‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 34 sur 86 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Comment les Françoys assiégèrent le cbastel de Clermont.

Il est sceu que, eu deslogeant de devant Compiègne, les comtes angles et celuy de Liguy, partans du Pont-l'Évesque, prirent leur chemin à Roye, et de là chascun au lieu de son habitation, et comment les Françoys advertis de

hommes de communes, quy voldrent destruire Namur et Haynnau, et de fait ils abbatirent la ville de Poillevacque, où estoit garnison de par le duc. Monseigneur de Croy estoit en garnison à Namur, qui grand guerreleur faisoit, debrïileretd'occliir, auquelles Liégeois firent morir deux de ses nepveux. Liégeois asségièrent Bouvines, et assaillirent ung bolewerc deseure la ville, par lequel ceux de Bouvines estoient gardés et dont ils batoient mervilleusement d'artillerie dedens Dinant. Ils firent en laditte ville de Dinant ung chat, où bien avoit dix paires de roes, et povoit porter bien deux cens hommes à tout couvert, et y avoit ung pont-levis, lequel ils contendoient de avaler sur ledit bolewerc de Bouvinnes, tant estoit hault. Saudra de Soyes, le cappitaine dudit bolewerc commis par le duc Philippe, avoit là dedans fagos, pouldre de canon et deux tonneaux d'oille. Quant lesdis Liégeois approchièrent leur chat, il y avoit ung mervilleux assault, car au-dehors estoient plus de deux mille arbalestriers tirans audit bolewerc, et dedens aussy avoit arbalestriers et canonnicrs tirant à grand force, tandis qu'ils amenoientleur chat. Ceux qtiy estoient dedens, le boutoient devant eux, car bien envis se mouvoit pour tant qu'ils avoient oublié à oindre les roes, et qui n'cuist point fait de cry, ne sonné les trompettes, on euist bien ouy le chat braire à Dinant. A chascun cartier de la ville de Bouvines avoit une grosse tour, desquelles on gettoit de chascune ung canon plus gros d'une teste, et estoient lesdis canons aflFustés pour jetter en croix devant la porte dudit bolewerc, qui tuoient communes par mons et rompoient audit chat les costés. Quand ils vindrent au dessus du fossé dudit bolewerc, et qu'ils orent avalé leur pont pour entrer dedens, lors jettèrent ceux de dedens les fagots, tous espris do fu, plains d'olle et de pouldre de canon. Sy fut ledit chat tout-ùcop en flame comme ung pau destoupc, et ne porent oncques saillir sytost dehors que moult n'en y demourast de brûlés et mors. A ceste heure, avoit une tour au delà do la Meuse quy ceurt joingnant les maisons do la ville de Bouvinnes, quy moult fort cuvrioit la ville et ledit bolewerc , Ton. II. 8

ce, taiitost après entrèrent es marches et frontières de Picardie, usans en icelles de toutes les plus cruelles et mortelles manières de faire dont se pouvoient aviser, par revenge de la longue destresse et povreté que Bourgongnons avoient fait souffrir à ceux de Compiègne. Prirent maisons et cliasteaux, et ce que ne essillèrent ' par feu et par glayves, ce appliquèrent-ils et submirent à leur obéissance ou par assaut ou par légers sièges. Mais, pour ce que, entre les autres places des marches de là entour, Clermont en Beauvoisis estoit celle qui plus leur contrarioit et qui estoit de plus grant résistence et plus difficile à conquérir, pour ce en la contendance sur icelle il y convenoit bien un grant effort, ce leur sembloit, souverainement pour le chasteau, car la ville n'estoit pas forte, et sy estoient aucuns des bourgois d'icelle venus enl'ost des Françoys les induire et requérir de venir mettre le siège devant ledit chasteau, leur offrant paisible ouverture et joyeuse réception de leur bourg, si leur y plaisoit à venir. Sy est vray que le mareschal de Bousac, chevalier moult dur ennemi à ses contraires et homme de grant labeur, ayant oï la présentation desdits bourgeois, avec ce que le cœur lui estoit bien celle part, mist ensembles la pluspart presque de ceux qui avoient esté à la délivrance, et joyeux

car ils gettoieut de canons et tiroient d'arbalestres et de frondes dedens Bouvines, car il n'y avoit distance que la rivière, ettouttes les fois que ceux de Dinant ont paix à Bouvines, on leur fait abatre, mais tantost qu'ils ont guerre, ils reboutent laditte tour à mont, et l'appellent Liégeois, Montorgeul. Quand ils virent qu'ils ne poroient avoir Bouvines, ils requirent la paix : sey fu l'accord trouvé. »

Quelques années plus tard, lorsque le dauphin (depuis Louis XI) assiégea la bastille de Dieppe, il fit faire à Amiens un chat pareil à. celui dont les Liégeois s'étaient servis pour attaquer Bouvignes. Le succès fut complet.

' Essillèrent, ravagèrent.

de l'avantage qui lui avoit esté offert, garny et bien estoffé de ce qui faut à mettre siég-e, les mena en la ville de Clermont pour asségier le chasteau auquel estoit comme capitaine un vaillant chevalier et homme de g-rant vertu, le seig'ueur de Crèvecœur, et avecques luy Jehan de Crèvecœur son frère, Jehan de Basentin et le bastard de Lanion, cinquante combattans tous mis ensemble au plus. Quant donques celuy de Bousac, mareschal de France, se vit arrivé et log"é devant le chasteau qui estoit bel et fort, et estoit de l'appartenance et vray héritage au duc de Bourbon, du party françoys, fit semondre ledit de Crèvecœur, de par le roy des Frans, le roy Charles, qu'il rendist la place et l'héritage de son cousin le duc de Bourbon, ou autrement on mettroit le siège devant luy et n'en partiroit-on jamais que on ne l'eust par force, h son trèsgrand ennuy. Lesquelles choses oyes du seigneur de Crèvecœur, qui guères n'estoit estonné de menaces, ains osoit bien attendre les faits des menaçans, respondi plainement : que de sa semonce n avoit-il que faire, ni de ceux en qui nom il requéroit obéissance; mais un seul prince il cognoissoit, dont il maintenoit le party, à qui il estoit serviteur ; à celuy seul il portoit foy, loyauté et cremeur, et à celuy devoit et vouloit obéir, par quoy ne craignoit riens, ne n'amiroit l'effort de celly de Bousac, que comme mareschal de France, en nom de son maistre, pouvoit faire sur luy. Il estoit en bonne place, laquelle, à l'aide de Dieu, il garderoit bien. Et au parler, quant ce viendra au grand destroit , il avoit si bon maistre, ce disoit, et si puissant que son secours lui seroit de grand fruit, et à eux de trop grand poix, car ne l'oseroient attendre. Sy est bien séant de savoir que ce seigneur de Crèvecœur estoit un très- .sage et vaillant chevalier et un très-beau parlier, lequel

depuis, pour ses maintes vertus et singularités , fut eslu en la compagnie des chevaliers de la Toison d'or, non pas comme le moins digne, car moult estoit chevalier de haut parement '.

Quant donques le mareschal de Bousac, qui moult estoit fier chevalier et dur à ses ennemis , entendist que le seigneur de Crèvecœur parla si hautainement et que en luy n'avoit quelconque apparence de lascheté, ny mollesse de cœur de vouloir rendre le chasteau, tost après ordonna à dresser toute sorte d'artillerie devant luy, et de affuster aucunes grosses bombardes qu'avoient gagnées devant Compiègne, car par icelles lui pensoit à outrager la place et luy donner peur. Et de fait lui fit des molestes assez par pluseurs durs assaux qu'il luy livra ; mais celuy de Crèvecœur estoit si asseuré chevalier et froit, et savoit la place si bonne et si ferme, ce luy sembloit, que de guèces ne s'eiîrayoit de son effort ; ains se deffendit si vaillamment en l'aide de ses compagnons que, sans perte nulle de leur costé, plusieurs de leurs ennemis payèrent de mort, et pluseurs autres blessèrent et mirent en mauvais point.

Or, estoit le conte de Hontiton à Gournay en Normandie, là où il estoit retrait depuis le deslogement de devant Compiègne, dont encore la plaie toute fresche lui cuisoit, et désiroit bien à s'en pouvoir venger. Sy oït dire comment Bousac et autres grand nombre de François s'estoient allés loger dedens Clermont la ville et avoient assiégé le seigneur de Crèvecœur dedans le chasteau, sy jura par Saint-George qu'en cest estât ne demoureroit pas, mais le délivreroit, si en bras englès avoit tant de pouvoir. Et de

' Jacques, seigneur de Crèvecœur, conseiller et chambellan du duc de Bourg-ogne. Il était fils de Jean de Crèvecœur et de Blanche de Saveuse.

fait assembla gens ce qu'en pou voit trouver de prest, et se mit es champs et , en tirant pays devers Clermont, luy vint à secours messire Jehan, bastard de Saint-Pol, pour lors en ses hauts bruits, atout une bonne grosse escade de gens ; et se mirent ensamble eux deux à intention d'aller lever le siège. Par quoy, avisans que bon seroit d'en avertir les assiégés, envoyèrent le bourg ' de Basentin et dix combattans avecques luy devers le seigneur de Crèvecœur pour luy certifier que secours lui venoit et qu'il ne s'estonnast de riens, car, à l'aide de Dieu, on le mettroit sur ses francs pieds. Sy party le dit bourg et fit tant que par nuit, parmy une poterne qui estoit là devers les vignes, il entra dedans , et saluant la compagnie de par ses maistres, leur certifRa le secours qui leur venoit et qui leur estoit près. Sy lui firent grant chière et bonne, et eut de bienviengnans beaucoup, combien que n'estoient point encore au desconfort, ne mis à la nécessité de riens. Mais ainsy que nouvelles courent tousjours devant l'homme et que gens de guerre ont volontiers coureurs et espies sur le pays pour leur faire rapport et annoncemens d'une chose et d'autre, les assiégeans oyrent le bruit de ceste venue du conte de Hontiton et du bastard de Saint- Pol, lesquels ils cognoissoient aigres et vaillans chevaliers et bien à redouter en bataille. Et considérant que le chasteau estoit fort durement de muraille, car l'avoient bien essayé, et ceux qui le gardoient vaillans et de grant fait et non à vaincre en petit terme de temps, pendant lequel, court ou long, il leur en faudroit desloger par un ou par autre, conclurent de eux lever d'eux-mesmes, au moins de meschief que pouvoient et de eux en aller premier que

' Bourg, torme synonyme de bâtard, employé surtout dans le Midi.

leurs ennemis venissent sur eux. Et preuans aucunement effroj en eux, se deslogèrent à telle haste que tout ce que avoîent amené là de grosse artillerie gag-née devant Compiègne, laissèrent derrière eux, abandonnée à leurs adversaires, et s'allèrent bouter en leurs garnisons çà et là les uns et les autres. Et les Bourgongnons qui les avoient induits à estre venu là, de peur qu'il ne leur en mesprist, se rendirent et retracèrent avecques eux en leurs places. Par quoy, quant ledit de Hontiton approcha le dit Clermont, disposé et bien avisé de tout son entreprendre, on luy apporta nouvelles du deslogement des Françoys. Sj en fut joyeux et en loua Dieu. Mieux eust aimé, ce disoit, de s'estre bouté en l'aventure de les combattre et d'en avoir eu l'occasion.

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