CHAPITRE XII
Comment le comte de Charolois ala à Brouxelles voir la duchesse de Bourgongne, et de la belle introduction que elle lui bailla.
Durant le temps que le duc de Bourgongne estoit en la ville de Tenremonde, il y eut aucuns chevaliers de la court du duc, qui se devisèrent ensamble de la mortelle
* Mortuos suos colligi jussit in quoddam horreum quod cum toto pago incendit. [Chron. TruncMn., p. 630.) 2 D'autres manuscrits portent ; De trois a quatre cents.
guerre qui estoit entre le duc , ses gens et les Gantois , qui estoit telle que nul ne reschappoit de mort, ne d'un costé, ne d'autre; car qui n'estoit mort en bataille et estoit rencontré aux champs , il estoit pris, et menés es bonnes villes, tant d'un party comme d'autre, on les faisoit morir, tant de pendre, de noyer ou de copper les testes. Pour lesquelles causes, iceux chevaliers , entre lesquels estoit le seigneur de Ternant, pour les grans dangiers qui estoient en ladite guerre, s'appensèrent et ouvrirent une voie de tant faire que le comte de Charolois, par le congié du duc son père, alast voir la duchesse sa mère, laquelle pour lors estoit à Brouxelles, à cinq lieues de ladite ville de Tenremonde. Et les causes pour quoi la chose estoit ainsi dreschiée, c'estoit pour trouver manière que le comte de Charolois fust eslongié et hors d'icelle mortelle guerre, pour doute de maie fortune et [que] doulereuse aventure n'avenist au père et au fils ensamble ; [ce] qui eut esté la totale destruction de tous les pays du duc de Bourgongne '.
Or est ainsi que la chose fut si bien conduite, que le comte de Charolois eut congié du duc son père et s'en ala voir la duchesse sa mère, en sa compagnie le seigneur de Ternant et autres ; et eux venus en la ville de Brouxelles, après les salutations faites, le seigneur de Ternant parla à la duchesse de Bourgongne et luy remonstra les grans dangiers et la mortelle guerre des Gantois, en lui disant les grans périls qui pouvoient advenir au père et au fils, et que les Gantois n'espargnoient nulluy, et que auss};^ bien estoit-il en dangier de mort que les autres qui estoient en la dite guerre , pour laquelle cause avoient aucun d'eux
' Le 10 avril 1452, le duc de Bourgogne donna à son fils les seigneuries de Béthunc et de Baillenl.
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advisé que, pour le bon moyen et advis d'elle, on pourroit bien mettre mondit seigneur de Cbarolois hors de tels dangiers. Desquelles remonstrances la duchesse de Bourgongne merchia ledit seigneur de Ternant et les autres qui la chose doutoient, et respondit que elle auroit advis et que le lendemain elle avoit intention de faire un très-beau bancquet, pour bien festoyer le comte de Charolois son fils. Et comme la duchesse de Bourgongne avoit dit, fist le lendemain faire un très-beau bancquet, oii elle fîstpryeret assambler chevaliers, escuyers, dames et damoiselles en grant nombre, et à icelluy bancquet fît la duchesse trèsbonne chière, et fist faire à tous ceux qui là estoient, et après elle prya au comte de Charolois son fîls, en la présence de la belle compagnie qui là estoit, et dist :
« 0 mon fîls, pour l'amour de vous, j'ai assamblé ceste « belle compagnie pour vous festoyer, resjouyr et faire « bonne chière, et vous me soyez le très-bien venu, car « vous estes la créature du monde, après monseigneur « vostre père, que je ayme le mieux et que je doy le mieux « aymer.
« Or doncques, mon fîls, puisque monseigneur vostre « père est en la guerre à l'encontre de ses rebelles et dé- « sobéissans subjets, pour son honneur, hauteur et sei- « gneurie garder, pour laquelle cause, mon fîls, je vous « prye que demain au matin vous retournez devers lui, et « gardez bien que en quelconque lieu qu'il soit, pour « doute de mort, ne autre chose en ce monde qui vous « pust advenir, vous n'eslongiez sa personne, et que en « vostre cœur ne ait une seule estincelle de lâcheté, telle « que nul s'en pust appercevoir, que vous ne soyés tou- '( jours au plus près de luy. Mon fîls, je vous prie aussy « que quant vous serez logé, soit aux champs, devant
« ville fermée ou forteresse, que dedens vos tentes et pa- « villons vous recueilliez et receviez chevaliers et escuyers « sages et vaillans, et que à vostre table et au mangier « vous en soyés accompagnié et non mie de meschans « gens, et faites bonne chière, car en ce faisant je vous « ayderay tellement que vous serez toujours bien furny, « si Dieu plaist. »
Quant le seigneur de Ternant et les autres qui là estoient, oïrent ainsy parler la duchesse de Bourgougne, ils furent bien esbahis, et leur sambla que ce n'estoit point pitié de mère, mais grant courage de femme, qui ainsy amonestoit son seul fils, et là oii estoit toute son espérance , d'aler pour honneur vivre et mourir avec le duc de Bourgongne son père, et leur sembloit bien auparavant que cette vertueuse princesse par aucuns moyens retourneroit son fils , mais ils virent le contraire : dont les plusieurs louèrent la noble dame de Bourgongne, en disant que c'estoit noble courage et grant vertu de femme d'envoyer ainsi son seul fils au daugier de la guerre avec son père, comme dit est, où le dangier estoit si grand que nul n'eschappoit de mort, car ainsy qu'il est dit devant, qui n'estoit mort aux champs, on le faisoit morir en la ville ' ,
• D'après Jacques Diiclercq , la duchesse do Bourgogne s'alarma plus tard des dangers que courait son fils et.voulut le retenir à Lille ; mais le jeune prince se souvint des conseils qu'elle lui avait donnés et répondit : « Puisque mon père sera à la bataille, je puis bien y estre, « car il se combat pour moy garder mon héritage, et sy, ce seroit « laschcment fait à moy, si je y failloie; et pour tant, je promets à « Dieu que j'y serai, si je puis »