Acte du corps législatif, contenant l'acte d'ac
cusalion contre les sieurs Duportail, Duport, Tarbé, Bertrand, Barnave et Alexandre Lamelh.
Du 29 août 1792, l'an quatrième de la liberté :
Acte d'accusation contre : 1" le sieur Duportail. ex-ministre de la guerre, etc., etc.
2° le sieur Barnave.
En conséquence, elle les accuse, par le présent acte, devant la haute cour nationale, comme prévenus d'avoir conspiré contre la constitution, la sûreté générale de l'état, la liberté et la souveraineté de la nation française.
Au nom de la nation , le conseil exécutif provisoire mande et ordonne à tous les corps administratifs et tribunaux que les présentes ils fassent consigner dans leurs registres, lire, publier et afficher dans leurs départemens et ressorts respectifs, et exécuter comme loi. En foi de quoi nous avons signé ces présentes, auxquelles nous avons fait apposer le sceau de l'étal. — AParis , le vingt-neuvième jour du mois d'août 1792, l'an quatrième de la liberté. — Signé : Servan. — Contresigné : Danton, et scellées du sceau de l'état. — Certifié conforme à l'original. Signé: GonrER. L'ordonnance de prise de corps et le procès-verbal de remise d'écrou de leurs personnes en la maison de justice de la Conciergerie.
La déclaration du jury de jugement faite individuellement à haute et intelligible voix à l'au-
360 Fll^ DE ËARNAVE.
tlience publique du tribunal, portant : « Qu'il est » constant que Louis-François Duport-Duterlre , » et Anloine-Pierre-Joseph-Marie Barnave , ont » conspiré contre la liberté et la souveraineté du » peuple, et contre la sûreté générale de l'état. » Le tribunal, après avoir entendu l'accusateur public sur l'application de la loi, condamne lesdits Antoine-Pierre-Joseph-Marie Barnave, et Marguerite-Louis-François Duport-Dutertre , à la peine de mort, conformément à l'article 2 de la deuxième section du titre premier du Code pénal dont il a été fait lecture, lequel est ainsi conçu : « Toutes conspirations et complots tendant à trou- » bler l'état par une guerre civile, en armant les » citoyens les uns contre les autres, ou contre » l'exercice de l'autorité légitime , seront punis » de mort. » Déclare les biens desdils Barnave et Duport conquis à la république , conformément à l'article 2 du titre deux de la loi du 10 mars dernier, dont il a été fait lecture et ainsi conçu : « Les biens de ceux qui seront condamnés à la M peine de mort seront acquis h la république, et » il sera pourvu à la subsistance des veuves et des » enfans, s'ils n'ont pas de biens d'ailleurs. » Ordonne qu'à la diligence de l'accusateur pidjlic, le présent jugement sera mis à exécution sur la place de la Révolution de cette ville, dans les vingtquatre heures, imprimé et afikhé dans toute l'é-
FIN DE BAUNAVE. 361
tendue de l;i république et envoyé dans les colonies.
Fait et prononcé à Paris, h l'audience publique du tribunal, le liuilième jour de frimaire, Tan second de la république française une et indivisible, à laquelle siégeaient les citoyens Aniand-Martial- Joseph Hermann, président ; Etienne Foucault, Joseph-François-Ignace Donzé, Verteuil,etMarie- Enimanuel-Joseph Lanne, juges, qui ont signé la présente minute avec le commis grefiier.
Signé : Heraiann, président. — Donzé. — Yertelil. — Foucault. — Lan>e. — Tavermer, grefiier.
Défense de Barnâve devant le Tribunal révolulionnaire*
Cette dp fen se fat entièrement imptovigcc. 1!. Lépidérale. qui assistait Barnavc coninie conseil, et qui prenait des notes à l'audience, la recueillit et la remit à sa famille.)
Citoyens ,
Personne peut-être, plus que moi, n'a été Tobjet de la faveur, je dirais presque de 1" idolâtrie du public. Ce sentiment de mes concitoyens s'était prononcé dans un temps où les passions n'avaient pas été mises en jeu par l'agitation révolutionnaire. L'un des premiers objets des suffrages, j'ai, de puis , été noirci cruellement dans son esprit par la plus absurde, mais aussi la plus active calomnie. Je viens vous apprendre que je n'ai jamais démérité.
Le citoyen accusateur public, remontant juscpi'h l'origine de la révolution française , a cherché à insinuer que , dès le commencement même des grands mouvemens populaires, j'élais lié secrètement avec le parti que j'attaquais en public. Ce concert liberlicide n'a commencé à paraître, a-t-il dit, que lors de la fuite du roi ; mais, dès le principe, l'accusé était d'intelligence avec 89 et les
fédéralistes, leurs divisions n'élaient qu'un jeu perfide. C'est à ce sujet que le citoyen, accusateur public, n'a pas balancé h tirer parti de ce que mes ennemis (aujourd hui reconnus pour les ennemis du peuple) ont imaginé déplus infâme, et à rappeler la dégoûtante caricature dont on salit les murs de la capitale.
Je ne répondrai pas , Citoyens, à cette supposition, évidemment contradictoire avec tous les faits. En effet, qui de vous ne se souvient qu'à l'époque dont il est question, le nom de Barnavc était dans toutes les bouches ; que, à cette époque, Barnave était un objet d'espérance et d'amour pour les uns, et qu'en butte à tous les traits des autres, c'était contre lui qu'ils avaient dirigé toutes leurs attaques; que le sujet de tous leurs libelles était Bariiave ; que c'était principalement à Barnavc que s'était attaché leur haine. Où en serions-nous donc si j'étais obligé de démontrer que ceux qui se sont, en tout et partout, hautement prononcés contre moi, que ceux qui ont réuni contre moi tout ce qu'ils pouvaient avoir de puissance, tout ce qu'ils pouvaient recueillir d'opinion, que ceux , enfin, qui m'ont conduit à la nécessité de me justifier ici, n'étaient pas mes intimes amis? Citoyens, si de semblables hypothèses pouvaient être admises, si la conduite évidente et pul)lique d'un représentant du peuple ne suffit pas à l'idée qu'on
doit se faire de lui ; si la persécution même, éprouvée de la part d'une faction, n'atteste pas assez clairement queJes projets de cette faction sont étrangers à celui qu'elle a voulu perdre , qui peut se flatter de passer pour pur et demeurer intact?
Je remarquerai seulement une erreur très importante du citoyen accusateur public. Ce n'est point à l'époque de la fuite du ci-devant roi que les calomnies, semées contre moi, ont commencé à prendre quelque consistance , ce n'est point à cette époque que parut l'infâme caricature dont on a parlé : les efforts de mes ennemis avaient déjà obtenu de grands succès , la caricature se voyait déjà bien avant cette époque. C'est l'affaire des gens de couleur qui fut le prétexte des libelles qui a altéré, à mon égard, l'opinion publique ; c'est au sujet de cette affaire que l'estampe en question fut répandue.
Ce fait éclairci, je vais. Citoyens, vous développer la vérité, constamment défigurée pendant le cours du débat.
J'étais encore dans l'âge où toutes les passions nobles fermentent dans le cœur de l'homme, lorsque les semences de réforme et de philosophie, semées depuis long-temps, commencèrent à germer. Leur développement fut prompt; mais je puis me glorifier d'avoir devancé les premiers élans vers la liberté.
FIN DE BAhlVAVE. 365
A dix-huit ans, je prononçai , au parlement de Grenoble, un discours sur la division des pouvoirs , proposition qui , seule , aux yeux du despotisme «l'alois, passait pour un ri'inie capital. Dès ce moment, je pus être compté parmi les défenseurs des droits de la nation française ; dès ce moment aussi, un peu d'expérience et moins de cette pureté, intéressant apanage de la jeunesse, eût pu me faire apercevoir que ma perte était jurée.
Enfin , les états-généraux, réclamés de toutes parts, furent accordés aux vœux jjien prononcés de tous les Français.
Dans les différentes assemblées, que ce grand événement nécessita, je montrai autant d'énergie qu'aucun de mes concitoyens. Dans celle de Romans, je coopérai à la régénération des étals par la double représentation du tiers : proportion qui fut adoptée par le gouvernement pour la convocation aux étals-généraux, et qui, seule, mit le l)euple dans le cas de recouvrer ses droits.
Je fus, enfin, presque unanimement élevé au titre glorieux de représentant de la nation française.
Quant h ce qui regarde ma conduite, comme représentant, jusqu'au moment où elle a été ciitiquée avec autant de pei'fidie que de succès , j'en appelle aux journaux du temps, ou plulùl, (Citoyens, j'en appelle à vos souvenirs.
Voici maintenani la véritaljle cause de mon discrédit. Presque dès l'origine, les assenil^lées particulières, où se réunissaient quelques-uns de ceux qui avaient contribué aux premiers mouvemens de la révolution, se divisèrent. Les uns, par ambition, d'autres, par des motifs plus bassement personnels, d'autres, enfin, presque évidemment conduits par nos plus ardens ennemis, étrangers les uns aux autres , sans lien moral entre eux , mais également haineux , se réunirent contre les députés les plus sincèrement attachés à leur pays et à l'unité de la France. Cette scission donna naissance au trop fameux club de 89. Les hommes qui composèrent ce club sont aujourd'hui bien connus. Ils réunissaient alors une plus grande force d'opinion que l'on ne pense communément; et ce fut pour contrebalancer cette dangereuse puissance que nous fondâmes les jacobins.
Un peu déconcertés , mais non pas vaincus par cette mesure, ces hommes actifs réunirent tous leurs efforts pour désorganiser et détruire cette nouvelle institution. Alors, Mirabeau s'introduisit aux JacoJjins, annonçant hautement que son intention était de me perdre ; alors , fut composé un fameux journal, intitulé: t Ami des patriotes, journal répandu avec une profusion coûteuse, envoyé à des personnes qui ne voulaient ni s'y abonner, ni le lire ; journal qui , sans sous-
criplion, se soutint long-temps, et qui versait périodiquement la calomnie sur les plus sincères amis de notre pays. Cependant, toutes ses manœuvres avaient eu peu de succès. L'affaire des colonies, dont les rapports avec la révolution française étaient si peu connus à Paris, vint donner à mes ennemis un moyen sûr et facile de m'attaquer avec quelque espoir de réussite. Le débat vous a fait connaître ma conduite dans cette affaire ; je la retrace en peu de mots.
Il existait alors en France deux partis, qui, avec des intentions bien différentes, se réunissaient dans le même but , celui d'étendre aux colonies la révolution du continent. Les philantropes, ayant à leur tète Conclorcet, ne prévoyaient pas les maux qui devaient naître, et pour les colonies et pour la métropole , de l'effet d'une humanité mal entendue. Les anarchistes, ayant avec eux Brissot, ne le savaient que trop; aussi voulaient- ils les livrer aux Anglais.
A Saint-Domingue, deux partis divisaient de même la colonie : l'assemblée de Saint-Marc, ayant pour elle la province du Sud et celle de l'Ouest, formait l'un ; la province du Nord et le commerce, formaient l'autre. Leurs divisions naissaient moins de leurs opinions politiques que du défaut de représentation pour ceux-ci. Cependant, le sang était prêt à couler, et l'assemblée nationale, pourpréve-
308 FIN DE DAKNAVE.
nirce malheur, cassa l'assemblée de Saint-Marc et ordonna une convocation générale des paroisses, qui devait opérer une représentation complète . Les deux provinces de l'Ouest et du Sud confirmèrent en masse l'assemblée de Saint-Marc contre l'esprit du décret. Celle-ci s'en prévalut pour commettre plusieurs actes de souveraineté et d'indépendance, qui mirent le pouvoir exécutif dans la nécessité de déployer la force nationale contre elle. Arrivée en France, elle déguisa d'abord ses torts. L'assemblée nationale ne la retint pas moins à sa suite, en décrétant que les agens du pouvoir exécutif avaient bien mérité. L'assemblée de Saint- Marc convint enfin de ses erreurs , alléguant la pureté de ses intentions, et l'assemblée nationale , usant d indulgence, lui rendit la liberté.
Le 15 mai, je fis mon rapport, dont le but était d'accorder aux colons l'initiative pour leur administration intérieure. L'assemblée ne le suivit point, et rendit son déciet de ce jour, qui accordait à tous les gens de couleur libres la jouissance de tous les dioits politiques, en même temps qu'il maintint l'esclavage.
Ce décret impolitique, puisqu'il détruisait les préjugés qui maintenaient l'esclavage, devait opérer une désorganisation générale. L'évèni^ment n'a que trop justifié ma prévoyance. Pour en arrêter reflet , je réussis à le faire rapporter ;
mais il ëlail trop lard. Cependant, par un renversement d'époques , et dans le seul objet de me rendre coupajjle , on attribua au rapport des malheurs qui l'ont précédé, et qui, par conséquent , n'ont pu être que l'effet du décret lui-même.
Je finis et ne puis compléter ma justification sur ce chef qu'en vous faisant observer que Brissol , dont les opinions étaient diamétralement opposées aux miennes, a été condamné sur le même chef.
Je passe maintenant à celui contenu dans l'acte d'accusation, rédigé par l'assemblée législative, et qui est relatif à la note trouvée dans le cabinet du roi.
Vous vous rappelez sans doute que j'ai répondu à ce chef dans le cours du débat. Voici le résumé de ma réponse:
D'abord, je n'ai aucune connaissance matérielle de la note elle-même.
De cette note, on a tiré la conséquence que j'avais assisté à un comité secret du ministre, où le projet en question avait été arrêté. Je nie formellement d'avoir jamais assisté à un semblable comité.
A cette époque seulement, je pensais fermement que , puisque le roi se déterminait à opposer son vclo à la loi sur les émigrés, il devait au moins faii'e dos démarches solennelles, quirempla-
370 FIN DE DARNAVE.
rassoiU, aillant que possible , l'effet de celle loi. Je voyais môme clans le veto un côté avanlageux, en ce qu'il tendait h prouver la liljerté absolue du pouvoir exécutif. Mais je désirais qu'il fît usage de celte liberté, pour commander à ses frères ^ leur rentrée en France, pour défendre aux émigrés tout rassemblement contre leur patrie, et pour arrêter dans sa source la guerre dont la France était menacée.
Plein de cette idée, il est possil)leque , dans une ou deux conférences, que j'ai eues avec les ministres pour des objets particuliers , je leur aie fait part de mes vues , ou , pour parler plus exactement, de mes désirs. Il est possible qu'ils se soient appuyés auprès du roi de mon opinion. Je l'ai déjà dit : Quand on a le malbeur de porter un nom connu , l'on est exposé à elre cité comme autorité, souvent à son insu, quelquefois même contre son gré. Il ne serait donc pas étonnant qu'un ministre, pour faire valoir auprès du roi l'avis qu'il lui proposait, se fût appuyé du nom d'un bomme connu qui passait pour l'un des plus zélés défenseurs du parti populaire. Mais je persiste à nier toute conférence précise, tout comité secret.
Enfin , il est évident que le projet en lui-même n'avait rien de coupable.
Je passe maintenant h ce que le citoyen accu-
sateur public a cru devoir ajouter à l'acte d'accusalioii.
D abord , il m'a présenté comme complice de la fuite du roi.
Mais , Citoyens, qu'on se rappelle les faits. J'étais complice de la fuite du roi ! moi , qui m'opposai de toutes mes forces au départ de ses tantes , premier indice du projet de la cour ; moi , qui dénonçai le projet de départ de son frère aîné , départ qui devait être le précurseur du sien !
Tout démontre jusqu'à l'évidence , combien cette supposition est absurde : ma justification est écrite dans toutes les démarches de la cour à cette époque. En partant, le roi laissa ce mémoire pitoyable, connu de vous tous. Eh bien! il est presque tout entier dirigé contre moi seul. Il y dit : «Qu'il a été obligé de fuir une ville oii des fac- » tieux refusaient à ses parens le droit de voya- » ger; une ville, où l'on portait en triomphe, sous » ses propres yeux , ceux qui l'insultaient avec »le plus d'audace.» Et, c'était moi qui, peu de jours auparavant , m'étais opposé , comme je viens de le dire, au départ de ses tantes! c'était moi qui, peu de jours auparavant, avais reçu, presque sous les fenêtres du roi , le plus précieux témoignage de la bienveillance populaire!
En voulant sa fuite , j'aurais donc voulu la réus-
372 FIK DE BARNAVE.
sile (le ses projets : j'aurais donc voulu ma propre perte : car , l'un de ses projets était de me sacrifier. Déjà même les hommes timides ou indifférens , les hommes disposés à sacrifier à tout événement leurs opinions, et leurs défenseurs à leur tranquillité , croyant la révolution perdue , le roi tout puissant et secondé par l'étranger, arrangaient leurs aft'aires à mes dépens, et disaient hautement: «Eh bien! nous donnerons la tête » de Barnave avec celles de quelques chefs , et » tout se pacifiera. »
Mais , demande-t-on , quel fut l'objet de votre réconciliation avec Lafayetle, contre lequel vous paraissiez animé auparavant ?
Citoyens , puisque je suis obligé de m'expliquer sur les hommes : voici la vérité.
Ce n'est pas moi qui avais attaqué Lafayelte , avant la fuite du roi ; c'est Lafayetle qui m'avait constamment poursuivi. Lorsque le funeste décret sur les gens de couleur fut discuté, il vint avec appareil murmurer quelques paroles insignifiantes en faveur des gens de couleur et ne dissimula pas, à l'espèce de cour qui le suivait alors, que son unique objet était de m'enlever ma popularité. On vit, à son imitation, Regnaultde Saint-Jeand'^nge/y voter dans la salle pour le décret en question , et dire en sortant : « Ce décret est déteslaljle en lui-même ; mais il fiUlait bien discrédite^ Barnave, »
Cependant lors de la fuite du roi , je le déclare , quelles que fussent contre Lafayelte mes raisons personnelles de ressentiment , jamais il ne me fut possible de penser que ce départ eût été concerté avec lui.
Je connaissais à Lafayellc bien des défauls : Je savais quil avait soif de louanges; qu'il ne modérait pas assez l'envie d'attirer à lui tous les regards et tous les yeux. Mais, je l'ai toujours cru sincèrement attaché à la liberté de son pays; je l'ai toujours cru incapable d'une aussi horrible trahison. Voilà un des motifs qui m'ont engagé à le défendre, le jour de la fuite. Je dirai plus : précisément, parce que nos divisions étaient publiques, il était dans mon caractère de ne pas laisser à un autre le soin de défendre, de sauver peut-être celui que j'avais des raisons de ne pas aimer, mais que je ne croyais pas ennemi de mon pays. Cependant, ceux qui mont entendu ce jour-là peuvent avoir remarqué quil me fut impossible de prendre pour Lafayelle le même accent d'intérêt, que s'il eût été réellement mon ami.
Mais, Citoyens, n'existait - il pas une raison, bien plus puissante, bien plus digne de ma qualité de représentant du peuple, qui me commandait une semblable conduite.
A cette mémorable, à cette glorieuse époque, ce qui consolida la révolution , ce qui sauva la
France d'un danger imminent, ce fui le calme imposant , la majestueuse tranquillité du peuple de Paris. Mais, qui pouvait, qui osait s'attendre à cette espèce de miracle ! Certes, en partant, la cour était bien persuadée qu'un funeste orage allait éclater, et que nous ne tarderions pas à nous égorger l'un par l'autre. L'attachement bien connu du plus grand nombre des gardes nationales pour Lafayelle , nos malheureuses querelles avec lui, ne fondaient que trop les perfides conjectures des fugitifs. Oh ! qu'il eût été atroce celui qui eût jeté la première étincelle d'un aussi horrible incendie. Qu'il eût été coupable celui qui n'eût pas employé tout ce que le crédit et le talent pouvaient lui donner de moyens, pour prévenir l'explosion.
Enfin, Citoyens, quel motif peut-on me supposer dans cette prétendue complicité de la fuite? J'ai voulu, dit-on, un retour à l'ancien étal des choses; j'ai voulu faciliter une révision de la constitution. J'ai voulu un retour à l'ancien régime , j'ai voulu cela , moi ! Eh ! que pouvais-je donc gagner à un semblable changement; moi qui, né dans le tiers-état, étais tout par le peuple, et rien sans lui ; moi , l'enfant gâté de la révolution et de la renommée. Si la nature m'a départi quelques talens, n'étaienl-ils pas tous en rapport avec l'espace et la publicité? Dans une assemblée, là où les rois eux-mêmes apprennent à trembler de-
vaut celui qui scsl acquis de la répulalion , je pouvais elre quelque chose ; mais dans le ministère, dans le silence du cabinet, j'aurais clé la honte de celui qui m'aurait employé.
Quant à la révision, dabord, quoique je fusse membre du comité, j'ai attaqué plusieurs parties de son travail. J'ai défendu la liberté de la presse. Je me suis élevé contre le décret du marc d'argent. Je ne nie pas avoir contribué à la rédaction de quelques articles , qu'alors, on disait être contraires à l'intérêt du peuple. Mais si ceux d'entre les députés constituans, qui ont conservé la confiance populaire, s'opposèrent à ces articles, cène fut pas parce qu'ils les croyaient, en eux-mêmes contraires aux principes, aux droits nationaux , ce fut par des raisons de circonstances, dans lesquelles on pouvait, sans crime, ne pas entrer, et que je ne veux pas approfondir. Ma preuve, h cet égard, est simple : les articles que j'appuyais alors et que l'assemblée rejeta, ont été, depuis, adoptés par ceux mêmes qui s'y op- })osaient à cette époque.
L'un de ces articles était relatif à la réégibilité des membres de l'assemljlée législative. Et celte réégibilité est admise dans la nouvelle constitution.
Un autre article permettait de choisir les députés dans toute l'étendue de la France; et cet
376 FIM DE BARXAVE,
article se trouve encore dans la nouvelle constitution.
Voilà cependant toute ma conduite dans la révision ; et, comme on ne pourrait la trouver coupable qu'en soutenant que la même, absolument la même loi , peut être à la fois nuisible et utile au peuple ; comme on ne pourrait même argumenter de la différence des temps, parce que celte loi était relative, non au moment où elle a été rendue , mais à l'avenir ; il doit demeurer pour constant que je n'ai point changé de conduite lors de la révision, et que, par conséquent, je n'ai pas facilité la fuite dans le dessein de parvenir à cette révision.
Ces réponses ont été prévues par mes accusateurs, et, à tout hasard, ils varient sur l'époque de mon prétendu changement, et, si l'on ne veut pas croire à ma complicité dans la fuite du roi, ils soutiennent, au moins, que le voyage de Yarennes a été funeste à ma pureté. Ils allèguent de prétendues conversations avec la reine pendant une absence de Pétion ; absence qu'on a transformée en sommeil lorsqu'elle a été reconnue fausse. On compose un roman perfide sur cet entretien, sur ce sommeil ; on sait tout ce qui s'est passé, tout ce qui s'est dit, tout ce qui a été convenu, arrêté; et on n'a pas craint d'avancer que cette fable était une vérité notoire.
Notoire! citoyen accusateur public, c'est-àdire qu'il n'en existe pas le plus léger indice, c'està-dire que le contraire est prouvé jusqu'à l'évidence ; car voici les faits :
Lorsque l'assemblée se fut déterminée à me nommer l'un des commissaires pour aller audevant du roi, je sentis tout l'inconvénient de cette mission : je ne me dissimulai point qu'elle allait donner lieu à une foule de conjectures; mais il était dans mon caractère de ne refuser aucun poste dangereux : j'acceptai, en prenant toutefois le plus de précautions possibles, pour n'être pas calomnié. Je me promis, en partant, de ne pas quitter d'une minute Pétion , envoyé avec moi ; Pétion, alors connu pour mon ennemi ; depuis, jugé traître à la nation; mais alors en grande faveur. J'ai exécuté ce projet, je ne me suis pas écarté une seule minute de Pétion. Il ne s'est point absenté, n'a point dormi. Et lorsque, de retour, je fus chargé de rendre compte à l'assemblée du détail du voyage, j'articulai ce fait, qui ne fut aucunement démenti par Pétion, présent. Bien plus, en sortant de l'assemblée, nous allâmes aux jacobins : je répétai mon rapport. [Pétion se tenait près de moi à la tribune ; il me pria de ne pas oul)lier d'attester à la société que Je ne l'avais pas perdu de vue un seul instant, qu'il m'avait constamment accompagné. Je le dis : il prit la pa-
rôle pour le répéter. Quinze cents personnes ont entendu cette déclaration formelle de Pélion\ quinze cents personnes pourraient en témoigner. Je le répète : cette attestation n'était pas suspecte ; car Pélion était mon ennemi. Comment, a[>rcs cela, peut-il rester quelque doute, quelque possibilité de croire à une entrevue clandestine avec la ci-devant reine.
N'avez-vous pas, m'a demandé l'accusateur public, parlé au ci-devant prince royal? ne lui avez-vous pas foit des complimens?
Citoyens, je n"ai jamais fait de complimens à personne , et surtout à un enfant de six ans.
Mais, laissons ces puérilités et revenons à ce qui est plus essentiel : Ai-je véritablement changé de principes ?Xon, Citoyens ; et vous allez voir que c'est une faction, aujourd'hui jugée, dont les crimes ne sont pas douteux , qui a seule donné quelque crédit à cette imputation.
11 m'en coûte , je l'avoue , de remuer pour ainsi dire la cendre des morts et d'attaquer des hommes qui ne sont plus. Mais, quand on a été pendant quatre ans en butte aux traits de la plus iniïune ciilomnie ; quand des hommes , profondément pervers, ont employé pendant ces quatre ans tout ce que la haine la plus active a de poisons , tout ce que l'hypocrisie mensongère peut inventer de ressources pour nuire ; lorsque , même après le
trépas de ces hommes , on se trouve dans la nécessité de se défendre contre des accusations qui leur ont survécu, la plus pure délicatesse doit céder à la nécessité de la défense personnelle.
Je le dirai donc, Citoyens : c'est Brissot , c'est Brissot presque seul qui a fait naître celle idée de changement dans mes principes, dont l'imputation s'est reproduite aujourd'hui. Et voici l'art perfide qu'il a employé.
Avant la fuite du roi , il m'attaquait comme royaliste.
Depuis cette fuite , feignant d'oublier ce qu'il avait déjà dix fois imprimé , il m'a représenté comme un homme corrompu , que la faveur de la cour avait fait passer des idées républicaines aux idées de royalisme.
Ainsi , vainement Brissot a~t-il proclamé mon changement, puisque le même Brissot a atteste ma conslance.
Mais, dit-on, ce n'est cependant qu'a])rès la fuite du ci-devant roi , que vous avez hautement défendu la royauté.
Certes, Citoyens, parce que c'est seulement à cette époque que la royauté a été attaquée. Il est bien évident , que je ne pouvais pas sans ridicule me faire le champion dun syslème qu'on ne contestait pas. Mais , me demande-t-on , quels étaient
donc vos principes politiques? Citoyens, voici ma profession de foi.
J'ai toujours pensé que le gouvernement républicain était le plus noble et le plus conforme à la nature de l'bomme. Mais, vu l'étendue territoriale de la France, la diversité de ses moyens d'industrie, l'immensité de ses relations politiques et commerciales, je ne voyais pour elle que le choix entre la monarchie et la république fédérative. Ce dernier gouvernement est l'objet de votre horreur : il m'inspirait la même répugnance ; et cest pour maintenir l'unité de la France , que j'ai combattu pour la monarchie.
Vous avez trouvé une troisième forme mitoyenne entre les deux , et je fais les vœux les plus sincères , pour qu'elle procure à mon pays le bonheur, l'aisance et la liberté. Mais, de bonne foi, Citoyens, de combien s'en est-il fallu que vous ne fussiez tombés dans la fédération.
Enfin , Citoyens , on m'accuse d'avoir conspiré contre la constitution de 89. Il est évident, au contraire, que j'ai soutenu de toutes mes forces cett^ constitution. L'accusation aurait au moins plus de fondement , si elle m'imputait d'avoir retardé l'établissement de la république. Voici alors quelles seraient mes réponses.
k Dabord , jamais sous l'assemblée constituante , la forme du gouvernement n'a été mise en question.
1L\ DE BARXAVE. 381
Brissot , Condorcet , étaient les seuls qui parlassent (le république ; et l'on sait quel genre de république l'un et l'autre nous préparaient.
Les jacobins eux-mêmes, à l'époque fameuse de leur division , proclamèrent dans leurs écrits l'obéissance à la constitution de 89.
Robespierre se déclara formellement pour ce parti.
Dans la dernière séance, où j'assistai, il fut rédigé une adresse , qui finissait par ces mots : la constitution , voilà notre guide; rassemblée constituante , voilà notre point de ralliement !
Je n'ai donc pas retardé l'établissement d'un gouvernement, dont personne ne jugeait alors l'institution possible , du moins politique.
Mais du moins, dit-on, j'ai par mes opinions prononcées , contribué à empêcher que le roi ne fût mis en cause.
A cet égard. Citoyens, jugez-moi; ou plutôt jugez vous-mêmes ce qu'il fallait faire, en vous retraçant l'état politique d alors.
Au dehors, des rois secrètement coalisés, qui n'attendaient que le signal poui* fondre sur notre malheureux pays , encore ébranlé par la première secousse révolutionnaire, et dont les moyens de défense n'étaient pas réorganisés. Au dedans , une armée, encore imbue des idées de royauté et qui les parl-^.geait avec le i)lus grand
nombre des citoyens ; car alors , n'existaient pas encore et ne pouvaient pas exister ces nombreux bataillons que l'énergie française a déployés depuis.
Que pouvions - nous donc faire ? Ce que nous avons fait : veiller à l'unité de l'empire ; écarter toute idée d'un conseil de régence, comme propre à produire les plus funestes trouljles ; empêcher le fédéralisme , qui pressait les instans de se produire avec avantage; arrêter les progrès des intrigues étrangères; déconcerter toutes les ambitions particulières, en mettant pour ainsi dire, la royauté en dépôt entre les mains de la nation française , jusqu'à ce que l'expérience et le calme lui eussent donné le temps et les moyens d'en disposer au gré de la volonté souveraine. ,
Je passe à l'affaire du Champ-de-Mars. On a dit que j'avais assisté à de prétendus conciliabules, tenus à ce sujet, et où il avait été décidé qu'on déployerait le drapeau rouge. Aucun, absolument aucun témoin ne m'a inculpé dans cette affaire : et je déclare que jamais je n'ai assisté à des conciliabules de ce genre. Je n'ai peut-être pas, dans tout le cours de la révolution, parlé deux fois au citoyen Bailly, avec lequel on me prétend des intimités. Il n'y a donc pas le plus léger indice contre moi. Mais, voici des preuves évidentes et sans réplique, de ma non - participation aux mesures que prirent alors les autorités constituées.
n\ DE BARNAVE. 383
Apres l'affaire du Champ-dc-Mars , les principaux auteurs du mouvement qui y avait donné lieu furent recherchés, arrêtés, poursuivis. Cependant J5nsso/, rédacteur de la pétition, Brissot, dont vous avez même jugé les intentions perfides dans cet acte , resta , presque le seul de tous, paisible au sein de Paris. Depuis un an, Brissot m'avait choisi pour l'objet journalier des explosions de sa haine. Je vous le demande, Citoyens, est-il vraisemblable que j'eusse été pour quelque chose dans la direction des mouvemens d'alors, et que mon plus cruel ennemi eût seul échappé aux poursuites? La sécurité de Brissot, h cette époque , attestera donc à jamais que l'affaire du Champ-de-Mars et ses suites m'étaient parAiitement étrangères.
Enfin, Citoyens, il a toujours été dans mon cœur de repousser bien loin toute mesure sanguinaire. Un citoyen, juré, m'a demandé si je n'avais pas contri])ué à la rédaction du décret qui votait à Bouille des remercîmens pour la sanglante expédition de Nanci. Je remercie ce citoyen de m'avoir fourni un moyen de défense qui m'eût échappé. Dans cette affaire, au contraire, j'ai fait tous mes efforts, aux Jacobins, pour que le décret ne fût pas rendu; et, dans l'assemblée, Alexandre Lamelh, mon ami, fut le seul qui osa élever la voix et manifester, au mi-
38 i FL\ DE BARXAVE.
lieu (les improba lions, son opposition à un décret que nous regardions , lun et l'autre , comme profondément immoral.
Puisque j'ai parlé d'Alexandre Lameth, c'est ici le lieu de m'expliquer sur mes liaisons.
L'accusateur public a employé beaucoup de temps à prouver que les Lameth et Adrien Duport ont été unis d'intimité avec moi. Une lettre de femme , qui m'invite à dîner chez ce dernier, a été lue , à la dernière séance , comme preuve de conviction.
Eh mais! qu'était- il besoin de relever tant de faits minutieux, citoyen -accusateur? C'est là ce qui est notoire.
Jamais je n'aurai la bassesse de désavouer mes amis. J'ai aimé, j'aime encore les Lameth. Certes, ils avaient des défauts, et je n'ai pas été le dernier à les leur reprocher. Ils conservaient un reste de manières de la cour ; incapables de ménager la médiocrité, dont cependant la haine est si dangereuse, ils versaient à pleines mains le ridicule sur cette foule de petits êtres qui se croyaient quelque chose au sein des grands mouvemens politiques. Mais que de qualités profondes et réelles ne leur ai -je pas connues? une franchise, une loyauté à toute épreuve, un attachement sincère à leur pays, un amour des hommes de mérite absolument pur de toute ])asse ja-
lousie, une noble ambition, celle de faire le bien, une fidélité inviolable à leurs amis.
Cependant, Citoyens, je l'atteste, quels qu'aient été mes sentimens pour ceux avec lesquels j'ai le plus vécu pendant l'assemblée constituante, toujours j'ai conservé l'indépendance dont mes fonctions me faisaient un devoir. L'opinion de mes amis n'a jamais altéré ma propre opinion. Libre de toutes entraves, j'ai toujours marché selon mon cœur et ma conscience ; souvent avec mes amis, parce que nos idées étaient souvent en rapport; quelquefois dans un sens différent du leur, parce que nos idées s'écartaient quelquefois.
Et c'est moi, c'est un être entièrement libre, naturellement indépendant, qu'on accuse d'avoir entretenu des liaisons avec le château des Tuileries depuis le voyage de Varennes.
.l'atteste, sur ma tête, que jamais, absolument jamais, je n'ai eu avec le château la plus légèi'c correspondance ; que jamais , absolument jamais , je n'ai mis les pieds au château. En voici les preuves. 1" Lors du 10 août, on a trouvé le dépôt des plus secrètes correspondances du cidevant roi. Tous ces papiers ont été imprimés. Toutes les lettres, apostillées, indiquent nettement leurs auteurs. Mille personnes y sont désignées. Eh bien ! mon nom ne s'y est pas trouvé
une seule fois. A qui donc pourra-t-on persuader que, si j'eusse entretenu les relations qu'on me suppose, je n'eusse pas été cité de préférence «à une multitude d'individus sans crédit et sans caractère ?
20 Par quels moyens, de quelles manières aurais-je été utile à cette cour, qu'on m'accuse d'avoir servie, même dirigée? Après l'assemblée constituante, je reste quelque temps à Paris, dans l'unique dessein de jouir paisiblement de la société de mes amis. Je pars , non pas à la fin de janvier, comme l'a dit l'accusateur public, mais au commencement de ce mois; et c'est dans ma province, dans ma famille, que je me retire. En m'écartant du centre des affaires, je m'ôtais évidemment le plus puissant moyen d'être utile à cette cour, à laquelle on prétend que j'étais secrètement lié. Mais enfin, j'étais chéri dans cette province, j'y avais conservé une multitude d'amis, la calomnie n'avait pas réussi à m'y discréditer. Si j'eusse eu le dessein de servir la cour, j'aurais pu mettre à profit mon influence ; j'aurais pu faire comme Diétrich à Strasbourg, comme la députation de la Gironde à Bordeaux , comme Barbaroux à Marseille. Eh bien! je reste seul, parfaitement isolé; je recueille mes idées dans la solitude ; je concentre mes sentimens dans l'intérieur de ma maison. Qu'on me cite, depuis
celte époque, une adresse que j'aie signée, une démarche à laquelle j'aie participé, un mouvement auquel j'aie donné l'impulsion, et je signe ma condamnation.
3o Si j'eusse été lié avec la cour, ne fût-ce que pour la servir, j'aurais disposé de quelques-unes des places du pouvoir exécutif. Eh bien! j'ai beaucoup de parens dans mon département , avec lesquels j'ai toujoms intimement vécu : plusieurs ont été honorés de la confiance populaire; mais il n'en est pas un seul qui ait été élevé à une des places dépendantes de la cour.
4o A l'époque du 10 août, si j'eusse été lié avec la cour, je devais trembler. La nouvelle de la révolution est arrivée à Grenoble le 1 2 août ; celle de la découverte des papiers du roi suivit de près. Déjà la colère du peuple avait éclaté; déjà plusieurs de ceux qu'elle poursuivait avaient péri. Aux motifs de terreur, qui m'eussent été, dans cette hypothèse, communs avec tous les agens de la cour, se joignait pour moi la haine d'un parti, alors tout puissant. Citoyens, j'étais à quelques heures de la frontière, je montais tous les jours à cheval; rien de si facile, pour moi, que de sortir de France : deux heures de marche auraient assuré ma tranquillité pour toujours. Eh bien! quelle fut ma conduite? Je reste tranquille au sein de ma famille, aussi calme
que ma conscience. J'en appelle à votre raison , Citoyens-jurés, est-ce à un conspirateur, dans le moment le plus critique, que cette sécurité appartient ? Ce n'est pas tout , Citoyens , je fus arrêté quelque temps après le 1 0 août , et transféré successivement dans plusieurs prisons. Quarante personnes se sont échappées de l'une; j'étais le moins scrupuleusement gardé. Jugez, Citoyens, combien il m'eût été facile de me soustraire à votre jugement, si quelque sentiment intéiieur m'en eût fait redouter les suites. Mais, tranquille sur mon sort, persuadé que je n'avais à redouter qu'une faction dont la perfidie était, ou, du moins, serait reconnue un jour, j'attendais avec calme le retour de la vérité. Aussi , lorsque j'appris la révolution du 31 mai, je dis hautement; « Bientôt je serai libre ; mes seuls ennemis ont » cessé d'être puissans. »
Enfui, Citoyens, lors de mon arrestation, on a saisi tous mes papiers : on a pu, dès lors, pénétrer dans l'intérieur de mon âme , dans mes pensées les plus secrètes. On possède une foule de notes, écrites pour moi seul et dont l'objel est (le me rendre compte à moi-même de mes jiropres idées ; une foule de brouillons , de commencemens de lettres , qui peuvent faire connaître la nature de mes relations amicales. Eh bien! qu'at-on trouvé dans c(s écrits? des vœux iK)ur le
Fl\ DE BARN.WE. 389
succès des armes Iraiiçaises , une longue série de souhaits poui* le bonheur de mon pays. Que disent ces dénonciations non suspectes? que j'ai toujours été libre de toute impulsion étrangère ; que j'ai voulu, soutenu de toutes mes forces, l'unité de la France ; que l'explication de toute ma conduite se trouve dans ce désir.
Aurais-je cédé à de simples intérêts pécuniaires? Tombe ma tête, si quelqu'un prouve que mes mains se sont jamais souillées. On a dit que j'avais joué et perdu de grosses sommes ; et je nie d'avoir joué d'autre jeu que quelques parties de billard , dont le plus giand intérêt était la valeur d'un dîner.
On a dit que je faisais une grande dépense ; et cette dépense se bornait à payer un secrétaire et deux domestiques . et aux frais de quelques voitures, qui se montent de 1,000 à 1,200 livres. Sur le tout, 10,000 francs de mes capitaux qui m'ont été envoyés par le citoyen Périer, négociant à Grenoble; 6,000 francs par le citoyen Lalune, négociant à Crest, et 5,200 francs que remit ma mère au citoyen Aubert-du-Bayet , lorsqu'il vint à Paris pour y remplir ses fonctions de député à l'assemblée législative, ont servi à combler le déficit de ma recette. Je défie tous mes ennemis, tous mes détracteurs, qui que ce soit enlin, de citer un capital que j'aie placé , une acquisition que j'aie
faite; et, je le répèle, tombe ma tête, s'il est quelqu'un qui puisse démemir ces faits.
En peu de mots , Citoyens , on m'accuse d'avoir intrigué, d'avoir favorisé un parti; j'ai été, au contraire, essentiellement indépendant.
On a soupçonné, presque dès l'origine, un parti pour dOrléans , et , jamais , je n'ai approché cet homme.
Il a existé un parti fédéraliste. Déchiré par ce parti, j'ai tout risqué, même la popularité, pour défendre l'unité de la France.
Il a existé des intrigues de cour. Jamais je n'ai participé h ces intrigues.
On m'accuse d'ambition. Je n'en eus jamais d'autre que celle de parvenir populairement aux places qui se trouvaient en rapport avec mes talens. On était si loin , dans le département qui m'a vu naître , de m'en soupçonner d'autre , que , lors de la nomination des députés h la convention, j'ai eu nombre de voix.
On m'accuse de m'être laissé corrompre par l'argent. Mon patrimoine est diminué, et je n'ai rien acquis.
Enfin, Citoyens, je le rappelle: j'ai pu sortir de France avec toute sûreté. Peut-être ceux qui m'aiment encore auront à gémir de ce que je n'ai pas exécuté ce qui m'était si facile; mais, quel que soit l'événement , je n'aurai pas h me reprocher
d'avoir récusé les juges de mon pays , d'avoir mis en doute leur intégrité, leur justice. Je serai sacrifié peut-être ; mais j'aime mieux devoir ma perte h l'erreur des hommes que d'avoir prononcé mon propre jugement. Je porterai sur l'échafaud le calme que vous m'avez vu dans le débal; et, jusqu'au dernier moment, je ferai des vœux pour le bonheur de mon pays.
Je parle devant le peuple français. {Ici leprésidenf. l'interrompt.) On a bien entendu mon accusateur pendant une heure et demie ; il est de la justice du peuple et du tribunal de m'écouter avec la même
tranquillité Je commence par une observation
générale ; avant de discuter l'affaire des colonies , il faut avoir quelques données précises sur cette assemblée de Saint-Marc , pour laquelle on cherche tant h vous intéresser. Dans les colonies, il existait de gros propriétaires qui voulaient conserver leurs biens dans les îles , et ne pas payer leurs dettes sur le continent. Le moyen le plus sûr d'effectuer ce projet était d'opérer une scission entre les îles et la métropole. On constitua donc, sans l'autorisation de l'assemblée nationale de France, une assemblée coloniale, et, ce qu'il est essentiel de remarquer, on appela décrets les décisions de celte nouvelle assemblée. Cependant, ces décisions ne devaient s'appeler qu'arrêtés , ainsi que les décisions des déparlcmcns du continent. Certes , si
VOUS voyiez un des dëpartemens de France rendre des décrets, à ce signal, vous reconnaîtriez le fédéralisme. Par exemple, si vous entendiez parler d'un décret du département de la Gironde, vous ne verriez là que l'acte d'un département qui veut rompre l'unité de l'état. Il y a plus : vous vous rappelez qu'alors on distinguait les décrets constitutionnels des décrets législatifs, par la forme sous laquelle on les présentait au chef du pouvoir exécutif. Les derniers étaient présentés à la sanction, tandis que les premiers ne Tétaient qu à la simple acceptation. Eh bien ! l'assemblée de Saint-Marc présentait ses décrets à la simple acceptation du roi, tant il est vrai qu'elle s'arrogeait exclusivement le pouvoir législatif sur les colonies et ne reconnaissait aucunement la sanction de la métropole. Et l'on m'accuse aujourd hui d'avoir répondu aux membres de cette assemblée que leurs décrets étaient criminels ! Oui , sans doute, ils l'étaient, puisqu'ils tendaient à rompre l'unité de l'état. Mais, répète-t-on avec affectation, l'assemblée de Saint-Marc ne travaillait que pour le bonheur du peuple. On a bien changé de langage ! Alors , on n'était pas si démocrate ; alors, on voulait recourir directement à l'autorité du roi ; alors , on voulait que les décrets de cette assemblée fussent présentés directement à la sanction du roi.
FIN DE BAHNAVE. 393
Pourquoi donc , si les décrets de l'assemlilëe de Saint-Marc étaient criminels, avez-vous demandé que tout jugement fut suspendu vis-à-vis des membres de celte assemblée? La raison en est simple : c'est que rassemblée nationale même , convaincue qu il exislait un délit, ne regardait pas pour cela les auteurs comme criminels; elle présumait toujours la pureté des intentions. Elle disait donc aux membres de rassemblée coloniale : « Nous aimons à croire que vous êtes dans » l'erreur; restez donc à la suite de l'assemblée » nationale ; d ici à quelque temps vous serez à » portée de ramasser vos titres de jusliticalion. Si » nous n'avons pas de preuves suiliisantes pour » vous condanmei', nous en avons assez pour cas- » ser vos décrets. » Eh ! Citoyens jurés, veuillez approfondii" ces ariètés illégaux. Ils ouvraient les ports des iles à tous les étrangers. Un pareil acte peut-il avoir lieu sans l'assentiment, sans les ordres exprès de l'assemblée nationale? Ce droit, qui rentre dans celui de faire la paix ou la guerre , ne peut appartenir quaux représentans du peuple, et, s'il est exercé par toute autre autorité partielle et subordonnée, il est attentatoire à la souveraineté nationale. Ce n'est pas tout; l'assemblée de Saint-Marc s'était permis ■ de licencier les troupes nationales et de former de nouveaux corps militaires à sa solde. Mais,
dit-on, ces nouvelles troupes étaient patriotes. Eh ! qu'est-ce donc que ces troupes patriotes qui consentirent h prêter entre les mains de l'assemblée coloniale un serment différent de celui commun à tous les Français, un serment qui portait d'être tidèle à la loi , au roi et à la partie française de Saini-Dominguel Est-il possible de ne pas voir dans ces actes la volonté manifeste d'affecter l'indépendance la plus absolue et d'opérer une scission bien prononcée entre les îles et la métropole?
On me reproche une autre prétendue contradiction. Vous accusez, me dit-on, les membres de l'assemblée de Saint-Marc d'avoir voulu l'indépendance, et, dans le même rapport, vous dites aux colons : « Que l'assemblée croit toujours » à leur fidélité ; que le projet de se soustraire à » la domination française n'est jamais entré dans » leur cœur; que, d'ailleurs, ce projet est ab- » surde et d'impossible exécution. »
Comment est-il possible de voir là une contradiction? Sans doute, j'ai dit cela; mais quand il s'agit de ramener une portion du peuple égarée , et surtout une portion éloignée sur laquelle les moyens d'actions ne sont pas immédiats, on ne la choque pas par des vérités dures, on n'annonce pas surtout la faiblesse du gouvernement , en manifestant une croyance absolue h des pro-
jels de rébellion et la crainte qu'ils ne soient trop facilement exécutés.
On lui dit même avec persuasion du contraire : «Vous ne voulez pas vous soustraire à votre » mère-patrie ; telle n'a jamais élé votre intention, » nous en sommes persuadés . » On lui dit surtout : « Le projet de vous rendre indépendans est » absurde , impraticable : vous ne l'avez sûrement » pas formé ; vous ne pourriez pas , d'ailleurs , » l'exécuter. » Voilà la conduite sage , prudente , utile , et qui seule peut pacifier un mouvement populaire qui tend h la division. Voilà la conduite que j'ai tenue, et dont ceux qui ont désiré que l'unité française fût rompue, peuvent seuls me faire un crime.
Un autre chef d'accusation consiste à me reprocher les remercîmens que j'ai fait voter h Maucluil. Pour que cet acte de ma part fût un crime, il faudrait prouver auparavant que Mauduit était criminel. Qu'a-t-il donc fait? Il a persécuté les patriotes ! Mais les deux partis se disaient également patriotes. 11 a protégé le corps dit des pompons blancs ! Mais, ce corps défendait la constitution française, l'unité de l'état. Il a fait fouler aux pieds les drapeaux tricolores! Mais, d'abord, le fait n'est pas certain, aucun renseignement sur cet objet n'est parvenu à la connaissance du comité, dont j'étais le rapporteur. En-
390 IIJV DE BMliWVE.
suite, il faut bien observer que les deux partis avaient des drapeaux tricolores, et il ne serait pas étonnant qu'un parti eût déchiré les drapeaux de l'autre. Enfin, Mauduii était d'intelligence avec le ministre La Luzerne, avec lequel j'étais lié. Le fait est faux pour ce qui me concerne. Lorsque Gouy-d'Arcy dénonça La Luzerne, etqu'il fut généralement hué, ce fut moi, qui osai seul le soutenir; ce fut moi, qui dis à l'assemblée, que les ministres n'étaient pas inviolables, et qu'il était du devoir de l'assemblée d'entendre toute dénonciation des membres contre eux; ce fut moi, qui revins ensuite à la charge, qui le dénonçai en mon nom et demandai, à grands cris, que l'assemblée déclarât qu'il avait perdu sa confiance. En un mot, Mauduit n'était pas coupable alors, il défendait la constitution française. On dit que, depuis, il a trahi sa patrie. Je n'en sais rien, mais quand il serait vrai, cela ne signifierait rien. Carteaux sert aujourd'hui la patrie, avec zèle; mais, si demain il la trahissait, s'il devenait contre-révolutionnaire, s'il marchait contre Paris à la tête de son armée, la convention serait-elle coupable, pour lui avoir voté des remercîmens pour sa conduite antérieure ( Interruption de l'accusateur public. Un juré interpelle l'accusé, si ce n'est pas lui qui a fait voter des remercîmens à l'exécrable Bouille?). Un mot de réponse
FIN DE BAP.XAVE. 307
sulïira : lorsque, dans l'assemblée constitiianle, cette proposition fut faite, l'enthousiasme était universel. Je fis tous mes efforts pour m'y opposer ; mais, je ne pus obtenir la parole. Alexandre Lameth, plus heureux, s'empara de la iriljune, et, au milieu des huées générales, déclara que l'assemblée ne pouvait sans légèreté prendre une telle décision, etquil fallait, avant tout, connaître les détails de cette malheureuse affaire.
Je passe à la troisième objection. J'ai, dit-on, celé des pièces importantes, et notamment un considérant explicatif d'un arrêté de l'assemblée coloniale. Le fait est faux. Il est de notoriété que, dans un comité, les pièces sont exposées à la vue de tous les membres du comité, que le rapporteur ne les tient que de ses collègues et ne peut en celer aucune. Mais, voici ce qui s'est passé. Je voyais bien que, dans cette affaire, j'étais entouré do pièges : je ne voulus donc pas qu'il me pût être fait le plus léger reproche. En conséquence, dans mon rapport, je n'analysai aucune des pièces, mais, je les apportai toutes à la tribune, et ce fut Prieur (de la Marne), que l'assemblée chargea de les lire. Toutes, à la vérité, ne l'ont pas été, mais c'est uniquement, parce que l'assend^lée , impatiente et fatiguée de la longueur de cell(^ lecture, demanda, à grands cris, que le décret fût mis aux voix.
Enfin, celte imputation de soustraction de pièces a été faite dans le temps ; mais, il fut impossible alors de la préciser : et, lorsque le trop fameux avocat Linguet se présenta à l'assemblée, au nom de l'assemblée de Saint-Marc, je le sommai de désigner les pièces qui avaient été soustraites. Il ne sut que répondre.
Au surplus, je n'ai pu avoir l'intérêt, qu'on me suppose, à soustraire le considérant dont il s'agit : car, il est aussi criminel que le décret quil précède, et contient les mêmes principes dindépendance et de division.
Répondrai-je aux reproches de hauteur, avec laquelle je suis accusé d'avoir traité les membres de l'assemblée de Saint-Marc. Ils sont destitués de toute espèce de fondement : mon caractère les dément. Mes nombreuses occupations me forçaient de recevoir chaque jour une foule de personnes C'est ainsi que j'ai reçu les membres de l'assemblée de Saint-Marc. Je leur ai dit que leurs décrets me paraissaient criminels, et que je voterais pour que cette asseml)lée fût cassée ; mais j'ajoutai que l'assemblée constituante, ayant pour principe, de ne jamais présumer le mal, donnerait le temps aux membres de cette assemblée de prouver la pureté de leurs intentions
Je termine par une réflexion toute simple. Je ne suis pas responsaljledes décrets de l'assenil^lée,
en supposant qu'ils aient eu des suites funestes. Je ne fus que rapporteur, c'est l'assemblée qui a rendu le dëciet : le procès, qu'on m'intente, doit lui être commun.
Encore un mot, cependant, qui m'était échappé. On a prétendu que mes liaisons avec les Lamelh, sont la raison de ma conduite dans l'affaire des colonies. Ma réponse est simple. Tous les arrêtés de l'assemblée de Saint-Marc tendaient à augmenter aux dépens du commerce de la France, la valeur des propriétés territoriales de Saint-Domingue. Les Lamelh étaient grands propriétaires dans cette île : donc si ces arrêtés les servaient, le décret, qui cassait ces arrêtés, ne tendait qu'à diminuer leur fortune. Je n'ai donc pas sacrifié à des intérêts particuliers mes devoirs de représentant et l'intérêt de mon pays.
400 IIX DE KABXAVE.
Pi*oeèsB>Tci*bnl «l'exé<*ii<îoii de mort.
Affaire Antoïne-Pierre-Joseph-Marie BARNAVE , ex-Consii tuant.
L'an deuxième de la répul)liqiie française, l(^ 9 frimaire, à ia requête du citoyen accusateur public près le tribunal criminel extraordinaire et révolutionnaire, établi à Paris par la loi du 10 mars 1793, sans aucun recours au Tribunal de cassation, lequel fait élection de domicile au greffe dudit tribunal séant au Palais.
Nous, Jean-Baplisle-Benoît Auvray, huissieraudiencier audit tribunal, demeurant à Paris, rue ci-devant Provence, 37, section du Montblanc,
Soussignés, nous nous sommes transportés en la maison de justice dudit trijjunal, pour l'exécution du jugement rendu parle tribunal, le jour d'hier, contre le nonmié Anloine-Pierre-Joseph- Marie P>arnave , qui a été condanmé à la peine de mort, pour les causes énoncées audit jugement, et de suite l'avons remis h l'exécuteur des jugemens criminels et à la gendarmerie, qui l'a conduit sur la place de la Révolution , où , sur un
VIS DE liAP.NAVE. 401
ëchalaud dressé sur ladite place, ledit Barnave a, en notre présence , subi la peine de mort , et de tout ce que dessus avons fait et rédigé le procësverbal, pour sorvir et valoir ce que de raison, dont acte.
5/f/«c. AUVRAY.
Enregistré à Paris le 9 du Iroisicnn' mois de 1 an deuxième de la république.
Si(jné: CIlîOX,
Nota. — J)iipor( Diilorirc fut exécuté le même jour cl en même (cmps. Le fuient aussi avec eux, trois autres \ictime5, un cure et sa sœur aj)pelés Verwieth, et un sieur Benoit Grendel, tous également jugés la veille.