CHAPITRE XLII
Ou Divorce.
Le divorce est utile là où les mœurs sont pures; chez un peuple corrompu, il n'est qu'un encouragement offert au libertinage.
La vertu des peuples corrompus, c'est la décence ; ce qui serait franchise de mœurs chez un
peuple neuf et pur, dégénère en scandale chez un peuple corrompu.
Depuis les danses des filles de Sparte jusqu'aux usages de notre temps , à mesure qu'on est devenu plus indulgent sur les mœurs, on est de-* venu plus sévère sur la décence. Aujourd'hui, renoncer à celle-ci , serait-ce rétablir celles-là?
Si nous admettons parmi nous le divorce, ferat-il renaître les mœurs? Traiter un peuple comme corrompu, c'est le condamner à l'être toujours; mais lui donner hâtivement des remèdes qu'il ne peut supporter, c'est augmenter le mal au lieu de le guérir.
Le divorce assure la perfection d'un état de mœurs déjà fortes et vertueuses. L'indissolul)ilité est le frein à l'excès du débordement, dans une nation qui a perdu les siennes.
Quand les mariages se feront par choix, quand les mœurs seront jeunes , le divorce aura lieu entre des individus honnêtes et pour des raisons sérieuses.
Quand les mariages se feront par convenance, quand les mœurs seront frivoles , le divorce aura lieu par inconstance , par caprice entre des êtres corrompus qui ne se sépareront que pour aller pervertir le cœur et empoisonner l'existence de plusieurs autres.
Le divorce rend plus pressant le besoin de se
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plaire ; mais l'indissolubililé impose la nécessité (le se supporter. Le divorce entretient, entre les époux, une certaine coquetterie qui fait leur bonheur; l'indissolubilité les force à des égards qui empêchent qu'ils ne soient malheureux.
Au milieu de nos caprices et de notre inconstance, le divorce interviendrait souvent au moment où lamour se refroidit, parce que deux objets n'ont plus lun pour l'autre le charme de la nouveauté; l'indissolubilité amène une époque oîi r habitude devient un nouveau lien et la source d'un bonheur possible et durable.
Si lindissolubililé prévient ou tempère les mauvais procédés, le divorce les aigrirait. De deux êtres, le moins honnête et le plus inconstant accumulerait les outrages pour décider l'autre à consentir à la séparation.
Deux époux, qu'un certain honneur engage aujourd'hui à se cautionner mutuellement pour la considération publique , obligés de justifier leur inconstance, deviendraient les calomniateurs lun de l'autre.
Voulez- vous savoir si le divorce est bon? examinez s'il y a très peu d'époux qui désirent le divorce. Voulez-vous savoir si le divorce est pernicieux? examinez si un grand nombre de personnes soupire après le moment d'en faire usage.
SUR LA P.BVOLUTIOIV. 165
Quand les mœurs sont pures, l'idée du divorce engage les époux à se plaire ; il concentre leurs regar-ds, leurs soins et leur inquiétude; quand les mœurs sont frivoles et corrompues, le divorce ne présente aux époux que l'idée du changement; il porte au dehors leurs regards, leurs soins et leur inquiétude.
Ou l'on veut dissoudre les mœurs, dépraver l'opinion, briser tous les liens qui unissent les époux et les pères , et qui sont la source de la vraie morale et de la vraie félicité ; ou l'on veut que l'inconstance continue à être un vice, et que, permise par la loi , elle soit , au moins , blâmée par l'opinion.
Mais si elle est blâmée par l'opinion , ceux-là seuls useront de la loi qui sont insensibles à l'opinion publique , ou à qui la mode et l'idée du moment tiennent lieu de l'estime de soi-même et de la véritable considération. Or, je demande quel spectacle présentera le divorce exercé par de pareilles gens?
Quant à ceux qui demanderont pourquoi l'opinion éclairée condamnerait l'inconstance , et pourquoi ce qui nous rapproche de la nature contribuerait à nous dégrader? je dirai qu'il n'est pas vrai que la nature réprouve une union constante ; que Télat de société et les usages qu'il entraîne ne sont 7 pour l'homme, qu'une mie
môme de sa nature et l'effet nécessaire de son organisation; que tout ce qui rend riionune heureux et vertueux , c'est-à-dire heureux , par luimême, en contribuant au bonheur des autres, est une conséquence de sa nature.
En général, un peuple corrompu a besoin d'une certaine force dans toutes les institutions qui servent de frein à la licence. Si vous voulez briser ces institutions avant que les mœurs du peuple se [soient épurées, elles déborderont comme un torrent; elles entraîneront mille maux , et peut-être conduiront-elles h construire de nouvelles digues encore plus fortes que les premières.
Si l'on continuait h un enfant ses lisières, alors qu'il a la force de se soutenir et de se diriger, on pourrait retarder sa vigueur et son accroissement ; mais , à coup sûr, si on les retranchait avant qu'il eût la force de marcher seul, on l'exposerait à périr.