CHAPITRE XXXIII
Suite de la mesme matière.
x\ffin que je recouvre à mon oubliance et que je ne soye trouvé tayseur de l'un et non de l'autre, espécialement de ce qui sert à entrée de matière, vray est que, le mercredi propre que les François prirent la bastille devant la porte, après qu'ils estoient entrés en la ville, encore de bon jour, aucuns d'eux allèrent hastivement faire un pont sur bateaux, par lequel en la cliaulde de l'autre bastille prise, qui donnoit frayeur à leurs ennemis, ils passèrent du costé deçà et vinrent assaillir une petite bastille, environ de quarante combattans, que tenoient Genevois et aucuns Portugalois, dessoubs un capitaine nommé Canart, un routier boulegnois ; laquelle par armes ils prirent, et mirent tout à mort, excepté ledit capitaine à qui on sauva la vie; et fut fait prisonnier. Laquelle chose venue à la congnoissance d'Aubelet de Folleville qui en tenoit une telle aussi en un autre endroit, et considérant que Françoys mettoient tout à mort ce qui se revengeoit, et que fortune estoit pour eux à tout lez maintenant, sans attendre assaut, ne eiïort de nulluy, à coup bouta le feu en sa bastille , . et emportant avec luy ce qui estoit portable, s'ala rendre au logis des Angles, là où il demoura celle nuyt, non pas que je l'accuse de couardise pour tant, mais le fist, ce pense-je bien, par sens et pour plus grant bien , pour sauver la vie de luy et de ses compagnons, dont il avoit vu bel exemple et comme Françoys labouroient en cest endroit sur ces petites bastilles. A l'autre lez, sur le droit pont de la ville,
ilO CHROiMOUE
tout en une mesme heure, ils assailloient la grant bastille du pont, là où messire Baudo estoit dedans; mais tant la trouvèrent forte et bien garnie de vaillans gens et d'engins que pour néant s'y assayoient et que reboutés et confus il leur convenoit rentrer en la ville sans plus d'exploit faire ce jour; et aussy la nuyt vint sur mains , par quoy l'heure ne le donnoit point. Or passèrent celle nuyt Françoys à joye, peut-on penser; et Bourgongnons à dur ennuy et doleur. Mais comment que leur fortune estoient de diverse qualité, la nuyt toutesvoyes passa également en une mesure pour tous les deux, et se rendi le jour en un point qui resclarcist les deux parties en un avantage. Lequel , quant le conte de Ligny l'aperçut, tantost se disposa à ce qui lui sembloit convenable à faire ; car au regard de présenter la bataille maintenant, quant ses gens et l'autruy se en estoient allés, ne sembloit point utilité. Et pour tant, ad visant d'autre manière de faire, la plus honneste que on pourroit, en monstrant barbe et visage non esbahy, délibéra à remparer arrière les bastilles qui avoient esté prises le jour devant et de les garnir tellement de gens et d'engins que luy-mesmes avecques eux boutés dedans, attendroit là la venue du duc son maistre, lequel il avoit mandé à toute haste de venir. Et- de fait avecq l'intention qu'il avoit telle , tantost avecques le commencement du jour il s'assaya à le mettre à effet et à faire ouvrer et ordonner de ses gens tels et tels, pour y estre dedans. Sy porta ainsi l'aventure, que, en entendant à ces besongnes qui moult luy touchoient à cœur, lui vinrent nouvelles que les deux comtes angles s'en vouloient aller, disans que leur payement estoit failly, passé avoit huit jours, et que sans argent ne demouroient plus. Par quoy celluj' de Ligny soy voyant
DE CHASTELLAIN. iH
multiplier en adversités l'une après l'autre etdolant le plus que fût oncques, tout en haste monta à cheval et s'en alla devers les comtes angles, lesquels il trouva assez disposés à partir, tout ainsi qu'on lui avoit rapporté. Sy leurrequist de encore demourer quelque peu d'espace tant que on pust estre revenu au moins de devers son maistre le duc, là où il avoit jà envoyé. Mais sa prière faisoit en vain, car jamais ne les put traire à cest accord, car vouloient partir, et le conclurent ainsi.
Quant ce conte de Ligny vit ce et que par prière, ne par nulle remonstrance touchant honneur il ne pouvoit détenir ces gens, certes, s'il ne crevoit en cœur, il n'en pouvoit plus. Mais voyant que à par luy il ne pouvoit faire un monde seul et que danser lui convenoit pour celle heure à la note des autres, tira à part messire Hue de Lannoy, un bon chevalier qui beaucoup avoit vu, le seigneur de Saveuse, messire Daviot de Poix, messire Jehan de Fosseux, messire Ferry de Mailly et plusieurs autres nobles hommes de son hostel et de sa compagnie, et à ceux-là soy complaingnant du [sien] malheur et de eux très-tous avec luy, leur demanda leur avis et conseil en ceste présente leur malaventure, [pour] savoir quelle chose on pourroitou sauroit faire, quant ces gens-icy Angles vouloient partir et abandonner tout, car le partement de luy en sa personne ne luy gréoit nullement, ains luy estoit aussi dur et aussi amer que la mort, et pour tant de tout son honneur et le leur propre il s'en mist en leurs mains et s'en attendoit à eux. Quant ces bons seigneurs qui sages chevaliers estoient, avoient oy le cas de leur maistre le comte, ce que oux-mesmes veoient à l'œil comment il en estoit, et le meschief qu'il y avoit, et n'en estoient riens moins en amère douleur que luy, car à eux il touchoit aussi bien que
à autrui , luy respondirent que en luy n'estoit pas de transmuer les vouloirs des gens et que chascun pouvoit faire de son honneur ce qu'il luy plaisoit ; mais puisque les comtes angles estoient de volenté de partir, qui avoient la plus grant compagnie de l'ost pour celle heure alors à eux, et que luy n'estoit puissant assez de luy-mesmes pour là [attendre] le secours du duc leur maistre qui ne pourroit venir, qu'il n'y eust bien huit jours ou plus, il leur sembloit que le demeurer sur le lieu lui estoit fort dangereux et plus apparent de grant mal que de nulle utilité. Par quoy, puisque les autres partir vouloient, et que prière, ne promesse ne les en pouvoit destourner, il sembloit plus convenable, comme envis que on le fist, toutesvoyes de partir avecques eux que de faire séparation, car autrement sembleroit qu'il y eust maltalent et division, de quoy après indignation se pourroit engendrer entre amis qui tous les jours avoient à faire l'un de l'autre. Sy escouta le comte leur response et ymagina bien que vray disoient, mais bien dur lui estoit que à celle vérité luy convenoit obéir, ne qu'il luy failloit ployer son courage là où sa nature restivoit à l'encontre. Croyant toutesfois conseil, se délibéra à faire leur avis et de partir avecques les comtes angles. Et de fait partirent ensamble ce jeudy matin, et prirent leur chemin droit à Noyon ; mais avant qu'ils partissent, mandèrent à messire Baudo qu'il boutast le feu dedans sa bastille et qu'il s'en venist. Lequel, comme vaillant chevalier, ne le fit pourtant si tost, mais se souffry battre tout celluy jour de tous les gros engins de la ville qui furent dressés devant luy, et par lesquels on luy livra un très-gros et mortel assaut, et duquel ne se desmeut toutesvoyes, car estoit fier et vaillant chevalier oultre-mesure, et non moins ceux qui
estoient avec luj grant nombre ; et sy estoit leur lieu fort à merveilles et bien pourvu de tout ; par quoy n'avoient garde, ce leur sembloit, pour l'assaut d'un jour. Mais celluy passé, quant ce vint sur le vespre assez tard, firent comme on leur avoit mandé et boutèrent le feu dedans ; et laissant beaucop de gros engins à l'abandon, se sauvèrent le plus tost qu'ils porent et se retrayrent au Pont-l'Évesque, celle nuyt-là , où ils trouvèrent les contes angles, ensemble cely de Ligny et les autres seigneurs et capitaines à très-mate et très-povre cliière, et non pas sans cause, car avoient employé un grant temps, ce leur sembloit, en rien faire, et despendu une mer d'avoir sans profit et fait grant levée sans peu d'exploit, et confusément laissié et abandonné leurs biens, qui valoient un grant trésor, et dont la perte en tourneroit au maistre en double desplaisir. Sy leur en devoit faire le cœur mal, et la cause y estoit bien.
Mais à revenir le matin, quant les trois comtes s'estoient deslogés d'un commun accord et avoient pris chemins de département pour eux en aller, sachez que Françoys, ce voyans , saillirent hors en bonne puissance , et venans tout droit au pont que leurs ennemis avoient fait au travers de la rivière, tantost le ruèrent en l'eaue, voyans encore Angles et Bourgongnons à leurs yeux, qui n'y misrent jamais deffense, mais tout aussi tost, crians après eux et les gaudissans ', allèrent fourager leur logis de Réaulieu, là où ils trouvèrent biens et vivres en abondance, dont ils firent grosse feste, car leur venoient bien à point. Sy en furent tous resaisiés et refaits, parce que se
* Les gaudissans, les poursuivant de leurs clameurs, de leurs cris de triomphe.
voyoient estre à délivré nettement de leurs ennemis et remis en leur franchise première dont longuement avoient esté privés. Sy ne craignoient plus riens, puisque le pont estoit rompu et que leurs ennemis s'en alloient tousjours devant eux. Et pourtant seretrayrent arrière en leur ville et sy reprirent, comme j'ay dit, la bastille de messire Baudo, qui la tint jusques au vespre, et puis s'en alla ; mais comme Françoys et Bourgongnons maintinrent depuis ce deslogement et quel part ils s'en allèrent, sy est bon à savoir. Et vray est que les Bourgongnons et Angles s'entretindrent ensamble au Pont-l'Evesque depuis le jeudi jusques au samedi matin. Lequel temps durant, Françoys ne s'estoient oncques guaires voulu eslongier de leur ville, parce que ne savoient l'entreprise de leurs ennemis si près de eux encore. Dont, quant ce vint le samedi matin, d'un commun assentiment se partirent du Pont-l'Évesque et s'en allèrent logier à Roye. Laquelle chose venue à la congnoissance des Françoys, tantost firent reédiffier leur pont qui n'estoit que à demi rompu au lez de devers Venette, et par-dessus celluy, si tost qu'il estoit refaict, partirent dehors en grant effort de gens, et estandart desployé au vent, entrèrent es marches qu'avoient tenues leurs ennemis et mises en leurs subjections. Et courans çà et là par diverses sortes et compagnies, comme voyans tout à eux et non doubtans nuUuy, tout ce que trouvèrent de gens mirent à l'espée et n'espargnèrent de mort nuUuy. Et avec ce, non contens de la mort et tribulation des hommes, toutes villes, maisons et beaux édifices mirent en feu et flamme ; et se délitoient en toutes crudelités et austères afflictions du povre peuple, dont la voix s'espardoit et couroit telle devant eux que, comme les nations de toute Orient se humilièrent
jadis en la famé' du tyran Holoferne et se vinrent rendre à luy, ainsi tous les finages' de là autour, de la peur et de la crudelité que n'osoient attendre, ne voir, s'enfuyrent non eux confians les aucuns en rendre leurs corps et leurs biens en leur ^ercy tant seulement , de peur qu'en eux, comme ils doubtoient, n'eust miséricorde, ne pitié, ne humanité nulle ; jà-soit-ce que aucuns autres, prévoj^ans de loings ce qui leur pouvoit advenir, se vinrent rendre à eux pour eux rompre leur cruauté par douceur et par obéissance, ausquels il prist bien toutesfois. Sy firent tellement que en très-briefs jours, ils eurent en leur obéissance toutes les places cy-après nommées, assavoir: Resons-sur-le-Mas, Gournay-sur-Aronde , Remy, Pont-Sainte-Maxence, Longueil-Sainte-Marie, la ville et le chastel de Bretbeuil, le chastel de Guermeny, La Boissière, le chastel de Dive, Laigny-les-Chastigniers, la tour de Vendeuil et plusieurs autres. Dont les pays voisins furent tellement battus et calamités après, par espécial ceux qui tenoient le party contre eux, que nulle riens n'estoit plus espovantable, ne plus felle que de cheoir en leurs mains. Et cryoit tout le monde vengeance à Dieu encontre le ciel de leur crudèle persécution si amère. Et jà-soit-ce que je dévoie encore continuer ceste matière et venir cheoir jusques aux contraires nouvelles que le duc aura reçues de son cousin le comte de Ligny, avec les autres conséquences bien grandes qui en dépendent, toutesvoyes, pour satisfaire aussi aux autres matières opportunes en leur lieu et temps, qui grandes sont et de grant intérest à aucuns bien nobles et vaillans chevaliers.
' Famé, renommée.
' Finagex, contrées voisines.
il me convient taire de ceste guerre au bout de deçà devers France, et entrelaschier une autre vers un autre bout, endontre Liégeois, dont, devisant du logis de devant Compiègne , je fis sans plus l'ouverture et le titre de la guerre, sans rien avoir déduyt dq|)uis de la condition et manière comment elle a esté maintenue, ne comment les nobles et vaillans chevaliers qui y ont esté transmis, se sont conduits et portés. Par quoy, désirant non taire, mais essourdre et publyer la gloire de cliascun en sa qualité et ramener à mémoire perpétuelle ce qui clieoir et périr pourroit avecques les mourans, si relevé n'estoit et mis par escript, semons me treuve d'honneur en cestui endroit et de raison que à mon pouvoir et selon ce que j'en puis avoir appris, je récite un peu la nature et condition de ceste guerre liégeoise que le seigneur de Croy, comme chief, en nom de son maistre, avecques plusieurs haulx et nobles barons a menée et conduite valereusement à grande gloire, nonobstant la très-furieuse et redoubtable nature de la nation à qui il avoit à faire, qui en autres livres devant moy est assez escripte'.