CHAPITRE XLIII
Du progrès des sociétés.
Il est des régions où la nature avare , loin de favoriser l'accumulation des richesses , suffit à peine h nourrir une faible population , et dont la situation, éloignant leurs habitans du commerce des autres peuples , ne leur permet pas d'acheter des autres nations , par le travail et l'industrie , ce que la terre ne leur accorde pas. Là, les richesses, le luxe, le raffinement des arts, n'arriveraient jamais, et la législation n'a pas besoin d'efforts pour conserver une simplicité de mœurs que la nature commande. Le vice de ces peuples sera bien plutôt la férocité , l'ignorance , etc.
Là où la nature se prête à l'accumulation des richesses, elle ne peut être arrêtée ou rachetée que par deux causes, l'indolence ou le génie guerrier.
L'indolence semble tenir plus au climat et au tempérament physique d'un peuple qu'à toute autre cause ; elle est presque naturalisée dans les pays chauds et fertiles , où l'homme est porté à la paresse par son organisation , et encouragé à s'y ivrer par la facilité de pourvoir à ses besoins.
Cependant l'histoire de l'Espagne, de l'ancienne Grèce, de l'Italie, prouve que les circonstances politiques et la nature du gouvernement ont aussi une grande part à cette disposition mâle ou active du peuple. Combien de contrées, où le travail est découragé, et le génie public alfaissé par le despotisme des Turcs, ont été autrefois le siège des arts , du commerce et de la plus active industrie.
Rien n'est plus difficile h déterminer que la proportion de bonheur que la nature accorde aux différentes habitudes des nations, comme à celles des individus. Les contemplatifs Orientaux, les peuples pasteurs et nomades , dont la vie entière semble se passer dans une continuelle et monotone ambulation, sont-ils plus ou moins heureux que nos inquiets Européens?
Lorsque , dans une région fertile et ouverte au commerce, l'activité naturelle du peuple sera plus ou moins favorisée par ses institutions, il n'y a que le génie guerrier qui puisse y prévenir l'annulation des richesses et toutes les circonstances politiques qui l'accompagnent.
L'activité, l'inquiétude naturelle des esprits, s'y porteront vers les arts "de la guerre ou vers ceux de la paix.
Les querelles d'opinions politiques, religieuses, philosophiques. Tocaipation du gouvernement ci-
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\il, ivaljsorberont jamais l'aclivilé que d'une parlie des citoyens, la masse dirigera toujours la surabondance de ses forces vers des travaux plus à sa portée, dont l'avantage est plus sensible pour elle. Si elle nest occupée par la guerre, par les exercices du corps, par la gloire militaire, choses qui ont toujours un grand attrait pour les hommes, elle tournera son génie vers l'acquisition des richesses.
Considérez que toute la politique des anciens portait sur cette vérité de fait; les politiques grecs avaient besoin que leur république courût toujours de grands dangers, pour qu'une défensive continuelle y retînt les citoyens dans l'esprit militaire, les exercices gymnasliques, la frugalité, etc. Il fallait même qu'ils bornassent leur population, afin que la totalité des citoyens fût toujours nécessaire à la défense de l'état. — Chez les Romains, dont la politique, avant qu'elle se corrompît, ressemblait plus à celle de Sparte qu'à celle d'Athènes, l'inquiétude publique était portée vers la conquête ; Rome finit par s'enrichir au bout de plusieurs siècles, par la cause même qui jusquelà avait conservé sa pauvreté : elle eut alors un détestable génie, celui du luxe sans le travail. Rome entière ressembla à une cour où les rie bosses ne sont pas le fruit de l'industrie, mais des dépouilles des peuples. Elle ne créait pas de nou-
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velles richesses pour en jouir, mais elle appauvrissait la terre entière pour nourrir son luxe. Elle eut d'ailleurs l'inégalité de toutes les fortunes qui s'opèrent par la conquête. Le travail distribue les biens qu'il produit et conserve quelque proportion dans les fortunes ; la conquête accumule les biens sur quelques-uns et laisse les autres dans leur pauvreté ; elle ruine les vaincus, et parmi les vainqueurs, n'enrichit que les principaux , car à peine le soldat trouve-t-il dans son lot, à soutenir pendant quelques momens son orgueilleuse vanité.
Chez un peuple où les richesses s'accumulent par la cause naturelle, c'est-à-dire le travail et la culture des arts de la paix, leur accroissement peut-il ne pas entraîner le luxe, le raffinement des arts, la dégradation du caractère public, la corruption des mœurs ?
Que laccumulalion des richesses ne crée pas le luxe, ne perfectionne pas les arts, n'influe pas sur le caractère et sur les mœurs publiques, cela n'est pas possible ; mais jusqu à quel point d'autres causes peuvent-elles modifier ces effets et leur donner une direction moins funeste et même avantageuse? C'est ce qui mérite d'être l'objet d'un ti'ès long examen, et qui doit être le plus important sujet de la politique moderne.
Un certain mélange d'esprit guerrier conserve
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la générosité des caractères ; les délil^érations publiques entretiennent la noblesse dans les conseils, la hauteur des pensées, et l'amour du beau, qui doit succéder à la simplicité comme l'honneur à l'innocence.