CHAPITRE LV
Comment durant le siège de Melun plusieurs grands assauts se firent, et comment le roy d'Angleterre fit miner en terre , et aussi fit faire ponts dessus la rivière de Seine afin de joindre son ost avec l'ost du duc bourgongnon.
Pour ce que les deux osts ne se pou voient joindre ensemble, pour la rivière de Seine qui estoit entre les deux princes , pourvoiront aux soudainetés des aventures , que nécessité les en pust contraindre à bataille, ou autrement, ils firent faire un très-bel et grand pont , passable à pied et à cheval, par lequel tous les jours se joignirent et conversèrent ensemble ; et estoit près en secours l'un à l'autre hors de tout danger. Aussi avoit le roy anglois, et le duc bourgongnon semblablement, fait clore son siég-e par derrière luy de bons grands tranchis estancés, tout plein de bons gros estanchons ' , afin que ennemy nul ne le pust surprendre par derrière ny avoir entrée sur luy. Et y avoit en ladite clôture aucunes certaines entrées et passages destrois qui se fermoient à bonne forte barrière et à clef; et y faisoit-on le guet de nuit et de jour, tant que le siège y dura, qui dura bien dix-liuit semaines en cest estât. Sy ne fait à douter que maintes dures escarmouches ne se fissent souvent, là où les rades et vaillans hommes d'un lez et d'autre se monstroient en leur vertu , entre lesquels un cavalier nnglois, homme de bon los , nommé messire Philippe Lys , y fut tué de trait , et avec ]uy un gentilhomme do Bourgonp'no, de grnnd maison ,
' Estanchons, pieux, palissades.
iS6 CllROMyiE
nommé Evrart de Vienne , et beaucoup d'autres que je trèspasse, qui ne furent point de si grand nom. Fellement certes traveillèrent les assiégeans leurs ennemis enclos, et ne leur souffroient avoir repos à nul lez, puis par grosses bombardes dont ils grevoient leurs murs , puis par engins volans, dont ils remplissoient leur ville de charognes et de ])unaisies, et enfondroient leurs maisons par grosses pierres de mortier , chéans d'en haut , et tuoient les habitans aucuns, et les faisoient mucier' en cavernes en terre et en caves, et ne s'osoient trouver sur les rues, Sy leur estoit besoin toutes-voies et contrainte de eux y trouver, et non avoir regard à nul joéril , car tous les jours les murs s'abattoient , et y chéoient devant eux par grands flacqueaux , auxquels il. falloit mettre résistance , et les remplir de foins, de bois, de terre et de tonneaux, et de toutes autres choses, en quoy ils pouvoient espérer aucune saulveté pour défense , car autrement maintefois on les fust venu prendre dedans leur fort par assauts. Mais pour ce que le roy d'Angleterre véoit que par l'assaut des murs il ne pouvoit aisément parvenir à ses désirs et sans extrême péril, car outrageusement vaillans hommes estoient les assiégés, il s'avisa de faire une mine par devers luy. Et la fit faire tellement qu'elle alloit toute par dessous les fossés jusques aux murs. Mais les enclos ayant fort l'œil à toute manière de grevance que leurs ennemis leur pussent procurer, s'en apperçurent assez tost , et pensant de y remédier par semblable cautelle, contreminèrent contre eux en droite ligne, et si bien que toutes deux s'entrecontrèront ensemble l'une contre l'autre , et fut enfondrée, là où pour commencement fut montré maint fait d'armes de
' Mncier, cacher.
liante chevalerie et de merveilleuse vaillance d'un lez et d'autre. Par quoy le roy ang'lois, j^our mettre obstacle de passer, y fit faire une barrière dedans; et là, luy et le duc bourgong'non, qui avoient les cœurs non moindres de leur nom, se combattirent par longue espace, main à main, de coups de lances et d'espées, contre deux de leurs ennemis, Barbasan l'un, et Ovide Bourgeois l'autre'. Dont leur g'ioire n'est à taire d'avoir eu à faire h tels deux liants princes , ny à eux aussi d'avoir maintenu estour" contre deux si hautement vaillans et esprouvés hommes de leur temps, sans blasmer nul du nombre des meilleurs. Non seulement toutes-voies reposoit l'estrif ^ en ladite mine sur eux les deux princes , ains en y entra grand nombre qui l'un après l'autre s'acquitoient et s'esprouvoient durement bien, Bourgongnons et Anglois. Et entre les autres y fut fait chevalier Jehan de Hornes, seigneur de Bausegny *, et Robert, seigneur de Masmines% vaillant chevalier adroit, bien esprouvé depuis , et aucuns autres.
Sy demeura le siège longuement en cest estat% sans que
' C'est ainsi que nous voyons , dans les beaux récits de Froissart, le roi Edouard III combattre, sans être connu de lui, messire Eustaclie do Ribeumont.
2 Estoîir, choc.
^ Estrif, lutte, combat.
* Chambellan et conseiller du duc.
* Chambellan et conseiller du duc, depuis chevalier de la Toisou d'or.
* Le duc de Bourgog-ne pour se distraire des ennuis et des lenteurs de ce siège, jouait à la paume et aux cartes : « A monseigneur, à plu- « sieurs fois, au mois d'octobre , lui estant au siège de Melun, tant « pour jouer à la paulme comme pour jouer aux cartes , dix-sept « francs. » [les Ducs de Bourgogne, par M. de Laborde, pr. I, p. 181.) Dans un dessin fort curieux du xv siècle, conservé dans le manuscrit 10114 de la Bibliothèque de Bourgogne, la Folio est représentée, une carte à la main, avec la devise qu'emprunta plus tard Angelo Catto : Ingeniwn superat vires.
138 r.iinriMOTT,
l'une part ne se pouvoit vanter de la victoire , ny l'autre recevoir blasme d'avoir esté lasclie; mais tous deux se contenoient sur la disposition de fortune, cuidant demeurer non recréans' de toutes deux parts, combien que l'apparence du beau estoit en l'une part trop plus clère qu'en l'autre. Toutes-voies, pour ce que le siège tiroit assez longue traite de temps et ne se pouvoit terminer si brief que eust bien voulu le roy anglois, aucune fois par récréation, alla voir la royne sa femme à Corbeil , avec laquelle estoit la duchesse de Clarence , femme de son frère , et aucunes grandes dames ang'loises qui la joie menèrent moult grande quand cela leur advenoit. Et afin que Barbasan et les siens, qui tant souifroient qu'il n'est pas à dire, fussent plus enclins de rendre leur ville, et de prendre aucun appointement honneste, le roy anglois d'abondance y mena le roy françois, son beau-père; et là, en sa présence, fit semondre ledit Barbasan et les siens, que au roy de France, leur naturel et souverain seigneur, lors estant devant eux, ils voulsissent faire obéissance et rendre ce qui estoit sien. Sur Cjuoy ils respondirent , tost conseilliés, que au roy de France voirement feroient-ils ouverture volontiers en son privé estât, comme ils dévoient; mais au roy d'x\ngleterre, ancien ennemi de la royale majesté françoise, ne congnoissoient-ils rien devoir, ny appartenir, et ne se rendroient pour souffrir mort. Sy en fut le roy anglois durement ayré% et leur respondit, ou au moins fit respondre, que l'heure pourroit bien venir que ce mot leur seroit cher vendu, et que au roy d'Angleterre, voulsissent ou non, ils seroient obéissans, pourroit-estre à leur grand annuy. La chose toutes-voies demeura en cest estât pour
' Recréans, lâches, poltrons.
- .lyr»*', irrité, furieux.
DE CHASTELLAIV. 159
lors ; et s'esbahissoient aussi peu les assiégés, menacés du fier roy, comme lui prisoit peu leurs hautaines paroles.