CHAPITRE LX
Comment le duc Jehan de Brabant fut gouverné malicieusement par aucuns estans autour de luy, par quoy le comte de Saint-Pol fut mandé pour y mettre provision.
A ce temps-cy régnoit eu Brabant le duc Jehan , frère aisné au comte de Saint-Pol, qui peu ou néant se mesloit des guerres de France, car peu estoit enclin au liarnois, et avec ce de féminin gouvernement, car en luy avoit peu de fait et peu de malice. Et pour ce, aucuns estans entour luy, qui le véoient simple, le gouvernèrent à leur profit et peu au sien, ny à celuy de ses pays. De quoy les nobles du pays, qui n'estoient de celle bande, et avec ce les bonnes villes, murmurèrent assez et en couvert ; et y eussent volontiers mis provision s'ils eussent pu, souverainement ceux de Bruxelles. Sy s'avisèrent un jour de aller vers madame de Haynaut, douagière, Marguerite de Bourgongne, mère à leur princesse, madame Jacques de Bavière, car le duc Jehan de Brabant avoit espousésa cousine germaine. Toutes-voies eux venus devers elle, firent leur complainte de Testât et gouvernement du prince son beau-fils, et d'aucuns qui autour de luy estoient, par lesquels la chose publique se corrompoit toute et anéantissoit en leur pays , et estoient toutes choses en quoy on pust espérer prospérité, en povre estât par eux; dont ils lui requirent humblement d'y avoir aucune provision et remède. Et la dame, qui estoit moult
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sage et bénigne, les escouta volontiers. Et comme ayant aucun intérest en cestuy fait, premièrement, pour ce qu'elle estoit tante du duc de Brabant , sœur germaine à feu son père, le duc Anthoine, secondement pour ce qu'elle estoit belle-mère, car il avoit espousé sa fille, certes elle promit de y entendre volontiers et de y faire mettre aucune provision. Et de fait, là présent eux tous, avec leur bon advis et conseil, délibéra et jugea estre bon d'envoyer querre en toute diligence le comte de Saint-Pol, qui lors estoit es affaires du roy en Picardie, afin qu'il venist en Brabant pour luy-mesmes remédier au fait ; car luy seul le pouvoit faire plus que nul autre , et à luy appartenoit à faire ce que autre n'eust osé entreprendre. L'advis de madame fut trouvé bon et sain ; et de fait on y envoya ambassade notable, de par ladite dame et de par les estats du pays. Laquelle arrivée devers lui, tant fit et procura que il se conclut d'y aller volontiers, car mesmes par avant y avoit pris de desplaisir assez, en ce pourquoy maintenant il estoit requis et pourquo}^ on vint à luy à refuge. Sy y alla de fait le plus tost qu'il put, et vint en bonne compagnie assez dedans le pays de Brabant, au quel, après toutes honneurs et bonnes cliières faites, il fut establi et fait gouverneur sur tout le paj^s, nonobstant que leur naturel prince et seigneur vivoit encores et estoit mesmes au pays résident, à qui oncques ne demandèrent congié, ny conseil*. ^
Sy vint ledit comte de Saint-Pol tenir son estât et sa demeure en Bruxelles, la plus puissante ville de sens,
' Le comte de Saint-Pol fut proclamé gouverneur du Brabant dans une assemblée des nobles et des députés des bonnes villes tenue à ^'ilvo^dele 29 septembre 1420. II fit son entrée à Bruxelles le 2 octobre. La comtesse douairière de Hainaut et la duchesse madame Jacques l'accompagnaient.
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(l'avoir et de gen& de tout le pays. Sy fit en sa première venue aucunes nouvelles ordonnances contraires aux anciennes, establies et mises sus par les gouverneurs du duc; en quoy lesdits g'ouverneurs prirent desplaisir , et en murmurèrent beaucoup autour de leur maistre qui n'estoit point pour lors à Bruxelles, Et pour rompre une telle division qui sourdoit contre eux, firent tant devers leur maistre le duc de Brabant qu'il se mit sus à main armée puissamment et avec plusieurs estrangers, Allemans et Haussaires'. Et l'amenèrent devant la ville de Bruxelles, cuidant y trouver entrée et ouverture, ainsi que autrefois avoit fait, comme à leur prince à eux appartenant, ce leur sembloit. Ce que point ne trouvèrent, ains leur tenoit-on les portes fermées un espace', et ne les vouloit-on ouvrir, jusques à tant que le comte de Saint-Pol mesmes vint jusques à un guichet, par lequel il parla à son frère le duc, auquel, en brief langage, il dit que point n'}^ entreroit si il ne i^ermettoit, et baillast caution, que les siens serviteurs, avec ce tous les liabitans de la ville, il laisseroit paisibles et en leur estât, chacun là où il en trouveroit, et que de ce il donnast et fist telle convenance que tous s'en pussent tenir à contens\
Le duc Jehan parla un petit à ses plus prochains de ceste matière ; lesquels lui conseillèrent qu'il le fist, pensans peut-estre de bien parvenir à leurs fins quand temps et lieU'Seroit et qu'ils seroient dedans. Et sur cela ledit duc le promit et le créança par serment à haute voix, tellement que les portes leur furent ouvertes. Mais quand on les vit
' Haussaires, hessois? Le sens du mot est douteux.
- Le duc attendit pendant deux heures à la porte de Louvain (21 Janvier 1420, V. st.).
' Dinter ne rapporte pas les choses ainsi. D'après lui, le comte do Saint-Pol ne vit son frère qu'à l'hôtel de Coudenberg.
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entrer à tant de routiers et de gens estranges, il fait à penser, et vra}^ fut, que ce ne fut pas sans grand murmure du peuple; car trop en estoient mal contens les communes, et j prenoient des imaginations beaucoup ' , et non pas sans cause; car une partie, les plus grands qui autour de luy estoient et avoient tout le maniement de luy, estoient tous estrangers, comme le seigneur de Hainseberghe et le damoiseau de Montjoye de devers le Ein. Sy en vint un gTand mescliief comme vous orrez tantost.
Or estoit le duc Jehan dedans sa ville de Bruxelles et le comte de Saint-Pol aussi, son frère, à qui toute la ville avoit son espoir et refuge. Sy véoient bien les gouverneurs dessusdits, le convin' du peuple et du comte de Saint-Pol, et s'aperçurent bien qu'il y avoit grand habitude et grand entendement entre eux. Parquoy d'autant qu'ils pouvoient, ils reculoient et tenoient en esloingne ledit comte devers son frère le duc, et ne luy souifroient avoir autorité que le moins qu'ils pouvoient entour luy, ny pareillement les autres nobles du pays qui estoient de son alliance. Sy y eut beaucoup de conspirations contraires l'une contre l'autre, et tendoit l'une partie de tenir l'autre en soubté^ et de demeurer en règne, et l'autre peut-estre tendoit à subjuguer et à mettre au bas celle qui dominoit*. Sy tenoit chacun ses secrets parlemens,et les emblées* conventions en la partie qu'il tenoit, tendaiis tous deux à une fin; c'estoit de vaincre et réa-ner.
' Communis populus fuit maie contentus de extraneis qui gladios suos in manibus suis gerebant, dicentes publiée in tabernis quam omnes ditarentur antequam Brabantiam exirent (Dinter, VI, 185).
2 Convin, convine, accord, résolution arrêtée d'un commun accord.
^ Soubté, infériori.té, sujétion.
* Cf. Dinter, VI, 180.
* Emblées, cachées.
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Sy advint que aucunes secrètes lettres furent faites et ordonnées du costé devers le duc Jehan et ses gouverneurs. Et portoient cesdites lettres, vouloit-on dire, aucun grief à ladite ville de Bruxelles, et estoient faites en aucune faveur et avantage du seigneur de Hainseberglie, lequel, par aucune renommée, avec ses adliérens, de voit prendre vengeance de ceux de la ville qui avoient esté et estoient contraires de leur gouvernement. Et faisoit-on courre la voix que leur prince et seigneur devoit avoir vendu et transporté sa ville de Bruxelles en la main dudit seigneur de Hainseberglie pour en faire à son plaisir. Et pour venir à telle exécution il estoit nécessité, sembloit-il aux gouverneurs, d'avoir avec eux aucuns les plus puissans et les plus nobles de la ville, et que on les exliortast de par leur prince de mettre leurs sceaux à ces lettres , le plus secrètement que pourroient, pour leur plaisir et le grand bien du prince et de leur pays. Sy en furent exhortés. Et de fait aveuglément les aucuns, et bien simplement, mirent leurs sceaux, parce que ils véoientque autres notables personnes et nobles y avoient mis le leur. Sy se accordèrent peutestre tels y avoient sans savoir le contenu, ni à quoy ils tendoient, fors que à la bonne foy sur le train des autres de devant eux, en quels ils ne pensoient que toute honneur et toute équité. Disoient aussi les aucuns que la nuit que faire devoit le terrible exploit en ladite ville, avoit fait assemblée de gens armés en aucuns lieux couverts, lesquels au son ordinaire, qui jamais ne faut, d'un monastère petit qui là est, dévoient saillir hors et tirer avant en l'entreprise pour parler entre eux. Laquelle chose , si vraye estoit ou non, je ne veux point proprement en estre acerteneur; mais quoi qu'il en fust, fut dit, révélé et mis si avant en descouvert, que tout le peuple, plein de fureur et de rage,
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ciiidoieut estre traliis et vendus; et s'en vinrent au comte de Saint-Pol, et luy signifièrent que s'il ne mettoit la main liastivement à aucunes personnes nommées, tant de la ville comme du gouvernement de son frère le duc, eux-mesmes la y mettroient, et en feroient un tel exploit qu'il en seroit renommée loin et près.
Le comte de Saint-Pol, pourvu de sens, qui bien concevoit le cas avec le peuple, rapaisa un peu et refréna son gré ; et de fait sagement l'un après l'autre , sans aucun bruit ni esclandre qui en sourdist, les fist prendre trèstous, ensemble tous les scelleurs et conspirateurs de ceste besongne. Les plus principaux fit mettre en prison, excepté le seigneur de Hainseberglie, qui quand il vit la chose ainsi décelée, et la communauté esmue, s'enfuit', et le damoiseau de Montjoie aussi. Et tantost fit examiner lesdits prisonniers, les uns par géhenne, les autres par volontaire et légère confession , tellement qu'ils confessèrent voirement avoir scellé aucune lettre par le pourchas de tels et tels, mais ne pensoient que ce ne fust à nul maléfice \ Autres aussi alléguoient qu'ils ne savoient rien du contenu, ni de l'entreprise, fors tant seulement que ils avoient preste leurs sceaux, sur la fiance tant seulement d'aucuns plus grands et notables qu'eux, èsquels ils n'osoient, ni n'eussent voulu penser fraude.
Toutes-voies, toutes excuses mises derrière, la commune crioit : « Cniciflgeî crucifigel » Ils furent menés au marché devant tout le monde, et là furent décapités l'un après l'autre, présent ledit comte de Saint-Pol, et voyant mesmes leur prince le duc Jehan, lequel ils avoient astreint d'y
' Le sire de Heinsberg fut retenu prisonnier à riiûtel-de-ville. Mais il obtint plus tard d'être relâcbé sous caution et ne reparut pas. 2 Comparez le récit de Dintcr, VI, 192.
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estre et d'y venir, voulsist ou non voiilsist. Et tous ceux qu'ils pou voient entraîner longs jours après et en trouvèrent coupables, s'en allèrent par ceste voie; et ceux qui avoient l'aventure d'estre escliappés de leur danger, furent prononciés publiquement fuitifs et bannis du pays, ennemys perpétuels non jamais remettables en la ville, sur peine capitale. Et estoient les noms des exécutés en ceste commotion, messire Jehan de Coudenberghe, Jehan Stoclart', Everart Leduc, Henry Leduc", messire Henry Claus% maistre Jean Clans", messire Guillaume Clans, messire Guillaume Pipenpoix% messire Guillaume Moons% damoiseau Guillaume d'Assche, Jehan Duwert', messire Everard Serclaus*, Jehan Berlier, , geôlier^ et beaucoup d'autres. Et tantost après ceste justice faite, la ville fut réunie et bien rapaisée, le duc fut mis en gouvernement des nobles et preud'hommes de son pays, du gré et consentement de son frère le comte. Les choses après s'amendèrent toutes. Et vi voient les deux frères unis et en bon amour assez depuis ceste exécution faite'".
' Jean Schockart.
^ Éverard et Henri de Hertog-he.
' Henri et Guillaume Cluetinck.
* Jean Cluetinck, amman de Bruxelles.
s Gautlîier de Pipenpoy.
« Dinter dit : Yan Mons.
^ Jean de Weert.
" Éverard T'.Serclaes.
9 Le nom de Berlier est donné par le manuscrit de Florence. Le mot geôlier ne se trouve que dans le manuscrit d'Arras. Il ne s'applique pas à Berlier.
Dinter mentionne le supplice d'un serviteur du duc qui capdvos custodire solebat : il le nomme Arnould Yanden Hove.
'" Par des lettres du 4 mai 1421, le duc Jean approuva tout ce qu'avait fait son frère le comte de Saint-Pol. Dinter, YI, 192.