‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 35 sur 86 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Comment le duc Philippe de Bourgongne fit un grant mandement de gens d'armes.

Nouvelles s'espardoient maintenant par pays à tous lez, et se doubloient l'une sur l'autre, tousjours plus et plus mauvaises du costé des Picars et du party de Bourgongne, tant du deslogement de Compiègne comme des grandes conquestes que Françoys avoient faites si avant sur eux, et mis avec ce le siège devant Clermont, qui estoient toutes choses de dure attente et de grant meschief au pays. Or, estoit le duc en son pays de Brabant, qui de toutes ces aventures non bien plaisantes recevoit nouvelles, huy une , demain une autre , contraires tousjours et pleines d'ennuy. Entre lesquelles, pour ce que de Com-

pièg-ne luy naissoit tout ce meschief , devant toutes autres l'attristoit fort le deslogement de devant icelle, là où il avoit mis tant de finance et soustenu si grans et si longs frais. Sy en porta h moult dur sa fortune, qui lui en rendi une telle fin; mais comme onques ne se monstra desmesuré en nulle passion , semblablement en ceste-icy il dissimula son courroux le plus que pouvoit, pensant bien en luy-mesmes de contendre aigrement à la revenge de tout et que souvent d'un dur contraire commencement il sortit une joyeuse prospérée fin , par aigre continuée vertu et diligence.

Or veoit bien que remédier y convenoit brief encontre l'orgueil de ses ennemis, et subvenir à la clameur de son povre oppressé peuple. Par quoy, mettant arrière toutes ses affaires en Brabant, à baste se tira en son pays d'Artois, là où tostfit son mandement et mist sus gens d'armes. Et eux assemblés et venus devers luy, s'en ala de tire ' à Péronne, à intention d'aller lever le siège de Clermont. Mais nouvelles lui vinrent certaines comment François ayant sentu que le comte de Hontiton venoit sur eux, s estoieut levés de devant Clermont et avoient abandonné ce mesmes que apporté y avoient, pluseurs gros engins, bombardes et canons , et s'estoient retrais en plusieurs de leurs places conquises nouvellement, et les principaux en la cité de Beauvais. Par quoy, entendant qu'en Clermont ne lui faisoit besoing d'aller, disposa d'aller devers Guermigny, une place où estoient ses ennemis, qui moult travailloient son peuple depuis Compiègne délivrée ; et demourant un petit à Péronne pour surattendre encore le nombre des gens que mandé avoit à venir devers luy, or-

' De tire, tout droit, sans retard.

iU CHRONIQUE

donna environ six cens combattans à passer la rivière de Somme et d'aller devant, par une manière d'avant-garde, gésir celle nuit à Léons ' en Santerre, pour donner h cognoistre sa venue. Sy furent de ceste compagnie chiefs et conduiseurs, messire Thomas Quiriel, angles, Jacques de Helly, messire Daviot de Poix, Anthoine de Vienne, Joffroy de Thoisi, avecq plusieurs nobles hommes en leur compagnie, qui tous passèrent Somme celle nuit et allèrent gésir à Léons et là entour pour aller le matin vers Guermigny, pour faire une préparation et menace de siège. Or advint ainsi que, la propre nuit mesme que ceste gens-cy couchoient à Léons, Pothon de Sainte-Treille ayant sentu peut-estre que le duc son ennemi venoit à effort au pays et que Guermigny pourroit bien recevoir le premier hurt, pour ce que bonne place estoit et moult de grant préjudice es frontières de Picardie, s'estoit bouté dedans ceste place à grant nombre de gens, lesquels il avoit levé çà et là par les frontières ; et n'en savoient rien les Bourgongnons, ains cuidoient que en ladite place de Guermigny n'y eust nuluy fors tant seulement ceux qui estoient de la garnison accoustumée. Sy passèrent les Bourgongnons leur nuytée à Léons en joye et à faire bonne chière, comme gens qui se fondoient sur la queue que avoient laissé derrière eux, et ne se préavisoient de beaucoup de dangereuses et sauvages aventures qui viennent souvent de devant aussi soudaines comme un coup de tonnoirre, et par lesquelles on est tout confus quant on les rencontre. Mais ainsi ne faisoit pas Pothon qui en povreté et misère et en toute estroite et escharse^ fortune avoit esté nourry, et, par estrange manière de parler, avoit tiré

' Lihons-en- Santerre.

* Fscharse, avare, peu généreuse.

de pierres et de cailloux lait et miel toute sa vie, par diligence de les y quérir en nécessité. Cestuy-cy envoyoit celle nuit dehors ges espies et ses coureurs pour enquérir des nouvelles du pays et des ennemis quoy et comment. Sy tira ledit Potton fruit et grant joye de sa sollicitude, et ses ennemis largement confusion de leur ignorance, qui toutesvoyes estoient gens (tels y avoit) bien expérimentés et introduits de la guerre et sages de nature par longue hantise, dont je me donne merveilles, si ce n'est que je pense que fortune le vouloit ainsi, ou que le péchié de quelqu'un le déméritoit, comment, par si lourde et grosse oubliance et par si peu d'avis à conduite en lieu et en temps de guerre, telles gens comme estoient ces Bourgongnons-icy, et tramis d'un haut et si noble prince qui se fioit en eux pour luy garder son honneur, ils s'alloient perdre povrement et meschamment, et eux jeter en la gueulle des loups, sans soing, ne pensement à riens, non plus qu'enfans qui n'ont discipline, ne expérience, comme entendrez. Sy en parle un peu aigrement par manière d'incrépation encontre eux, pour la douleur que j'ay, quant nobles hommes, de quelque party qu'ils soyent, sont à reprendre de négligence par laquelle ils perdent leur honneur et souvent leurs vies , et donnent charge et recullement à tout leur party. Il est bien souiFrable, et faut bien que ainsy soit, que là où deux parties combattent, que l'une gaigne ; et là où deux contendent à la maistrie que l'une voye au dessoubs ou par force ou par engin. Mais d'estre surpris en oubliance de son devoir, là où diligence et soing doivent mener l'œuvre et veiller aux escoutes , ceste faute certes est digne de grant repréhension et tant plus de grant reproche comme elle est plus commise de grans gens.

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