‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 31 sur 86 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Comment les Bourgongnons et les Englois se deslogièrent.

François doncques ainsi retraits dedans Compiègne, Bourgongnons et Englois n'y voyans autre remède aussi que de eux retrayre, demourèrent à grant malaise de leur telle aventure que avoient reçue, et souverainement que du tout du long d'un jour ils n'avoient jamais pu mouvoir leurs ennemis à venir à bataille. Sy leur en crevoit le cœur d'ennuy et de deuil, car leur estoit avis que, s'ils eussent pu parvenir jusques à là, les choses ne fussent pas demourées au point où elles estoient, mais maintenant leur convenoit faire de mal jour feste, et d'un contraire accident advenu le bon et prouffit, le mieux que pouvoient, combien que bien dur leur estoit et bien amer. Or se mirent ensemble les comtes et tous les seigneurs de l'ost, premier que de retraire au logis, pour aviser sur ce qui seroit à faire au matin ; car celle nuyt convenoitil souffrir; et n'estoit pas lionnorable, ce leur sembloit, ne besoing aussi de s'en tenir à tant. Pourtant, si fortune leur avoit envoyé cestuy dur commencement, ains pouvoitil avoir du recouvrer assez , qui le voudroit diligenter et poursuyr, ce dirent les aucuns ; et pourtant faisoit-il bien besoing qu'on avisast sagement à tout et que l'on entendît, non pas tant seulement à propre honneur, mais à l'honneur et aux grans frais du prince qui par tel si long temps et à si grant coust avoit laboré en cecy et s'en estoit mis en leurs mains du tout et en tout; lequel, quant il entendroit ceste aventure et ces nouvelles, lui seroient mortellement amères au cœur, et à bonne cause. Lons

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furent diverses paroles levées , et remuées maintes oppiuions qui toutes terminèrent en bon accord : c'estoit que ceste nuit-là chascun se retireroit en son logis et couclieroit tout armé, et ajEËn que nul ne se pust embler par nuyt , par manière de s'en vouloir aller, que l'on mist très-bon et fort guet sur les ponts et ailleurs, servant aussi bien contre les ennemis que pour leurs gens propres ; et le matin tous ensemble viendroient présenter la bataille devant les portes de la ville à leurs ennemis; lesquels, pour cause que un grant monde estoient là dedans, et les vivres bien petits, pensoient que ne se pouvoient tenir reclos, et que par force ils seroient constraints de vuyder dehors, Sj en estoit la conclusion bonne et l'imagination assez apparante, si l'exécution en eust esté bien entretenue, mais nenny, car les œuvres du matin en aucuns n'estoient pas du mesmes de la conclusion du soir, comme se dira cy-après : et pourtant Bourgongnons entamés maintenant et cuidant recouvrer, en la fiance de leur pirise conclusion, se trouvèrent plus confus que devant, par faute mesme de leurs propres gens.

Sur ceste conclusion toutesvoyes qui dessus est déclarée, prirent les comtes congé l'un de l'autre, et promettans à bien faire la besongne chascun en son endroit, se retrayrent chascun en son lieu, les comtes angles à Venette, et celluy de Ligny à Eoyaulieu, là où il fit establir son guet tel qu'il y appartenoit et comme il se fioit que le comte de Hontiton devoit ordonner le sien pareillement sur le pont, affin que nuls de leurs gens par nuyt ne semblassent, pour l'effroy du jour passé ; car craignoit moult fort le dit de Ligny qu'ensy n'en advenist et que par icel inconvénient leur blasme et meschief ne crussent au double. Et pour tant avoit-il requis audit

de Hontiton qu'il se y acquitast bien et qu'il en prist bon soing ; lequel lui promist de le faire ; mais de l'exécuter, je ne parle encore jusques en son lieu. Or qui dolent estoit et courroucé? C'estoit ce bon chevalier, le comte de Ligny qui fondoit en angoisse de son aventure du jour et ne resongnoit riens tant en ce cas, que le desplaisir de son maistre le duc qui le porteroit à bien dur. Sy s'avisa hastivement pour lui donner à congnoistre ains plus tost que tard et d'envoyer devers luy affin de pouvoir prendre conseil et avis sur le remanant ; car c'estoit celluy sur qui et en quy et sur qui seul toute l'attente gisoit de ceste réparation et de la recouvrance de tous eux. Et de fait ordonna ses lettres, et les transmist par un sien serviteur là où il estoit encore , en Brabant , en ses nouveaux affès ' comme duc freschement reçu au 'pajs. Dont, comme il les reçut, vous orez cy après parler ; mais encore présentement il convient continuer la matière de ceste nuyt et du prochain matin ensuivant, comment les besongnes s'y portoient.

Vray est que la prise de la bastille où tant de gens de bien avoient esté tués, avoit donné un tel effroy en dedans le courage de ces gens Bourgongnons et Anglois, que riens n'estoit qui les pust asseurer après, ne qui leur pust donner espoir de pouvoir résister à l'encontre de leurs ennemis pour l'heure d'alors, jà-soit-ce que le plus couvertement que pouvoient, ils celoient leur peur. Mais ce qu'ils n'osoient descouvrir par signe, ils le monstroient par fait, et le plus coyement que pouvoient aucuns, ils se deslogoient à l'emblée et s'en alloient file à file toute celle nuyt, chascun là où il cuidoit son mieux. Entre

' A.^ês, ornements, honneurs, clig'nités.

lesquels en y avoit aucuns qui passèrent le pont, lequel devoit estre gardé encontre telles gens, mais par la faute qui en estoit faite, ne trouvèrent point résistence et s'en allèrent sans congié. Pareillement et beaucoup des gens de Hontiton semblèrent aussi en celle nuyt et s'en retournèrent vers leurs marches en leurs garnisons. Par lesquels d'un costé et d'autre, l'ost se commençoit fort à diminuer, et les compagnies à affoiblir beaucop, et tellement que, qui eust voulu entretenir la conclusion du vespre, on se fust trouvé au matin mal prest pour furnir. Sy en vinrent les nouvelles au comte de Ligny, lequel grevé de mérancolye en son premier mal, se crucifia maintenant en desplaisir et en double passion, car n'estudioit en riens et n'avoit autre espoir que le matin, sitost que le jour seroit beau, à l'ayde de Dieu et de ses gens, il pourroit recouvrer double honneur et restablir tout en son premier point, ou au moins vaillamment soy présenter à la mort , premier que champ rendre sans coup férir. Mais quant se vit abandonné maintenant de ses gens et délinqui de ceux en qui se fyoit, tantost entendist bien ce que fortune luy avoit préparé d'ennuy pour commencement certes et que elle le bouteroit outre jusques à fin d'entière douleur, et que mais ne falloit avoir espoir en faire riens de bien, puisque ceux qui soloient donner peur à autruy, de leur propre effroy maintenant se descourageoient euxmesmes. Sy en maudist le trouppeau et quasi toute la nation ' par rage de dueil qu'il en avoit.

* En ce qui touelie les événements, le récit de Chastellain et celui de Lefebvre-Saint-Remy sont conformes ; mais Chastellain se montre san.*; cesse hostile aux Anglais que Monstrelet, au contraire, ménage avec

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