CHAPITRE XIII
Comment les nations estranges estans à Bruges, c'est assavoir les marchans, alèrent à Gand pour trouver moyen de appaiser le discord d'entre ceulx de Gand et le duc de Bourgongne, conte de Flandres, leur prince, et comment les Gantois furent devant Bruges et des lettres qu'ils rescripvirent.
Le xxvii*' jour du mois de may, se partirent les nations ' des marclians de la ville de Bruges, pour aler en la ville de Gand, lesquels y aloient du sceu et voulenté de ceux de Gand, pour trouver paix entre le duc de Bourgongne et les Gantois , et estoient icelles nations d'Espaigne , d'Arragon, de Portugal, d'Escoce, Venissiens, Florentins, Milannois, Genevois et Lucois. En ycellui jour que lesdits marclians arrivèrent en la ville de Gand, les Gantois yssirent à puissance de gens d'armes, et estoient de six à sept mille, sy portoient et menoient artillerye de canons, ribaudequins, tentes et pavillons et charroy, ainsy que s'ils eussent voulu assiégier villes ou tenir les champs, et s'en alèrent droit à Bruges. Et un peu par avant avoient envoyé lettres aux doyens des mestiers de Bruges, pour les attraire de leur party et affin que ceux de Bruges se missent à rencontre de leur prince et lui fissent guerre. Et ainsy se logèrent les Gantois à moins d'une lieue de Bruges, et envoyèrent de leurs gens pour entrer dedens, mais on leur ferma les portes et ne voldrent ceux de la ville parler à eux. Iceux Gantois renvoyèrent une trompette et trois hommes devers ceux de Bruges et les requi-
' Les nations de Bruges sont les marchands tenans les tables de marchandises par tout le monde chrestien. (Jacques Duclercq, 11,43.)
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rent de parler à eux. Sy furent ordonnés le seigneur de la Gruthuse', Pierre de Lescemacque' et l'escoutette pour parler à ladite trompette et à ses compaignons, et dirent les paroles qui s'ensujvent cy-après, escriptes es lettres que les Gantois avoient envo3^é aux mestiers de Bruges, comme dessus est touché, et desquelles lettres la teneur s'ensieut.
« A lionnourables, sages et discrets nos très-cliiers et « bons amis les doyens et jurés du mestier des tonneliers « en la ville de Bruges et à leurs adjoints :
a Les capitaines et eschevins des deux sièges, les deux « doyens et tout le commun de la ville de Gand, salut en « toute amistié.
« Honnourables , sages et discrets, très-chiers et bons « amis,
« Pour ce qu'il vous a plu par vostre bonté nous dé- « monstrer grande faveur et léaulté , en ce que à nostre « peuple nagaires estant à Thielt et illec environ, avez « voulentairement et largement pourvu de vivres, comme « cervoise, pain et autres choses, dont le mesme peuple a « fait relation en remercyant publiquement aux bonnes ^< gens de ceste ville assemblés généralement aujourdhuy « au marchié, sy est ainsi que nous avons présentement « envoyé devers ledit lieu de Thielt une autre compagnie « bien habillée' comme nous espérons, laquelle Dieu « veuille conduire , pour vous et chacun endroit soy
' Louis de la Gruthuse, fils de Jean de la Gruthuse et de Marguerite de Steenhuyse. Il épousa en 1455 Marguerite de Borssele. Il était, en 1449, échanson du duc de Bourgogne. Si les lettres et les arts doivent beaucoup à Louis de la Gruthuse, la place qu'il occupe dans l'histoire politique du xv« siècle n'est pas moins mémorable.
* Pierre Bladelin, ou mieux Bladelinc, surnommé Leestmakere. Nous reviendrons avec Chastellain sur cet homme remarquable.
' Bien habillée, bien. pourvue de ce dont elle a besoiU; bien armée.
« samblablement , de ce remercyer , tant cliièrement « comme nous pouvons et comme droit le enseigne, et « prjons très - cMèrement et désiramment qu'il vous « veuille plaire en ensieuvant et entretenant vostre bonté « envers nous en ce et autrement, avancbier de faire à « y celle compagnie maintenant yssue, tout le secours et « ayde que vous pourrez de vitailles et autres choses qui « leur seront nécessaires, pour ycelles bien payer, comme '■ nous nous confions présentement en vous ; et s'il vous « plaisoit nous faire assistance pour aider à entretenir « nos droits et franchises, desquels nous en nulle manière, « quoy que en doyons souffrir , combien que aj^ons esté « enssonniés et traveilliés, en débatant le sel et la deffense « de ce commun pays' et tous autres voisins % ne pensons « délaisser, ne souffrir estre amendris, à l'aide de Dieu et « de nos bons amis.
« Sy vous disons et promettons, par cestes nos lettres, « que nous vous ferons samblable assistance à l'entretene- « ment de vos droits et franchises et aiderons à affoiblir K tous ceux qui ont fait et voudroient faire le contraire
» Des bonnes villes plusieurs avoient déjà scellé avec ceux de Gand, qui leur avoient promis assistance de vivre et mourir avec eux. (M. de Cpucy, 50.)
* Les Gantois avaient réclamé le secours des Liégeois et entretenaient avec eux des relations suivies. « Lecta fuit littera confœdera- « tionis missa Gandensibus ab illis de Leodio, sed parum profecit. » (But, Chron. manusc.).'.'. Ceulx de Gand, dès l'encommencement de leur <■ guerre, envoyèrent devers les Liégeois, eulx requérant ayde et se- « cours, ofiTrant faire le pareil se mestier en avoient. » [Ch. an. ap. Corp. Chr. Fland., III, p. 488.) La ville de Tournay favorisait aussi les Gantois, et pendant toute la guerre les biens qui appartenaient à ses habitants furent respectés des Gantois. A Mons, on avait doublé la garde des portes. Les éelievins de Gand écrivaient à ceux de Dordrecht comme à des amis dont Vappui leur était assuré, et Simon Uutenhove fut arrêté près de Biervliet, porteur d'un message de la cité de Gand « pour séduire et à eux attraire ceulx de Hollande. »
« OU qui les voudroient aucunement amendrir, et que « nous, pour plus grant seureté de ces choses, jamais ne « ferons paix, ne soufferons estre faite sans vous, et de ce « vous donrons, au cas que soyez de cet advis, telle assu- « rance et scellés qu'il appertendra. Car vous et nous, ne « pourrions mieux entretenir iceux nos droits et franchi- « ses, sinon par bonne union, laquelle on a longuement « par grant soubtilesse et cautelle empescbié , au grant « désavancement du commun pays, comme cbascun peut « sentir. Et pour ce, lionnourables, sages et discrets et « très-chiers et bons amis, il vous plaise nous rescripre « sur ce, si hastivement comme vous pourrez, vostre bon « plaisir, pour nous selon ce disposer. Dieu soit avec vous ! « Escript et donné soubs le scel aux causes de la ville « de Gand, icy placquié, le xxvi*^ jour de may l'an « mil iiij'= cinquante-deux. »