A UNE DÉSOLÉE REYNE D'ANGLETERRE
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Une dame , nagaires démenant grant deuil et soy complaignant à moy de fortune, dure et parverse, qui lui avoit procuré, ce disoit, importable annuy, et donné nouvellement en son estât confuse morsure , icelle féable de moy comme de son acoiuté de long temps % moy requérant de seoir emprès elle, lui plust à me mettre en devises touchant son cas, et tel fois plourant, tel fois tordant ses
' Publié d'après les mss. 10485 et 21526 de Bruxelles, les mss. 1163 (ancien 7385) et 1226 (ancien 7427) de la Bibl. imp. à Paris, les mss. 663 et 880 de l'Arsenal, le vas. 382 de Lille et le ms. 120 de Florence. MM. Michelant, de Gaulle, Paeile et Milanesi ont bien voulu collationner avec un grand soin ces divers textes. On lit dans le ms, de Florence : « C'est cyle Temple de Bocace, miroer pour tous grands de « la terre, auquel la reine d'Angleterre s'est venu rendre à triste face. » Le mo. 663 de l'Arsenal a appartenu à la maison de Poitiers. Elle put retrouver, au xvi« siècle, dans la page relative au roi Lancelot , le tableau des désordres de François I*"", où l'honneur d'une lignée chevaleresque fut si tristement avili.
* Chastellain déclare ici que depuis longtemps il connaissait Marguerite d'Anjou. Quelques lignes plus loin, il rappelle qu'il eut avec elle « longue habitude eue ensemble par nourriture. » Cela veut-il dire qu'il passa une partie de sa jeunesse à la cour du bon roi René?
mains ' par excès de sou grief, me constraingny mesmes à larmoyer, soubs liumble semblant, par compassion de sa cause.
Comme doncques à nous deux lors fut un lieu propre à deviser, et que à cause de longue habitude eue ensamble par nourriture n'y avoit deffiance entre nous, par quoy l'un ne parlast de franc estomac à l'autre de son affaire , enfin me requit qu'en faveur d'elle et par compassion de sou annuy, comme piteux, ce me dit, coustumièrement sur nobles femmes désolées, je voulsisse faire aulcuu petit traité de fortune et, prenant pied sur son inconstance et déceveuse nature, je le fisse si espécial que la doctrine lui en pust tourner à fruit. Donc, comme par commun usage de parler je m'escusasse du faire et en fisse le refus, disant que ma faculté estoit petite et peu sufBsante à ce, enfin toutesvoies , pressé de ses larmes et vaincu de son débonnaire prier, m'accorday à y entendre, et de ce que me seroit possible selon le gros rude engin qui est en moy, de le faire voulentiers en sa révérence, comme en ensieuvant ma promesse à lui faite. Et après le congé pris, je me résolvay de le mettre à effet et de labourer en la matière par tel soing qu'en brief temps je lui en feroie présent par la Dieu ayde.
Gisant doncques par nuit en ce soing, et fantasiant de quoy je furniroye ceste œuvre promise, ne comment j'approprieroie langage à la matière et nature du cas qui m'estoit révélé, non coucbié encores en lit, mais vestu sur un banc, me trouvay entre-oublié ^ un peu envers
' Mordant ses doigts. Ms. de Florence.
^ On lit : m ntr oublié dans le ms. 1226 (ancien 7427) de la Bibl. imp. de Paris. Le ms. 5311 de la même bibliothèque donne la même orthographe dans ce vers de l'Oultré d'amour (t. V, p. 107) :
Qui scuffre que je m'entroublie.
l'aube (lu jour. Et ayant l'imaginative alors pleine des impressions du jour passé, et lesquelles aprièmes se •commençoient à ramentevoir h l'esprit pour objet à ouvrer sus', ne sçay comment j'entray en une mystérieuse vision, et me vint une voix semondre, ce me sembloit, disant ag'uement : « Liève-toy sus, ô George; liève-toy; « viens obéir aux célestes ordonnances sur toy décrétées, « et par lesquelles, devant beaucoup d'autres, tu seras « béatifié et vivras en honneur, et donneras fruit et félicité « àautruy par condition que tu ygnores. Sus ! Soj^es isnel « à moy servir '; desvestis-toy de tous autres encombres « du monde pour donner lieu à nouvel escout , et ne te c soit riens terrienne tristeur que tu véis oncques pour te « convertir h une seule, dont le pleur se commuera en « joie. Sus, bomme bien heure! Sus, viens rendre grâces « h ton heur qui , aujourd'hui, te fait riche d'un très-haut « acquest, quant par l'élection faite de ton seul corps, « tu acquerras la bénédiction de cent mille hommes , et i(. autant du noble sexe féminin, espoir, en loenges et « grâces. » Sy n'y eut autre mouvement en moy dont je me perçusse, fors qu'en vertu de la voix, je me trouvay, ne sçay comment, en un cymetière plein de tombes, richement dépeintes "^ d'or et d'azur, aournées de diverses armes de seigneurs et avecques multitude de grans titres et divers en lettres de couleur, estoient estoffées ainsi comme de diverses ymagesde porphire et d'alebastre et de maintes autres riches et précieuses matières.
Donc, comme je contemplasse ce lieu, et qu'en la beauté de la chose je tournasse mes yeux çà et là , par grant
' Var. du ms. 1226 de Paris : pour entrer en œuvre magnifique.
* A raoy siérir. Ms. de Florence.
* Var : Déponites, aornées de pointes.
merveille m'apperçiis là sur les tombes, de pluiseurs noms de ceux qui là gisoient,'et auxquels comme si vivre dussent en perpétuel record, on avoit escript en marbre ou en platines d'or leurs titres et diverses manières de finer jadis, là où une grant part de ceux qui premiers emprirent à régner par usurpation du nom de roy.
Les Assiriens avoient leurs sarcus, et non moins des Médiens et des Persans. Les roys et les roynes aussi par multitude y avoient leurs ymages ; Grecs pareillement, et Troyens par diversité de titres y avoient approprié repos , et Romains , dont la quantité me sembloit sans nombre, y occupoient l'attre, aussi en double sexe. Çà et là s'entre-lassoient druement hébriennes sépultures, avecques payennes et mainte impériale ^'■mage en haut titre, soubs triste doloureuse yssue. Bretons et Alemans avoient grant part aussi au pourpris. Pareillement les Ytaliens et Espaignols y avoient de leurs roys beaucoup, et de leurs plus grans en sexe à deux natures, et finablement comme de 'tout Orient et Occident, de Méridien jusques en Septentrion je regardasse là et trouvasse multitude d'y mages et de noms, selon les divers temps et eages que régné avoient jadis, derrenièrement tombes françoises s'accusèrent à moy, aussi comme les autres, et eux monstrans en tel décorement comme leur avoit esté donné, se présentèrent à mon regard pour y mettre sus mon estime.
Comme doncques ceste merveilleuse multitude de tombeaux je regardoie ententif , et seul me trouvoie en ce cymetière , parquoy tant plus en faisoie mes admirations, souvent interrogeant à moy-mesme que ce vouloit estre, ou vision ou réal effet, trouvay que parti et parçonné estoit cest attre en triangle. Donc, comme toute la faculté humaine est réduite en trois loix, payenne, judaïque et
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clirestieune , chascun de la loy dont il avoit esté en son temps estoit du quartier de sa secte, sans emprunt sur autrui', crestiens avec crestiens, juifs avec ceux de pareille loy, et pareillement payens avec ceux de leur sorte, sans à autrui faire empeschement. Ce doncques considéré, ruay à part mes yeux après sur la closture qui circuioit l'attre , et dont reverbéroit lueur. Sy vy que bastie estoit de précieuse estoffe, liée de vertueux Indeffaillible cyment , faite et conduite par maistrie là où riens n'avoit trop peu, riens qui ne fist besoing et à cause; mais, avecques beauté d'estofFe bien employée, estoit pleine de diasprures et de diverses fleurs, par dehors richement décorée. Une seule entrée y perçus, qui faisoit portail, et dont la porte se trouvoit à dangier, de laquelle, si l'enceinte qui en naissoit, estoit belle, fait à croire aussi que non moindre, ains de plus grant pris, devoit estre ycelle qui donnoit perfection.
Comme doncques me fusse arresté droit-là, longuement pensif, et qu'en ruant mes yeux à tous lez ne les pusse asseoir jamais qu'en nouvelleté non vue, me apperçus comment au droit milieu de ce cymetière avoit un temple hautement édiffié, et comme l'enceinte du lieu estoit ronde et circulaire en son pourprendre, pareillement ce temple, qui faisoit le centre de l'attre, estoit de ronde construction, aussi, pour perfection plus clère. Là envers prestement me tira le cœur et, pour en voir le mystère de près', je consenti à mon convoit et vins férir prestement et droitement au front de l'entrée, là où, non obstant que la porte en fust ouverte, sy difficultay-je lon-
' Sans emprunt sur autrui, ne faire empeschement. Ms. de l'Arsenal, 663.
» De vif ail. Ms. de Florence et rass. de l'Arsenal.
guement à y entrer, de peur de mespreudre, jusques (ne sçay comment) que je me perçus en subit au haut de l'entrée de riiuis de aucunes paroles, droit-là assises en lettres d'or etdittées par vers, et desquelles, afiin que je satisfasse à ma narration et à l'escout du mystère , je baille droit-cy la forme du dittié et le contenu de la substance :
Vecy le temple au noble historien, Le concueilleur de tout cas terrien, Là où fortune a mys dolante issue, Par vanité d'orgueil entretissue, Qui fait tourner mondaine gloire en rien.
Vecy le temple aux orgueilleuses âmes Batteurs, dompteurs, conquéreurs de royames En quoy ont mis toute béatitude •, Dont envers Dieu repris par multitude, Ont fait leurs fins dessoubs umbreuses lames.
Vecy le temple à tous ceux qui abondent En vanité, sur quoy leurs trésors fondent, Comme en richesse ou volupté charnelle, De quoy se fait mutation isnelle Par leur mésus, dont propres se confondent. '
Vecy le temple à tous ceux qui labeurent En convoittier honneurs qui deshonneurent Et haulx estats en la roue excellente ; Qui, non mettans en Dieu aucune attente, Rués en bas, confus et honteux, meurent.
Vecy le temple où les chétifs affuient.
Ceux qui des faits du monde tant s'engluient^
« En quoy leur doute ont quis béatitude.
Ms. 880 de l'Arsenal.
En leur conquest ont quis béatitude.
Ms. 663 de l'Arsenal.
* S'engluient, se laissent prendre comme l'oiseau à la glu.
Qu'honneur s'y pert et salut s'y oublie ;
Sy n'en ont riens que paye de folie,
■Vent, ombre et glas, sur quoy fîans s'appuient.
Entre droit-cy, qui entens la matère ;
Tu es choisi pour véoir un mystère,
En quel, d'honneur et de fruit je t'asseure ;
Car diront gens cy-après, qu'en bonne heure
Oncques entras en cestui cymetère.
En la fiance doncques de cest escript, j'entrayau temple, dont nul subtil eng-in n'eust sçu comprendre la beauté, sinon par poses et intervalles souvent reprises dessus , et là oh tout art de peinture et de magnifique ouvrage ' reflamboient dedens et se monstroient par excellente beauté. Pareillement avecques propriété d'édifice qui estoit droitlà de main d'homme, sy y avoit une céleste clarté, ce sembloit, comme par infusion divine, et laquelle les histoires droit-là peintes et sculptées en luisant porphire , faisoit ressembler quasi vives en représentation.
Tant en avoit de telles histoires, et en tel nombre, et de tant de diverses conditions et qualités, qu'en regardant sus, moins me sembloit possible le nombrer que le capter créable". Sur quoy, si interrogé j'estoie quelles ycelles estoient, ne de quel temps, ne de quelles personnes, ne de quel estât, je diroie que c'estoient les vies, les mœurs et les manières du régner de ceux qui gisoient dedens l'attre soubs les tombeaux, et desquels, affin que la mémoire n'en diminuast^ mais demourast en exemple au monde, une haute curieuse main jadis les avoit fait droitcy peindre, leur imposant fin telle comme leur infortune,
' De mosaïque ouvrage. Mss. de Bruxelles, 21526; de Lille; 663 de l'Arsenal.
^ Le compter que lecuidercréaUe. Mss. de l'Arsenal. 3 N'en esva)wyst. Mss. de Bruxelles, 21526; de Lille, de Florence.
et tel los à cliascun comme il lui duisoit selon sa vertu , en quoj certes avoit enduré labeur à tout compiler ensamble une longue traitte de temps ; car, commençant sur le premier homme Adam jusques au roy Jehan de France, là où il finoit, tout l'entre-deux y estoit compris dedans, et encores s'y treuve. Sy en peut le réciter suffire à tant, parce que en autre toute nouvelle matière conter ay à tourner mes yeux, et laquelle, avec nouvelleté d'avenue, donnera nouvelleté de fruit aussi avecques doctrine.
En ce temple droit-cy, où n'avoit prestre, ne clerc, avoit, une tombe, tant seulement de précieux estor richement peinte et enluminée à quatre cyrons ' en chandeliers d'or, là où les lampes de cristal décoroient le deseure , et précieux encensemens sacrifioient le bas, avec décantations harmonieuses. Estoit ouvrée, ce me perchus-je, par une maistrie non pareille et par une singularité de science non trouvée ailleurs, car elle se fermoit et ouvroit à charnières, non obstant que fust porphire pesant estoffe, mais n'estoit permis à nuUui d'y mettre main pour l'ouvrir, sinon que le mystère s'en fesist deluy-mesme\
Pensant doncques à ceste tombe, et à ce à quoy ce pouvoit servir, qui beaucoup me donna à penser, ne me donnay garde, quant subitement vy entrer droit-cy en ce temj)le l'ymage d'un roy, vestu de pourpre semé de lupars, portant couronne en teste et sceptre en main. Venoit à espées et dagues fichées en son corps par ostension lamentable, flottoit en sang de criminel murdre, fondoit souspirs d'amère infélicité, et jettant clameurs de vengeance envers le ciel, fît révérence à la tombe à ployée eschine.
Comme doncques son contèuement démonstroit bien
* Cyrons, bougies de cire?
* Sique Je mystère s'enseignait de soy-mesme. Ms. 663 de l'Arsenal,
qu€ dure estoit la cause et doloureuse de son venir droitlà, et que avecques ce je regardasse assez ferme sus son arroy, me apperçus vivement que c'estoit le roy Richard d'Angleterre, jadis mis à fin par ses sulDgets, et lequel soy venant remonstrer droit-cy de son malheur et demandant incorporation au temple, se vint seoir au banc des malheureux roys à piteuse chière.
Sy n'estoit assis à paine icelui roy que le second n'entrast sur ses pieds', roy aussy, et un autre, couronne en teste, père et fils, là où le père murdri cruellement devant son lit, assis en privauté nocturne en sa chemise, se vint complaindre droit-cy de son adventure , et portant par escriptla manière du détestable péchié commis en lui, vint demander lieu aussi et commémoration de son cas , et pareillement son fils, nientmoins, jà-soit-il que le cas du fils gisoit plus en incrépation " à felle fortune qu'en procurement d'homme; car avoit esté tué casuellement par un esclat de canon rompu, lequel férir vint sur sa dague homicide jadis du conte Douglas son parent, laquelle tournant pointe vers lui entra au corps, justicière, ce sambloit, de viel délit. Donc, comme le cas estoit de triste exemple, se vint présenter droit-cy avecques son père, paraulx presques en infortune, lesquels, comme il m'escheit de les regarder de près, je congnus que c'estoient les deux roys d'Escoce père et fils , et dont les âmes ramentevoient leur accident et expectoient ■■ mémoire*.
' Sur ses pieds, debout.
2 Var : Imputation, Mss. de Florence et 880 de l'Arsenal.
' Var : espéraient. Ms. de Lille. Expétoient mémoire en estre faite. Ms. 663 de l'Arsenal,
* Robert III, mort de chagrin en 1406, aprSs avoir vu périr son fils aîné; Jacques !«■■," mort assassiné en 1437; Jacques II, qui poignarda lui-même le comte de Douglas et qui fut mortellement blessé par les éclats d'un canon en 1460.
Ces trois roys doncqiies assis en banc, vint le quatrième que je congnus d'entrée , et estoit le roy Lancelot, roy de Naples jadis , lequel, après avoir pris Rome par force, rebouté le roy Loys d'Anjou, et ayant mis siège devant Florence, fut apprébendé d'amère mort'. Donc, soy doulant de la trabison en lui commise, vint lui deuxième, lui et sa mie, portans en leurs mains le venin de leur mort, par lequel comme Hercules jadis mourut en une cbemise ardant, brûloient ces deux pareillement en flambe borrible; et comme si ce roy eust voulu imputer sa mort, ce sambloit, à la damoiselle sa mie, et elle, la sienne à la coulpe de son amy, vinrent estrivans l'un contre l'autre par accusation contradictoire , disant le roy premier : « 0 maudite et « de maie beure née% par le cruel inbumain courage « de ton père envers moy, tu, fille, m'as procuré ceste « cruelle mort , moy confiant en toy ! » Et disoit l'autre : « Et pour estaindre en moy, innocente, le tison de ta « luxure, il faut que ma jouventé' compère, faulx roy, la « desrision de ta fortune! » Et en cestui endroit, contraires l'un à l'autre, portèrent leurs procès par escript, et en autre endroit se monstrèrent concordans ensamble contre le desloyal père * qui , pour donner mort à un roy amoureux , soubs trayson d'ongnement , consenti en la mort de sa fille, frotteresse du venin *.
Comme ce roy doncques passoit oultre atout sa mie , le
' Ladislas ou Lancelot, roi de Naples, mort misérablement en 1414 après avoir formé le projet de ceindre la couronne de roi d'Italie et de reléguer le pape dans la cité Léonine, c'est-à-dire dans la partie de Rome, située au delà du Tibre.
* De malkeurée mère née. Ms. de Bruxelles, 10485; de malheurée femme viée. Ms. de Florence.
^ Il convient que monjouvent. Ms. de Lille.
* C'était, dit-on, un médecin de Pérouse. ' Forteresse. Mss. de l'Arsenal.
siévirent prestement deux corps mucbiés et entoulliés en toges de deuil, jusques h non en conguoistre visages, ne personnes. Aucunement par dessoubs leurs affublements s'apparissoient plaies et dégoutemens de sang, dont semblant firent de les vouloir couvrir encores par temps , et non vouloir quérir droit-là autre cbose fors pour oyr tant seulement les autrui plaintes, et pour sçavoir tant mieulx tolérer leur tristeur par autrui mescbief. Donc, comme ce je considérasse, et que le celer mouvoit d'eux, ne me mis en payne aussi d'en plus enquérir, mais comme céloient leurs personnes et leurs cas, me fis ygnorant aussi de leurs noms'.
Vint après un conte d'Armignac, connestable de France, liés avec lui le chancelier du roy et Rémonnet de la Guerre% traînés tous nuds par rues et quarefours en toute desrision et crudélité par peuple esmu, dont eulx, affin d'en complaindre leur malheur en ce temple et d'en reffreschir la mémoire au lieu dû , se vinrent ramentevoir droit-cy par lamentable ostension , lesquels, comme fait avoient leurs personnages et pris banc , les siévit sur queue Montagu, grant-maistre d'hostel de France', lequel je congnus par ce que pendu le achoisy" par dessoubs les
' Quels étaient ces personnages"? Probablement le duc Louis d'Orléans et le duc de Bourgogne, Jean Sans Peur, que Chastellain ne croit pas devoir nommer, afin de ne pas réveiller de douloureux souvenirs.
^ Sur le massacre des prisons, où périrent le comte d'Armagnac, le chancelier Henri de Marie et Raymonnet de la Guerre, voj/ez les Registres du Parlement, 29 mai 1418, etMonstrelet, éd. de M. -Douët d'Arcq, t. III, p. 269.
=> Jean de Montagu, grand maître d'hôtel de Charles YI, mis ù mort en 1409. Voyez Juvénal des Ursins.
■» Le achoisy, le vis. S'il fallait prendre cette phrase dans un sens rigoureux , Chastellain , enfant , se serait trouvé à Paris lors du supplice de Jean de Montaigu. mais ceci doit s'entendre plutôt de sa vision T^ar imagination.
aisselles sans teste à Montfaucon, la teste sur un fust ; dont lui soy dolant de telle fin après tant de gloire obtenue, vint ramentevoir droit-cy la perversité de sa fortune non jamais prédoubtée.
Vint après un messire Othe de Gransson, chevalier de hault prix , mais non bien voulu de fortune en son derrenier, portant les manières de son finer en lices de gage , là où couché à l'envers sur le sablon , monstra l'espée murdrière au fondement, dont mourut oultre', qui vaincu lors, confus et plein de honte, ayant porté jusques à celle heure titre d'un des bons chevaliers du monde et des plus exquis, se vint douloir droit-cy à fortune de quoy si ennemie envers lui après si longue félicité portée, ne lui avoit souffert issue de mesmes et à l'avenant de son courage; et désiroit fort, ce sembloit, pour estre exemple à ceulx qui se présument en vanité de leurs corps % estre reçu droit-cy et mis en escout, car il s'y présentoit à ceste cause ^
Un triste et malheureux chevalier vint après, criant inhumainement par rage de mort, pendant en corde en un feu horrible, par exploit de justice, lequel comme je le visse entrer droit-cy, et que multitude de petits enfans
' Dont mounit recréant. Ms. de Florence.
- Q,ui se présument en vain de lems corps. Ms. de la Bibl. imp. de Paris, 1163.
^ Un médecin bohémien, nommé Jean de Granville, avait, dit-on, empoisonné Amédée VII, comte de Savoie. Eudes de Granson, que Christine' de Pisan appelle « le bon Othe de Granson » , lui fit rendre la liberté, mais, fnenacé par l'indignation publique, il fut lui-même réduit à se cacher. Cependant quelques années après, Gérard d'Estavayé se présenta devant Amédée VIII, pour accuser le sire de Granson d'avoir été le complice du crime de Jean de Granville. Le duel judiciaire eut lieu avec une grande solennité à Bourg-en-Bresse : Eudes de Granson y périt. J'ai publié sur ce mystérieux complot une notice qui s'appuie sur la confession du médecin bohémien. Voyez le tome XXIII des Bulletins de l'Académie.
inurdris le sieuvoient crians : Vengeance! m'apensay de son nom et conguus que c estoit le marischal de Rais, seigneur de Haultepart', lequel par sa confuse et doloureuse fortune, pugnitive et droiturière, vint despiter droit-cy sa noble naissance, pour cause de sa vie infâme, priant que adjoint pust estre avec les autres, si place lui estoit soufferte'.
Vint après un duc de Glocestre, nommé Honffroy, fils, frère et oncle d'un roy d'Angleterre, et lequel couclié tout nud sur une table, lié de cordes, je congnus par sa despouille. Faisoit regrets et gémissemens pour percer les cieux, et, couché sur ses coustes' à genoux, monstra avoir au fondement un cornet de vache percé au bout , et parmy cellui coulant une ardant broche de fer, férant* jusques au cœur, afiin de faire sembler sa mort venir de nature , car il fut mis depuis au lit entre deux draps tout nud pour faire le personnage ^ Sy se vint droit-cy complaindre du détestable cas, et prioit qu'en perpétuelle confusion des facteurs, qui mesme point n'y attendoit de honte, pust avoir place et commémoration en ce temple, par argu encontre fortune.
0! comme hastif vint après un messire Gilles de Bretagne', bel chevalier et excellent, nepveu au roy Charles
• HauUecourt. Ms. de Lille.
ï Voyez Monstrelet, éd. de M.Douët d'Arcq, t.V, p. A^.Voj/ez aussi l'Histoire de Charles VU, par ]M. Yallet de Viriville, t. II, p. 412-418.
» Constes, coudes. On lit dans le ms. de Florence : Couché sur ses coustes et genoux.
* Coulant. Ms. de Bruxelles, 21526.
•' Cf. le récit de Matthieu d'Escouchy, éd. de M. de Beaucourt, 1. 1", p. 117, et ce que Chastellain lui-même dit à ce sujet dans sa Recollection des merveilles.
s Comme estoniacqud. Mss. de Bruxelles, 21526 et de Florence.
' Lîilles de Bretagne, qui périt en 1 150 victime d"un fratricide. Voi/ez aussi la RecoUection des Merveilles.
de France et fils au duc Jehan breton , et criant ycellui plouranment dès l'entrée du temple sur fortune, allégua crudélité estre commise en son corps, la plus griefve dont il soit trouvé par escript, portoit en un rolle la nature de son cas, et, mettant sa mort sur aucuns nommés ', se vint monstrer atout la touaille au col dont estrangler le firent en prison, et de quoy la terre crioit pour vengeance sur le facteur, et fondoient larmes de compassion les nues de la triste adventure. Sy vint ramentevoir droit-cy de sa très-misérable injurieuse mort, en obprobre d'autrui, priant pour audience en temps et en lieu et d'estre mis en registre.
Et ne s'oublia mie le conte de Suffolc', monté jadis au trosne anglois comme un second roy, menant François et Anglois à deux mains en coupple , lequel parce que sa fortune se mua depuis et que son démérir lui fit percevoir et craindre péril , quérant fuite et eslongier en terre estrange , se vint présenter droit-cy avironné de matelots de mer, là où mis en un botequin * à genoulx avoit la teste couppée d'une soyoire'^, monstrant cent mille nobles emprès lui pour saulvement de son corps , qui procurer ne lui purent une heure de vie , par hayne encontre lui conçue. Donc, pour réprouver la vanité des hommes et monstrer par vif exemple que richesse, ne pouvoir mondain ne sauvent point l'homme en aveugle degré, vint regéhir' droit-cy sa folie, et demandant place au temple
' Les sires de Montaban? Voyez t. III, p. 213.
^ Guillaume de la Pôle, duc de Suffolk, décapité le 2 mai 1450. Voyez la note ajoutée par M. de Beaucourt à son excellente édition de Matthieu d'Escouchy, 1. 1", p. 802.
' Botequin, batelet, petite barque.
* Soyoire, espèce de faux ou de scie.
' Regfhir, reconnaître, avouer.
pour sa (lépictiou, quéroit sa fin estre en exemple à tous hauts princes et nobles hommes.
Comparut aussi tout confus droit-cy un messire Alure de Lune', connestable de Castille et grant maistre de Saint-Jacques, en son temps doubté et obéi par égal avecques son roy, fier et orgueilleux envers chascun et despiteux en sa hautesse% tirant à lui les aournemens du royaume soubs obscur personnage , amassa multitude de millions d'or en confort de sa fortune , lequel , parce que son descongnoistre tourna après contre lui, et que comblesse de vaine gloire le mena jusqu'en aveuglement et desvoy, dont, atteint de crisme de lèse magesté, fut mis par exploit de justice à mort, vint droit-cy se remonstrer atout son hourt, son corps en quatre pièces dessus et la teste tollue, et veullant préadviser les hauts montés en la roue de futur péril , et leur estre figure et miroir de félicité mal usée, vint faire dérision de soy-mesme, et comme fortune, ce congnoissoit maintenant, lui avoit fait la moue en derrière au temps de son haut régner, présentement, ce sembloit, venoit faire sa plainte à gloire mondaine ^ qui mené l'avoit à fin confuse.
Vinrent après deux chevaliers en manteaux espintelés * de larmes de sang rouge parmy, et dont les corps dessoubs reluisoient comme béricles ; portoient ymages de haute valeur, samblant de vertu et de noble affaire, mais de povre et escharse destinée en longuesse de vivre. L'un sy estoit messire Cornille , bastard de Bourgongne', l'autre, le noble et vaillant chevalier, messire Jacques de
' Alvarez de Luna, décapité en 1453.
- En sahantise. Ms. de Florence.
' A gloire soudaine. Mss. de l'Arsenal.
' Espintelés, tachés.
^ Tué en 1153 au combat do Rupclmoude. Voyez t. II, p. 306.
Lalaing*', fines en subit, l'un d'une pique, l'autre d'un coup de canon. Sy se vinrent droit-cy remonstrer avec les autres, non pour eux douloir de leur mort, ne des facteurs, mais pour arguer contre fortune, qui ne leur avoit souffert vie pour à haut contendre, et de quoy avant demie vie, leur avoit préparé si soubdaine fin. Donc, eux désirans à faire fuir vanité et orgueil en vigueur de corps, et présomption en jeune baceler par leur exemple , se vinrent ramentevoir droit-cy entre les malheureux, et alléguans devoir estre reçus en cestui temple, prouvoient leur cas aussi estre mettable en record de livre.
Tout prestement comme les dessus-dits furent assis, vint messire Prégent de Coëtivy, admirai de France % affublé pareillement d'un cler manteau, mais non bien voulu de fortune en son derrenier, parce qu'après haute et glorieuse conduite par lui faite longuement du fait de ce royaume, et de quoy la chose publique et mesmement sa privée personne avoient tiré ^rant fruit, celle faulse traitteresse fortune , ce venoit criant , alors que mieulx pensoit à ordonner après de ses affaires et de son estât et salut, le vint mener soubs l'affust d'un canon, et lui promettant en tous périls et dangiers sauve vie, le fit fîner sans parole. Sy se vint douloir droit-cy de la trahison, et non mal content au fort de sa mort , là où ailleurs seulement argua contre fortune de sa termination subite, là où trahison estoit cause de son malheur, ce disoit, et de quoy au temple se devoit faire mention par lettre ou peinture.
Et combien que entre les hauts princes et les nobles barons envis on députe siège à ceux de bas estât, toutes-
' Tué la même année au siège du château de Poucke. Voyez t. II r.362.
^ Mort au siège de Cherbourg, en 1450. Voyez t. VI, p. 444.
DE liOCACE. 91
voies telle peut estre la vertu de l'homme, telle sa famé et auctorité à son entrée que de l'issue qui forme son titre tel ou tel, on peut et doit faire narration à l'exigent de la cause. Cecy je dis pour un cler homme, noble à cause de sa vertu et de haut affaire, et de qui les nobles, si vertu leur est chère, ne doivent avoir vergongne de lui prester escout : ce fut Jacques Cœur, argentier jadis du roy Charles, homme plein d'industrie et de haut engin, subtil d'entendement et de haut emprendre , et toutes choses , comme ' hautes fussent, sachant conduire par labeur. Donc, sa diligence et activité, qui toutes se convertissoient en affaires publiques et en chose de profit et de gloire à son maistre, tant le firent monter haut et tant multiplier en biens que, en Testât de sa vacation , n'avoit pareil à lui au monde. Estoit venu de cent à cent mille , et de cent mille à nombre de millions, par son sens. La gloire de son maistre fit-il esbruire en toutes nations et terres, et les fleurons de sa couronne' fit-il resplendir par les longtaines mers. Tout le Levant il visita atout son navire, et n'y avoit en la mer d'Orient mast revestu sinon des fleurs de lis. Alexandrie et Al Kairelui estoient cottidiens ports', et ne voloient ses yeux qu'en la circuition du monde pour tout seul l'estraindre. Quéroit à appliquer à lui seul par vertu ce en quoy les diverses nations du monde labeurent ensamble par divers regars % dont envie crut dure sur lui, et s'espoantèrent les cœurs des hommes de son haut contendre ; mais comme fortune l'avoit mené au
' Combien que hautes fussent. Ms. de Bruxelles, 21526.
- On lit dans quelques mss. : Colchidiensports.
'■> Des documents déposés à Paris aux archives de l'Empire concernent le comptoir fondé à Bruges par Jacques Cœur, au mois d'août 1451, au moment m^me de son arrestation. Voi/ez la savante notice de M. Vallet de Viriville sur Jacques Cœur, pp. 13 et 16.
sommet de la haute périlleuse roche, là où le monter plus haut lui estoit impossible, et le descendre, naturel et de grant péril, lui, béant tousjours plus à difficile que à faisable et plus à extrémité que à mesure, aveuglé enfin en sa haulte et prospérant fortune, se trouva' à l'envers; et après avoir ses trésors espars en diverses régions, ses gallées vagans 'par les estranges mers , avoir grâce du plus haut homme du monde en son estât, avoir preste à son maistre deux cens mille escus de prest et deux autres cens mille à terme * pour le recouvrement de Normandie , fut accusé et atteint de crime commis, fut mis en prison, condempné à mort par sentence et le tout sien confisqué au roy, et jugé finablement en la restitution de trois cens mille escus d'amende arbitraire. Donc, après longue prison tenue en grant amertume de cœur, enfin trouva voie de soy embler par nuit, et se despaysa' là où en quérant ses adventures soubs escarsse nouvelle fortune, mourut en Roddes, exillé du ventre de son honneur, le royaume françois, à qui avoit fait tant de glorieux services. Sy s'en vint remonstrer droit-icy à teste encline, et priant que de grâce pust estre reçu au collège des malheureux. S'accusa de sa faute, quant de sa haute fortune n'avoit sçu user en crémeur de Dieu et en admodération de sa convoitise* par trop extrême.
Hastif après, pour soy monstrer, vint l'empereur de Grèce derrenier régnant, cellui à qui sa cité de Constantinoble avoit esté ostée par le Grand-Turc, son peuple
' Se tourna. Ms. de Florence.
- Oq lit dans quelques manuscrits : Deux cens mille escus à terme, et deux autres cent mille au trésor.
■' S'espaysa. Ms. de Bruxelles, 10485.
* De son infortune. Ms. de Paris, 1226. En amodiation de sa convoitise. Mss. de Florence et 880 de l'Arsenal.
occis et mutilé, les femmes et les églises violées, la sainte vraye croix traynée confusément avecques toutes desrisious et crudélités désespérables, et pour consommement et fin de tous, cellui à qui en vieux jours et tout chenu on a voit couppé la teste eu sa propre royale cité ' . Icellui randissant sang de martyre, plus complaignant sa cité perdue que sa propre mort , vint affuyant droit-cy , et plourant la crestienneté estre ahontie en son malheur, se vint seoir sur le banc des roys pour y estre oy selon sa cause.
Combien que tourbes de hauts hommes anglois venissent accourans droit-cy plaintifs , remonstreurs de maints douloureux meschiefs en quels fortune les avoit trait et fait finer nouvellement par division , toutesvoies deux princes, droit-cy, de parti contraire , les ducs d'Yorc ^ et de Sombresset% mis au front des autres, se vinrent consorter en ce temple, et monstrans leur dure soubdaine mort procurée, ce disoient, à chascun en juste querelle, vinrent droit-cy mettre leur cas en termes. Et laissans en disputation leurs causes contraires aux nobles et clercs , demandèrent aussi la place de leur histoire estre octroyée.
Vint après un noble personnage à double clarté, c'est à entendre de vertu et de naissance, portant en sa main une fiole de poison , dont servi en Cypre fut et avancé de mort : ce fut messire Jehan de Coymbre, prince d'Antioce, lequel je recongnus par l'ordre qu'il portoit au col , qui estoit l'ordre de la Thoison d'or. Et ycellui, voeullant
' Constantin Dracosès, dernier empereur d'Orient, mort en 1453, lors de la prise de Constantinople.
' Richard, duc d'York, tué le 24 décembre 1460 à la bataille de Wakefield.
^ Edmond, duc de Somerset, tué le 22 mai 1455 à la bataille de Saint- Albans.
faire pleurer la perte de sa personne et recenser les futures mémoires de son liant vouloir, lequel envye avoit prévenu par dol, se vint nombrer droit-cy entre les malheureux, et réputant sa cause non moins triste que beaucoup d'autres, remonstroit place lui appartenir au temple, et point n'y mettoit de doubte '.
Vinrent en un autre grant flot après tant et si grant multitude de tels et de tant de diverses régions et manières que possible ne m'estoit d'en faire nombre, ne distinction; avoient clarté les uns avecques infortune, et les autres, avec ténébreux et malheureux finer, avoient confus et honteux chappellet. L'un boutoit sur l'autre par haste de avoir entrée, et comme si chascun eust voulu estre premier, n'y avoit ordre, ni règle en leur tumulte; boutoient avant leurs diverses enseignes d'infélicité et crioient tous ensemble pour estre oys : à chacun cuisoit l'attente.
Là vis-je le roy de Poulaine', qui se plaignoit de malheur en courte vie, lequel, non obstant que vainqueur, fut en bataille turquoise, avec le cardinal, escorchié. Y fut tué toutesvoies en gloire et en los sur tout roy de son eage, et n'accusoit fortune en riens, sinon qu'escharse lui avoit esté en jours à l'advenant de son haut vouloir.
Là vis-je pareillement le roy de Honguerie, Lancelot', lequel usant des mesmes termes de cestui, proféra une mesme action* contre fortune par infélicité de court règne, et porta occultement aucunes boistes, ce sembloit, desquelles il alléguoit procéder sa mort non atteinte en racine.
» Voyez t. II, pp. 97, 121 et 386.
* Ladislas IV, roi <ie Hongrie et de Pologne, tué en 1444 à la bataille de Varna. Voyez t. I", p. 25 et t. II, p. 153.
* Ladislas V, roi de Hongrie. Il mourut en 1458. Voyez t. III, p. 377.
* Question, Ms. de Florence.
Là se présenta aussi et bouta fort pour estre oy le conte de Cil ' , tué emprès le roy de Hongrie son maistre, et depuis décolé tout mort par le facteur , et de quoy le fils du Blanc", facteur du cas, en cliut en dure et malheurée mort après, avant son terme.
Icy perçus aussi un messire Estienne de Porcaire ' , romain, qui tendoit à mettre sus ancienne liberté en Eome, à tuer le pape et les cardinaux. Sy se vint présenter droit-cy, pendu en corde et du plus mauvais emprendre que oncques conspira homme ; se douloit* de sa fortune non concordant à son œuvre.
Je vis un Bellomier ' aussi , Savoyen , que le légat Félix ^ fit pendre en confusion, et lequel, si de son cas eust pu avoir escout, en vouloit faire grant noise.
Un autre de pervers semblant, Guillaume de Flavy, vis-je affuir droit-cy pareillement, lequel imputant sa mort à sa femme, en partie accusoit soy-mesme avoir esté digne de mauvaise fin par la perversité de sa vie '.
Un Gilles de Postelles, noble escuier du pays de Haynau, s'y entretrouva avec les autres, et fine par justice sur un hourt, se douloit de l'esquartelure de son corps, honteuse à son lignage ^
« Ulric, comte de Cilley, tué en 1456. Voyez t. II, p. 146. ^ Jean Huniade, surnommé le Blanc de Hongrie.
* Etienne Porcari, chef d'une conspiration contre le pape Nicolas V. Mis a mort en 1453.
* Et comme souspirant homme se douloit. Ms. 663 de l'Arsenal.
* Bellomier ou Bolomier était, d'après les historiens de la Savoie, un secrétaire de l'anti-pape Félix V, dont les conseils tendaient à la continuation du schisme. Les nobles de Savoie le firent enfermer dans une prison ; puis on le précipita dans les eaux du lac Léman.
^ L'antipape Félix, après son abdication, reçut le titre de légat ponifical en Savoie.
' Guillaume de Flavy fut accusé d'avoir favorisé la prise de Jeanne dArcàCompiègnc. * Voyezi. II, p. 85.
Icy aperçus aussi qui faisoient leurs regrets, Gyac ' et le bastard de Bourbon' et maints autres, qui apportoient les cas' de leur mort, et lesquels seulement de mort non prédoubtée faisoient leurs reg-rets , entre lesquels aucuns imputoient à fortune leur telle et telle fin, aultres à leur démérite et à péché, dont il devoit ensiévir punition.
Sy y vis aussi un nommé Jacquet Chabot*, poitevin, atout une doUoire, sans teste', le tronc du corps esquartelé, qui durement se plaignoit de la honte que procurée avoit à soulignage.
Sy en y avoit tant d'autres de grans et tant de moyens en double sexe, et de tant de diverses manières et conditions de finer et d'eulx complaindre que non possible ne m'estoit d'en congnoistre la quarte part, parce que à flot et tout à une assamblée acouroient entrans. Donc, si tost qu'entrés furent et que chascun isnellement prit place et siège selon son estât , lors comme si ce fust par mystère autre que terrien, cessa le murmure, et le dehors du temple, de là en avant, demoura sans encombre.
Comme doncques j'eusse tout vu cecy et avisé, et que au surplus je me atteudoie bien à autre nouvel mystère devoir ensieuvir, prestement vîs-je entrer en vif personnage une royne atout couronne en teste, menant en main un
' Pierre de Giac, favori de Charles VII. Après avoir été mêlé dès l'attentat de Montereau à de ténébreuses intrigues, il devint lui-même victime d'une intri^jue de cour et fut noyé en 1427.
* Alexandre, bâtard de Jean l'^', duc de Bourbon, célèbre capitaine d'écorcheurs. Charles VII le fit noyer en 1441 à Bar-sur-Aube. Voi/ez Jean Cbartier, t. II, p. 12, et Monstrelet, t. V, p. 458.
' Les sacs. Ms. 21526 de Bruxelles ; mss. de l'Arsenal.
♦ La maison'de Chabot était une des plus illustres du Poitou. Jeanne Chabot épousa Jean de Chambes, maître d'hôtel de Louis XI.
Une de ses filles fat la dame de Montsoreau, maîtresse du duc de Guyenne ; une autre fut la femme de Philippe de Commines. ' Atoîit unedolloire sur sa teste. Mss. de l'Arsenal.
roy son seigneur et mari eu vie aussi , par différence de toutes les autres présentations comptées, dont les ymages ne se faisoient que par fiction'. Ces deux doncques, entrant au temple , la royne , essuyant ses yeux de ses pleurs, tira vers la tombe, là où, en passant devant les royaux sièges, tout se leva par honneur devant elle, lui donnant salut, qui, pleine de savoir et de nobles mœurs, leur rendit tel pour tel et les fit reseoir. Sur quoy, qui me feroit question qui estoit ycelle , ne pour quoy ellemesme et moindre prenoit l'honneur sur son plus grant comme de le mener % de cestui second article je me tairoie volontiers et en laisseroie la décision aux interprétans; et, sur le premier, je responderoie que c'estoit la très-doloureuse et desconfortée royne d'Angleterre, menant son seigneur , le roy Henri , et laquelle quérant à complaindre d'ambedeux la triste cause, vint en ce temple rassouagier sa désespérée adventure.
Comme doncques, après grâce obtenue de parler, et que emprès la tombe pâlissoit tel fois en couleur, tel fois rougissoit comme perplexe entre dire et taire, s'arresta à l'endroit des pieds', et un peu soy appuyant à un coude sur le marbre , fît samblant de reprendre halaine et rasseurement de manière , donc , après courte pose , tantost commença en souspirant à dire ces mots :
« 0 homme de perpétuel los, glorieux historien Jehan « Bocace, réciteur des fortunes du monde et des tristes « malheureuses matières , collecteur véritable , hélas ! et
' Par faction, fictivement.
* Le roi d'Angleterre Henri \'I avait depuis longtemps perdu la raison.
* C'est-à-dire, devant les pieds de la statue de Jean Boccace, couchée sur la tombe.
« je qui suis venue vers toy, misérable femme, révérence der la tombe de ton repos et sacrifier ma doloureuse « cause en ton temple, ne tireray-je fruit d'aucune con- « solation de ma venue? Tu m'es aujourd'hui, ô Jehan « Bocace, le seul ressort de ma joye, le seul fruit de mon « convoit que j'ay désiré de longtemps , et auquel quant « je y pourrai parvenir joyeuse, plourant sy n'auray-je a que l'escout de ton oreille, et ne pourray-je impétrer « devers toy un peu de audition , et que tu livres entente « à une femme, misérable chrestienne ! Tu es, ce me ditce on , le docteur de patience en adversité, le réciteur des « tristes matières par manière de compassion , et en « préadvisant les hommes de soudaines fortunes , tu « incites les courages à vertus en délaissant les vices. Si « tu doncques qui les vertus enseignes et les nobles « mœurs, les tristes matières tu relièves à intention de < fruit , et les vices tu blasmes pour les tristes fins , .et « que moy à ceste cause ay pris mon accès vers toy en « ton temple, ne me sera doncques offert grâce d'estre (( escoutée en vertu, qui non meffaite par vice, ne quiers c< que complaindre ma fortune? Tu livras escout, jadis, à « une rabice Médée ; pareillement à une doloureuse Pol- « lixène , sacrifiée à mort , et nagaires à une autre de non ce clair sang, Phelippote la Gastinoise', et à mainte « autre. Moy doncques, qui suis royne et fille de roy, « claire en honneur plus qu'en fortune, et de qui la cause >; doit commouvoir tout noble cœur à pitié, non moins, ce « me samble, mais plus tost que aux dessusdittes, me dois a prester audience. Donc, si tu es homme de singulier « dangier ' et de qui on doit user par espargne, moy aussi
' Phelippote la Gastinoise est l'une des héroïnes du livre deBoccace. '' De singulière magnificence. Ma. 10485 de Bruxelles.
DE BUCACE. 99
« je suis dame de siuguler regard et de qui le cas pend « en un extrême. 0 Jehan Bocace, si tu reposes droit-cy « sommeillant, sy te resveille, je te prie, et te liève une « heure; ou, si les cieux te logent ravy là sus, sy me fas- « sent prest de ton âme. Besoing est, ou que droit-cy je « meure devant toy non escoutée, ou que tu non escou- « tant renonces à pitié, à ta grand charge et honte. Sus, « liève-toy; esprit, rentre es artères et veines de ton « délaissié corps , et donnant aux membres leurs divers « offices, prépare l'organe de ta bouche pour me prester « parole. »
A tant, comme si par miracle Dieu ouvrast en ce mystère, le corps du gisant en tombe ressuscita, et, resaisi du propre esprit de jadis par une estormison soubdaine, fit ouvrir sa tombe, là où assis estoit en une chayère d'or. La royne, toute entreprise du cas, quant le perçut, perdit parole, et honteuse de son importun parler, différoit toute confuse de plus dire mot jusquesque l'occasion lui viendroit d'ailleurs constraiute de respondre, mais comme gaires n'y avoit de bargaing à parler premier, et que le suscité mesmes sembloit estre mu en la presse de la clamante sur lui, lui ayant cause maintenant de parler après l'autre, commença par interrogation sa parole et dit ainsi :
BOCACE
Qui est-ce qui me traveille droit-cy clamant et qui une âme en repos fait redescendre en terre par presse importune?
LA ROYNE
Ce suis-je, Jehan Bocace.
BOCACE
Qui es-tu qui dis : « Ce suis-je? »
LA ROYNE
Moy, ta dévote pèlerine, la royne d'Angleterre.
Et que me veux-tu si esmue?
LA ROYNE
Je veux que tu m'escoutes humainement, et que ma pitié soit conçue en la tienne par compassion.
Que te ferai-je? Point n'est concédé à esprit d'avoir repaire avecques les vifs, ne exercer action corporelle.
LA ROYNE
Non, s'il n'est que Dieu te souffre par grâce ce que faire tu ne peux par nature.
Pourquoi doncques me surquiers-tu?
LA ROYNE
Je te surquiers voirement et ne te cesseray atempter importunément jusques je auray tiré conseil de toy et aucun resconfort, ou que je soie mise en ton livre pour toy réciter ma cause.
Du livre, tu parles en vain, mais au conseil je m'accorde par si ' que ton cas soit aussi compassible que ton semblant.
' Par si, à la condition.
DE BOCAGE. iOl
LA ROYNE
0 Jehan Bocace , ce n'est riens du samblant emprès ce que est en cœur; je suis cent fois plus martyre en dedans que par dehors; je suis la passe-routte ' des malheureuses chrestiennes , et de toutes les chétives du monde nobles femmes, la porte-banière ; bersal" de fortune à tous lez, celle entour qui toutes les tempestes et tribulations du monde se avironnent et que ruynes, confusions, opprobres et amères nouvelles traveillent et tuent , riche de titre et de haut nom , puissante en l'estime du mot , mais la plus povre des povres et la plus basse des misérables ; fille de roy toutesvoiespar naissance, et royne par conjonction de mariage à un roy non roy, lequel , portant couronne n'a point de royaume , et sceptre en main n'a subgect , ne crémeur , par quoy délaissant ce nom de royne porté en vain, me répute une povre chamberière dont le titre m'est plus propre. Que dirai-je de mon estât? Je suis l'avieutie ' du ciel et des hommes , relenquie de toute parenté et propre sang , et mise en l'abay de fortune et du monde par desvoiement de nature. Je suis celle à qui l'honneui' du monde tourne le dos par infraction de sa loy, et à qui raison bée à prestance d'ascout pour entendre à faveur publique. Je suis celle envers qui noblesse se mésuse par ouvrer mal et envers qui justice va clignant ses yeux par dissimulation fainte; je suis le perron du royaume anglois sur qui fortune se sance de son couroux , et dont la mocquerie m'a mise en foule à jamais inréparable. Je suis l'ymage du royal palais vilainement esgratinée, et dont
' Passe-rouite, celle qui est au-dessus des autrea.
- Bersal, berceau, but vers lequel se tirent les flèches.
' ^'^ar : la vïlté, la mendre.
l'injure se coule' en riant par léaulté faillie. Je suis celle en qui est finée angloise salut , et par qui malheur Angleterre est entrée en perpétuel désordre, subg-ecte désoremais à mutation et à puissance instable d'une main à autre, et dont le règne n'y aura durée, fors d'autant que le régnant à tort y aura pouvoir. Sy en est jà l'exemple et commencement, hélas ! venu sur moy, et lequel en temps advenir sera matère et occasion de faire le samblahle sur un autre, et de faire toudis insurrections nouvelles par nouveaux tyrans sur ceux-mesmes qui parvenus sont par force illégitimement à règne; par quoy, je prévoyant cecy, ay-je bien dit que le désordre" y est entré jamais terminable.
0 Jehan Bocace! qui est-il qui oyt oncques dire, ne qui trouva en livre un pareil cas que un roy d'Angleterre, roy de droite ligne, couronné jadis roy de France en Paris , possesseur du sceptre anglois par quarante ans , ayant fils, vray hoir, et lui-mesme venu de père en qui Angleterre prit plus de gloire , et que ycellui , par mutation de peuple et de pays, par subgestion de mauvais* hommes, et par longue desloyale machination conspirée, soit en sa pleine vie et au milieu de son eage chassé confusément dehors de son throsne et hors du ventre de son appartenir par son propre subgect , lequel soy eslevant en roy et soy formant contraire de son souverain seigneur , journellement par toutes voyes de fait et par multitude de dures batailles , en fin nous a expuls , mon mari et moy, et prévalant en son tort sur nostre juste querelle , a dévoré en son espée la noblesse angloise , comme le sang encores m'en pend au manteau que je
' Dont fortune va en riant. Ms. 1163, bibl. imp. de Paris. ^ Q,ue la discorde. Mss. de l'Arsenal.
^ Très-mauvais. Ms. de Lille.
porte pour l'exemple du cas. 0 femme infortunée , nagaires encoires puissante royne en Londres, pleine de gloire et de excellent honneur, liélas! et aujourd'hui ne m'est demouré une féaulté de vassal, ne recongnoissance en ville qui se ose monstrer, pour peur' de mort"! N'est place nulle remèse' qui me soit refuge pour me sauver, ne courage en qui je mette seurté ou fondement d'espérance. Tout m'est tourné contraire, ciel et fortune; tout m'est failli et abandonné en estroit besoing. Et si j'eus oncques riens de féable et de certain ressort, ou il est mort pour mon honneur vaillamment*, ou tourné à parti contraire , dissimuleur craintif. Donc, destrainte d'amertume et qui ne véoie plus terre qui ne me fust fosse de mort, me suis fuie en Escoche, là où vivant d'emprunt et reçue soubs promesse de secours , portant mainte estroite povreté honteuse, Escochois en fin m'ont laidement déçue; et m'est tournée la fiance qu'avoie en eux , en playe de trahison' extrême,
0 noble historien , que diray-je en outre? Que diray-je du désespérable dangier en quel fortune m'a menée encores? J'ay esté mise à saqueman par main mise en mon corps, maniée des viles mains homicides de mes desnaturés subjects, menassée de mort furieusement, mise à genoux plourant soubs brandissante espée , là où despouilliée du derrain de mon avoir et non faisant poix de ma perte, non de ma propre misérable personne, mourust ou non , fors tant seulement de mon fils, le royal héritier, division
' Pour doubie. "Ms. de LiWe.
- Cf. t. IV, p. 294.
' Reinèse, restée.
♦ Ou il est mort 'pour moy honoré et vaillant. Ms. de Lille. Ou il est mort pour moy honorer vaillamment. Ms. de Florence. ' Desrision.^i%. de Bruxelles, 10485.
104 l'E TEMPLE
sourdant entre mes butineurs' ennemis à cause de ma despouille dont ils s'entretuoient par entendre eux-mesmes à leurs propres vies S m'envoya Dieu évasion de leurs mains, comme par miracle, là où atteinte de fréeur et cuidant que mort me sieuvist toudis, par peur conçue, craignant plus perdre mon fils que ma cliarongne, pour sauver celui, me trouvay constrainte de le mettre en la main d'un murdrier, en la main d'un brigant agaitteur de gens en une forest, lequel recongnoissant l'iioir d'Angleterre, divinement inspiré , ensamble la triste misérable mère menée à ceste fin, le reçut révéramment, promit d'en faire œuvre mémorable à tousjours, et mettant promesses à effet, tellement s'y porta que la vie aujourd'liuy lui est sauve par ses mains, et est encore estorée Angleterre de royale lignée droiturière.
Hélas ! où est oy oncques plus estroit dangier, ne que mère fust constrainte de faire tel abandon, non pas mère tant seulement royne comme moy , mais mère la plus povre du monde qui s'y osast attendre? Certes, entre les histoires angloises, point ne sera ceste-cy la moindre pour le temps futur, ains avec gloire qui me sera due de telle adversité avoir portée, sy en sera la matière plourable sur toutes par le conter de ma personne. Donc , et si je ay maintenant conté tout en gros mon dur malheur, et qu'à toy, bénigne escouteur, m'en soie un peu sancie' par complainte, reste toutesvoyes encores un point importable , et lequel quant tous les autres ne peuvent que donner tourment au corps à terme de vie, cestui-cy me laisse perpé-
' Mes hayneux. Ms. de Florence.
^ Eîix empeschiés poîir paour de leurs propres vies. Ms. 1163, bibl. imp. de Paris.
» Un peu deschargiée. Ms. 663 de l'Arsenal.
DE ROC ACE. i05
tuelle morsure en mon honneur et famé. Car, non contens aucuns de m'avoir osté les biens de fortune qui ont mutations variables, de m'avoir tué mes amys et loyaux subgets devant moy, de m'avoir chassée confusiblement' en mendicité estroite, d'avoir mis main en moy et machiné en ma mort, me sont venus oster et embler les biens de grâce que j'ay de Dieu, et que j'ay quis à maintenir en vertu et en usage de preude femme , mentans voluntairement (Dieu m'en soit juge!) et disans que le fruit démon ventre est fruit de fornication et d'emprunt, et venu de basse rachine, non digne* de paratteindre à succession royale. De quoy, quand la vengeance ne peut estre devers moy à l'appartenir du cas, au moins supplie-je à la divine équité de là-sus qu'en temps et lieu m'en fasse droiture. J'en ay esté faire ma plainte à mes parens , signiffié aux princes chrestiens mon adventure, au roy de France Loys requis de confort, qui me relenquit , pareillement à mon père et ailleurs, qui n'osent ou ne peuvent. Seul un prince, le duc de Bourgongne, envers qui on m'avoit procuré indignation par faux rapport, et en qui face je craignoie me trouver , doubtant qu'il ne me daignast congnoistre: icellui seul m'a reçu piteux, et jetant tout yreux souvenir derrière le dos, m'a ouvert le coffre de l'honneur du monde, par bonté monstrée, m'a confortée de ses paroles, m'a fait experte de son noble courage; m'a donné largement de ses biens, m'a fait conduire hors de dangier jusques en paternelle main% et qui ne suis que sa parente en tiers degré, dont oncques il n'en tira fruit, m'a obligée comme fille envers lui en laudation perpétuelle, qui bénir
' Confusément mise. Ms. de Florence.
- N'est digne. Ms. de Bruxelles, 10485. ' Voyez tome IV, p. 332.
i06 LE TEWLE
doy l'heure de mon accès vers lui craintive*, etmauldire la cause pourquoy si à tard l'ay congnu ; car, espoir, ce qui m'est advenu maintenant, ne fust point ainsi ^
0 Jehan Bocace, donc en voyant ceste misérable royne tourmentée ainsi et entouUie en un coûte '■' dont la durté l'estrangle, que diras-tu droit-cy? Ne sera reçue en toy sa lamentation et ne te mouvera à pitié de sa fortune, dont de mille ans nulle telle n'a esté vue? Respons et dis que t'en semble, ne quel siège je doy avoir en ton temple par perpétuel record?
' Contrainte. Ms. de l'Arsenal, 663.
^ Le 15 décembre 1462, Henri VI, alors à Edimbourg, avait donné de pleins pouvoirs pour emprunter au duc de Bourgogne l'argent dont il avait besoin pour reconquérir ses États. La reine Marguerite d'Anjou se rendit elle-même à Hesdin à la fin du mois d'août 1463, et c'est peu après que paraît avoir été composé ce traité; mais elle ne réussit pas dans sa négociation. Au mois de février suivant, Louis XI, engageant le duc de Bourgogne à diflFérer son départ pour la croisade, alléguait l'influence qu'il exerçait sur l'esprit d'Edouard IV et le danger qui menacerait la France si les Anglais tentaient une nouvelle invasion. << Vous avez, lui écrivait Louis XI, après Dieu esté seul cause d'avoir « fait les deux roys tant de France que d'Angleterre, et leur povez « remonstrer qu'ils vous doivent aider; car vous ne les requerrez ne « pour ambition de seigneur, ne pour haine ou vengeance particu- « lière, mais pour le service de Dieu. » Le roi de France déclarait qu'il se proposait d'accompagner plus tard le duc de Bourgogne avec dix mille combattants qu'il payerait pendant trois ou quatre mois sans toucher un denier de la dîme de la croisade : ce qui engagerait les Anglais à faire de même. Il est assez curieux d'entendre Louis XI, qui dès les premiers jours de son règne consulta les Vénitiens sur la politique (tome IV, p. 199), engager le duc Philippe à se méfier d'eux : « Car ils tiennent une opinion publiquement et sans honte nulle que « quelque promesse qu'ils facent, quant ils voyent leur prouffit, ils la « peuvent rompre sans reproche. »
A ces conseils Louis XI ajoutait des éloges qui lui coûtaient peu. 11 appelait le projet de croisade formé par le duc « la plus haute œuvre « qui oncques fust entreprinse » et lui disait : « Il ne saillit oncques de « la maison de France, passé à cinq cens ans, un si riche prince, ne si '< honnoré, ne tant renommé comme vous. »
" Coûte, conlte. Je ne comprends pas ce mot.
BOCACE
La cause est piteuse, et non moins fait à plaindre ta personne ; mais n'est de si grant poix ton infortune, comme tu Guides ta complainte estre fondée en cause.
LA ROYNE
Comment ce?
BOCACE
Très-bien, car en toy n'a matière de tristeur, voirement à la mesure de ton doloir..
LA ROTNE.
Comment tristeur? Est-il en terre qui en ait plus que moy, et qui oncques l'eust samblable à moy, ne à qui tant fust cause de la monstrer par parole ?
BOCACE
Le oncques présuppose un long temps à faire question sur les infimes personnes : entredeux il y en a eu des tristes.
LA ROYNE
C'est vray, mais nulles pareilles à moy.
BOCACE
Mais par contraire, tu à cent mille passées es nullement comparable.
LA ROYNE
Comment se preuve?
BOCACE
Par vive raison et par argument qui est démonstrable au doy.
LA ROYNE
Produis-le.
Il est produit en toy-mesme, et ne veul ailleurs qu'en toy fonder mes prémisses.
LA RCYNE.
Dis donc comment?
BOCACE
Le dire en est brief. En toy n'a cause pour toy clamer comme tu le fais.
LA ROYNE
Que dis-tu, ô homme? N'a-il cause en moy de démener deuil et de moy desmesurer en sens?
Il y a aucunement cause de douloir, mais non pas de désespérer.
LA ROYNE
Et si la rage de mon ennuy cause le désespoir que je monstre, comment se pourra doncques contenir mon cœur contraire de sa passion ?
La passion du corps n'est que à la mesure du cœur, mais à tost se recrandit mol courage soubs petite playe.
LA ROYNE
Tu réputes donc à petit mon annuy et le cœur à mol?
DE BOCACE i09
Du cœur et du faix que tu portes, on le voit à l'œil. Le cœur, ce je croy-je bien, est assez bon selon femme , mais il est mal arréglé d'atemprance.
LA ROYNE
Dis comment, je te prie, et là où je suis hors de voye , ramaine-moy à congnoistre ma faute.
BOCACE
Ta faute vient plus d'aventure ' que de vice, et n'est ton accident point si grief que pour en widier les bornes de raison. Il te reste encores ce qui t'est plus cher cent fois que tout ton perdu.
LA ROYNE
Qu'est-ce?
BOCACE
C'est vie en corps sain et entier, vie en cœur franc et à délivre et en fleur de vigoureuse jouventé, disposée à recevoir divine grâce. N'est-ce un précieux estor que celui, et lequel, tant que tu l'auras en tafruition^ comme parfont que tu soies enchute en amertume, sy viveras-tu en possible de plus recouvrer de joye que tu n'eus oncques d'ennuy. Et ce tu dois entendre par toy-mesme et par la nature des temps qui sont de diverses renditions, huy d'une manière , demain d'une autre par mutation de bien en mal ou au contraire de mal en bien. N'est-il vrai aussi, te samble, que au temps que tu estoies heureuse encores
' D'inadvertance. Mss. de Bruxelles 21526, de Lille et de Florence, et les deux mss. de l'Arsenal.
* Fruition, jouissance.
et en ton haut pouvoir, et que tu ne te prédoubtoies de ce qui est en présent, que ce mesme que tu es devenue maintenant misérable, tu le pouvois devenir, et que comme le temps d'alors te rendoit douceur et ris , que après il te pouvoit desnuer de tout et te faire chétive? Appert que oy, car tu es telle. Pareillement doncques, et qui a esté heureuse, et es présentement en abjection, pourquoy ne te pourra rendre le futur temps félicité renouvellée comme le temps passé s'est monstre variable sur toy par adversité présente? Certes l'argument en choses contraires tient lieu, et qui appreuve l'un, il avérist l'autre, et par tant, ô royne , là où le possible est en nature et en disposition d'avenir, là ne doit désespoir avoir lieu pour contendre au faisable. Mesmes, c'est le souverain propre en la vie humaine que de nourrir espoir et de vivre en attente de bien soubs divine prestance. Seulement la mort est celle où espoir rompt ses fondations en temporelle attente, et qui fait quitter à fortune ses biens et au monde son promettre. Les vivans doncques doivent vivre en attente tondis de bien advenir, mais les morts soubs obscur manteau, iceux seulement sont privés d'espérance et de fortune et du monde.
Qui est-il, qui ayant vu jadis Job en sa première béatitude, et ne l'eust réputé à heureux avec le temps, et puis après le veoir chu en misérable tribulation, touché de la main de Dieu comme abandonné, et ne l'eust adjoinct droit-cy au nombre des malheureux , le plus digne des autres? Les deux temps lui rendirent mutation soubs contraire fortune, et le tiers en qui pendoit son restor, celui fonda-il en espoir de recouvrer grâce. Comme doncques son espérer estoit bien et fermement fondé en bonne cause, ne failloit aussi à lui rendre le fruit de mesme à la
DE BOCACE. tli
racine , et par ainsi lui qui au premier avoit esté heureux non agoustant sa félicité, devint assagy misérable, et qui en la vue du monde n'avoit apparence de ressourdre, redevint plus béatifié que oncques et glorifié au double.
Le mesme et tout pareil argument se peut faire de Nabugodonosor, le grant roy d'Orient, lequel par pugnition et verge de Dieu pour son orgueil fut mué comme en usage de beste par oubli de soy-mesme , recouvra toutes voies la seconde bieneureté par miséricorde de Dieu, qui, oultre l'espoir des voyans, le ramena à prospérité primitive.
Et encore se peut faire ce mesme conte de Manassès, le pervers roy sacrifieur ' des ydoles et le contrarieur du nom de Dieu. Ne fut-il pris, pour ses péchés , du roy de Babilonne, tenu en misérable captivité, longuement despect " de fortune, et là où soy repentant de sa vie passée par recours envers Dieu , Dieu arrière commua le cœur du roy en douceur vers lui par miséricorde, et fut restitué en sa première franchise, quitte et délivre, et redevint bon et repentant , et recongnoissant Dieu et ses grâces ?
Mais adfin que je ne conte les anciennes histoires si longuement passées, et que par les nouvelles de nostre temps puis entrer en exemple , qui droit-cy nous serve, vray est que jadis autres que toy sont venus devers moy, plaintifs et quérans ce mesmes que tu quiers ores , m'ont cuidié traveillier en ma tombe, plourans leurs causes là où toutesvoies non permis d'avoir droit-cy entrée ont trouvé à
' Le premier roy sacrifieur . Ms. de l'Arsenal, 880. '■ Despéré. Mss. de l'Arsenal.
l'huis du temple responce par reffus d'audience. De ceuxcy fut l'un une fois Sigismond, roy de Behaigne', lequel jeté par ses propres subgets en la rivière de Duuoe% une grosse pierre au col , tout nud flottant en désespoir de mort, criant au ciel pour ayde, après jour et nuit avoir esté en ce dangier, et regardé de Dieu par miséricorde, fut rescous par un pescheur, lequel le trouvant au bord d'une isle pendant à la chocque^ d'un arbre enl'eaue, le mit en son botequin, et lui interrogeant de son adventure qui il estoit et comment il estoit chu en celui dangier, ne par quelle cause, et de quoy le roy fit tousjours sa fainte en contraire responce, en fin le mena en sa maisonnette, là où il le chauffa et aysa à son petit pouvoir, le revesti de ses propres povres drapeaux*, et après lui avoir fait tout ce que le mieux pouvoit, le convoya aux champs jusques à prendre voye à son plaisir, peu pensant que le roy du pays et son propre seigneur eust esté celui , son misérable et desconforté hoste.
Sy vint prestement doit-cy devers moy pour faire sa complainte, et cuidant que plus malheureux de lui n'eust esté en terre, ne si despect de fortune, pensa que j'en dusse faire grant poids ; mais moy, considérant ses jeunes jours, et que fortune après se devoit muer sur lui par nouvelle faveur, n'en fis point d'estime, dont lui voyant le reffus et le povre recueil de céens , tout argué en lui-mesme de sa lâcheté, et de quoy si peu je l'addaignoie \ prit courage à rencontre son malheur , et attemptant fortune par vertu
• Sigismond, roi de Hongrie et de Bohême, puis empereur. ^ Dunoe, le Danube.
^ A la souche. Ms. de l'Arsenal, 663.
■» Var : Drappelées ou drappelets , drapeaux, drapelées , morceaux d'étoffe, vêtements.
' Je l'accueilloye. Ms. ;de l'Arsenal, 663.
la vainquit et soubmit, vint au recouvrement de son royaume et au desseure de ses mauvais subgets , faulx et hérèses, les pugnit durement, à mordant espée, et depuis comme digne des honneurs du monde sur tous régnans parvint au sceptre impérial à triple couronne , régnant glorieux viellart longuement en haute renommée.
Vint encores et par samblable desconfort droit-cy un autre roy, jadis nommé Alphonse, roy d'Arragon', et Guidant mouvoir ma pitié envers lui par conter son accident , fit sa clamasse droit-cy à l'huis de ce temple, et prit à dire comment lui estant roy d'Arragon possesseur paisible, roy, fils de roy de droite ligne, mais contendant encores à la couronne de Naples, soubs juste querelle, en son plus haut effort et là où glorieusement en son navire nageoit par mer, chassant les Genevois ses ennemis, et espérant victorieusement mettre à effet son emprinse, conquérir pays et peuples , lui-mesme en fin fut desconfit des Genevoises mains qui devant lui fuy oient, et ayant emprès lui son frère, le roy de Navarre et le grant maistre de Saint-Jacques, furent humiliés tous trois et emmenés prisonniers au duc Phelippe de Milan, certes en perpétuel désespoir à celui d'Arragon de sa querelle, et de non pouvoir revenir jamais, ce lui sembloit, à la recouvrance de Naples , ne à widier de prison ; sur quoy, quant j'oys son tel complaindre avant qu'il fust heure, et que son malheur ne me sembloit point à vie, ne de longue durée, lui fis conseillier son retour, et lui annonçant les causes pour quoy u'estoit acceptable droit-cy pour y avoir escout, s'en partit resconforté sur le temps advenir, duquel par vertu et labeur se voua aux dieux que il tireroit fruit, ce disoit, et
» Alphonse Y, roi d'Aragon. Voyez tome III, p. 154.
s'en metteroit en payne. Sy lui en advint ce qu'espoir lui en promit, et devint le dompteur d'Italie , roy des deux Cécilles, doubté par mer et par terre, la verge des peuples et des parfondes régions en mer, et dont la gloire et puissance redondoient et jettoient leurs rays jusques à l'Océan bien avant'.
Et comme ces deux roys droit-cy aultrefois en la mutation de leur fortune me sont venus visiter plaintifs et par mollesse de cœur en non apprise adversité monstrer désolation féminine, il y vint aussi un autre grant duc du sang de France , Charles , duc d'Orléans , lequel pris en bataille à Azincourt, desconfit, au milieu du royal sang, détenu prisonnier en Angleterre vingt-huit ans, envielli en chétivison, oublié et perdu au monde, desnué de tous biens, et pendant en dangier de rançon à lui non solvable, auquel criant sur moy et demandant que je feroie de lui, je fis refuser escout et lui fis promettre, par ce que j'en percevoie, vieux jours advenir de clère et transquille issue.
Je pourroie alléguer beaucoup d'autres de pareille nature , et lesquels par faute de virilité et de constance de cœur sont venus à intention de plourer droit-cy devant moy et de eux complaindre ; mais voyant trois ou quatre exemples pouvoir suffire icy et considérant que multitude d'allégations donne plustost tannance " que fruit, un seul exemple encores me samble récitable droit-cy, et lequel je te vueil conter, freschement advenu : c'est de la royne de Cypre ', royne comme toy,ta cousine et ta contemporaine,
' Le ms. de l'Arsenal, 663, ajoute : oît ses faits reluisaient. - Grevance. Ms. de l'Arsenal, 880.
» Charlotte, reine de Chypre, dont le pape Pie II loue la noble apparence et relevant langage. Voyez tome IV, p. 194.
laquelle oppressée du souldan , expulsée de son royalme par son frère bastard, non ayant pain à manger, ne lieu de refuge , privée de son premier mari par poison , du second mise en extrémité de misère, contrainte en fin de soy mettre en mer pour quérir secours en France, et là oii, flottant parmy les périlleuses ondes , fut prise d'un escumeur de mer, mise à toute nudité et traittée villainement, nagaires se vint rendre droit-cy , plourant et disant qu'entre les nobles femmes chrestiennes n'avoit pareille à elle en malheur ; vint prier que je la misse en mon souvenir, et que à l'advenant de sa cause je en voulsisse ordonner à en faire l'histoire. Donc, pour ce que femme estoit desconfortée durement, et que à dure et amère doleur il y sert douceur selon la personne, moy, soubs espoir qui me prit d'elle, je lui fis donner courtois reifus, et pour signe de resconfort lui fis dire que fortune en demi-vie, ne peut former le titre de la fin de l'homme non encore attainte.
Comme donc à pluiseurs rois et princes affuys ' droit-cy et quérans ce mesmes que toy, ô royne angloise, j'ay vue leur pétition et fait petit poix de leur conte par congnoissance que j'avoie de leur retour en mieux, licitement aussi , mais qu'il ne te g'riefve en cœur, je te puis faire pareil refFus comme aux autres, quant la tienne action que tu y as, est de la mesme nature avecques ceux qui s'en partent escondis% sauve que le soleil de grâce est resplendi sur toy par manière à laquelle oncques les autres n'ont pu parattaindre, ne en riens avoir lueur, c'est d'avoir eu devise famillière avec moy en dedans ma tombe, là où les autres n'ont eu que audience au dehors par interposites
' Affi^ys, présents.
^ Escondidls. Ms. de l'Arsenal. 663.
116 LE TEMl'LE
personnes. Donc, comme la faveur qui t'en est venue de Dieu est plus grande que à nul des autres, l'honneur aussi que tu y prens par dessus les autres, te doit estre de réputation plus chère. Les autres , tu le dois entendre , ont trouvé reffus droit-cy, parce qu'en la vue du monde leur malheur ne pendoit point en endurer' à vie, et que par considération des eages et des personnes il y avoit apparant espoir de mutation en bien et de joyeux recouvrier, par quoy comme à un addeulé ne siet de l'ensieuvir en sa tristeur, par mesmes le complaindre ainsi qui n'a mal , sinon par mol courage, on te doit renvoyer petit plainte, et par ainsi, les dessus allégués, qui n'ont eu que mal de morsure non mortelle , en sont sauvés et garis , toi aussy qui est morse, mais non à mort, tu en gariras aussy comme eux , et seras mise en leur compte.
Qui est celui bien sensé qui bien advisant ta personne, ton sang et ta royale parenté', ton jeune bel eage, ta force et vertu de cœur, ton fruit légitime hoir, la faveur qu'on te porte en couvert avecques l'injure commise en toy, et n'espéreroit soubs l'envoy de Dieu une fois te voir ressourse et reconsolée, et de voir ta couronne reprendre siég'e au propre lieu oii elle a esté tollue? Certes si ceux qui ont acquis les terres à force se fondent en espoir de les garder soingneux, plus encoresqui les perdent par violence en doivent espérer la recouvrance soubs humaine droiture. Ou ton mari, dès maintenant a droit en la couronne par légitime vertu de ses pères, ou il n'y en a point. Si le droit est en lui et en ses pères, l'espoir y est du retour au droit lieu, et si le droit n'y est, et que lui et ses pères ont tenu et
' Var : en durié, en durée.
' Majesté. Ms.de Florence.
DK BOCAGE. H 7
possédé indueraent, dès lors que l'ablation en est faite et en autre main assise, jamais n'y faut avoir attente. Si doncques tu y as droit, et que le tort en est vers autrui, n'as-tu ta fiance en Dieu, et crains-tu tant fortune pour sa perversité que tu en oublies la divine léaulté qui jamais ne mue? N'as-tu l'espoir qu'il te puist restituer piteux envers toy, ce que fortune en usant de sa loy t'a tollu par argu' contre toy? N'est-ce celui qui est au-dessus de fortune et qui peut de tout ordonner, et en qui précept elle fait et laisse? Donc, quant elle n'est que l'instrument qui obéit au souverain recteur, et que ycelui est autant bon par contraire comme l'autre est desléale , pourquoy n'espéreras-tu en celui qui est tout bon et despitera la parverse malicieuse qui n'a pouvoir que d'emprunt? Pense que comme il t'a souffert par elle injurier et fouller pour aucunes fins, occultes à nous et à lui prévues, aussi bien sans elle, il te peut remettre en gloire et en honneur par puissance à elle emblée. Tu en as l'exemple par Sigismond l'empereur, et pareillement par Alphonse, roy d'Arragon, et autres, lesquels, après avoir porté tribulation et amertume de cœur , sont remontés en bénédiction temporelle plus claire que la perdue. J'en prévis la chose pouvoir advenir ainsi : samblablement ' voy-je ton cas en possible. Déa , ce n'est mie de toy comme des personnages que tu vois droit-cy et lesquels y sont reçus à bon profit, car en toy est saine et claire vie qui est fondement et matière d'espérer, et les autres se présentent en mort obscure là où point n'a de receuvre. Comme doncques une âme expirée n'est en faculté de pouvoir mérir, et conjointe avecqu^s
" En usant d'argu. Ms. de Bruxelles. 10485. - Finablement. Ms. de Florence.
le corps toudis peut multiplier et croistre en mieux, samblablement tu, vivant en corps, peux attendre toudis commutation de ta fortune en nouvelle prospérité, là où les malheureux morts qui estaints sont en doloureux umbre, sont tors du possible d'amender leur adventure. Ce que tu es maintenant , ce mesmes fut en ton pareil degré Sigismond , roy de Bebaigne, qui mis au plus parfont de désespoir par aucun temps, par courage toutesvoies et par grâce de Dieu remonta en excelse fortune et repareresse de sa foule; pareillement Alphonse roy de six royaumes depuis soubs un sceptre; Charles duc d'Orléans tout autretel, et tout ce mesmes est encore la royne cyprienne ta cousine, qui, mettant sa confiance en la mercy de Dieu, se tient en ferme espoir toudis de recouvrer, non obstant longue tardiveté qui y est doubtable. Or doncques pour te mettre en espoir par exemples, Je t'ay fait le compte des hautes glorieuses personnes de cydessus, et ramené leur double fortune à figure de la tienne. Encores, si tu veux par plus vif exemple entendre en plus vive salut, tourne tes yeux donc envers le roy Charles, ton oncle, roy de glorieux titre toudis en cas de nom, mais de povre effet longuement en fait de pouvoir, lequel persécuté enmy son thrône de double main, répuis presques jusques aux derraines mettes ' de son royaume, calamité à tous lez et environné de toutes tribulations, d'amères nouvelles et de pertes inréparables, guerroyé de ses propres subgets, descongnu de son peuple, clos hors de ses villes et cités , et mené à povreté et à disette en sa personne, fut constraint de voir régner et eslever en roy un non hoir, ton mari, en Paris, et à lui appliquer la
' Mettes, limites, frontières.
couronne de France en l'opprobre de sa face. Que devint depuis ycelui roy Charles, dont j'oys les pleurs? Que litil en sa telle piteuse adversité, et de quoy toutes régions clirestiennes se sentoient du meschief ? Ne la vainquist-il pas par parsévérance et labeur? Ne la rompit-il par courage et par dilligent veillier, et ne donna-il espoentement mesmes à fortune par non avoir peur de sa grevauce? Certes oyl , car depuis monta de basse et estroite disette en plénitude de biens; de répuise de dehors du sien parvint au reconquest de sa couronne, de ignominie à grant gloire, de irrévérence à crémeur, de guerre à paix, et de ruyne, d'opprobre et de tribulation de cœur à glorieux nom et exaltée puissance non pareille en terre. Et en ensievant ce, où est qui oncques ouyt faire mention d'une royne de tel souffrir alors comme ta tante la royne Marie, qui entouilliée du mesme filet d'adversité de son mari , et abeuvrée en pareil degré avec lui de l'amère boisson de mérancolie qui valoit mort, pleine souvent de souffrance et de povreté non créable, en fin a tout vaincu et toléré eu espoir de mieux, a porté sa povreté en constant attendre , et par obtenir fînablement son fleurissant désir en stabilité de patience. 0 glorieux titre pour femme souverainement de telle haute princesse et de si riche nom, et dont povreté contredisant au titre donne gloire à la souffrante, qui correspond à mérite !
Veux-tu encores , et de plus près , voir un autre exemple , qui te devra férir au cœur? prends recours doucques à ton père le roy Régnier', et droit-là regarde et escrutine méditamment en sa vertu et en la manière de soy comporter depuis quarante ans en çà, que lui chu par
' Le bon roi René. Cliastellain lui a consacré les plus jolis vers de sa liecollection des met'veilles.
fortune de bataille en dure perte, en captivité mené soubs forte main, pendant en dangier de rançon pénible, en engagement de ses terres, en transport de ses villes et fermetés, et depuis mis à délivre du corps et devenu roy de Naples, compétité toutesvoies d'un roy d'Arragon, Alphonse , et impugné de forte main , devint en fin constraint d'abandonner sa royale cité, d'eslongier Naples , son royal vray héritage, délaissant couronne et sceptre et possession en la main de fortune, de revenir sur le sien en France atout nom de roy sans royaume ' . Mais que as-tu perçu en lui depuis d'un tel si grant malheur à tout lez, et en si haute noble personne, ne quelle mutation en as vu en sa chière, par quoy sa vertu s'en trouve moins claire? N'a-il porté sa première perte patiemment et constamment, sa seconde répulsion soubmise au divin plaisir, et autrui force qui prévaloit sur la sienne portée enduramment jusques aujourd'hui en immobilité d'espérance? Oyl voir, et en quoy il a gloire.
Pareillement, et tout en un mesme temps, prends exemple encores à ton frère le duc de Calabre^ lequel, plus grevé de fortune et moins rétribué de vertu que nul vivant, se doit plaindre de toutes les deux, et anientir soymesme à payne de son haut valereux' courage", celui qui par nul haut emprendre , ne par vaillamment diligenter, ne par porter constamment fortunes contraires, ne par
' Comme roy sans couronne. Ms. de l'Arsenal, 663.
- Jean, duc de Calabre et de Lorraine. On conserve aux Archives impériales de Paris (J. 257), un mémoire du duc de Calabre contre les perfidies de Louis XL Adrien de But accuse Louis XI d'avoir hâté la fin du duc de Calabre par le poison.
" Chevalereux. Ms. de Lille.
■* Le ms. de Paris, 1226 et les mss. de l'Arsenal, ajoutent ; Nulle part ' solitaire.
DE nocACE. \n
traveil, ne exploit, ne par nul devoir, ne eraploy en quoy se soit misjusques à ores, oncques n'a sçu tirer fruit encores de son contendre, ne parattaindre à l'efficace de son mérir par longue diligence. Sy a habité les Italies par maints ans, gagné les nations et leur service, s'en est mis en leur fiance en tout haut empreudre, traversant mers, visitant ports, villes et places oppugnaut' par vertu à dure perte de nobles hommes, mais toudis, comme si vertu n'eust point de loy, ne attente de aucune rétribution , et comme si toudis luttast contre vent et s'assaiast à transporter montagnes de lieu à autre, toudis se trouve reculé* en soy avançant, et de naturel cours de vertu en soy ensiévir, dont tous les hauts hommes du monde de jadis ont tiré aucun fruit, lui seul en demeure frustré et n'en peut tirer effet , et, non ohstant toutesvoies que ce lui soit et ait esté longuement matière de désespoir, sy persévère-il toudis en haut animeux courage et en fiance de vaincre une fois soubs divine prestance. Donc, posé que fortune lui soit escharse en lui accomplir ses désirs, lui est advan- •ceresse toutesvoies d'un autre titre par inconvénient', dont la gloire lui vaut couronne, car il resplent en mérites sur tous ceux de son eage et estât.
Toy qui entens doncques et perçois comment non toy seule de haut estât , ains multitude de semblables à toy, roys et roynes, sont et ont esté en tribulation de cœur et en griefve dépression de leur estât, et perçois aussi comment eux tous et toutes et chascun selon sov ont fait de nécessité vertu et ployé dos dessoubs fortune, ont porté et souffert ce que en eux n'e.stoit point à rompre, ont dissi-
' Opprimant. Ms. de Bruxelles, 10485.
- Tondis sa fortune recule. Mss. de l'Arsenal.
' Inconvénient, événement imprévu.
mulé avec le temps, ont fait d'un mal jour feste, et de sauvage mutation , temporelle bonne adventure , ont mis le bon bout devers eux, ont recommandé leur querelle à Dieu, ont advisé au possible du faire : pense au conduisable par sens ', et là où ils ont congnu par moyens pouvoir venir à leurs fins, là ont appliqué force et engin par exécution vertueuse. Sy en ont les aucuns esté payés et satisfaits en ensieuvant leur mérir, et les autres qui encores pendent en espoir, en tireront la mesme fin par persévérer en bien faire. Toy doncques, ô royne angloise, qui as la vivité de tant d'exemples, et dont les personnages mesmes dont se fait le conte sont tes prochains en sang, que veux-tu après? Ne veux-tu, à l'exemple de tes samblables qui ont souffert beaucoup couler, pareillement le tien souffrir par insécution de leurs mœurs, et prendre devers toy l'honneur voulentiers et de gré, là où par le non faire, malgré toy, tu en porteras la honte? Entens droit-cy, les allégués dessus sont de samblable nature avecques toy, et toy avecques eux. Tous deux convenez en une condition de nature humaine , dangereux contre tribulation , foiblès en adversité , de légier troublables , et encontre les felles impétueuses fortunes du monde, povres et frailes. Si toutesvoies les dessusdits tes parents et paraux s'y sont portés vaillans et vigoureux en cœur, et ont procuré gloire à la nature dont ils sont (c'est à humanité qui est fraille) , pourquoy et tu doncques , qui es de la mesme nature comme eux et as les mesmes instrumens pour te deffendre et glorifier comme eux, ne dois et pourras faire honneur à la nature dont tu es du nombre, et vaincre vice et mollesse de cœur par courage, passion et
' Au conduisable présent. Mss. de l'Arsenal.
m BOCAGE, 123
mélancolie par sens, et toute mutation temporelle qui te sèche et murdrist coutempner mesmes pour ta propre paix jusques au mieux pouvoir? Il me semble , et sy est vray, que toy qui vois que les autres en ont obtenu gloire et los, profit et fructueuse fin, que tu aussy à qui gloire est due comme aux autres , dois ensieuvir les autres en voye et en mœurs, adfin de venir à samblable fin comme les autres. Tu-mesme es sage et de parfond regard ; tu cougnois les choses terriennes estre muables, et les hautesses et dignités de ce monde transitoires à un clin d'oeil, peu y avoir de repos , moins de sceurté, mais trop bien multitude de dangiers et de périls ; dont qui n'en sçait faire son preu par sens, c'est celui qui en porte le malaise ' par sa folie. Or se sont tous adonnés à ensiévir vertu tes hauts parens, tournés au 'salutaire de leur besoin, patiens en leur dur, ployans soubs constrainte et usans de sens à Fad venant de leur cas, ont consorti temps avecques fortune soubs qui pendoit leur cause, dont par sens et vertu monstrer en matière d'ennuy sont demourés en repos de cœur selon le possible, et de povreté et d'affliction désespérables ont tiré glorieuse fin et victoire. Tu dois entendre que les haultes possessions et dignités font les hautes personnes, et comme à haut possessant il sied d'avoir hautain regard sur ce qu'il possède, il s'ensieut doncques qu'à haute personne il sied d'avoir aucune clareté de mœurs par quoy elle luise en famé.
Quant doncques famé est due à la personne selon sa hautesse , et que hautesse en soy n'a splendeur sinon en vertu, s'ensuit que vertu est le vray appartenir de haute personne pour consiévir cler titre ; mais quel titre plus
' Lemalvaisepart. Ms. de Paris, 1226.
cler peut acquérir haute personne que faire ce qui se concorde au divin plaisir qui est au monde exemple de bien fertile à propre honneur, prouffitable au corps, salutaire à l'âme, et de glorieux fruit et effet à nécessité publique? N'est-ce titre de haut los à l'homme , scavoir louer Dieu de ce qu'il donne, non murmurer contre lui en ce qu'il envoyé, sçavoir amodérer son ennuy par sens, le toUérer jusques à temps et à terme, et usant d'espoir en matière de mérancolie, prendre la patience devers lui, qui rend fin fructueuse? 0 noble royne, icy pense; icy contourne, te prie, ton entendement, et à mesure qu'il te semble que bon conseil te fait bien mestier , prens de mes dits ce qu'il te semble utile à l'exigent de ton affaire. Tu es triste , et non sans cause; tu as grief importable et je le confesse, mais à mesure que autres' ont porté pareil fardeau, ne porteras-tu le tien, vaillante championne, par condition pareille? Sy feras voir, et au fort si tu as perdu ton royaume et qu'on le t'a osté à tort\ un autre viendra qui le rostera au rosteur et te vengera par semblable. Le royaume n'estoit point tien puisque tu l'as perdu, et sy n'est pas sien à celui qui le t'a tollu, puisqu'on dangier est de le perdre, comme notamment dit Tulle sur ce point en son livre De ])aradoxis : « Rien , ce dit-il , ne se « doit dire mien, ne à autrui, qui par force se peut tollir « ou perdre par meschief. » Et bien ditvray , car les biens de fortune ne peuvent estre que à la nature de la donnant : donc , si la donnant est variable , aussi sont ses biens , et n'y a de féableté en sa prestance ne que de
' A mesure que autres, dans la même mesure que d'autres. ^ Par tortfait. Ms. de Florence.
' Nihil neque meum est, neque cujusquam, quod auferri, quod eripi, quod amitti potest. Cic. farad,, ad Brutum.
DE BOCACli. 125
fuy en celle qui preste '. 0 ! si tu le veux entendre , ta perte aujourd'hui et l'offense commise en toy, c'est ce qui te glorifie ; et l'acquest que fait a sur toy ton injurieur, c'est ce qui le confond. Le tien cas gist en pitié, l'autre en criée sur lui ; l'un en espoir de recouvrer, l'autre en attente de divin jugement, soubs lequel tous tortsfaits pendent à estre puguis une fois. Mais adfin que je ne semble trop porter faveur vers toy en condempnant aultrui, qui est-il qui puist escrutiner et ose droit-cy la cause de la translation de cestui sceptre anglois en la main régnant , ne la substraction pareillement dehors la tienne par mode si confuse? Est-il de ton lez qui se ose justifier de non avoir coulpe droit-cy en ceste mutation , ne par contraire qui régnant se ose vanter que divin aspirement lui soit tourné en main ou par mérite? Certes, une chose bien sçay, c'est que la mutation en est faite de main à autre; mais si du plaisir de Dieu ou non, ne de quelle part il se décline, cela je ignore. Les divins jugements sont inscrutables et dangereux à y boutter doy, et ne siet à homme de soy y plongier parfond , sinon en tant qu'il en peut prendre par ce qui en ensieut par effet , comme droit-cy tu as perdu ton royaume et un autre le t'a osté par supplantatiou ; mais si Dieu en cecy est pour toy, ne contre toy, ne pourquoy il ce fait et soeffre , à lui est , non à moy , d'en faire décision et à lui et à son jugement s'en convient-il attendre, qui riens ne fait qu'ajuste cause.
Toutesvoies, comme la vérité des choses s'enfonce tel fois par disputation contraire, et que plus claire appert une cause débattue par procès que simplement confermée, tout
' Ainsi sont les biens de ce monde, et n'y a nulle féaileté, ne sûreté en sa prestance. Ms. de l'Arsenal, 880.
ainsi par imputer le tort à ton lez et le droit à autrui par manière de accusation, on te peut embellir ta cause par un contraire en arguant à l'encontre. Tu sçais , et ne le peux ygnorer, que le grant-père de ton mari ' usa de ce mesmes sur autrui , dont maintenant on a usé sur lui , et prit par tyrannie ^ la couronne à lui non due , comme maintenant on l'a reprise sur son sang par condition pareille. N'est-ce le jugement des hommes que violence ne peut avoir durableté , et que tout tortfait se pugnit tost ou tart par le mesme de sa nature? Sy est, voir. Humain jugement droit-cy est conforme avecques celui de Dieu, et se consentent Dieu et homme en ceste loy que ainsi se doit faire. Si doncques le premier ravissement a esté fait par iniquité, et que par long décours de temps entredeux la chose en est enviellie, et en est allée la possession et succession de main en autre et non à conter comme prise , ne obtenue, ne pend-il en l'équité du vray juge de là haut, en celui qui ciel et terre maine en droiture , de faire revenir vray héritage à vraye hoirie , et de restituer le tollu par force en l'hoirie du déprimé par mauvaistié publique? Certes ouy, et te dis bien que vouloir recongnoistre sans plus ce point et avoir peur que ainsi ne puist estre, peut embellir beaucoup le recongnoissant et lui parer sa cause, car par ainsi faire il glorifie Dieu et lui impute équité, et de quoy en sa bonté il sçait gré à l'imputant qui ainsi l'honneure. A venir doncques à l'argument, si Dieu,
' Henri de Lancastre qui régna sous le nom d'Henri IV, après avoir usurpé le trône de Richard H. Cette phrase est essentiellement modifiée dans le ms. de l'Arsenal, 663 : « Les aucuns veulent dire, mais à « ce ne me vueil consentir, ne réciter pour véritable, fors par manière « d'argument, que l'ayeul de ton mari, etc. »
- Parpuixsance. Mss. de laBibl. imp. de Paris, 1220, de l'Arsenal, 663, et de Florence.
comme vray juge, doit et veut faire raison de l'une cause et de l'autre sur qui la doit faire, plus séanment que sur les personnes des parties dont meuvent les questions, n'est-ce raison, si droit doit tourner à droit, que sur le sang de où a esté faite la privation redonde le tollu, et que sur le jo3''ssant de l'acquest par force retourne la force arrière qui lui retolle l'acquest injuste"/ Je dis certes que le jugement droit-cy n'est pas si purement divin que nostre humanité aussi n'en jugeast bien autant par naturelle lumière.
Il y a encores un autre argument droit-cy et de grant poids, et ' peut-on dire que comme Dieu présentement a souffert tollir le sceptre angloisliors de ta main par le tortfait de Henri de Lancastre, s'ainsi est, et le retourner en l'hoirie de Richard, l'injurié, que pareillement hors de celle mesme et propre main il a souffert widier aussi l'ancienne forcée possession que Anglois ont tenue en France, et dont la force, comme de long temps qu'elle soit passée, est venue à terme sur ton mari, qui en paye l'offense. Si doncques il a souffert viel tortfait non pugny cheoir en audition avecques plus nouvelle quérimonie, et par une mesme personne et un mesme temps faire réparation des deux cas, pourquoy n'en sembleroit le jugement juste de lui avoir tollu le sceptre de son père parpugnition, quant ce que François lui ont tollu hors de sa main, a esté évident jugement de Dieu quy a repayé force par force? Donc, si tudemandoies pourquoy il a si longuement différé de l'un, et de l'autre il a fait restauration si tost, je diroie que ce ne siet à homme d'enquérir, ne d'y vouloir touchier sinon que par révérence envers lui. Il doit croire que de
' Les mss. de l'Arsenal ajoutent : et dient aucuns.
tout ce qui pend en sa sainte liberté inréprochable, il en fait et dispose à la congruité des choses temporelles, dont les causes nous sont incongnues , et que toutes choses il fait en prévue salut du monde et des humains affaires. Il seuffre advenir ruyne tel fois pour venir à plus glorieuse réédification. Il seuffre advenir guerre et effusion de sang pour revenir à paix de plus grant fruit; il diffère ses pugnitions longuement par miséricorde pour tant plus payer rigoureusement par justice, et sy seuffre mutation de seigneuries pour estendre sa grâce en nouvelles personnes, mais qui est-il qui voyant sifaites' choses présumeroit à mettre repréhension droit-cy, ne réplication ? N'est-il celui mesme le Roy tout puissant, celui qui a créé et establi les roys terriens et qui tient en sa main leurs cœurs, et les tourne, comme dit le Sage, là où il veut? N'est-ce celui qui rompt aux roys leurs proposemens et fait tourner leurs consaulx à contraires opinions en diverses opérations , et qui donne, avecques le nom de roy, courage à l'advenant de la dignité, et perdition de sens à qui perd sa grâce? Quel exemple nous en est Saul, homme rural, à qui prestement avec l'onction du prophète lui envoya royales mœurs, et depuis, par trespas de son mand où il perdit sa grâce , le souffrit desvoyer aussi en son sens jusques afin confuse, toutesvoies sans le destituer *? Sy préordonna-il d'un nouvel roi selon son cœur , à qui il donna sa bénédiction, mais à l'autre ne fit tort de la lui oster, quant il la forfit par inobédience.
Sont encore autres qui, escrutinans droit-cy en ceste mutation, veullent produire argument contre toy en ta
' Sifaites, semblables.
^ Sans îedesirm're. Ms. de Bruxelles, 10485.
DE BOC.VCE. {±9
personne', disans que de toy-mesme semble mouvoir ceste mutation dont tu te plains et que par propre coulpe tu es cause de ta propre adversité, car tu as esté, ce disent, produiseresse des causes delà mutation, et par lesquelles jà-soit-ce que à toutes icelFes tu prétendoies autres fruits, tu as forgié mesme ton malheur, et toy ygnorant tu as deslié du pel ta maie aventure. Pense en quoy. Certes ce ont fait tes affections et partiales faveurs trop déclinantes envers le roy Charles contre autrui, dont si tu eusses dissimulé, et non tant complu, ne desplu, tu n'eusses point peut-estre aujourd'hui pour complaire, desplaire, ne ne fusses chue en perdition si outrée. Tu-mesmeen as fait ton excusation depuis à la partie despleue , et as cong-nu que ta faveur non assise en balance t'a procuré du grief, et que trop à tart tu es venue au remède, là où se pou voit mitiger ta playe par propre confession. 0 roy ne, est-ce solution d'argument? Et n'est l'accusation dure à oyr, là où propre on congnoit sa faute. Soit doncques que ygnorance ait icy coulpe ou délibéré propos, toutesvoies, qui as esté ennemie, tendant à ruyne d'autrui , si tes hays ont pourvu au remède et veillié mesmes en la tienne, ils ont fait sens : c'est le naturel de la guerre ; chascun tend à sa victoire , mais chascun n'en a pas l'heur ; tes hays ont eu le bonheur , et toy le contrevent , et comme en ennemistié ne siet point de mercy, n'ont usé envers toy aussi de nulle espargne. Peut-estre toutesvoies que par l'inconvénient mouvant de toy tu les as bouté en plus haute fortune que oncques il ne cheut en leur prétendre, et peut-on dire * que tu as esté ennemye trop tost et trop
' Le Ms. de la Bibl. imp. de Paris, 1226, et les mss. de l'Arsenal, ajoutent : £i non obstant qu'il déroge il vérité, le vueil réciter, afin que tu co-iignoisses les opinions d'aucuns tes haineux.
* Les mss. de l'Arsenal portent ; et dieiit encore les aucuns que.
amye à peu y penser ; et sy te a porté grant grief ton liayr, et ton aimer peu de profit. Pense si vray est. N'est mort le roy Charles, pillier de ton espoir, et lequel estoit cause de ton aimer et de ton hayr'; et n'est venu depuis un nouvel monde qui te cause nouvelle fortune, et dont le temps et les hommes correspondent ensamble en une comportance? La fiance que tu avoies au premier monde, ceste-là est passée, et en celui du présent, tu n'y as attente qu'à la mesure du faisable. Les temps, entends bien, veullent estre congnus et appètent que les cœurs des hommes s'arrèglent à leur rendition, soit par patience en choses dures et difficiles à muer, ou par subtile dissimulation jusques au terme que les temps mesmes font muer les choses. N'est expédient que pour confort d'une seule personne on mette en trouble un royaume entier, ne qu'on pende en dangier, générale salut pour félicité particulière. Commune paix acquise est bonne observée, et là où transquilité se trouve plus souvent, là est de précieux acquest. Les fortunes et les destinées de là haut gouvernent les choses çà bas, et les hommes en font leur proffit à la mesure de leur sens. De dure année, songneuse provision, et d'abondante plénitude, amesurée gouverne. Mesmes les roy s convient obéyr et eux ployer à la nature des choses variables et laissier propre affection pour la contourner en autruy plaisir, par regard qui est en eux que commune salut se doit eslire devant privé proffit. Entends et digère ces mots et apprens à tourner en bon ploy ce que tu ne peux muer par murmurer à l'encontre. Il plaist à Dieu que ton malheur soit bonne fortune à autrui pour ce jour et que tribulation hodierne en ta privée per-
' Les mss. de l'Arsenal ajoutent : comme l'on dit.
sonne soit une générale félicité autre part fertile en conséquence.
C'est nouveau monde partout ; nouveau monde eu France et pareil en Angleterre, et d'ambedeux Dieu se monstre gouverneur, et espoir qu'il en fera une salutaire connexion, de quoy le grant monde en son tout tirera nouvel fruit. N'est dit, déa, que perpétuelle discorde doit demourer entre les deux royaumes , ne que François et Anglois se doivent entremordre toudis pour mien et pour tien. La discorde y entra une fois à temps et à terme , et la paix aussi s'y pourra trouver une fois par divin moyen'. En Dieu pend tout. Quant lui seul se tannera de la discorde , les hommes se tanneront de leur querelle, et mettra chascun le bon bout devers lui pour satisfaire à honneur. Que discorde y a esté nourrie anciennement , ce a esté pour humilier tous les deux et tenir soubs verge, par quoy, quant la paix y rentrera', sera par grâce et pour renaistre ensamble en fructueuse amour. Ce sont les deux dont la chrestienneté se peut le plus sentir de leur bien et de leur mal, et dont la guerre et la paix sont de plus grant effet. Soubs quel règne doncques paix et amour se peuvent trouver entre les deux, là est le régner plus expédient et de plus de fruit. Ton marj^ régnant, tu n'avoies que division en dedans toy-mesme et n'avoies paix nulle part en ton dehors, parce que sans chief et crémeur chascun y estoit maistre. Or a le nouvel régnant mis à fin la division', et sy a le pouvoir sur paix et sur guerre par avoir l'œil en dedans
» Le ms. G63 de l'Arsenal, ajoute : jh-soit-ce que l'apparence en soit petite, mais prouckai ne néanmoins en Dieu qui peut tout.
- Le ms. delà Bibl. irap. 1226 de Paris se contente de dire : Or pourra le nouvel régnant mettre afin la division et sy pourra avoir le pouvoir, etc. Il en est de môme des mss. do l'Arsenal.
soy par sens et en son dehors par puissance. Donc, comme le temps maintenant requiert princes de vertu et royaumes en union, il y est ydoine peut-estre' pour servir Dieu avec autres en grant affaire . Dieu a fait de hautes et de merveilleuses" grâces au roy Charles deffunt^ Il les continue en Loys, mais ne penses que ce ne soit à une haute incongnue fin à nous, plus grant que nostre entendement ne peut comprendre? Ce mesmes, espoir, il veut faire en Angleterre ; il y veut monstrer ses vertus là et ailleurs, et veut gens dont il se serve et qui soient ydoines et utiles à chrestienne salut, laquelle par qui et en quelles mains il la nous prépare, c'est à lui de le congnoistre et à nous de nous en attendre à sa pourvéance.
Soit doncques que divin jugement ait ouvré droit-cy pour péché commis ou pour aucune fin de salut à nous non congnue, ou que cecy il ait souffert en la nature du temps qui ^st variable, ou par faute mouvant mesmes de toy ou de ton mari par la manière cy-dessus alléguée, tondis toutesvoies sy n'est-il que une fin ultisme pour toutes ces diverses voyes et causes, en laquelle il se convient rendre conclu : c'est de louer Dieu de tout comme celui de qui tout despend , de soy ploj^er humble soubs son envoy, soy accuser mesmes de son desmérir, lui prier de grâce et de ces en son yre, implorer miséricorde , soy tourner envers lui par fiance fondée en sa bonté , et le remanant, ce qu'il appartient à l'homme , mettre en diligence et en sollicitude corporelle à l'expédient du faisable,
' Le mot peut-eslre est supprimé dans le ms. de l'Arsenal, 663.
* Miraculeuses. Mb. deFlovencG Chastellaln, ailleurs si peu favorable à Jeanne d'Arc, a-t-il voulu faire allusion à son héroïque intervention?
3 Charles YIL mort le 22 juillet 1461.
car par-là et non par autre bout faut-il passer ou avoir Dieu contre lui et tout jugement d'homme qui le condempne en son vice. Mais comme certain soye, ô haute princesse, de tes vertus, certain aussi de ton sens et nobles mœurs', et que à l'avenant de ta haute royale production, nature t'a pourvu de courage conforme à ton estât, je croy que droit-cy tu te comportes vertueuse ; et qui entens estre impossible de résister au bras de Dieu, ne de faire changer à fortune sa loy, ne de donner transquilité aux choses temporelles plus en ta main qu'en un autre, j'espoire que tu te rends' résolue et que aussi soubs le divin plaisir tu te reposes en attente de sa grâce et mercy par patience et te disposes à tirer gloire de ton obprobre en vertu par despection de fortune, laquelle tendant à grever ton corps, clariffie ta renommée, et soy formant ennemie de ton plaisir se monstre amie de tes vertus pour les faire congnoistre. 0 ! comme noble chose est et dig'ne employée vertu, et comme misérable etmeschant le corps qui n'en a po]*tian ! Seule vertu est celle qui preuve l'homme digne de régner, et laquelle tant que un. régnant la tient emprès lui, elle le rasseure de durableté', car il règne en crémeur, et par crémeur de cheoir il pourvoit aux causes et matères de ruynes, et par provision au bien estable, il se préadvise contre les vices, et par ainsi du premier au darrain s'il est haut en la roue, il y met une cheville de sens pour la non faire tourner , et s'il est en voye de monter
• Ici le vas. 663 de l'Arsenal intercale cette phrase : certain aussi que les arguments dessus dits ne sont pas véritables, mais sont auainement proposés et dits d'aucuns tes contraires et suspects en cette matière, et qu'à l'avenant, etc.
* Qiie tu te tiens. Ms. de Florence.
' De duralh estât. Ms. de Bruxelles, 21526, et ms. 880 de l'Arsenal.
il y monte successivement pas à pas par son vertueux contendre.
Donc, quant j'ay tout considéré ton cas, et qu'entrés sommes en matère de vertu, la perfection de l'homme, je voy les quatre vertus cardinales affuir droit-cy vers toy , comme si faim leur estoit de te prester service , et puis les trois théologales après par affection au mesmes, là où entre les autres Prudence se vient offrir première et te met en front la partie de Mémoire, une de ses filles, par laquelle tu, regettant les yeux derrière toy sur les choses passées, sur maintes causes longtaines et prochaines qui droit-cy te pourront assagir de ce que présentement est, tu pourras congnoistre ou que divin jugement droit-cy a eu son vray et juste lieu par aucun torfait passé ou que par loy de raison et d'humaine équité les choses sont venues à leur ordre , là où humain jugement les assigne ; te vient servir aussi d'Intelligence sur les choses présentes, là où tu peux et dois congnoistre ceste présente mutation contre toy, dont elle est mue, ne sourse, et que division et hayne ont esté causes productives d'icelles, lesquelles, puisque elles ont porté leur effet et que tu n'y peux remédier , tu les dois tant mieux porter patiemment ; car de congnoistre le meschief dont il te vient, ce te doit estre aussi à demy allégance ; et tiercement elle te vient offrir Providence sur les choses futures par laquelle en pourvoyant de longue main les fins des choses, telles ou telles de celles qui cherrontsouhs le possible d'y mettre remède , tu t'y exposeras virtueuse dame, et de celles où l'impossible te sera apparant, tu te déporteras patiente. Vient après Justice, qui t'aministre son fruit et te met en front Droit Naturel , auquel par première loy donnée h l'homme toute nostre humanité
doit estre subjecte. Te met devant aussi le Droit de Coustume, dont les pays et les diverses régions usent selon diverses causes et impositions que les hommes y ont mises et lesquelles ne sont à frustrer. Et tiercement te remonstre le Droit Escript, par lequel on impose frein de crémeur et de restriction h impétueuse voulenté humaine, et sans lequel tout ce qui est au monde tourneroit à confusion et à désordre, jà-soit-ce que les puissans de la terre et qui ce droit icy doivent garder en estât, sont les principaux infracteurs d'icelui , non veuillans estre suhgets à droit là où par puissance pensent advancier leur tort. Vient Force après, une glorieuse ' vertu, qui te vient servir de Magnificence de Cœur et dire que tu ne dois troubler ton sens pour terrienne mutation ; ains enquérant gloire et ce qui est pardurable , c'est vertueuse opération que tu despites les basses choses qui pendent en fortune et qui n'ont point de durée. Te vient requérir aussi d'avoir Confidence. En quoy? Certes confidence en Dieu et en ton bon vouloir, confidence en ton bon mérir et en ton vertueux propos, sans laquelle tu ne peux estre digne de rétribution en ce que tu labeures. Te vient admonester aussi Patience, par laquelle aussi, si Dieu ou fortune ne besongnent à ton gré et si tost que tu vouldroies, tu dois atemprer ton désir et amodérer ton expectation en bénigne tolérance. Et quartement te vient ramentevoir de Persévérance par laquelle elle te conseille à demeurer ferme en continuel espoir et en fréquente labeur et sollicitude à toy possible , afin d'en porter gloire en tribulation, et de non, estre attainte de mollesse^ de cœur
' Précieuse. Ms. de l'Arsenal, 663.
' Moleste. Ms. de l'Arsenal, 880.
par vertu faillie. Vient après et se joint près de ses flanc» Temprance, une réfulgente vertu en haute personne , et te vient suader de Continence , disant qu'elle est moult propre pour fuir les délits de ce monde et auxquels nature de soy-mesme est tost ' enclinée , ne fust la restriction qu'elle y met tant à la concupiscence du cœur et de la cliair, comme à la folle vaine gloire de ce monde, dont par non se sçavoir contenir à point on s'çnivre. Vient après mettre devant tes yeux Clémence, c'est débonnaireté, afin que tu , débonnaire à toy-mesme , par non toy mouvoir outre mode, tu soies débonnaire en la voulenté de Nostre-Seigneur qui débonnaire est en la protection de ta personne. Et tiercement et pour fin te semont de mettre en toy Modestie, c'est-à-en tendre manière par laquelle, si tu es en extrémité d'affliction et d'amère fortune , tu observes mode et mesure , comme non plus troublée en adversité qu'il ne si et mener joye excessive en prospérité copieuse et là où la réprébension est juste.
Viennent après encores les trois vertus théologales et lesquelles désirans ta perfection, te présentent services aussi de leurs natures, disant Foi première que par elle et en sa clarté tu resourdras de mérancolie, tu relèveras les yeux dehors du broec^ de tristeur, tu les dresseras vers le ciel par arrest non muable, et par estre joincte à toy et familière, elle te donra courage et fermeté en toute affliction contraire, elle te mettra en la congnoissance de Dieu, en contemplation de sa bonté, en méditation deses œuvres, en certaine expectation de ses promesses, et finablement te fera croire et maintenir fermement que tout ce qui de
• Est trop incline. Ms. de Lille.
^ Broec, marais : ici gouffre, abîme.
DE ROCACE 137
lui est escript et promis et cru par les Saints Pères et prophètes est véritable, permanable et iudéfaillable, et que nul oncques , ne jamais, ne sera homme frustré, ne déçu en ferme attente sur lui dresschiée. Par quoy comme tu as matère maintenant de former attente en lui quant tu n'en as nulle part ailleurs, ne en homme, ne en fortune, tu doibs demourer emprès ceste foy et la tenir h chière, quand par les promesses qu'elle te fait de sa perfection , tu wideras hors de murmure et de regret de cœur par despection depouvreté mondaine.
Vient après Espérance, glorieuse vertu, qui t'enseigne et monstre comment elle a l'œil toudis en la fixe estoille du ciel et comment en la mer longtaine et es ultismes fins de la terre elle est celle qui avoye l'homme à bon port et qui de quise salut donne véritable assécution. Elle est celle, ce dit, qui fait vaincre les tribulations de ce monde par avoir le cœur, en plus haut lieu et qui fait aviler vanité mondaine par attente à meilleur acquest ; c'est celle qui fait mangier au povre homme le pain de sueur par confiance d'avoir repos ailleurs et qui les messonnans' en pleurs fait revenir chantans à pleines brachées ; c'est celle qui fait aller sur l'eaue à pieds secs et qui d'une main ouvre la porte du ciel et de l'autre semont tout homme pour y prendre entrée. Or doncques, puisque tu es es matières terriennes qui te causent pleurs et que tu manges le pain d'angoisse avecques les misérables et que ta moisson gist en doleur et vaucre ta nef en mer de tribulation et désires vrai port et demandes reffuge en lieu seur et de nagier sur un certain ancre, prends doncques ceste dame Espérance devers toy et t'en aide et sers, car c'est
' Les semans. Mss. de lArsenal.
elle qui de tout ce qui est dit, te tiendra convent et te fera seure et certaine de sa promesse laquelle pend en divine bonté non jamais commutable.
Et derrenièrement voy-je affuir vers toy la plus parfaite de toutes, dame Charité, laquelle pour mettre main en ta perfection et pour te faire non estre militant seulement, mais glorieuse triumphante championne sur toutes se vient offrir droit-cy envers toy, et dit qu'elle est eslevée au ciel par contemplation et qu'elle est toute distraite des choses terriennes par option de plus précieuses ; elle art et bruUe en divin amour, ne quiert riens qui soit dehors d'elle ; elle ayme chascun comme soy-mesme , souffre tout par humilité, de riens n'a murmure , de riens n'a envie, ne deuil, de riens n'a angoisse, ne crémeur, fors de ce qui contourne à la gloire et à la sempiterne laudation divine, là où elle pend en âme et en corps. Geste dame doncques, pour ta perfection, et dont le fruit est le souverain de tous biens, voyant que tu es désolée et durement afflicte en cœur, te vient admonester de sa vertu, et dit que pour trouver vray et parfait resconforté esperit adélivré d'ennuy , clarté d'entendement et surmontance de toute adversité terrienne, tu la dois prendre devers toy et t'en faire acointe, te promettant que comme plus tu en prenderas devers toy grant portion, tant plus tu en deviendras glorieuse vainqueresse de ton annoy, et plus tu obtiendras haut siège et couronne de rétribution en ciel et en terre.
Ce sont doncques les remèdes droit-cy et les moyens pour toy ressourdre que ces sept vertus, par lesquelles tu dois, si bien y penses, estre riche plus que de couronne. Au contraire sans elles , tu es povre atout le monde en ta main. Adhérera vanité et y mettre cœur, c'est perdition.
DE liOCACE. 159
Les choses transitoires plaisent, mais occient l'âme. Là où le cœur met son désir, là est son trésor ; les terriens le mettent en terre, et en terre le reçoivent. Bien heure est celui qui bée plus haut et qui le met en lieu où larron ne peut atteindre , ne tigne , ne vers riens démolir, ne rongier. Tels ont thésaurisé en lieu dont ils maudissent l'heure, et donneroient mille mondes d'or, s'ils lesavoient, pour un moment de soûlas. Convoitise de gloire en a déçu tant maints : elle a fait perdre les conquerreurs des terres, les empereurs a déçu par son enyvrement , maints roys et tirans traynés en abisme , les puissans et excellons hommes esvanouys au vent; elle a fait roynes et princesses Dieu mescongnoistre , nobles entendemens destourner de sens, eslire le mal, délaisser le bien, faire commutation de perpétuel pour transitoire, de paradis pour enfer, et de Dieu nostre créateur pour estre au déable, par quoy, quant on la congnoit de telle nature, de telle paye et de telle yssue et que l'effet en est espoventable et l'attente parhorrible et abymeuse en doleur, et que nostre chrestienne loy nous aprend riens estre amable et désirable que Dieu et qu'il n'y a que deux fins , paradis et enfer, là où tout ce qui est d'Adam convient tirer et avoir ressort et qu'on perd vie pardurable pour temporelle élection et que les dampnés maudisent Dieu , et les salves le bénissent et gloriffient et ont perpétuelle fruition de lui et de ses biens, bien est maudit donc celui qui pour vanité de ce monde et pour si brief voyage qui droit-cy reste à faire soit en doleur soit en joye , perd et abandonne par eschange gloire éternelle , et est bien né de maie heure et de maie heure conçu qui ainsi fait : tesmoins ceux qui là sont venus et qui se furibondent contre Dieu et contre les anges par désespérance.
Toy doncques, dame et royne, qui est encores au clioix: et en ton franc arbitre d'eslire le bien ou le mal, d'aller la voye de salut ou de perdition, d'abandonner joye pour deuil, repos d'âme pour regret de cœur, vertu pour vice, et noble glorieuse renommée pour honteux et vilain reproche, tu as les biens de nature amples en toy, qui te donnent nobles mœurs; tu as les dons de fortune qui te font estre royne et fille de roy et les biens de grâce en sens et clair entendement, par lesquels tu dois tousjours veiller en ce qui est de gloire et de fruit, à ton appartenir, à l'honneur de Dieu et au salut du monde, et estre exemple de bien faire à autrui et miroir d'honneur et de chastoy par singulière œuvre ; et maintenant toy succombée-^ en dangier et en chartre de mélancolie, non toutesvoies abandonnée de Dieu, ne foulée en ton honneur, tu est venue droit-cy faire tes clameurs , estonner ' le ciel de tes regrets , et vexer mon âme en repos pour te donner escout, priant de response sur tes pétitions et de conseil en ton triste affaire, en quoy, par pitié de ton cas et de ta personne, j'ay satisfait et complu d'autant que en moy a de sens, et par argumens et par exemples et par articles mis tout avant ce que j'ay congnu pour toy estre utile et salutaire, toy donnant conseil de fuir annuy, de widier mélancolie, de requérir paix de cœur, d'entendre à vertu, d'anéantir les choses caduques, et de contempner fortune mesme par hautesse de courage. Donc, et afin que tu mieux pusses parvenir à ce, je t'ay ouvert les moyens et monstre les voyes par où il te convient cheminer, et t'ay satisfait et complu en tout,
' Subtombée. Ms. de Bruxelles, 10485.
* Estonner, faire retentir.
DE 1UX\CE. lil
sauf en un point : que durant ta vye tu n'auras lieu en ce temple. Si doncques j ay bien employé ma payne, et que mon conseil te semble utile et mon remonstrer mettable à effet, eslis et fais et conclus pour toy. Tu, de propre vouloir, feras ton propre fardeau, et tout tel que tu le porteras morte et vive. De bien faire tu tireras glorieuse fin, et en celui degré, maugré fortune, tu mourras heureuse. Par autrement faire aussi et folier en toymesme tu pourras devenir malheureuse au parfait en ce monde et en l'autre, par ta propre coulpe : Dieu te doinst bien eslire ! »
A tant et à ce derrain mot, ainsi que je cuidoie que la
royne dust aucune chose respondre, la tombe se recloyst
en l'instant, le parlant s'esvanouist de mes yeux et la
royne pareillement comme si ce fust fantosme , et n'y
restoit riens di; mystère conté, sinon le temple tout vuid,
là où celle voix qui premier m'avoit araisonné, me vint
recueillier par parole et dire ainsi : « 0 George', or as vu
« et oy ce à quoy t'avoie semons et promis d'acquérir
« grâce et honneur par singulière élection, comme ce que
« tu as vu est de singulier mystère. Ensievant doncques
« la nature du cas, et dont tu es seul secrétaire, seul
« auditeur et le seul icj choisi afin que la mémoire n'en
« périsse et que ta vision puisse autre part donner fruit, il
« t'est enjoint que tu le metteras par escript, et que toy
« réglant selon la rétention que tu en as et dont on se
« confie en toy, tu le publies par les royales cours et ail-
« leurs, là où il pourra servir. Le fruit en est universel,
« quoique la royne que tu as vue icy, en soit cause mo-
' Le prénom est remplacé dans le ms. 1163 de Paris par les mots : 0 Ferrant des isles. Rien ne nous permet d'expliquer ce sobriquet donné à notre auteur.
« tive , par son particulier fait. Tu annexeras aussi les « histoires des morts personnages comparus icy en pré- « sent avec celles de ce temple par dépiction en temps « congru, et de bon vouloir tu ensieuvras en payne l'ori- « ginal traitteur des malheureux Jehan Bocace par glo- « rification de son œuvre, car ce il expecte. »
Et à ce mot je perdis temple et voix parlant, et me trouvay sur le propre banc où je m'estoie entroublié la nuit passée, et moy remis lors en esprit commençay à penser à ceste vision , et notay bien que grant mystère y pouvoit avoir et de haute main , par quoy j'en seroie fort à blasmer si je l'ignoroie. J'avoie bien vive mémoire de tout, mais néantmoins me réputoie tout indigne d'en estre réciteur, ne que moy, homme si rude et de si gros engin', dusse aller jeter ma faucille en la messon là où si glorieux homme avoit mis la main, arguant toutesvoies et débattant contre moy-mesme. Enfin par obéissance, non pas par présumption, délibéray l'emprendre, et regardant comment requis avoie esté d'une dame de lui faire aucun traité sur fortune, jugeay à coup de lui pouvoir satisfaire par ce mesmes comme par nulle riens plus propre ; et, à ceste cause et par ce que je m'y estoie obligé, je commençay à duire ma plume à labeur et à tirer de ma retenti ve telle vertu qu'il y avoit, et de quoy l'exemple du stille et la faute ^ de l'ouvrier condamnent l'œuvre après si noble bouche. Toutesvoies, si j'ay empris, et par commandement, de narrer la substance du mystère et les paroles en rude assiette selon moy, n'ay promis toutesvoies, et de
Si homme indoct et si gros d'engin. Mss. de Florence et de Lille, et 880 de l'Arsenal; homme si ydiot et de si gros engin. Ms. 663 de l'Arsenal.
* La faculté. Mss. de Bruxelles.
ce je me descliarge , d'ensiévir le noble docteur Bocace en son haut glorieux parler, et dont, après Pétrarque son maistre, depuis les Romains n'a eu gaires de pareil. Donc, si j'ay fait ce qu'en moy est, et non attribué à moy ce qu'en moy n'est point (c'est beau parler et bien ordonner) , je prie aux voyans avoir agréable ce que est de mon pouvoir , et qui en petit pouvoir ay grant cœur de complaire, leur plaise aussi avoir en recommandation mon bon vouloir qui a ourdy ceste œuvre de l'estoffe au mesmes de l'homme ' .
• Au mesmes de l'homme, d'après la faculté de l'homme, de l'auteur.