ces présentes lettres, que vous vous transportiez en toutes les cités, bonnes villes, forteresses et lieux notables des bailliages d'Amiens, Tournay, Lille, Douay, Arras et en la comté de Ponthieu, ressorts et enclavements d'iceux pays et environ ; et là mandez ceux que des dits lieux bon vous semblera, et faites venir devant vous pour et en vostre nom, c'est à savoir prélats, capitaines, doyens et autres nobles gens d'église, bourgeois et communautés, et en leur présence faites lire les lettres de la dite paix et publier solennellement, en eux faisant de par nous exprès et spécial commandement , sous peine d'être réputés re-
belles et désoLéissans à nous, qu'en vostre présence ils jurent sur les saints évangiles de Dieu, de tenir fermement et de inviolablement garder la dite paix, selon la forme contenue en ce, de lacjuelle la teneur s'ensuit :
« Premièrement, vous jurez qu'à très-liaut et très-puis- « sant prince, Henry, roj d'Angleterre, comme à gouver- « neur et régent du dit royaume de France, et de la chose « publique du dit royaume , vous obéirez loyaument et « diligemment à ses commandements et mandements, en « toutes choses conservant et gardant le régime et gou- « vernement de la chose publique, maintenant sujette à « très-haut et très-puissant prince Charles, roy de France, « nostre souverain seigneur.
« Item , et qu'incontinent après le décès de nostre sire « le roy Charles, en ensuivant le traité de paix par luy fait « et confirmé , vous serez loyaux hommes liges et vrais « sujets au-dessus dit très-haut et très-puissant prince ^v Henry, roy d'Angleterre, et à ses hoirs, et le honorerez « et recevrez sans opposition, ne contredit et sans dii5- « culte aucune, comme vostre droiturier seigneur et vrai « roy de France, et obéirez à luy comme tel; et pro- « mettez que dès maintenant jusqu'à jamais n'obéirez à « nul autre comme roy de France , sinon à nostre der- « rain et souverain seigneur le roy Charles.
« Item , que vous ne serez en aide , conseil ou accord « pour quoy le dit roy d'Angleterre perde vie ou membre, « ou soit pris de maie prise, ou souffre dommage ou dite minution en sa personne, en son état ou biens quelcon- « ques; mais si vous savez ou connaissez aucune sem- « blabla chose estre pensée ou machinée contre luy, vous « le détourberez et l'en garderez tant que vous pourrez , « et luy ferez savoir par messages ou lettres.
1<J6 CHKOMVUE
« Et généralement, vous jurez que vous garderez et « observerez sans fraude, déception ou mal engin tous 0 les points des dessus dits articles contenus es lettres et « appointemens de la dite paix finale faite et jurée entre « le roy Charles nostre sire et le dessus dit roy Henry « d'Angleterre : et n'irez à l'encontre , en jugement ou « hors jugement, publiquement ou secrètement, par quel- « conque couleur que ce soit ou puisse advenir : mais « par toutes voies et manières quelconques possibles, tant tt de fait comme de droit, résisterez à tous ceux qui vien- « dront ou s'efforceront venir et attenter au contraire de « articles dessus dits.
« Lesquels serments nous voulons, mandons et enjoignons à tous nos vassaux, de quelconque état, dignité ou autorité qu'ils soient, qu'ils jurent la dite paix, la tiennent et gardent sans l'enfreindre ; et à vous, et à vos commis et députés , baillent leurs lettres-patentes des dits serments qu'ils auront faits : lesquelles nous voulons par vous estre apportées vers nous ; et aussi voulons que vous baillez vos lettres de certification d'avoir reçu les dits serments à ceux qui ainsi les auront faits, si métier est et si vous en estes requis ; de ce faire, vous donnons pouvoir, autorité et mandement spécial à vous dessus dits, à neuf, à huit, k sept, à six, à cinq, à quatre, à trois de vous.
« Mandons et commandons à tous nos justiciers, officiers et sujets qu'à vous et à vos dits commis et députés en cette partie obéissent et entendent diligemment, vous prestant conseil, confort et aide, si métier est et si requis en sont. Et pour ce qu'il sera nécessité de bailler et publier ces présentes en plusieurs lieux , nous voulons que pleine foi soit ajoutée au vidimus d'icelles fait sous le scel royal, comme à l'original.
« Donné eu nostre siège devant Melun, le ving-t-troisième jour de juillet l'an de grâce mil quatre cent et vingt, et de nostre règne le quarante-cinquième'. »