‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 64 sur 86 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Comment ceux de Gand envoyèrent une ambassade devers le duc de Bourgongne en la ville de Tenremonde pourimpétrer unes trêves de demy an durant, laquelle leur fut accordée.

Après y celles responses faites, les Gantois s'en retournèrent en la ville de Gand, sans autre chose faire; mais bien cuidoieut les Gantois avoir ceux de Brug'es avec eux, auquel ils faillirent.

Les marchans des nations furent longuement en la ville de Gand, pluiseurs fois parlèrent aux Gantois, c'est assavoir aux boefmans et puis au peuple. Et fut appointé entre eux que l'abbé de ïronchiennes , les prieurs de Saint- Bavon et des chartreux de Gand, et damp Bauduin de Fosseux, aussi religieux de l'abbaye de Saint-Bavon de Gand, seroient, avec lesdits marchans, envoyés par devers le duc de Bourgongne pour requérir trêves durant l'espace de demy an, par la forme et manière cy-après desclarées. Et envoyèrent lesdits marchans pour iceux abbé et religieux quérir saufconduit au duc, lequel leur fut accordé. Sy leur fut envoyé, et vinrent ycellui abbé religieux et marchans à Tenremonde devers le duc de Bourgongne,

Le quatrisuie et septime jours de juin au dit an, furent oys l'abbé, religieux et marchans en la présence du duc, en son grant conseil bien préparé et g'arny de grande seigneurie. Et parla le prj^eur des Cliartreux en la manière qui s'ensieut :

« Très-haut, très-excellent et très-puissant prince et « mon très-redoubté seigneur, révérend père en Dieu « monseigneur l'abbé de Troncbiennes, le pryeur de Saint- « Bavon, damp Bauduin deFosseux, ces notables marchans « chi présents et moy, sommes venus devant vostre haute « seignourie, comme ceux qui de nostre pouvoir nous « voudrions employer que ceux de vostre bonne ville de « Gand fussent appaisiés envers vous. Et pour ce que la « matière est grande, et aussi que ne sommes pas acous- « tumés de telles si hautes et si pesans [affaires] démener « à nous, par manière de mémoire avons mis en escript la « charge que ceux de vostre ville de Gand nous ont chargé « de vous dire, vous suppliant, très-haut, très-excellent et « très-puissant prince, qu'il vous plaise que par l'un desdits « marchans ladite cédule puist estre lue devant vous. »

Laquelle chose, monseigneur le duc leur accorda, et contenoit icelle cédulle ce qui s'ensieut :

« Très-haut , très-puissant et très-excellent prince et « nostre redoubté seigneur.

« Les marchans des nations estranges, résidans en vos- « tre ville de Bruges, vos très-humbles et petits serviteurs « et qui se recommandent très-humblement à vostre bonne « grâce, considérans les grans maux et inconvéniens, qui « viennent en ce vostre pays de Flandres de ceste présente « guerre mue entre vous, nostre très-redoubté seigneur, « et ceux de vostre ville de Gand, dont ils portent très- « grant desplaisance, tant pour la pitié qu'ils ont du pays

« et du povre peuple, comme aussy pour leurs affaires « particuliers, car comme l'on peut savoir, la marchan- « dise n'a point de cours en vostre pays, comme elle sou- « loit avoir, à la semonce et exhortement des députés « des trois membres de Flandres, estans pour lors en vos- « tre ville de Bruges, nous ont ordonnés et députés, pour « de par eux tous aler en vostre ville de Gand et aux gou- « verneurs d'icelle remonstrer les grans griefs et domma- « ges qui viennent pour ceste guerre, les pryer et requérir « que, pour l'honneur de Dieu, se veullent mettre à raison « et en devoir pour venir à paix et en la bonne grâce de « vous, nostretrès-redoubtéseigneurleurprinceetseigneur « naturel, en outre leur offrir, si par nous se peut faire « aucun bien en ceste matière, qu'ils nous trouveront prêts « et apparilliés pour nous y employer de bon cœur, sans « en riens nous espargner et en après leur donner à co- « gnoistre. Au cas que ces choses ne ^^rendroient briefve « fin, nous serions par force constraints de laisser le pays, « car, comme chascun peut savoir , les marchans et les « marchandises requièrent paix et pays de paix, car nul- « lement ne peuvent soustenir la guerre. Pour quoy nous, « députés des dessusdites nations , avecques les dessus- « dites charges, partismes de vostre ville de Bruges le « samedy veille de la Penthecouste, et ce mesme jour arec rivasmes en vostre ville de Gand, et eusmes entrée en « la chambre des esche vins, devant ceux qui gouvernent « ycelle ville de Gand, auquel lieu fut de par nous pro- « posée la charge que nous avions de nos compagnons , « ainsi que dessus est dit. Sur quoy, de par lesdits gou- « verneurs nous fut respondu, que de ycelle guerre et du « destourbier qui estoient au pays, estoient bien dolans et a courouchiés, que sur toutes choses désiroient la paix et

« l'amour de vous, nostre très-redoubté seigneur et prince « naturel, et que à ceste fin ils désiroient et aymoient « mieux, par le moyen de traité que autrement [tendre] « comme le plus amiable. A quoy de par nous fut répliqué « que pour entrer audit chemin de traité, il estoit nécessaire « de eslire et trouver traiteurs agréables à vous , nostre « très-redoubté leur prince, et qu'ils leur donnassent telle « charge qui vous dust pareillement estre agréable. Sur a quoy de par eux nous fut respondu que ne savoient , « ne ne veoient aucunes personnes plus ydoines à estre « moyen en ceste matière, que les nations estranges dont « nous estions députés, nous instamment pryans et requé- « rans que nous voulsissons entreprendre y celle charge.

« A laquelle requeste fut respondu de par nous que, « comme nous avons dit, nous estions prêts et apparilliés « de y labourer et faire tout le bien que nous seroit possi- « ble ; mais considéré que nous sommes marchans et d'es- « tranges pays, qui ne sommes point stillés de telles « choses et qui ne savons les manières et conditions du « pays , attendu aussi comme la matière est grande et « pesante et que n'en savons point les difficultés, il nous « estoit advys estre mal possible que par nostre moyen « seulement la chose se pust mener à bonne fin, et si leur « plaisir estoit que nous nous entremetissions en ycelle « motion, il nous sambloit nécessaire d'avoir avecques « nous gens du pays notables et qu'ils fussent agréables « à vous, nostre très-redoubté seigneur leur prince.

« A quoy ils s'accordèrent et eslurent pour estre ad- « joints avec nous, révérend père en Dieu monseigneur « l'abbé de Trouchiennes et vénérables pères messei- « gneurs les pryeurs de Saint-Bavon et des chartreux , « et damp Bauduin de Fosseux, religieux audit monas-

« tère de Saint-Bavon, icy présens. Et pour entrer plus « avant en ladite matière, nous remonstrèrent que diffici- « lement pourroit-on venir audit traité et à la fin de paix, « comme ils désiroient, si ne fust par moyen d'aucunes « trêves ou abstinences de guerre, pendant lesquelles on « pust traiter et conclure la paix , nous très-affectueuse- « ment pryans et requérans que nous voulsissièmes venir «■ devers vous, nostre très-redoubté seigneur leur prince « et seigneur naturel, pour vous supplier très-bumble- « ment de l'impétration d'icelles trêves. A quoy leur fut « respondu de par nous que la peine et despens ferions- « nous très-volentiers, mais attendu que, comme ils sa- « voient, et chacun le peut bien savoir, vous nostre très- « redoubté seigneur leur prince naturel, aviez conclu en « vous-mesme par bonne délibération , par vostre grant « conseil, de ne jamais vouloir oyr aucune chose sur ceste « matière, si premièrement ceux qui se disent hoefmans ou « capitaines en vostre ville de G and, ne fussent desmis, « et aussy qu'il ne nous sambloit pour le présent estre né- ^< cessaire faire aucune mention de leurs privilèges, cous- « tûmes, franchises et usages, comme ils requéroient, « il nous estoit advis de labourer en vain, au cas que sur « ce ne fissent autre délibération. Auxquelles choses nous « fut dit de par eux, que sur ce n'oseroient aler plus avant, « ne donner autre response, sans le sceu du peuple et son « consentement, et que ils [le] feroient assambler et l'on « luy donroit à congnoistre comme ils firent. Et après nous « baillèrent response que le peuple estoit bien content, « et supplioit auxdits prélats et députés pour impétrer et « obtenir ycelles trêves ou abstinence de guerre pour le « terme de demy an ou plus, si faire se pouvoit, mais que " en obtenant lesdites trêves ou abstinence de guerre,

« mention fust faite de leurs privilèges , francliises, « coustumes et usages, et en outre qu'ils estoient bien « contens que l'on change les noms des hoefmans et que « l'on leur donne autre nom , assavoir gouverneurs, rec- « teurs, deffendeurs ou autre nom tel que on voudra, car « de desmettre leur auctorité de tous poins, comme ils di- « soient, seroit pour le présent comme impossible, pour « ce que la ville est grande, et y pourroit-on faire des « maux sans nombre, comme homicides, roberies, efforce cemens de femmes et autres maux assez, s'il n'y eust « traité et auctorité , mesmement au présent que sont « sous les armes. Et sont bien contens que le nom qui « sera attribué à ceux qui auront ceste auctorité, soit « nommé et escript au derrière des eschevins et doyens, « nous remonstrans que présentement, pour obtenir les- « dites trêves, n'estoit point mestier de faire autres offi- « ciers, mais que au traité de la paix finale, ils s'en ac- « quitteroient tellement que vous, nostre très-redoubté et « seigneur leur jDrince et seigneur naturel, auriez cause « d'en estre content. Sur ce, très-excellent prince et nos- « tre dit très-redoubté seigneur, les dessusdits abbés de « Tronchiennes, prieurs de Saint-Bavon et des chartreux, « damp Bauduin de Fosseux et nous, députés dessusdits « des nations estrangières résidens en vostre ville de « Bruges, vos très-humbles serviteurs, sommes venus « devers vostre seignourie avec la dessusdite charge, à « nous bailliée par ceux de vostre ville de Gand , vous « suppliant en toute humilité, très-noble prince, qui par « droite nature de sang et par renommée, entre plusieurs « autres très- excellentes conditions de vostre très-noble « personne, avez toujours esté et estes très-grandement « recommandé de estre béning, piteux et miséricors, qu'il

vous plaise par vostre bénigne grâce regarder en pitié vostre bon pays de Flandres, qui depuis un peu de temps est tellement empiré et taillié d'estre totalement désolé et destruit , si vostre miséricorde ne luy est impartie. Et n'est jà besoing de regarder l'eiïusion de sang, les brûleries des villes, villages et maisons, et plusieurs autres grans maux qui en sont venus jusques à présent , car tout est bien en vostre bonne mémoire. Et encores n'est-ce riens au regard de ce qui sera au temps advenir, si par vous , nostre très-redoubté seigneur, et par vostre pitié et miséricorde, sans du tout avoir regard aux deffaultes, n'est remédié. « Très-excellent prince, nous vous supplions trèshumblement , pour l'honneur et pour la révérence de Nostre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, et en outre aussy nostredit très-redoubté seigneur, vous supplions en toute humilité que pour Dieu, vostre seigneurie ne prende à nul mal ce que nous avons fait en ceste matière, menée de bon cœur et de bonne voulenté, pour la pitié que nous en avons, comme dit est. Et si en ce fait nous nous sommes simplement gouvernés, comme nous doubtons en plusieurs choses, qu'il vous plaise , nostre très-redoubté seigneur, nous en tenir pour excusés et le imputer à nostre ignorance et non point à malice. Trèshaut, très-puissant et très-excellent prince et nostre très-redoubté seigneur, si en ceste matière ou autre vous plaist nous commander aucune chose à nous possible, vous nous trouverez prêts à obéir de très-bon cœur, à l'ayde de Nostre-Seigneur, lequel pryons que vous, très-noble prince et nostre très-redoubté seigneur, ait en sa sainte garde et vous doinst accomplissemens de vos très-nobles désirs. »

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