CHAPITRE LXXXVII
Comment le duc clicut en griôve maladie.
Combien que manasces de guerre et de tribulations se monstroieat partout et les craignoit-on prochainement advenir, ne laissa point le duc pour tant h faire Ijonne chièrc, comme de tout temps avoit esté le plus reconforté
du monde et qui en temps de besoin estroit pourveoit par estroit remède le mieux que pouvoit, et en cas impossible de le faire autre, porta patiemment ce qui estoit nécessaire, avoit coutume de fuir mérancolie et toutes occasions de courroux, parce que les sentoit ennemies de vie humaine et aveugleresses déraison, par lesquelles l'homme devient tout inutile à soy-mesme et tout inâpt à bien faire. Sj advint un jour qui estoit bel et cler, qu'en ce mois de juin, sur une vesprée, il fit une partie à la paume, et de fait joua par une bonne espasce de temps de bon hait, soy donnant largement traveil et plus qu'à luy ne séoit, car s'eschauffa plus que par coustume. Donc après, par non prendre garde de luy et par froid pris, il cheut en une fièvre et en porta trois ou quatre excès bien aspres. Secouru toutevoies par ses phisiciens, fut mis hors de fièvre par aucuns jours et le cuidoit-on garir, mais non bien aifrancy ou par mauvaise gouverne rechupt arrière en plus dure que devant par un samedi xvii'^ de juin, et tellement qu'en iceluy excès qui dura trente-six heures sans respit, tout le monde l'escria mourant, car n'avoit en lui sens nul, ne cognoissance, par la longue continuation et durté de l'excès. Sy estoit la clameur piteuse à oyr partout, et alloient serviteurs crians et battans leurs mains de desconfort, comme qui avoit ce don de Dieu qu'en la terre n'avoit homme mieux aimé de lu}^, ne plus regretté et plaint en maladie.
Or estoit party de Brusselles ce mesme jour le seigneur de Croy et s'en estoit allé à Nostre-Dame de Hal en pèlerinage, par vœu que avoit fait pour son maistre, lequel il pensoit gary, mais un sien escuier, voyant le soudain danger de mort survenu arrière, ferrant battant, courut après lui au dit Hal, et là venu, lui dist si jamais vouloit
voir son maistre en bien, que à tuer cheval il retournast à Brusselles hastivement et qu'c\ grant peine y viendroit-il jamais à temps. Lors vist-on un merveilleux dueil en ce chevalier, lequel s'avisant de mander le pareil aussi à la duchesse, envoia à tuer cheval devers elle, lui mandant l'extrémité de son mary et que si jamais le désiroit à voir vif, que elle se hastast outre-règle, et à tant monta à cheval et s'en alla tout d'une course jusques à Brusselles, là où il y a trois lieues, et n'y mist que une heure, lors trouva son maistre qui n'avoit ne sens, ne parole, ne sig'ne pour y espérer vie. Sy en estoit la pité grande à l'entour de luy en toutes conditions d'hommes. Après toutevoies les trentesix heures passées que tousjours on le jugeoit mourant, Dieu le fit revenir à lui et lui restitua parole, et de là en avant, par le curieux soin des phisiciens, fut tellement secouru que peu à peu recouvra sa santé. Et arriva la duchesse devers lui, estant moult faible encore, laquelle ne l'avoit vu depuis l'heure que s'estoit courchié à son fils en son oratoire, et s'estoit absentée de lui à ceste cause et tenue au bois de Nieppe, car moult s'estoit indigné contre elle parce qu'il lui imputoit qu'elle avoit esté cause de la rébellion de son fils. Sy fut leur rassamblement piteux droit-cy, par espécial de la dame qui fléchie en terre devant lui, ploroit et lamentoit son mal, et se monstra toute curieuse de sa garison, comme qui estoit la plus supellative en œuvres de charité qui vesquit lors, comme ses œuvres ailleurs tesmoignent assez au lieu de sa demeure au bois dessusdit, là oii par humilité non vue pareille, curoit et sollicitoit toutes manières de gens malades de propres mains, et les baignoit et remuoit leurs plaies sans en refuser nulles, les revestoit perse véramment de draps que mesme fît faire, leur donnoit argent et viande et les admi-
nistroit comme une povre femme, et tellement que de toutes terres les povres et malades s'y assembloient et n'y estoit refusé nul. Sy n'ay mie dit sans cause qu'elle estoit charitable et curieuse envers son mary, quant envers toute autre créature se trouva telle, mais jalousie que longuement avoit portée en son mary, dont il se tanna, avoit esté matère de séparation entre eux deux, avecques le discort de son fils contre luy, dont il luy imputa charge.