CHAPITRE LXXXVI
Comment plusieurs hauts seigneurs enhortèrent le roy à ne pas combattre le duc de Bourgongne.
Retournant donques à nostre matière laissée qui est ruineuse à tous lez et odieuse d'un costé et d'autre, me recorde maintenant que bon seroit d'éclairer maintes diverses altergations et controversies qui estoient àl'entour du roy, entre les princes et seigneurs du sang, touchant cestes rancunes sourses entre le roy et le duc, par lesquelles grans et horribles maux pouvoient ensievir s'elles se continuoient, car jà-soit-ce que tous fussent du party du roy et favorisans comme au chief et maistre de tous, n'estoient
point toutevoies tous cousentans à la guerre, ne en volenté d'ensievir les mouvemens d'iceluy, ceux par espécial qui seroient contre honneur et salut, mais considérans que aucuns en y avoit qui l'incitèrent à mouvoir guerre contre le duc de Bourgongne pour cause du dauphin son fils et que de soy y estoit assez enclin par samblant ' , toutevoies baudement lui donnèrent à cognoistre et lui dirent que jour de leur vie, pour chose encore que avoient vue, ne lui feroient ne secours, ne confort pour mener ceste guerre, entendu que eux-mesmes et à sa requeste et ordonnance avoient esté iceux qui avoient juré la paix entre eux deux et avoient esté procureurs d'icelle en son nom, par quoy, si eux-mesmes la rompoient ou donnoient conseil à rencontre, ils se tiendroient à deshonnorés et pires que Sarrasins, sans la malédiction encore qui en cherroit sur le royaume, qui jamais ne seroit réparée. De ceste opinion fut messire Artus de Bretagne, connestable de France et depuis duc des Bretons, lequel, avec le duc de Bourbon trespassé nouvellement , avoit esté jureur et procureur de ladite paix et la désiroit à tenir toute sa vie. Pareillement fit le duc de Bourbon, mais estoit ores allé de vie à trespas, sy n'en fit, ne ne dist riens, mais le duc de Bourbon son fils, lequel estoit nepveu du duc de Bourgongne et beau-frère au conte de Charrolois. Cestui-là aussy, pour bien que le roy lui sçust faire, ce disoit, n'aideroit, ne ne conforteroit le roy àl'encontre de son oncle, non obstant qu'il avoit sa
1 " Et sembloit au roy que ce qui tenoit le dauphin si long-uement h <c retourner estoit par enliort et par le conseil d'autruy. Et en soy- « mesme, quand il estoit en son privé, il disoit que le duc de Bour- « gongne le tenoit en ces termes, et délibéra en son privé conseil, de u mettre sus toute sa puissance, en intention de vouloir tirer es pays (< dudit duc de Bourgongne, pour par sa puissance réduire son fils en >' son obéissance. » (Matthieu d'Escoucliy, ch. CXXI.)
fille espousée. Le duc d'Orliens aussy, qui sa vie et sa délivrance tenoit du duc de Bourgongne et estoit son frère d'ordre, avoit espousé sa niepce et le tenoit pour père et fondement de son bien, prince plein d'honneur, charitable et preud'homme. Iceluy pour gagner un royaume, ne se fust ployé aussi en son contraire. Le conte de Nevers, cousin germain du duc et lequel avoit le conte d'Estampes son frère emprès lui en haut règne, cestui aussi pour nulle rien qui advenirpust, ne se fermeroit' contraire, ce dist, de son oncle, mais se vint retraire en son pays de Rételois, attendant là toutes nouvelles, et de là ne bougea oncjusques avoir vu la termination. Et par ains}^ le roy, jà-soitce que tous lui fussent serviteurs et favorables, ne les trouva mie tous toutevoies de légère volenté en toutes ses intentions, ains précisément lui en couppèrent la broche et lui certifièrent que jà ne le serviroient en cestui endroit et que plus seroit son honneur et salut de le laisser que de l'empreudre, mais les autres qui estoient de la bende contraire et ne craignoient riens tant que cheoir une fois en la main du dauphin qui les héoit et lequel par la main de ce duc pourroit venir, ce pensoient, au-dessus de ses intentions , conseilloient plustost la guerre que la paix , par espoir qu'avoient que par icelle voye feroient retourner le dauphin devers son père et de leur parti, et puis après l'avoir recouvré, pensoient par le moyen du roy venir à sa grâce et mercy, dont maintenant ils estoient tout hors d'espoir. Sy convient bien noter droit-cy que ceste haine du costé des François ne mouvoit point tant à la cause du dauphin eslongnié de eux et de leurs mains, comme d'un despit qu'avoient que le duc de Bourgongne, avecques sa
» Ne se fermeroit, ne se déclarerait.
DE CHASTELLAIN. Ml
roideur et puissance anciennes, s'estoit renforcié encore au double par ceste retraite, et que luy dont on avoit dueil de si haut régner, règneroit maintenant plus fort et plus fier que ne fit onques. Par quoy, et afin que cela n'avenist et que celle corne lui pust estre rompue, tempre et de heure tendoient à prévenir sur ses mains, premier qu'estre prévenu mesmes des siennes. Car à vray dire, riens ne leur estoit tant dur, ne tant aigre comme de le voir en sa gloire et roideur, qui passoit toute autre, et partant voyans que par nuls moiens ne*pou voient traire leur héritier hors de ses mains, jugoient licite de le quérir par rigueur et par main forte et hautaine, ou si non et que ledit dauphin vousist persévérer l'adjoint du lieu où il estoit et au desplaisir du roy et de eux tous, arguoient raisonnable et chose de faire aussy, de déshériter et désappointier le dauphin de sa succession à cause de désobéissance et de créer et constituer Charles, le maisné fils, successeur de la couronne, soubs lequel leur espoir estoit de eux couvrir et sauver, et de fortraire par ce moien au duc de Bourgongne l'attente que pourroit avoir en l'autre. Cestes choses-cy, posé que point ne sortirent à effet, churent toutevoies en devises de maintes bouches qui ce craignoient et qui autrement ne pensoient fors que ainsi se fist.