‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de LettenhoveChapitre 32 sur 89 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Comment le siège de Deventer continua et comment le duc entra en .^ traité avecles habitants.

Or avez oy que cestuy derrenier délivrement que le roy donna aux ambassadeurs de son fils fut et avoit esté sur la fin du mois d'aoust, lequel terme de temps correspondoit au siège que le duc tenoit devant Deventer, et ne visoit à riens touchant ce fait-chi , fors tant seulement à sa conqueste et à mettre à chief son entreprise , lequel toutes voies, premier qu'il en parte, en sentira le vent et sera adverti de la venue de ce fils du roy qui lui sonnera estrange et lui donra des ammirations beaucoup et de pensemens, et non merveilles, car ce sera matière de grant murmure souverainement au royaume de France contre luy là où n'estoit guères bien voulu de plusieurs. Et pour tant, comme j'ay dit, que ceste derrenière response que le roy fit à son fils le dauphin, correspondoit au temps que le duc tenoit son siège devant Deventer et estoit à celle heure en voye et en approche aucunement de traité avecques les asségiés et de tout le pays, le duc qui n'entendoit alors à nulle riens autre fors à parachever sa conqueste et ne pensoit jamais oïr les nouvelles que temprement il

oyt, toLisjours se parmaintint en son siège, là où il souffry des maux beaucoup et de grans dangers, tant pour les eaues qui estoient grandes alors et le pays mol, comme pour les diverses dures et sauvages nations à qui il avoit à faire.

Sy avoit son ost aucunes fois diseteux de pain et d'autres vivres parce que tout il falloit aller quérir j)ar forte main armée et le faire passer parmy le pays de Guéries, pays ennemy, parmy bois et forrests, là où les routiers et mauvais garchons du pays se tenoient par grandes multitudes comme brigans, couppoient gorges et destroussoient gens, et ne donnoient espargue de mort à nul, là où ils se trouvoient puissans. Espécialement ceux que trou voient portans robbes ou pourpoins de la façon françoise, tous, les firent morir, et pour tant n'y osa passer marchant, ne marchande, ne alleman, ne françois, ne hollandois, ne nul de quelque nation ou amitié qu'il fust , pour venir devers le siège, sans grant et puissant effort de conduite et de gens, car ils en virent et en oïrent dire tant de dolereux exemples que ce leur devoit estre miroir assez et occasion de grant cremeur. Et par ainsi l'ost estoit disetteux aucunes fois de pain, et en estoit-on en grant danger, sans ce que le pays et le terroir là où estoit logé l'ost tout à l'entour de la ville la plus part, estoit une doulereuse chose à voir pour les gens d'armes qui alloient en la boue jusques aux genoux, et pleuvoit incessamment, par quoy la terre moiste de sa nature et par fonde , plus et plus se rendoit espoentable pour gens d'armes , car sambloit que jamais homme n'en devoit vuider, tant se monstroit pleine de péril, et croy, ce n'eust esté grâce de Dieu qui aux rebelles donna cœur de ployer et de eux humilier envers leur évesque et envers son père le duc , jamais n'en fust

in CHRONIQUE

sailli homme, sinon à très-estroit péril, pour cause des eaues et des larges fossés tous hors de rive qui couvroient les chemins, mais Dieu y pourveyt tempre et de bonne heure, et en tira sain et sauf et à son honneur celuy qui y estoit entré en bon et léal vouloir et pour bien faire.

Néantmoins toutevoies et non obstant les grans périls qui s'apparoient à tous lez tant par la diversité des nations comme du pays et du temps qui estoit mauvais durement et pluvieux, et que le duc et ses bons, sages et vaillans capitaines considéroient tout ce qui faisoit à considérer, le duc toutevoies désirant à mettre fin en son emprise et de non se souffrir attaindre des périls de l'hiver qui jà estoient assez bien avancés et les cognoissoit bien, délibéra un jour, et vit que son siège n'estoit pas assez près de la ville pour la tenir en estroit, et que tous les jours et à toute heure les compagnons de la garnison d'icelle pouvoient venir et venoient à barges et à quantité de nacelles faire leurs courses et saillies sur son ost et là livroient de dures et diverses escarmouches à ses gens parce que la rivière entre la ville et le siège y estoit large et de grant distance, etsy avoit encore au milieu de celle rivière, entre la ville et l'ost, une isle qui estoit de grant avantage pour elle et de grant encombrement aux assiégeans, conclut finablement de faire passer outre son ost en ladite isle et de là establir son siège pour plus tost avoir fait. Sy en parla avecques ses capitaines les uns et les autres, au conte d'Estampes, au seigneur de Croy et à son frère, au seigneur de Haubourdin, à messire Simon de Lalaing et à tous ceux qui avoient charge de gens pour en avoir leur advis qui tous conclurent que la chose estoit possible et mieux à faire qu'à laissier , excepté que le danger y seroit grant pour les vivres pour cause que la rivière estoit toute

en la maistrie du pays, et estoit tout ennemy ce qui estoit au front et au dos. Sy oyt le duc volentiers leur opinion de trètout et cognoissoit bien que vray disoient, mais désirant soudre leur argument par une bonne raison qui lui sambloit clère, leur va dire : « Comment, Déa, je co- « gnoi bien que ce qui est devant nous, nous est ennemy « tant que nous serons droit-ci et en cest estât, mais dar- « rièrenous, n'avons-nous pas beau neveu de Guéries qui « est de nostre alliance, et nous a promis et juré en ve- « nant droit-ci amour et assistence, et de nous donner et « souffrir avoir, sans encombre et sans danger, passage, « confort et toute délivrance de vivres parmy passant « paisiblement et amoureusement et payant nos deniers ? « Il est nostre neveu et a espousé nostre nièce ; il ne pour- « roit estre que il ne nous fîst de secours à nostre besoing, « et au plus fort quant jà ne se voudroit enbesongner « pour nous faire un grantbien, au moins j'espère, il ne « nous voudroit point faire de mal, » — « Ne sçay, ce « dist le conte d'Estampes. Allemans sont dures gens et « divers, et une forte nation à cognoistre. Tel les cuide « tenir par la teste, il n'en a que le bout de la queue. Ils « sont fiers et baultains, et sçavent bien dissimuler leurs « manières jusques ils voyent leur point; ils se sont sentu « durement grevé de nous maintenant en manière qu'ils « n'ont point apprise, et leur cuit que nous sommes pasce ses parmy leur pays si forts et si puissans et qu'il leur a « convenu souffrir et endurer de nous tout c\ nostre mesme « plaisir. Sy leur en souvient, et que je plus le crains, « le prince du pays, leur duc, n'est pas homme de si « grant regart comme on pourroit bien dire, et jà-soit-ce « que il soit plus tenu à vous qu'à tous les vivans, et qu'il « soit obligé à vous par promesse et par serment jà nou-

« vellement fait en venant droit-ci, sy me doubteroye-je « qu'il ne se souffrist de léger estordre et desmarclier, « par mauvais conseil, du chemin de son honneur. Toute- « voies en conclusion , quoy qu'il en puist advenir, je « m'accorde bien de passer par delà en l'isle et d'en attente dre mon adventure, et sçay bien que, [si] ce n'est pour « le dangier des vivres, que le siège droit-là sera plus « dammageable à la ville que droit-cy. »

Aucuns confirmoient la raison du conte d'Estampes et y mettoient des difficultés, autres la répliquoient et disoient que qui ne les approcheroit jusqu'en l'isle, jamais on n'en auroit le bout. Sy fut conclu, comme pour le plus expédient, de passer outre et de mettre là son siège tout au plus près de eux, et se tint le duc à celle conclusion comme pour la faire ains tost que tart.

Or advint que ceste conclusion fut descouverte et vola tantost jusques au duc de Guéries à qui le cœur rioit au ventre quant il entendi l'entreprise. Sy ne songea mie longuement dessus pour savoir quel chose il auroit à faire; ains jettant honneur et due amour darrière le dos, se mist sus fort et puissant et dèlibéroit, sitost que le duc et son ost seroient passés la rivière et mis en l'isle, que tout aussitost il viendroit au dos par darrière et là ils les tiendroit contre-asségiés et enclos et les y affameroit, et que plus estoit, avoit entendement et compact avecques les asségiés et les autres villes de venir férir sur l'ost, l'un par-devant et l'autre par darrière, quant le cas s'y trouveroit, lequel ne se pouvoit jamais trouver mieux que quant le siège seroit planté en l'isle entre les deux puissances ennemies. Sy ne voulut mie Dieu que ceste mauvaise conspirée secrètement venist à son effet, ne que le duc et tant de belle haute baronnie se trouvast en si estroit danger, mais

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donna courrage et une subite ardeur à la ducesse de Guéries, sa nièce', de soy embler et d'aller à force de cbevaux, quant que pouvoit, tirer devers son oncle pour lui dire la malvaisté de son mary et que pour tant il s'avisast et donnast garde à son fait, car le cas estoit tel. Sy y vint la bonne ducesse bien lasse et bien traveillée, car avoit fait un bien grant chemin, laquelle reçue de son oncle très-joieusement lui alla dire la convine de son mary et la préparation que faisoit pour le ruer jus, et que pour tant il se gardast bien de faire passer son ost en l'isle, car il s'y trouveroit en péril grant, et lui révéla outre comment les trois villes et son mary avoient entendement et alliance ensamble faite secrètement contre luy, et dévoient lesdites trois villes avoir devers eux leur fils aisné de Guéries et le mettre en possession du j)ajà de Frise, contraire de son oncle le duc de Bourgongne. Cecy avoit pratiqué le duc de Guéries avecques la ville asségiée et les deux autres, et s'y estoient accordées lesdites villes pour cause d'avoir son secours et de pouvoir escapper de la très-redoubtée main du duc leur assiégeant, lequel ils redoubtoient plus que nulle nation, pour cause des Picars et de tous ceux de la langue semblable , dont la hantise et conversation ne leur pouvoit revenir nullement , ne plaire , car entendoient bien que si une fois leur assiégeant venoit à chief de eux et les menast jusques au rendre à luy, il contendroit outre à la conqueste de son pays de Frise, et pour tant doubtans que cela n'advenist et désirans à rompre ce coup et eux-mesmes fortifier à l'encontre de luy, s'avisèrent plus estre propre pour eux d'avoir un voisin prince

' La duchesse de Gueldre était fille d'Adolphe, duc de Clèves, et de Marie de Bourgogne, sœur de Philippe le Bon.

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de leur langue et de leur nature, que ceste manière de gens de la langue françoise, laquelle ils réputoient si felle et si cruelle et si contraire à leur condition. Et ainsi estoient conclus de recevoir le fils héritier de Guéries, par le malice de son père, contraire du duc leur assiégeant, par substraction de son héritage.

Le duc fist grant chière à sa nièce la duchesse et la remercia moult de sa bonne amour , non obstant que pour crainte du duc guerlois, ne de tout son effort, bien envis eust laissé à passer outre en l'isle, si plus n'eust doubtél'affamement que son espée; maintenant mais, puisqu'il estoit adverti de son tel vouloir et [de la] lâcheté qu'avoit emprise contre luy, dont jamais ne se fust doubté, vus les honneurs et maintes amours que lui avoit faites en temps passé et par diverses fois, ne lui sambloit pas convenable, ne sens aussi de soy bouter en danger tout à son escient, mais estoit une chose de fuir le plus qu'on pourroit, mais comme le duc guerlois avoit pensé contre luy et empris de le mettre en meschief, s'avisa de la contre-pensée et de rompre tout et en petit de heure ce qu'avoit brassé et forgié avecques les villes, et mesmes le feroit honteux et confus du mesme baston dont il le cuidoit menassier, et de fait parla à sa nièce la duchesse et lui demanda où son beau neveu estoit (son fils) et si elle ne vouldroit pas tant faire qu'il le pust avoir en ses mains. Il estoit son oncle et le chief dont toute la maison de Clèves estoit honnourée et soustenue ; sy ne devroit désirer, ce lui dist, fors qu'il fust emprès luy et de son hostel avecques ses autres neveux et parens, car il en prendroit bon soin et le tiendroit en estât. Sy porta le conseil tellement entre l'oncle et la nièce , que la nièce , mère de l'enfant, s'y accorda très-libéralement, et lui sambloit qu'au monde ne

pourroit eatre mieux, et de fait conclut avecques le duc son oncle de le lui amener ou faire venir secrètement sans que nul s'en donnast garde. Aussi fit-elle, et y vint le jouvenceau, une moult belle et douce créature et bien moriginée à la manière du pays , et le reçut son oncle moult bien et amiablement, et à telle heure, pour faire briève fin, que depuis n'en bougea de tout le siège durant , ne de grant temps après, et fut mis en l'ordonnance à l'hostel à six mille francs par an en bel et noble estât, de quoy le père le duc guerlois et tous les pays ennemis à l'environ se trouvèrent moquiés et tout au rebours de leur quérir, mais n'estoit pas pour tant la mauvaisté du duc guerlois oubliée, mais bien remise au jour de payement pour estre rendue , quant le coup y cberroit.

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