CHAPITRE LIX
De la rojne Jelianne de Nuples, et comment le jeune Loys d'Anjou fut recognu et couronné roy de Sicile.
Autour de cestui temps et un peu paravant avoit eu et avoit grande contrariété entre les barons du royaume de Naples et leur royne, dame Joannelle' , femme d'assez estrange et divers gouvernement, et par esj)écial en fait de luxure, dont elle usoit, peu à son lionneur et beaucoup à autrui mescbief et confusion. La quelle royne, comme il est assez sçu, avoit esjiousé et voulu avoir, pour ce que beau chevalier estoit et grand et membru, messire Jacques de Bourbon, comte de La Marche^ ; mais après, quand elle en avoit pris son saoul par aventure, et que le renouveler lui plaisoit mieux que longuement soy. tenir à un, sous titre d'aucune question, le fit mettre en prison et le tint en grand danger de son corps, comme autrefois avoit fait maints autres et fait mettre à mort aussi ; de quoy une grande haine s'accueillit entre les barons dudit royaum^e et elle, et tellement que, avecques l'assistence des Génois et des Florentins, vinrent en France devers la royne de Sicile, veufve du feu duc Lo3^s d'Anjou, roy de Sicile pour un temps, mais deschassé depuis de celuy royaume, comme assez a esté sçu , pour la fraude et malice de ceste royne Johannelle.
' Jeanne II, reine de Naples.
^ Le comte de la Marche avait été à la bataille de Nicopoli l'un des compagnons d'infortune de Jean sans Peur. Il mourut en 1438 dan?: un monastère de Besançon. Voyez les Mémoires d'Olivier de la Marche, I, I.
Sy vinrent cesdites nations d'Italie requerre à la royne veufve que elle leur voulsist bailler leur seigneur héritier son fils, car par puissance et main forte ils le mettroient en possession de son royaume et le feroient paisible roy, qui que le voulsist voir ou non ; et à ceste cause avoient amené avec eux quinze gallées de guerre dedans le port de Marseille en Provence, pour l'avancement en ceste matière, de leur seigneur le jeune duc Loys. De laquelle chose, jà soit-ce que moult se tinst à joyeuse ladite royue, ne fut pas si légière toutes-voies que, sans grand poix de conseil, elle mist son fils en leurs mains. Congnue et bien avisée la condition des Italiens qui sont variables et cauteleux, sy s'avisa et prit délay dessus jJour aucun temps. Dont à chief de certain espace, bien conseilliée et sagement, leur accorda leur demande, et de l'agrément des impétreurs détint huit des plus grands seigneurs du royaume de Naples ostagers pour son fils, jusques à tant qu'ils auroient paraccompli leur promesse et mis le jeune Loys en paisible possès. Et sur ceste assurance, à larmes et soupirs, comme mères font, le bailla entre leurs mains, accompagné de gens de sa nation, comme il appartenoit. Et se mirent les Néapolitains et les autres nations en la haute mer. Et tant eurent leurs voiles vent, qu'ils arrivèrent h Rome, où nostre Saint-Père le pape très-solemnellement reçut ledit enfant, le duc Loys, et luy mit entre mains, de toute autorité et puissance qui à luy appartenoit en cestuy cas, le royaume de Sicile et de Naples, et l'establit gonphanonier de rE.sglise, comme les autres roys de devant luy avoient esté, et leur appartenoit d'estre, mais ne luy bailla pas couronne pour celle heure. Et cela fait, par l'ayde de ceux qui l'avoient en conduite, il se transporta au royaume de^'aples, et là fut reçu et convoyé paT les
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bonnes villes, l'une après l'autre. Et ayant trouvé ses conduiseurs véritables, prospéra tousjours en régnation, et se couronna, et fut roy paisible, et fit délivrer, comme raison vouloit bien, ses ostagers détenus en Provence.