‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 4)Chapitre 8 sur 50 · POUR PIERRE DE BREZE · texte numérisé non relu

POUR PIERRE DE BREZE

cas, et en un commun annuy noyées inremédiablement, si la rétraction ne s'en faisoit de la main de Dieu par mystère. Et jetant mes yeux lors envers un petit huis après, que je vis ouvrir, vis saillir d'iceluy un bel joue baceler, de noble semblant , et dont la chière estoit morne durement et piteuse. Et piétiant ' deux tours parmy la chambre, vis que ajDpoyer s'aloit du dosàl'encontre du lit, et regardoit fort envers un mur, où avoit pendu à une perche une trompe de veneur, aucuns chapperonsaussy d'oiseaux, et une espée garnie d'or pendant à un clou, et au dessous de la perche, un peu de costé regardoit fort aussy sur un buffet qui estoit là de moyenne hauteur, et sur lequel regardant asprement, je perçus lors que les larmes luy crevoient des yeux, et par compression de la multitude qui sievoient, l'une après l'autre, luy coulèrent aval le vis\ Donc, moy concité de pité avecques luy, me suscita à larmes , aussy sans plus enquérir de la cause de son deuil. Mais comme le nom des deux dames m'avoit esté révélé par mystère, semblablement aussy m'en advint de cestuy , et me fut notifié, que le nom de luy estoit Nolle Sang, et que plus avant, pour l'heure d'alors, il ne me loisoit d'en enquérir, mais que j'entendisse et escoutasse songneusement au surplus ; car ainsy le vouloient et le avoient ordonné les cieux, que j'en seroye l'auditeur pour le révéler en temps, et ainsy le fis-je. Donc prestement avec la première onde des larmes, que ce jeune homme fondit, le cœur qui estoit plein d'angoisse et quérant vuidance de ses douleurs.

la dame de Brezé et sa fille, la vidamesse de Chartres. Le jeune bachelier dont il parlera plus loin, est Jacques de Brezé, fils du grand sénéchal.

' Piétiant, marchant.

- Vis pour visage.

trainist par la bouche les mots et piteuses complaintes, que vous trouverez cy-après escriptes :

« 0 Manuy', maison anchienne, maison vague maintenant et désolée, maison trassée^ des vents de fortune, que tant ay vue en point, tsn'c riche et décorée n'a guères, comblée de famille, garnie de noblesse, perquise des marches longtaines aux uns pour sens, aux autres pour joyeux repaire, las! et qu'est devenue adés'ta gloire de devant hier? Où est évanuye puis trois jours ta haute renommée, qui livroies portes abandonnées* à tous nobles, salle de festiement et bras de tout amirable joyeux recueil, nonpareil ailleurs? 0 ! et où sont adés les piétians en ta court? où sont lesestonnemens des trompes et des veneurs? Où les riches montures de tes logeans? Et où se muce maintenant et s'abscont' le riche estorement de tes dames, dont tu avoyes l'affinité? Las ! et en tes foyers où aujourd'hui n'a que cendre froide, n'y* a bûche, ne tyson sus chemineau^ ! N'y a mur revestu, ne chien ordoiant lit, ne mieureté ' de page par chéens qui se voye ! 0 Manuy, et tes portes maintenant gisent desgonnées, gisent à demy à l'envers, gisent sans deffence et ottroy aux entrans, et tes estables curieusement closes contre froit , maintenant tu les ignores. Que te servent chambres verroullées là où n'y a riens ens, courtines, ne tendues, tappis de chambres, ne quarreaux, fors bancs et buffets tous nuds et couches

' Manuy, maison de plaisance qu'habita le sire de Brezé et où il reçut même plus tard Louis XI (département de la Seine-Inférieure). * Trassée, envahie, ravagée, renversée.

^ Adés, aujourd'hui. •' Abandonnées, d'un libre accès.

^ Se ri'uce, s'abscont, se cache.

•' Chemineaii, chenet.

' Mieureté, direction?'

POUR PlhKRE DE BREZE. 41

pleines de pesac' sans lit? Esgarde, et ne vont tes fenestres battant contre leurs propres posteaux et n'y viennent pluye et tempeste, sifflans parmy, par non avoir qui les ferme? 0 ressort' de tous haulx hommes longtemps, de tant de hautes et nobles dames habitacle, reffuge où se soloit quérir parfons sens, exemple de bel deviser, adresse de valoir en armes , en amours , en mœurs et en contenemens, et maintenant que t'est-il remès* en ce lieu? Que t'est-il demoré de meubles de si haulx biens, sinon vuideur de richesse, plénitude depovreté, nudité de muraille, et clameur et plainte, et désolation d'esprit en eschangemenfc de joye passée?

« 0 noble maison , encore as-tu en réserve au moins aucuns de tes joyaux ;'et encore n'es de tous poins privée de ce qui peut refrescir ta famé. Ne vellà* encore le cor de ton maistre dont les forests normandes retentissent du bouter et dont les cerfs et senglers des vallées fuyoient es hautes roches par espoentement? Ne vellà aussy la perche où les sacres' de l'illede Candie, où lesgerfaux et faucons pèlerins, concueillis en diverses régions, ont pris siège maint jour, et repos? Et ne vellà le buffet où s'est venu quérir souvent, comme s'il le tenoit en dos, le sens de ce royaume, où s'est venu manier le grant poix des royaux affaires, sur guerre et sur paix, et sur le fait des régions autres et provinces, et là où deux corps ployés dessus à coudes en estroit conseil ont conclu mainte haute besongne, dont les exécutions ont esté glorieuses? Et puis

' Pesac, cosses de pois.

' Ressort, lieu de réunion.

' Remès, resté.

'* Vella, voilà,

" Sacres, c'est le nom que l'on donne encore aujourd'hui à un oiseau de proie que les fauconniers apprivoisaient fort difficilement.

ne vellà encores, qui pend au clou, l'espée qui a fait trembler les frontières angloises', qui au fort de leur orgueil a deffendu les murs de leurs menaces, qui huit jours et autant de nuits par famine tint champ enmy leur fort par expétition de hataille, qui cent fois les a chassés es portes de leurs fermetés % leur a chalengié les champs et les errans chemins, roug-y les charrières de leur sang-, et les rues semmées cy et là de leurs charongnes? N'est-ce celle qui à Frémig-ni' ilamboyoit d'horrible fureur, et qui aux siens donna tout espoir de victoire, et aux contraires reboutement de courage? N'est-ce la principale avecques celle du bon comte de Clermont entre les combattans à pied, qui fit l'occision de six mille hommes? N'est-celle qui Maine et Anjou a glorifié de son ttenchant, qui aux Tourainois a esté exemple de valeur et aux Poitevins et Berruyers en rencontre certaineté de conduite, qui aux Normans a aydé à les affranchir de subjection vieille, et non traitte du fourreau que à demy, a fait rebouter les autruy par peur? 0 vaillant chevalier Pierre de Brezé, champion de françoise querelle, à tousjours louable , las ! et où es-tu maintenant*, où est ton personnage esvanouy depuis deux jours, quecœurs d'hommes tant convoitoient, en qui tant se sont délités yeux femenins?Tu gis maintenant en ferrée prison , où peut-estre pour finement de ton mal une doloire' jà s'est baignée en ton sang! Si tu vis, je

* Voyez tome III*, p. 347.

* Fermetés, forteresses.

■» Formigny. Sur le courage que montra Pierre de Brezé à la journée de Formigny, voyez Jean Chartier, éd. de M. Vallet de Yiriviile, II, p. 196.

* Voyez le touchant récit de l'arrestation du sire de Brezé, t. IV, pp. 176 à 185.

« Doloire, hache.

POUR HERRE DE BREZE. iô

meurs pour toy, et si mort es, je |m'esléesse ' avec toy en ta victoire, quand les hommes au moins n'auront plus de pouvoir en ton corps, ne fortune plus avant en ton attristation. Las! et où est ton maistre aujourd'huy, le roy Cliarles"quifrecq^ encore gisant en Lière te trouve hostie d'oblation sanglante, tramise emprès luy, et pour fruit de ton service de longs ans rétribué de confuse mort! O exclamable pité ! 0 cas non lamentable par souffisance, qui advenu par fortune torchonnière* desvoyes noble nature mesmes de son ordre, et qui, le quéreur de la gloire françoise en toute vertu d'âme, m'a mis à spectacle de desrision et de fin corporelle ! 0 fortune ainsy veux-tu? Ainsy manies-tu, quant tu peux, les haulx hommes? Et ceux qui malgré toy sont montés en gloire par vertu, en leur honte et confusion tu labeures par envie ! Au fort, tu ne gagnes riens en constant courage que le corps ; mais en ce qu'il te faitfiguede despection*, tun'asloy, nepouvoir. C'est gloire et bon los qui se tirent des vertus et hauts faits de ceux que tu hais, et auxquels ne doloire de bourreau, ne durté de ta fausse nature n'y osent mettre doy, n'y attouche. Doncques, et si tu as fait mourir ce noble chevalier, ou que tu y veilles et labeures, de par Dieu, ce ne sera mie le premier, sur qui tu entames, et que tu auras fait mourir plus glorieux que vivre. Aprièmes, à la mort du martir, voit-on resplendir ses faits. Tu fis mourir confusément Tulle, prince d'éloquence, puisoer de science et de nobles mœurs, et l'estoile du romain sénat; mais quel grief luy fis-tu autrement fors de pinchier le corps, dont

' Je m'esUesse. je me réjouis.

- Frecq, frais, nouveau, récent.

' Torchonnière, inique, injuste.

■• Figue de despection. Cf. tome VI, p. 104.

les mémoires perpétuelles sont pleines de ses œuvres et vertus? Si tu l'as précipité un peu en ses vieux ans, au moins tu ne l'as pu rompre pour tant en son haut nom, par quoy livre fasse mention deluy d'aucun vice. Pareillement, et en quelle fin dure jadis menas-tu ce glorieux Boèce, qui mort iniquement soubs volenté de tiran se trouve, ayant vie en corps, le plus clair de la terre? Et à Montagu", quelle note luy imposes-tu au dos, par quoy saisy en tumulte fut mis à mort que tu luy procuroyes? En est son nom plané ^ du livre des bons, en est répudiée sa famé ,pour tant entre les racontans , ou en est avieutie sa génération plus ou moins par telle yssue meschante? Nenny voir. Et toy, quel acquest y as fait autrement que d'un corps que tu gaboyes', dont l'âme, espoir, tu as fait heureuse malgré ton malice. Semblablement sera-il droitcy. Tu auras d'un vif homme plein de rayans titres, fait Tin glorieux resplendissant mort , dont du fait tu auras repreuve.

« 0 de très-excelse et glorieuse mémoire roy Charles, roy plein de vertus et de haut sens, vainqueur de tes ennemis, les Englès, clarifieur du thrône françois et le rabat de ses ténèbres ! 0 ! le souverain des roys et l'outrepasse des prudens princes, vray humain père des bons et le parfont inquisiteur de vertueux hommes! Hélas! et où es-tu maintenant? Qu'est devenu ton glorieux règne, si à coup? Au moins que ta vie eustesté prolongiée de terme jusqu'aujourd'huy, ou que ta mort eust inféré par testament à ton serviteur sente de la sienne , qui en tant de hauts et périlleux des trois s'est employée pour toy, en tant

' Jean de Montaigu, décapité en 1409.

- Plané, effacé.

' Que tu gaboyes, que tu insultais.

POl-R PIERRE DE BREZÉ. 4o

de longues mortelles guerres abandonnée d'enfance, veillant et songnant en ta gloire en ton essourdre, en ton régner et triumplier à bras deseure, et pour te faire redoubter et famer en mer et en terre ! Hélas ! et maintenant toy esvanouy qui estojes satarge et son garant, son espoir et sa sauveté seule, gît en attente de mort confuse, prisonnier désespéré. Gît en la merci de fortune perverse qui luy a procuré indignation non mérie, 0 ! et qu'à Dieu plaise que ton fils, roy de présent, en ensievant ton sang, ensieuve aussy tes mœurs aucunes recommendables beaucoup, comme de non estre hastif à vengeance, ne à sang* fondre ' ! Certes et si tel heur me tramettoyes aujourd'huy, partant de ta tombe, et que percevoir me pusse de tant de grâce trouvée envers moy, ne me desconforteroye de l'accident, qui m'est survenu ores ; mais le peuseroye vaincre et rompre h l'ayde de Dieu, par temps et à la grant gloire du mis en péril.

« 0 excellent prince, roy de Cécille \ roy qui as le cœur d'Alixandre et la dignité du nom de César, qui plus es ricbe en haut vouloir, que fortune en pouvoir donner! 0 noble roy, toy qui tant as reçu de services de ce chevalier, qui tant l'as congnu ardant envers toy en toute affection pour deffendre ta cause, pour grandir ta famé, pour extoller et faire esbruire ta gloire, et de qui, durant son régner, tu as pris tant de hauts services, que l'oublier t'en seroit blasme ! 0 ! et si maintenant tu as perdu un tel subget , un tel serviteur et vassal , en reste-il un bien autretel en Anjou, qui le te restore, qui te rende un nouvel séneschal, par qui service et confidence que tu y

• Fondre (du latin : fundere], répan'dre.

* Le bon roi René, dont Pierre de Brezé était le vassal par sa naissance.

mettras, tu doyes passer sans amertume le martire de cestuy? Par Dieu, roy glorieux, les perles de ta couronne ne valent point les perles de ses vertus.

« 0 tu comte du Maine', vertueux prince , prince parcru en sens et en gloire d'armes, qui en felle ennemie fortune comprimant les François , as en grant part radressié en tes vertus le thrône des fleurs de lis! 0 le nourrisseurdes vaillans hommes et des gens d'eslite, et qui aclieté les as à poix d'or premiers que précieuses pierres, et maintenant qui sçais que vertu vaut, que vaut et que poise un excellent liomme, que valent sens et cœur noble, dont on ne fine par achat, te donras-tu silence en un tel accident? Auras-tu le cœur clos en une si haute pité publique, qui mesmes en as pris mille services, comme d'un nonpareil homme ? 0 ! et n'es-tu celuy mesme que "tu soloyes? N'es-tu monseigneur Charles d'Anjou, l'autre bras du roy mort, qui portoyes le coffre, où se concueilloient toutes les vertus des hommes , toutes les vaillances et œuvres recommandables , et puis les convertissoies au front chacun particulier , selon son mérite? Et droit-cy donc n'as-tu riens en coffre, que tu y puisses tramettre, que tu puisses pendre au front de cest homme, comme un fermai!? Si riens a méry, il est temps maintenant de le mettre avant ; il est temps que le front luy reluise, ou que le trésor de son service à toy et autruy fait soit contourné en ingratitude ; mais espoir m'est, et ne puis deffier, que tune t'eraployes à le sauver, s'encore est en vie, ou si mort est, que tu ne pleures durement et lamentes son mésadvenir.

a 0 comte de Foix% gentil prince chevalereux, plein

' Charles d'Anjou, comte du Maine, père du roi René. Il se signala dans les guerres contre les Anglais. Voi/ez tome VI, p. 451. ^ Gaston IV, comte de Foix. Voi/ez tome VI, p. 453.

POUR l'IERIlE DE BREZE. 47

d'humanité et des dons de Dieu , qui soubs l'autorité de cestuy, pris ton premier haut vol en court, et en toutes bendes et divisions, ferme, longtemps persévéras en sa querelle, réputant plus vertu de chevalier povre, que flatterie de grant prince. 0 ! quelle douleur te sera lors si tu trouves que tant de haut sens et vertu ont pris fin au taillant d'une espée, et t'en passeras-tu bien sans larmes fondre et soupirs , et sans complaindre un tel cas en multitude d'angoisses? Nenny voir.

0 Coétivy', chevalier vaillant , chevalier de immortel los , qui ta nation bretonne as glorifié en tes vertus , le thrône du roi Charles décoré de ton sens, paré sa guerre de ta valeur, et sa félicité accrue en ta prudence, qui tout mort, vis en renom glorieux, et fondu en cendres remplis ta tombe de clarté. 0 ! comme trop tost a esté avanchée ta mort pour icy venir à secours! Ou comme heureux es-tu maintenant de non vivre pour voir si doloureuse œuvre ! Certes, car l'infélicité de cestuy ton tout chevalier te eust esté destresse de mort mesmes si amère que la sienne.

« 0 clarté des Angevins, seigneur de BueiP , le produiseur des vaillans corps, le lyon des frontières et l'aspre mordant tigre desMensois^ qui armées sçaisexploitier en aigreur et sang espargnier en compassion, que dira droitcy ta noblesse? Quel contenement sera en toy, quant tu oras dire, que ton sang si prochain* aura pris une telle termination? Hélas! et n'en seront les vertus plaintes en toy de si tost faillir, et quêtant de mérites qui luy doivent gloire, seront récompensées de telle paye?

' Voyez tome VI, p. 444. Coétivy fut tué devant Cherbourg en 1450.

* Jean de Bueil, comte de Sancerre. Voyez tome VI, p. 453.

' MeJisois, habitants de Metz. Chastellain fait ici allusion au siège de Metz en 1444.

* L'aïeul de Pierre de Brezé avait épousé Marguerite de Bueil.

48 DÉPRECATION

« 0 Flocquet', diligent capitaine, laborieux vaillant chevalier, tempré en fer, qui h l'alliance de deux sœurs avecques ce noble liomme as eu haut avancement en fortune, et maintenant, quant adversité ceurt sus à ton promoveur , ne luy doit ta prospérité venir à garant non ingrat de son amour? Certes, ou il faut quêtes larmes rendent preuve de ce que tu y souffres, ou que ton descongnoistre exemplie tous autres de tes exaltations non dues !

« 0 noble escuier, Jehan de Brezé% le Eolant du roy Charles, le fourdroyeur des Englès , le bras de redoubtement des campagnes frontières, qui portant fer, ne fus oncques vaincu en estour, et vaincu par mort, emportas vive victoire ! 0 ! et que ne peux-tu venir droit-cy monstrer en spectacle le sang de tes plaies, et pour plus attédier cœurs, porter entre tes bras ton cousin Robert", qui en la bataille des Zuices* le plus avant du jour fut trouvé mort glorifiable. 0 ! et la mémoire d'un tel homme que toy n'est-elle pour rendre fruit à qui il besongne , et le sang d'un frère respandu en bataille ne vaut-il pour restraindre le feu d'une yreuse flamme ?0 ! et y pense chacun et entende ; mais icy a causes beaucoup à peser dessus.

« 0 vous, nobles ducs d'Orliens et de Bourbon, vous, comte d'Angoulemme et de Dunois , princes qui maugré fortune vous enveloppez de gloire , et en glorieux revestemens ne vous enfiérissez en fortune, qui au temps de

> Voi/ez tome VI, p. 445. Les généalogistes ne parlent pas du mariage de deux sœurs de Flocquet avec Pierre de Brezé. 11 faut peut-être entendre ce passage en ce sens que Pierre de Brezé épousa successivement doux dames normandes, parentes de Flocquet.

^ Jean de Brezé, seigneur de Broon, tué dans un combat livré aux Anglais qui attaquaient Évreux.

* Robert de Brezé succomba en 1444 dans un combat livré près de Baie.

* Zuices, Suisses.

POUR l'IERRK DE RREZE. 49

sa fortune avez tant conjoy et tenu h clier ce séneschal, tantluy [avez] donné grâce et gloire en ses faits, etmesmes l'avez mis en employ et en adveu de haut emprendre , hélas! et après avoir glorifié le thrône de vous autres , mis la campane au chat ' par ses hardemens, en souffrerez-vous aller à perdition le corps, qui tant est cher, sans frémir en vous-mesmes son malheur, qui est de grant note?

« Et toy , ô Juvénal \ qui produit fus chancelier de cestuy main, ensemble et vous autres du conseil, grant nombre qui succé avez sucre et miel de son pis' et tiré précieux huile de sa bouticle, et de quoy les hauts affaires de ce royaume se sont medicinés souvent et plastris, confortés et parmaintenus, et maintenant, quant vous verrez randir* le sang des veines , où se soloit loger un tel sens, n'en pleurerez-vous la perte du trésor, dont en France vous ne recouvrerez un autre, qui vous soit second? 0 parverse fortune ! ô fausse et pleine de iniquité , quant par faire rire les ennemis de celuy que tu confutes , tu griefves mesmes et opprimes la généralité des François que tu desrobes, et lesquels en mil ans peut-estre ne recevront, si tant vivent, ce que tu quiers à leur faire perdre par tes envies ! 0 la menteresse des hommes et l'endormeresse des fols! Et qu'as-tu en ce monde droit-cy autre chose, sinon sens parfond, conseil et engin, langage passant commun cours, humanité grande et activité et vaillance, dont non un royaume, mais un monde entier se pourroit

' Mis la campane au chat, attaché le grelot.

2 Guillaume Juvénal des Ursins, créé chancelier en 14-15. Il fut privé de sa charge par le roi Louis XI à peu près vers l'époque où Pierre de Brezé fut conduit îi Loches. Son successeur fut Pierre de Morvilliers. Vof/ez tome IV, p. 103.

' Pis {pec(ns), cœur.

* Randir, jaillir.

servir, et de qui, si François en pleurent la perdition, Euglès en devront solemniser la mort par cent doubles joyes. « 0 noble duc de Bourg-ong*ne , perle et estoile des princes, icy contourne tes yeux, icy preste envers moy ton ascout, qui fons en larmes , qui meurs et fine en dures amères passions angoisse uses, liélas! et à toy je viens à recours. Tu es le coffre de pité humaine ; tu es l'exemple de charité envers les hommes en tribulation ; tu sçais porter les deux fortunes également, prospère et adverse. 0 noble duc, et qu'à Dieu plust que tu ores sçusses l'estime qu'a fait de toy autrefois ce povre homme , les hauts excellens mots , les gloires et louenges , que semés a de toy maintes fois, quant il a osé, lorsqu'en terre il ne réputoit prince que toy , nul fors toy régner en haut titre et nul emprès toy de pareille clarté ; car là où le monde ne luy estoit riens à l'oser envahir, tu seul luy donnoyes fréeur. 0 prince, humain duc, et ne fleschiras-tu les yeux envers le corps, dont la bouche a tant édiffié en ta gloire? Et ne te tirera compassion vers son malheur, là où en ta haute félicité taisamment mesmes appris cent joyes, tu autresfois luy a fait de privés honneurs et donné familiarité singulière'? Donc, et si par contraires fortunes et causes autresfois a esté accusé envers toy, n'a point différé pourtant en ton los de te mettre au plus haut ciel des régnana. Tu es modeste; tu es grave et plein de vertus; tu hais à dur et sy aymes par congnoistre. Doncques si tu ne hais droit-cy par démérite, te meuve pité doncques envers luy par ta noblesse. Ton seul complaindre sur tous autres luy sera confort et ne luy sera nulle mort dure mais que de toy la puist espérer dolue".

• Cette phrase paraît incomplète ou incorrecte.

* Pourvu qu'il puisse espérer que tu pleureras sa mort.

TOVR PIERRE DE RREZE. 51

« 0 noble baron de Croy ' , chevalier envieilly en gloire , chenu en vertus et en clairs jours par excellence, ducteur de paix par sens, et de belliques besongnes exécuteur invaincu, ô noble chevalier, et toy par noblesse de cœur fis délivrer cestuy de Bavay, qui doncques fus mu de pité en son arrest non tout estroit', ne luy eslargiras-tu toncondoloir en toute extrémité de mort, làoii prière ne luy donne espérance, ne confidence, ne amy, promesse de garant? Au moins a esté à vous deux une fortune égale en un degré et siège en autorité, à toy la prochaineté d'un duc sans pareil, et à luy d'un roi le plus haut de la terre. Par nature doncques de Testât et qu'en sens et vaillance tous deux portez haut titre, noblesse te doitsemondre droit-cy h compassion, comme de voir un si haut homme à si piteuse fin.

c< Et toy, achievé chevalier robuste , Jehan de Croy % chevalier à deux endroits recommandable, au sens et aux armes , qui tant as vu et oy, tant traveillé en honneur , tant porté soing en affaires publiques , 'qui ne fléchis à voir dire pour homme , ne au flatteur ne prestes légier ascout, ô chevalier, après avoir reçu de cestuy administration * mainte et paroffrement , ne le verras-tu à ton dur terminer si confus , et ne ploreras-tu que fortune peut mener un tel homme à un tel destroit? Au moins, et jàsoit-il que tu ne luy peux venir à salut, que ta noblesse s'acquitte envers lu}^ de sa doctrine.

« Et toy, Charny', chevalier de haut nom, riche pare-

' Antoine, dit le grand Croy.

- Sur les faits que rappelle Chastellain, voyez tome IV, p. 24.

' Jean de Croy, comte de Cliimay.

* Administration, service.

* Pierre de Beaufremont, seigneur de Charn}', chevalier de la Toison d'or, mort en 1473.

5i DÉPRÉGATION

ment en court de prince, l'ancien quéreur des gloires chevallereuses, droit-cy viens recongnoistre ton dû.; viens rétribuer lesniaintes honneurs reçues en ceste main qui, estrange entre les François, te fit le plus familier de la couronne, le convoit des seigneurs et le mignot des dames. Et non ignorant la convinction de vos deux amours, souviengne-toy du haut los que dit a maintesfois de ton maistre, à ton exemple, mesmes en la face du roy, disant que c'estoit le prince de la terre le mieux estoré de beaux chevaliers et de plus précieux parement. Qui doncques t'a fait avoir mille joyes en cœur et gloires, maintenant en sa perplexité obscure ne le récompenseras-tu de larmes de charité dues?

« 0 Créquy ' , chevalier honnorable, chevalier perlifié de vertus, où toute netteté de noble homme est comprise, et qui sçais et vaux par nature et par livre , et après avoir condolu maints cas d'histoires enviellieset dont n'as congnu les personnes, ne complaindras-tu droit-cy le présent qui l'aigle des hommes en ton temps perçois maintenant le plus bas des confus ; et là où avec sens et chevalerie soloit logier mondanité outrepasse, là se descrivent ores soupirs et gémirs et y aceurent desconforts. Désiré, contourne ta preudommie çà envers, qui nulle part ne fus oncques trouvé en faute de bien faire.

« Ettoy, mareschal deBourgongne', chevalier de haute exécution et en jugement naturel recommandable beaucoup , qui par record de ton nom faveures constamment à noblesse et la deffens comme targe et escu à l'encontre

• Jean, sire de Créquy, chevalier de la Toison d'or. Mort fort âgé en 1474.

» Thibaut de Neufchastel, seigneur de Blammont. Chastelkin l'appelle : Jean. Voi/ez tome III, p. 180.

POUR l'IERRE DE BREZE. 23

de ses opprimeurs , et droit-cy à ce noble homme , à ce vaillant espécial chevalier entre mille, qui n'est point homme de fortune, compagnon d'aventure de petit estât, essours par vil reprouvable service, mais par vaillance, par vertueux haut courage et sens et par estre tout mis ensemble, ce que autre gaires n'est point , ne luy presteras-tu ou langue maintenant pour le parer et deifendre, si tu peux, ou affection de le complaindre en son mésadvenir qui est pitéa1)le?

« 0 vaillant chevalier, messire Simon de Lalaing', oncle du chevalier sans tache, le meilleur de son temps , 0 ! ne ploreras-tu droit-cy", o moy % qui tant as de hauts titres, qui plus es riche encore de famé, que de biens perdables : au moins que tu supplées droit-cy le lieu de ton nepveu extrait jadis des veines de ceste maison, et laquelle s'est réputéeheureuseautresfois et pleine de gloire de l'avoir produit , O chevalier, avec ce que tu-mesme es humain et piteux, sy te pry-je que tu acceptes le personnage de ton nepveu mort, et fondant larmes de tes propres yeux, faignes que tu les tires du vaisseau du mort , qui mort fust en mon annuy s'il estoit en vie^

' Simon de Lalaing, seigneur de Montigny et de Santés, chevalier delà Toison d'or. Il épousa Jeanne d'Escornay et mourut en 1466. Son épitaphe au cloître de Deinze rappelait ses exploits : « Capitaine des deux chasteaulx et ville de l'Escluse où il fut assiégé l'an 1435, depuis capitaine et assiégé en la ville d'Audenardo l'an 1452, fut cause de la salvation des dites deux villes, fut on huit batailles par terre et par mer, en pluisicurs gros rencontres, fist armes de pied et ù cheval en liches dloses, eult des grans charges de gendarmes, porta la bannière du duc Philippe à l'entrée de Paris, fut graut jousteur et tournoyeur et par vœu descendit à puissance et bouta les feus en Engleterre, chanta l'évangille la veille de Noël à matines devant le pape, l'an xxxvii, au concile de Ferrare, et fist l'office que oust fait l'empereur s'il eust esté en personne.... Et trespassasans reproche l'an 1476, lex'jour de mars.»

* 0 mot, avec moi.

' Qui, s'il eût vécu, n'eût pu résister à cette douleur.

« 0 ber d'Aussy , chevalier moult clair, et dont les vertus^ et valeurs sont esprouvées à ta grant gloire , s'il te peut cheoir en record que une fois tu pris l'ombrage cyens, et que les bras féminins t'y administroient ' , non à ton appartenir, mais à leur pouvoir, et que leurs cœurs n'entendoient à riens autre fors à te faire feste et solas, au moins pour un bien reçu que l'on désiroit à doubler par mille, nous plaise et complaise d'un seul souspir envers nous ; car celuy nous donra fruit et à toy los.

« 0 éloquent chevalier, messire Philippe Pot% subtil homme d'engin et chevalier de grant venure, qui sçais débattre les hautes difficultés, arguer les querelles et parfonder et attaindre les jugemens en grant poix : 0 ! droit-cy n'a cas de Pompée, ne de César, n'y a fable aussy de Tristan, ne de Lancelot; mais y a cas d'un noble chevalier mesvoulu , que tous nobles yeux doivent plorer , et posé que non ayans pouvoir de le rescouvre, que tous cœurs doivent lamenter et le parer en sa cause.

« Et toy, Philippe de Croy% chevalier jeusne d'ans et de jours, mais grave de sens et de mœurs, qui aux vieux donnes merveilles de ta prudence, et aux jeusnes exemple de correction , ne se déclineroient tes gravités envers moy par pesé jugement, comme si avecques les autres tu affermasses mon cas pytéable droit-cy, quant tu congnois bien que nulle chose ne peut estre de pi as grant dur que de voir un haut glorieux homme, plus clair encore en

• Chastellain rappelle ici que le ber d'Auxy fut reçu avec honneur à Mauny par la dame de Brezé.

* L'un des principaux conseillers du duc. Quelques-uns de ses vers ont été conservés dans le recueil des poésies du duc Charles d'Orléans.

' Philippe, fils nîné d'Antoine de Croy et de Marguerite de Lorraine, ou Philippe, fils du comte de Chimay.

l'OUR l'IEUUli DE BREZE. 55

vertu qu'en fortune, cheoirau tresbucliet d'un cliétif? 0! droit-cy te mire, chevalier jeusne; droit-cy te pose et areste , et délaissant choses vaines et de nul fruit , t'employa, te prie, ou en mon 2)leur ou en mon deffendre.

« 0 Ternaut ' , chevalier hon , le convoit des estranges régions et le souhait des François, ô! si tu vivoies maintenant, tu seroyes trompé droit-cy et husiné de resveil. Tu serois le susciteur des oreilles, et le conmoveur des piteuses natures par ton clamer. Tu releveroyes les vertus et hauts fais decestu}^ qui t'a glorifié maintesfois es grâces mesmes que tu avoies de Dieu. Et tu par exemple de son yssue effrémiroyes , bien sçay , les vices et les fraudes de fortune. Or es-tu esvanouy , et ne te sont riens temporelles passions ; ton corps se repose souhs sa gloire acquise, et ton âme souhs ton mérir. Si tu fusses en estre, je te requisse droit-cy de ton devoir, ou que tu-mesme le fisses à Tinstinction de ta nature.

« 0 l'endurcy es armes, patron d'amours et de belles aventures, chevalier curieux et riche d'honneur, bastard de Saint-Pol% qui par sens voles en très-hauts jours, en moyen aer, et en ta félicité multiforme, tu ne t'esfîeris par folle présumption : 0 ! preste droit-cy un peu de ton sens; espars une portion de ta g'ravité longue, qui expert es et revenu des grippes de fortune ; et si tu as riens réservé, en quoy noble homme doit conforter autre par pité, sy l'emploie droit-cy et l'envoj^e à nostre instance.

« Et toy, ô bastard de Bourgongne% chevalier plein

' Philippe de Ternant, chevalier de la Toison d'or, mort en 145G, Sur ses relations avec Chastellain, voyez tome I, p. xix.

' Voyez tome III, p. 26, note 1.

=> Antoine, dit le Grand Bâtard. Il fut seigneur de Beveren et chevalier de la Toison dbr.

56 DÉl'RÉCATION

de soiiliaits, le mignon de fortune et l'assoté de son giron, qui n'as que faute de lieu pour te pouvoir monter, et non pouvoir de glorifier ta valeur : 0 ! et adfin que tu destempères un peu ta flattant fortune par un remors , et que tu desmelles ton doux en un peu d'amer pour le futur temps, aj ouste maintenant par compassion ce que j'assaveure par assay; car nulle sceureté plus grand est en clievalier, que non craindre fortune par hardement de bien l'oser porter.

« 0 évesque de Tournay ', noble prélat, noble révèrent père en Dieu, de grant famé, seigneur de haute autorité et de sens, manieur des choses publiques et privées, qui en France as pris ton premier escueil et en Bourgongne ton haut vol , qui es congnoisseur des natures , et vray juge des valereux, ô! aujourd'huy si tu veux faire récitation, si tu congnois les cas, plus ou moins dignes d'estre plourés, d'estre mis en terme devisamment en estroit conclave avecques les sages, avecquesles discrets et humains, droit-cy doncques tu relièves ma cause; et si quelque sang d'ancienne norrechon t'est remès en cœur par pité envers toncongnu jadis, tu le monstres aujourd'hui, te prie.

« 0 princes, rois, ducs et comtes, barons et seigneurs de toutes nations, allemans et génération d'Espaigne, françois et ytaliens , qui tous avez reçu gravité par aucune portion de ceste main service, et paroffrement de bon vouloir, et qui en l'autre fortune l'avez congnu , loué et glorifié en son régner, le conjoy et adjoint à vos destres, comme perle, comme chief-d 'œuvre entre les bons, et maintenant, voyez sa décadence, plorez et le condolez. Et si d'aventure sa fortune ne se peut amender par vostre

• Guillaume Pilastre.

l'OlR l'IElUlE DE lUŒZE. 57

complaindre, que les mérites s'en relié vent au moins par vostre récitation fréquente. Et vous les sages de ce royaume, hauts et subtils engins, vous les froids et pondéreux hommes spéculans , qui ressongnez tribulations, et nés en tempeste et calamité dure portez encore les vieux jours, sentant la povreté passée : droit-cy tous convenez en lamentation avecques moy, qui dès l'heure, quant l'avez perdu, serez en faute d'un tel reffuge, d'un tel bras et d'un tel sens et d'une telle langue , qui vous a valu mille espées. Ses ennemis, notez bien, qui quièrent sa mort, vous affoibliront vous-mesmes et renforceront vos invadeurs; mais à tard plaint, qui est hors de recœuvre.

a 0 tous nobles et piteux cœurs fémenins , nobles natures et compationneuses du fémenin sexe, qui par vue, ou par famé, avez cestui en emprainte , en grâce et en bon, le solliciteur de vos causes et l'augmenteur de vos plaisirs : 0 ! et après l'avoir perdu le souverain des mondains, quérez ailleurs un bras chevalereux, qui ait les deux grâces. Et certes chevalerie ne fauldra point pour tant en luy par mort, mais mondanité et plaisant dire fauldront en chevalerie , non trouvées ailleurs ensemble.

« 0 roy de présent', roy qui les cieux perces par ton engin et le monde pervoles et circuis en ta vidité prompte, qui as tout par nature en toy conçu ce que les livres racontent glorieux par histoire : 0 ! et qui sçais que d'autant que le ciel est plus haut que la terre, que le soleil plus clair que uneesioile petite, d'autant [est] le cœur d'un roy plus noble que d'un bas homme, qui doncques roy es et

• Il est intéressant de remarquer en quels termes Chastellain, ailleurs si sévère pour Louis XI, loue ici ce prince. Certes, môme en le louant, il ne dément pas le jugement qu'il en porte ailleurs, Vof/ez tome\. p. 455.

58 DEPRECATION

de noblesse sourgeon, miroir de tous clairs et hauts titres, et de qui redonder doivent les grâces et miséricordes, comme du fons noble ; ne priseroies-tu mieux à monstrer ta clémence droit-cy à l'entrée de ton régner, que, par faire exécution rigoreuse, contrister mille âmes en affliction? Déa, si tes amis seulement sentent ta béatitude nouvelle , quel bien sera-il à tes hays de ta félicité commencée? N'est-il loisible aussy que tu ensuives aussy divines mœurs ; que tu aimes bons et mauvais ; que tu gagnes chacun et acquières par ta clémence; que tu souffres ton soleil de pité luire sur les justes et sur les mauvais, comme le haut roy, dont tu es l'image, souffre luyre le sien sur les semblables ? Tu es l'ymage de Dieu par création, tu es son ymage et exemple par autorité de régner. Tu es son crist seul oint en terre, le seul sainti par armes et autres signacles , constitué sur son peuple pour le régir, pour le traire à salut, pour faire miséricorde et justice et plus licitement miséricorde que rigueur, comme luy-mesme qui est créateur de nous autres congnoit, par nostre figment, quelle nous est propre. Et doncques qui roy es et obtiens divin nom, si tu aymes le nom et la gloire du titre , n'en veux-tu aymer aussy et ensievir l'effet et l'opération qui est faire miséricorde, monstrer clémence et bénignité? Voirement mal seroit à homme porter divin nom en terre, s'en mer ne quéroit à user de divine condition. Mais quelle est divine condition, ne son propre autre que faire miséricorde? 0 benoite miséricorde en quelle le haut éternel Dieu est tant glorifié des anges, tant magnifié et loué des humaines créatures, qui mesmes la trayant du ciel souverain le tramit en terre par son fils, la descendit es enfers ténébreux, l'extenditpar la rondeur du siècle , la communiqua et promit à toutes

VULR PIERRE DE BREZE. 59

générations futures , et alors que les tous autres roys du monde n'estoient que usurpeurs du divin nom, non séant à liomme, à toy seul par grâce en laissa le signacle et le dyadème,

« 0 noble roy donc, et ne veux-tu récogiter ces mystères? Ne veux-tu avoir recours h la racine de si haute glorification? Veux-tu par ire privée, comme commun homme , toy abastardir et estordre de ta droiture souveraine? Certes si miséricorde est recommandable à un roy, vengeance par privé appétit semble estre vicieuse donc et qu'elle meut de passion et de felleté. 0 et le soleil de la terre, le roy des Frans, à toy ne duysent passions nulles. A toy ne séent, ne affièrent nuls titres d'indignations privées : ils te duisent glorifications et louenges, collaudations et cantiques en vertus , en hautes et magnifiques opérations ; et qui es le souverain des hommes et le roy des roys, que tu soyes aussy le souverain en bien faire et en nonpareille œuvre. Quelle doncques peut estre l'œuvre plus despareille aux autres, ne quel le bienfait plus glorieux, que de non se mouvoir pour louenge inférée, oser porter et tolérer lésion, la remettre et abolir au quérant, et par grandesse de cœur, non daigner condescendre à vengeance, 0 roy! décline ton humilité çà envers; et si humilité doit avoir siège en toy, sy entens à mes sentences. Si tu es homme, sy fay comme homme envers Dieu ; et si tu es divin , sy fay divin œuvre , qui est pardonner. Non tout deffectueux pécheur non extermine la main de Dieu , mais tant seulement les malignes et parvers en fons,il tourne à néant. Et encores souifre-il fienter l'arbre non portant fruit, par longue cultivoyson, dont quant ne s'amende et demeure stérile, aprièmelecondempne. 0 excellent roy, et l'arbre doncques

qui oncques ne fut stérile, et qui tant a rendu fruit et fleur noble, le veux-tu coupper enracine, le veux-tu submettre à la cognée pour fagoter, pour ruer au feu avec les inutiles, avec les ronces et espines donnant grief? Certes, ce ne seroit ensievy divin exemple ; ce ne seroit maintenue la voye de divine condition ; ce seroit plus tost perverti l'enseignement de Dieu contraire à toute monitiori sainte et doctrine, abuser déraison, vuidier de droiture et d'équité et de toute noble et vertueuse condition angélique et humaine. Tous nobles et fructueux -arbres te siet à cultiver en ton jardin, et gist plus périr au nombre de peu que de trop. Sy ne s'en doit riens jeter dehors qui rend fruit ; mais qui stérile est et mauvais, tronchonner' par mes'. Les diverses années rendent divers accidens ; les diverses causes, les diverses fortunes. Pour une saison faillie, ne se doit fagoter la vigne de bon cept. Tel fois la faute de sept ans se restitue en une heure. Semblablement , ô tu roy qui hommees,tusçais que humanité est deffectueuse, qu'elle est impugnée fréquentement de divers assaulx, de divers vents et tempestes, de maintes passions, de maintes povretés et conditions frailles. Huychiet, demain reliève; huy fructifie, demain point; huy quiert grâce, et demain l'oublie, et finablement soubs la bonté du souverain œil qui la regarde, qui la gouverne et conduit, elle tire et se dispose à fruit rendre et oblation faire de son voyage, en quel, s'elle eust esté précipitée subitement en chacune de ses fautes, jamais ne fust parattainte à sauvement etn'auroit espoir lieu.

« 0 roy, complay ains tost que tard à l'humble prière de ton bel oncle faite à Reims *, qui, mu non de cœur

' Tronchonner, détruire.

- Mes (flamand : Mes), couteau. ' Voi/ez tome IV, p. 144 [note).

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