CHAPITRE XXXVI
Comment le dauphin , ayant annoncé son propos au roy , se vint rendre chez le prince d'Orenges.
Après le retour donques de devers le roy, ceste tierce fois et la derrenière, du prieur des Célestins d'Avignon avecques Gabriel de Bernes, devers le dauphin de Vienne, aisné fils du roy Charles, et que recort lui avoient fait de la response de son père non bien agréable à luy, jà-fust-il toutevoies que bénigne estoit et assez raisonnable pour en estre content, comme dessus avez oy, le dauphin, mu, ne sçay de quel esprit, commença à difficulter grandement en son cas , et avecques peur vielle nourrie en son cœur de viel temps, maintenant par aucunes apparences plus dignes de souppeçon que nulles qu'onques avoit vues , se bouta en une toute excessive fraeur d'esprit, comme si la terre
à peine n'eust esté grande assez pour lui donner garant, parce qu'à tous lez et aux environs de luy il sentoit approchier gens d'armes pour l'enclore en son Dauphiné , et le roy son père mesme venir tousjours file à file après, comme pour prendre la souris en son trou, en quoy il jugeoit clèrement sa mort ou du moins punition volontaire et îiaustère pour cause de sa longue désobéissance , laquelle peur, comme elle se Louta en luy comme principal, se bouta aussi en ceux qui le gouvernoient, aucuns de ses plus prochains, qui autretant comme luy, craignoient à cheoir en la main du roy, parce que peu les amoit et encore moins prisoit pour estre emprès son fils. Par quoy, le dauphin, soy conseillant avec eux, délibéra de soy embler et d'eslongier couvertement de son Dauphiné et de toute la puissance de son père , et prenant avecques luy le seigneur de Montaban, breton, et Jehan de Lescut, nommé bastard d'Ermignac , feignit de s'en venir à Saint-Claude en pèlerinage h l'entrée de la haute Bourgogne , et droitlà venu, sans y faire long arrest, mist sus un chevaucheur atout unes lettres lesquelles il escrivy au roy, et prestement l'envoia devers luy affin de le contenter et de lui donner à cognoistre son intention , et sont telles les lettres :
« Mon très-redoubté seigneur, je me recommande à « vostre bonne grâce tant et si très-humblement comme je « puis, et vous plaise savoir, mon très-redoubté seigneur, « que pour ce que, comme vous sçavez, beau oncle de Bour- « gongne a intention de brief aller sur le Turc à la def- « fension de la foy catholique , et que ma volenté seroit « bien d'y aller moiennant vostre bon plaisir, attendu que « nostre Saint-Père le pape m'en a requis et que je suis « gonfanonnier de l'Église et en fis le serment par vostre « commandement, m'en vais par devers mon dit bel oncle
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« pour savoir son intention sur son allée , affin que me « puisse emploier à la deffense de la foy catholique, si « mestier fait, et aussi pour lui prier qu'il se veuille em- « ploier à trouver le moyen que je puisse demorer en « Yostre bonne grâce qui est la chose que je désire plus en « ce monde. Mon très-redoubté seigneur, je prie à Dieu « qu'il vous doint très-bonne vie et longue. Escrit à « Saint-Claude, le darrenier d'aoust'. »
De cestes lettres, ne comment le roy les prist en gré, je ne feray déclaration maintenant, jusques à ce que temps sera d'en faire le conte pour tant plus proprement déduire la matière selon sa nature , car faut entendre qu'à Saint- Claude ne fit point d'arrest ce prince droit-cy emblé, mais à toute haste se vint rendre à Vers , en la maison du prince d'Orenges , moult belle et bien assise et en laquelle il fut très-hautement reçu et bienviengnié selon son appartenir, mais durement se trouva esbahy ledit prince en pensant dont ceste aventure lui venoit que de descendre le fils du roy de France aisné en sa maison et si soudain. Prenant toutevoies le cas à grant honneur pour luy, délibéra bien de s'en acquitter au mieux qu'il pourroit comme il fit , et ne faut demander comment , car estoit un des puissans hommes du monde en son estât et de la plus haute gouverne , et si bien garny de noblesse , ses hommes et vassaux, et de multitude de belles places que de nul vivant ne devoit avoir peur sinon de son prince tant seulement, le duc de Bourgongne. Sy prit un peu de repos droitlà et de séjour le dauphin viennois, passant temps en voler et chasser et en tous autres festiemens, et le vinrent
* Cf. Duclos, Hntoire de Loîiis XI, III, p. 125. Le dauphin écrivit à peu près dans les mômes termes à tous les évoques de France.
voir droit-là plusieurs grans vassaux du pays pour lui offrir service et le conjoïr , comme il en avoit bon besoin ; car tant estoit plein d'effroy et de peur conçue qu'à peine se pouvoit rasseurer, ne ravoir en bonne trempe.
Or et jà-soit-ce que son advénement avoit esté fait droit-là devers le prince d'Orenge qui estoit bien bomme pour le pouvoir servir grandement, sy n'estoit pas toutevoies droit-là son intention arrestée , car désiroit [tendre] plus avant, et le tiroient ses désirs envers le duc de Bourgongne son oncle, là où la distance estoit grande et longue entre deux, et les destrois périlleux pour sa personne, premier que y pouvoir venir. Toutevoies non pesant tant le danger comme l'affection qu'il y avoit, avecques constrainte qui le pressoit aussy, délibéra son partement de l'hostel du prince pour tirer là envers, mais voiant que ce ne pourroit faire en la conduite de ses propres gens, visa sur trouver bomme propre en qui mains s'en voudroit mettre. Or avoit-il jà par l'espasse de longs ans oy grant famé d'un messire Jehan de Neafcbastel, marissal de Bourgongne, auquel toutevoies il avoit voulu grant mal autrefois pour cause d'aucuns fiers esplois de guerre que faits avoit sur ses gens passant par Bourgongne, lesquels il avoit rués jus. Sy savoit bien que ledit chevalier estoit homme de courage et d'entreprise, mais varia en luy-mesme, si, après l'avoir tant hay, il le pourroit ou devroit requérir d'aucune chose et soy fier de luy. Toutevoies il en avoit oy des contes autreffois et des bons rapports mesmes par le bastard d'Ermignac, d'une grant courtoisie que lui avoit faite en un estroit danger , par quoy ledit bastard, qui depuis devint marissal de France, autreffois s'en estoit loué devant luy, et par ceste cause, après le long varier, finablement conclut de le requérir et en parla au prince
d'Oreng-es, sou hoste , par manière comme si volentiers l'eust vu. Comme donques le prince d'Orenge enteudoit cecy, et que ce fils de roy avoit le cœur envers le duc de Bourg'ongne , et que droit-là se vouloit faire mener en la conduite de son cousin, moult s'en tint à joyeux, et en effet lui respondit que point ne savoit homme qui plus fust propre pour le faire que luy, car il avoit gens et places pour le mener d'une nuit à autre, là où il seroit asseur, et sy savoit les passages et les lieux, et estoit chevalier de grant labeur. Sy plurent moult ces langages au dauphin, et prestement fit ordonner unes lettres pour les envoler audit marissal, lesquelles lui furent portées, et y celles vues, durement se commença à esmerveillier ledit marissal, comment, après longues et dureshaines, un tel prince le venoit requérir en douceur. Ne voulut point toutevoies estre hastif en tirer vers luy, sans avoir pris conseil premier de ce qui seroit à faire ou à laissier, afin que quelque chose qui en avenist, bonne ou autre, la charge ne lui fust imputée de l'avoir fait sans aveu, et partant montant à cheval prestement, s'en alla à Dijon là où le duc son maistre avoit son conseil en la chambre des comptes, et venu devers eux leur monstra les lettres reçues, lesquelles ils visitèrent, et délibérèrent dessus avecques luy, disant qu'en luy faire toute l'adresse, l'honneur et service qu'on pourroit, il n'y pouvoit avoir que bien, car savoient bien que le duc leur maistre le voudroit ainsi et seroit mal content du contraire, vu encore le cas et la personne de luj qui estoit l'héritier de la couronne. Sy s'en tint le marissal à leur dit, et s'en alla de grant tire devers le dauphin à Vers, auquel lieu venu, lui alla faire la révérence et dire le bienvegnant avecques toutes humbles paroles qui duisoient au cas, et alors le dauphin qui le recueillit à bras, le fit
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lever à force, en lui disant : « Beau cousin, par ma foy, « vous avez esté l'homme du monde autreffois que j'ay « plus hay. Or, estes-vous venu à ce que vous vous pouvez « vengier de moy, car je vous mets mon corps en vostre « main et n'en aurez autre amende, ne réparement. » Le marissal alors, qui savoit et faire et taire, respondit : « Monseigneur, ce poise moy que je desservy onques « vostre couroux, car je ne suis pas homme pour l'oser « porter et encore moins pour faire chose qui vous des- « plust, et pour tant il n'y chiet nulle vengeance, car « envers moy, vous ne pouvez mesprendre, ne onques ne « fistes ; mais de ma povre puissance, je vous voudroie « servir et doubter comme raison doit, et pour ce faire, « je suis venu devers vous, et me donne et paroffre à tous « vos nobles plaisirs accomplir qui me seront possibles. » Le dauphin le remercia de ses belles paroles qui moult lui plaisoient. Et après les devises publiques, vinrent en devises privées touchant le voyage entrepris, et demanda au marissal les manières de son conduire et comment et par quel lieu, car comment que fust, ne vouloit passer par nul endroit du royaume, ce dist, de la peur qu'avoit des gens du roy, lesquels le sievroient, ce savoit bien, et le chevaucheroient à tout effort, et partant falloit-il quérir passage par ailleurs arrière de leurs mains et le plus tost qu'on pourroit, premier que la chasse après luy fust enforcié et esparse à tous lez '.
1 Aussitôt après la fuite du dauphin, Charles VII envoya dans le Dauphiné les sires de Loheac et de Bueil. Voyez le manifeste qu'il adressa à ce sujet aux habitants du Dauphiné, le 11 septembre 1456, dans Y Histoire de Louis XI, par Duclos, III, p. 127.
CHAPITEE XXXVII.
Comment le duc de Bourgongne fut adverti de ces nouvelles et en informa un chevaucheur du roy.
Or ne s'estoit oublié le prince d'Orenges de faire savoir ces nouvelles an duc de Bourgong'ne , ains aussi tost et dès le jiremier jour de son arriver envoia battant un message devers luy atout unes lettres par lesquelles il lui annonçoit le soudain cas advenu, affin d'avoir avis sur ce qui en pou voit ensievir; car ne savoit encore la fin de son intention, ne plus avant. Sy esploita le message ses jours et arriva devant Deventer là où le duc tenoit son siège, et lui baillant ses lettres, le duc les visita tout esmerveillié du contenu en icelles, et interrogea le messager, si vu avoit le dauphin viennois en la maison de son maistre , lequel lui respondit que oy et que droit-là se tenoit à séjour, mais ne savoit à quelle fin. Quant le duc oyt cecy, commença durement à penser, car moult lui sonnoitla chose estrange, comme qui jamais n'eust pensé que ce dust avenir. Sy en parla au seigneur de Croy et à aucuns autres qui autretant s'en esmerveillèrent comme luy et n'en savoient quelle conclusion en faire, sinon d'en attendre l'aventure etl'yssue du cas. Or y avoit-il droit-là en l'ost du duc un chevaucheur de l'escurie du roy , nommé Perrinet , par lequel le roy avoit envoie au duc de Bourgongne la forme et le double de la response que faite avoit à son fils le dauphin à Chastelar, affin d'en advertir ledit duc et de lui donner à cognoistre la raison en quelle il se'mettoit envers son fils désobéissant tousjours. Sy estoit ledit Perrinet, jà tout
despescié et au point de partir pour faire son retour vers le roy. Par quoy, comme ces deux messages estoient venus ainsi l'un sur l'autre, atout leurs diverses nouvelles, le duc remanda Perrinet à venir devers luy, et, lui venu, lui commença à dire : « Perrinet , monseigneur le roy m'a « mandé par vous et fait à savoir la response que faite « avoit à Gabriel de Bernes et au prieur des Célestins « pour monseigneur le dauphin , lesquelles me samblent « belles et amiables, et voudroie bien que mon dit sei- « gneur y voulsist entendre ainsi que un bon fils doit « faire à son père, comme plus à long j'en escris à mon- « seigneur le roy par vous', mais vecy unes toutes autres « nouvelles etbienestranges, quebeau cousin le prince d'O- « renge me mande par sonmessage,carilm'escritquemon- « seigneur le dauphin s'est venu rendre en sa maison et que « droit-là se tient par aucuns jours sans plus avant savoir ■i( de son intention. Sy pourrez dire à monseigneur le roy
1 Voyez dans Duclos, Histoire de Louis XI, III, p. 132, une lettre du duc de Bourgogne, écrite au camp de Welp devant Deventer, le 19 septembre 1456. Le duc s'y excuse d'avoir retenu longtemps, à cause des occupations de son expédition, le chevaucheur de Charles VIT. Dans une autre lettre donnée aussi par Duclos (p. 135), et écrite à Utrecht le 25 septembre, le duc de Bourgogne raconte qu'il a cru devoir retenir de nouveau le chevaucheur Perinet. Il rapporte, comme le dit Chastellain, que dès qu'il connut la retraite du dauphin chez le prince d'Orange, il en instruisit Perinet; puis il ajoute: « Depuis ai « eu nouvelles que mondit seigneur le dauphin a requis le sieur de « Blanmont, mon maréchal de Bourgogne, le vouloir accompagner « jusques devers moi, ce que mondit maréchal ne lui a osé refuser, et « il s'en y vient ; de laquelle chose j'ai esté bien esmerveillié, et s'il est « ainsy, vous saurez, mon très-redoubté seigneur, que pour honneur « de vous, de luy et de votre noble maison, raison veut et enseigne que » je lui fasse tout honneur, révérence et plaisir, et oyrai voulentiers « ce qu'il lui plaira moi dire et déclairer, et après le vous signifieray, " car Dieu sçait que de tout mon cœur je serois désirant qu'il se ac- '• quistast envers vous comme bon fils doit faire envers son seigneur f< et pèpe. «
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« ces nouvelles droit-cy de par moy qui plus avant n'en « sçay, mais me sont estranges. Toute voies, je vous con- « seilleroie qu'encore vous vous tenissiez droit-cy un petit « pour surattendre si autres nouvelles en venoient d'a- ^< venture de plus grant mention, affin que tout à une fois « j'en pusse avertir monseigneur le roy par vous en ma « descharge, » Quant Perriuet oyt ces nouvelles, tout se trouva esbaliy, et lui sambloit chose estrange que le dauphin s'estoit venu rendre en Bourgongne en abandonnant son Dauphiné, mais obéissant au plaisir du duc, se tint droit-là encore par aucun temps en surattente de plus en^ core apprendre de la matière, comme il fit en assez briefs jours, "parce que le marissal de Bourgongne envoioit battant un sien gentilhomme, nommé Anthoine de Laviron, devers le duc, lui signifier comment le dauphin venoit devers luy , et l'amenoit à sa requeste et prière, battant ferrant, par Lorraine, en sa conduite et seurté, et comme la manière se contera prestement, mais que j'aie fait mon retour sur le roy qui des lettres de son fils escrites à Saint- Claude entra en une grant soupeçon et annuy de cœur et de quoy il convient faire le conte. Quant le roy donques avoit visité les lettres de son fils, durement s'en esmerveilla, car posé que jà par avant il savoit bien qu'emblé s'estoit et transporté ne savoit où, jamais toutevoies n'eust pensé que tourné fust vers le parti de Bourgongne, par quoy comme cela lui sonnoit estrange sur toute riens autre, lui donna aussi plus de pensement et de doute, que de chose qu'il eust pu ailleurs emprendre. Sy leva et coucha ce cas en maint ploy, dont ne trouva un seul qui lui plust, car n'y entendoit que fiction controuvée, pour quérir eslonge sans vouloir à nul bien. Posé que ledit .son fils presist à titre le voiage de Turquie , sy ne s'en fit-il que
farser et dire que c'estoit une fainte et une excusation frivole. Donc, si le roy y prenoit une imagination sauvage, pareillement firent ceux qui emprès luy estoient, etmurmurans disoient que c'estoit une chose forgiée de longue main entre le duc de Bourgongne et luy, et partant il estoit besoin d'y remédier tempre et d'heure et de le faire revenir par bel qui pourroit ou par quelque marché que ce fust, premier que l'adjonction se fist de leurs deux personnes, car savoient bien que le duc de Bourgongne, avec ce que de tout temps il avoit esté fort et puissant trop contre eux, maintenant encore par avoir l'héritier de la couronne emprès luy, le seroit encore plus et plus fier, et ledit dauphin aiant les bras au deseure de tous ses hays^ laquelle chose moult craignoient, car plusieurs de eux et des plus grans, se sentoient en maie grâce de luy durement et indignés, et par ce le resoingnoient maintenant plus qu'onques , mais à cause du piet que lui veoient prendre avecques celuy du monde qui plus le pouvoit porter et reffaire, sy en furent engrant mésaise trèstous, et le roy encore pi us que tous les autres, car dès onques et de tout temps, il avoit cueilly une difiidence envers ceste maison de Bourgongne, et comme plein de doutes et de soupeçons , et cognoissant la nature de son fils estre sauvage, n'estoit homme qui onques l'en pust parfaitement asseurer.