‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 65 sur 86 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Cy-après s'ensieut la copie de la response faite sur la cédule que baillèrent les nations des marchans estans à Bruges au duc de Bourg-ongne.

Après ycelle cédule lue de mot en mot, maistre Nicolas Eolin, chancellier de Bourgongne, demanda la cédule, affin que le duc eust sur ce son advis avec son grant conseil. Et pour leur faire response, le duc de Bourgongne se tira en sa chambre et fist appeler son grant conseil, et par délibération fut leur response conclue et pronuncliiée par la bouce du chancellier en la présence du duc et de son grant conseil. Et auparavant ycelle response faite , fut par le chancellier remonstré auxdits religieux et marchans les grans meiïais, rebellions, cautelles, abusions et maléfices des Gantois, en reprenant comme le jour du bon vendredy, en demandant paix, prinrent le chastel de Gavres, et auparavant avoient cuidié prendre Biervliet, comment ils avoient cuidié prendre la ville, aussy comment ils assiégèrent la ville d'Audenarde, et comment ils entendoient à conquester toute Flandres, donner les terres des nobles du pays à qui qu'il leur plairoit et prendre toute la seigneurie dudit pays de Flandres pour eux et en estre, de tous points, seigneurs, comment ils avoient séditieusement et par grant cautelle envoyé lettres au pays de Hollande et de Zellande et comment ils avoient esté devant Bruges à puissance, cuidans attraire ceux de Bruges avecques eux, faisans courre bourdes et menchonnes ' , disans que c'estoit à l'occasion da sel que monseigneur le duc leur avoit fait

* Menchonnes, mensonges.

requerre. En outre leur fut remonstré comment ce n'estoit point à l'occasion du sel la guerre que monseigneur le duc leur faisoit, et que touchant le sel, la paix et le traitié en avoit esté de tous points fait en la ville de Tenremonde, mais estoit pour garder sa hauteur, terre et seignourie, que les Gantois luy vouloient du tout oster en alant contre leurs privilèges qu'ils avoient juré; et que on les pou voit deux fois prouver parjures, c'est assavoir à cause du serment qu'ils avoient fait à leur prince et le serment de leurs privilèges, lesquels deux sermens ils avoient faulsé et parjuré, en les prouvant pires que juifs; car si les juifs eussent véritablement sceu que nostre benoît sauveur Jésus-Christ eust esté Dieu, ils ne l'eussent point mis à mort, mais les Gantois ne pou voient, ne peuvent Ignorer que monseigneur le duc ne fust et soit leur seigneur naturel et lequel leur avoit tant de biens fait, et que c'estoit la ville de tous ses pays à laquelle il avoit fait plus de biens ; et le guerredon qu'ils lui en rendoient, c'estoit de luy vouloir oster sa seignourie, en lui faisant guerre mortelle de feu et de sang et toutes violences; et quant aux requestes qu'ils faisoient à monseigneur le duc, touchant de avoir trêves demy an du moins, et qu'ils estoient contens de changer les noms de leurs hoefmans en tel autre nom que l'on voudroit , fust de les appeller gouverneurs ou autrement, icelle requeste n'estoit raisonnable de faire à mondit seigneur, ne à homme de raison, mais estoit de tous points contre l'honneur, hauteur et seignourie de mondit seigneur le duc. Mais toutefois monseigneur le duc n'en savoit point de mal gré auxdits religieux et marchans, et savoit bien que ce que ils faisoient, ce estoit en bonne intention, mais la malice et mauvaistié des Gantois se monstroit et continuoit toujours de mal en pis.

Après la response faite par ledit chancellier, le pryeiir des chartreux de Gand s'agenouilla devant le duc de Bourgongne, en disant : « Mon très-redoubté seigneur, nous ne « sommes pas sages, ne prudens pour savoir conduire « telles, ne si hautes matières que sont cestes, et aurions « mestier que nous fussions instruits comment nous nous « deverions conduire et gouverner an cas qu'il vous plai- « roit que ces marchans et nous, nous en meslerions. Sy « vous supplie, mon très-redoubté seigneur, qu'il vous « plaise estre content que ces notables marchans cy~pré- « sens s'en puissent mesler et retourner devers ceux de « Gand pour le bien de la paix, où ils se veuUent, s'il « vous plaist, employer de corps et de chevance. »

Alors le duc parla et dist qu'il est oit tout tel qu'il souloit, jà-soit-ce qu'il avoit bien cause et matière de soy courrouchier plus que les autres fois, car y ceux Gantois de plus en plus s'efforçoient de lui faire guerre, en boutant les feux journellement sur lui et sur ses subjets, et ce non obstant, comme dit est, sy estoit-il tel, comme ilsambloit, c'est assavoir que par plusieurs et maintesfois il avoit dit, que, quant ceux de la ville de Gand auroient osté leurs hoefmans et se metteroient en estât de demander grâce, on le trouveroit prince de grâce, plein de justice, et que on n' avoit point trouvé en luy deffaut de injustice, ne jà, s'il plaisoit à Dieu, ne trouveroit nuls, et quant à luy, si les gens d'église et marchans se vouloient mesler de la paix, il n'en seroit point malcontent.

Iceux religieux et marchans furent bien contens de la response à eux faite par le duc et l'en remercyèrent, et sy prirent congié de luy. Et le lendemain, que fut le viii' jour dudit mois de juin, l'abbé de Tronchiennes, les pryeurs, religieux et marchans, retournèrent en la ville de Gand,

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pour laquelle chose ils s'assamblèrent plusieurs fois ensamble, et conclurent d'envoyer devers messeigneurs les contes de Charolois et d'Estampes deux lettres closes, contenans que les Gantois requéroient à messeigneurs les contes qu'il leur plust supplier au duc de leur donner huit jours trêves, pendant lequel temps ils députeroient les dessusdits religieux, marchans et quinze de leurs bourgeois pour venir devers le duc lui requérir jiaix.

Messeigneurs les contes de Charolois et d'Estampes firent la requeste au duc, et après qu'ils l'eurent faite, par le commandement du duc, firent response aux députés de Gand là présens, qui fut telle : « Que en tant qu'il touclioit « les huit jours de trêves qu'ils demandoient que le duc « leur accordast, ne se pouvoit faire, pour la grant assam- « blée de grans seigneurs, chevaliers et escuyers et peu- « pie, que le duc avoit assamblé pour entrer au pays de « Was. Ce mesme jour, qui estoit le xiii* jour de juin, et « dès le jour de devant, en estoit passé la rivière de l'Es- « caut à Rupplemonde, bien mille combatans, pour lace quelle chose le duc ne pouvoit donner lesdites trêves, « mais au cas que ceux de Gand voudroient mettre jus « leurs hoefmans et remettre leur ville en loy et envoyer « les dessusdits religieux, marchans et quinze de leurs « bourgeois , comme dessus est dit, faire à mondit sei- « gneur le duc olfres.raisonnables, monseigneur le duc y « entendroit, et sy leur monstreroit par effet que les huit « jours qu'ils demandoient, leur seroient très-raisonnables, « et bien le perceveroient si à eux ne tenoit. » Et ce mesme jour, qui fut le xiii'' dudit mois se partit le duc, atout son armée lors estant devers lui , de la ville de Tenremonde pour aller passer la rivière de l'Escaut, à Rupplemonde , et ])artans avec lui le comte de Charolois, seul fils et héri-

lier du duc, le duc de Clèves, Adoli:)lie son frère, messire Cornille bastard de Bourgongne, le seigneur de Croy , comte de Porcien, le comte de Hornes, le seigneur de Créquy, le seigneur de Montagu, le seigneur de Lalaing, le seigneur de Ternant, le seigneur de Humières, messire Jacques de Lalaing, le seigneur de Wavrin, le seigneur de Bausignies, le seigneur d'Arcy, messire Charles de CMlon, messire Loys de la Viefville et plusieurs autres grands seigneurs. Audit lieu de Rupplemonde avoit un gros village que les Gantois avoient ars, mais pour ce qu'il y avoit fossés autour, oîi souloit estre icelui village, fut avisé d'aller loger huit cents ou mille combattans dedans, afin que les Gantois ne s'y logeassent premiers : car si les Gantois y eussent été logés, ils eussent pu destourber le passage du duc de Bourgongne et de ses gens audit lieu de Rupplemonde. Sy furent envoj'^és deux notables chevaliers, l'un fut messire François l'Aragonois , et l'autre le seigneur de Contay, lesquels allèrent garder ledit logis, un jour devant le partement du duc. Icelui messire François alloitpar eau, et menoitet conduisoit plusieurs grands bateaux, bacs et passagers, et passa devant plusieurs des ennemis, qui lui firent de grandes invasions et plusieurs fois lui livrèrent assaut; mais en dépit d'eux il mena et conduisit son navire jusques audit lieu de Rupplemonde, et le seigneur de Contay alla à ciieval. Sy gardèrent le dit logis de Rupplemonde jusques à la venue du duc. Ce dit jour, après ce que le comte de Saint-Pol et messire Jehan de Croy eurent passé la rivière audit lieu de Rupplemonde, ils furent logés aux champs, car tout y estoit ars par les Gantois.

Le duc de Bourgongne passa la rivière de l'Escaut, accompagné de ceux de son sang et de la bataille, tant

hommes d'armes comme archers, et se logea audit lieu de Rupplemonde. Et pour ce que le nombre de sa compagnie estoit grand, fut ordonné qu'il y auroit deux hommes notables ordonnés pour les faire passer par ordre', Sy se passèrent tous ceux de l'estendard du duc, et puis passa messire Jacques de Lalaing et ceux de sa compagnie, le seigneur de Perveis, le seigneur de Berghes; après, messire Wautier Boles, messire Frédéric de Witem et tous ceux de Brabant et ceux de leurs compagnies; après, le seigneur de Humières et sa compagnie ; après, messire Loys de la Viefville et sa compagnie; après, le seigneur de Bausignies et ses gens, et avec luy ceux du seigneur de Lannoy, si aucuns en y avoit demourés ; après, messire Jehan le bastard de Renty et sa compagnie ; après, les gens du duc de Clèves; après, l'estandart du comte d'Estampes; après, les chariots de l'artillerie que conduisoit messire Daviot de Poix, maistre d'icelle artillerie, laquelle il mettoit en ordre ; après, les chariots de l'avant-garde ; après, les chariots du duc et de ceux de son sang et de son hostel , et leur fîst-on tenir ordre; après, les chariots des marchans et autres, que le prévost des mareschaux conduisoit et mettoit par ordre; après, l'arrière-garde, telle que le duc avoit ordonné, ainsi que dessus est escript\ Sy furent tous logés aux chamjDS , et tantost après vinrent nouvelles au duc de Bourgongne que ses ennemis les Gantois estoient entrés en un village nommé Barselle^ à un quart de lieue près du logis de Rupplemonde.

' Fière chose fust, à voir telle assemblée et telle noblesse, dont seulement la fierté de l'ordre, la resplendisseur des pompes et des armures, la contenance des étendards, et des enseignes estoient suflSsans pour ébahir et troubler le hardement ot la folle emprise du plus hardi peuple du monde. (Olivier do la Marche.)

- Voyez plus haut, p. 262. ^ Basclc.

Sy moutèrent à clieval le comte de Saint-Pol et messire Jehan de Croy, et trouvèrent les Gantois en ordonnance atout artillerie et pavais devant eux ; mais tantost furent déconfits. Et s'enfuirent les aucuns d'eux eu l'église dudit lieu de Barselle, es haies et buissons, et en une forteresse auprès d'icelui village de Barselle. L'église ne tint point et fut prise par force, et la forteresse fut assaillie ; et se rendirent au comte de Saint-Pol, pour et au nom du duc deBourgongne. Et pendant le temps que les gens du comte de Saint-Pol et de messire Jehan de Croy assailloient la forteresse, les Gantois se rassemblèrent et coururent sus à ceux qui gardoient les chevaux des assaillans.

Le seigneur de Fiennes, frère du comte de Saint-Pol, et messire Jehan de Croy est oient achevai, et avec eux environ quarante lances, et soutinrent le faix tant que leurs gens furent rassemblés. Alors de toutes parts on cxia alarme et tant que le duc de Bourgongne l'ouït, lequel tout droit ne faisoit qu'arriver audit lieu de Rupplemonde; sy n'avoit ce jour ni bu, ni mangé, et toutesfois il estoitbien quatre heures après midi, mais sa coutume sy estoit de jeusner quatre jours en la semaine, c'est-à-savoir le lundi, le mercredi, le vendredi et le samedi, en pain et en eau. Quand le duc ouït crier alarme, il se mit à chemin pour aller au lieu où ce estoit. En sa compagnie estoient le seigneur de Croy et plusieurs autres pour secourir et aider le comte de Saint-Pol et messire Jehan de Croy ; mais ançois qu'ils y fussent arrivés, ledit de Fiennes et messire Jehan de Croy avoient desconfit les Gantois, et moult s'y portèrent vaillamment iceux seigneurs. Et là y fut navré messire Jehan de Croy d'un vireton dedans son pied dextre ; et en ce jour furent lesdits Gantois par deux fois desconfits et mis en fuite, et y perdirent environ deux cents hommes ,

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et plus grand nombre en eussent perdu, si se n'eust esté que le pays estoit fort de grand fossés et de haies, tellement qu'on ne pouvoit acconsuivir si hastivement, ni incontinent qu'ils se mettoient en fuite, et ainsi par ce moyen se sauvoient.

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